‹ Les douze génies [poèmes scéniques]Chapitre 3 sur 16 · DU POÈME SCÉNIQUE · texte numérisé non relu

DU POÈME SCÉNIQUE

On s'est efforcé depuis quelque vingt-cinq ans de transformer la nature du vers français. De bons esprits reprochèrent même à l'auteur d'ignorer totalement " l'apport " de cette génération qui précède celle à laquelle il appartient. Certains écrivains de cette génération prétendirent remplacer le vers traditionnel, par un vers dont la souplesse permettrait à l'écrivain d'éviter " les chevilles... " qui dans le marbre du poème jouent un peu le rôle de ce plâtre de Castellino, au moyen duquel les malins Florentins corrigent les défectuosités du Carrare.

Ce n'est pas sans de mûres réflexions que j'ai choisi la forme dans laquelle j'ai exprimé ma pensée.

L'artiste consciencieux attache une importance extrême à la toile, aux couleurs qui fixent sa vision. J'ai passionnément cherché la vérité en cette matière. Quand je dis passionnément, que l'on m'entende bien. J'ai cherché la vérité avec un désir passionné de l'atteindre, mais toute question de personne m'est profondément indifférente.

Je m'en suis strictement tenu au vers traditionnel et voici mes raisons pour cela.

Ce ne sont point des raisons de sentiment \ ce sont des raisons de raison. Certains me mépriseront de faire un tel aveu. Je crois qu'il n'y eut jamais de beauté en dehors de la Raison. Le génie n'est que la splendeur de la Raison. Ceux qui essayèrent de faire croire que génie et folie se confondaient parfois, avaient leurs motifs pour essayer d'accréditer cette opinion.

Les inventeurs du vers libre ne se posèrent point — avant d'inventer quoi que ce fût — ces simples et naïves questions : Qu est-ce quun vers ? Qu'est-ce qu'un vers français ? Le vers français peut-il être autre chose que ce qu'il est ?

Qu'est-ce qu'un vers ?

Un vers est un ensemble de mots qui provoque en nous le sentiment de satisfaction que Ton éprouve devant un Nombre complet.

Dans toutes les langues, ce sentiment instinctif de l'Harmonie qui découle de la répétition de certains Nombres, a fait naître une forme d'expression mesurée qui est le Vers.

La façon de dénombrer les sons ou les émissions de syllabes, varie selon le génie des diverses langues.

En latin et en grec, les syllabes sont dénombrées d'après leur qualité de longues ou de brèves.

En anglais, elles sont dénombrées d'après leur accentuation.

En français, cette langue ne comportant ni longues et brèves, ni syllabes plus ou moins accentuées, on compte purement et simplement les syllabes, sauf celles qui disparaissent par élision. '

' Il serait impossible que le vers français consistât, comme le vers latin, en un assemblage de longues et de brèves, puisque toutes les syllabes que nous prononçons, ont pour nous la même valeur. Notre langue ne comporte pas ce chantonnement, du latin et de l'italien. L'étranger qui, sans nous comprendre, veut rendre notre façon de parler, s'efforce d'imiter le bruit cristallin d'un source coulant sans interruption.

Il serait impossible également que nous ne comptassions, comme en anglais, que certaines syllabes puisque, sauf Xe muet qui s'élide devant une voyelle, nous prononçons également toutes les syllabes.

Ce qui est essentiel dans le v^ers français comme dans tous les vers, c'est donc la notion de Nombre, La sensation esthétique que procure l'harmonie d'un groupe bien ordonné, bien équilibré, la satisfaction que l'on éprouve devant la symétrie d'un nombre complet, voilà la sensation esthétique, la satisfaction que doit nous procurer notre vers français comme tout autre vers. ' Le Nombre est son essence. Le Nombre seul différencie le vers de la prose. On peut dénigrer ce critérium. On peut le trouver grossier et primitif. Il faut constater son existence ; il faut constater que cette existence est inéluctable, répondant à un instinct de notre nature ; il faut constater qu'il serait impossible de puiser à une autre source d'harmonie et d'équilibre.

La puissance de charme du Nombre a des limites : les limites de cette faculté que possède notre cerveau de sentir un nombre sans devoir le supputer. Les cerveaux les plus accoutumés à cette gymnastique mentale, n'ont plus la perception immédiate du chiffre auquel s'élève un groupe d'objets semblables

* Ceux que déconcerte le nombre variable des syllabes du vers latin, n'ont qu'à réfléchir qu'en réalité l'alexandrin de Virgile se compose toujours, invariablement de douze sons pleins, équivalant à douze noires en musique.

quand ce chiffre est supérieur à six ou sept unités. Aucun homme, en voyant treize ou quatorze hgnes blanches, tracées Tune à côté de l'autre sur un tableau noir, ne peut dire, sans examen, en quelle quantité sont ces lignes.

Cependant, avec l'habitude nos sens finissent par acquérir une perception très prompte de nombres considérables, grâce à un procédé de division et d'addition si rapide qu'il devient presque instantané. De là, la division des phrases musicales ou poétiques, par les mesures et les césures, qui facilitent cette addition instinctive, lorsque le Nombre est trop grand pour être saisi en un seule opération mentale. Si la quantité de syllabes du plus long des vers français, le vers dit " alexandrin " a été fixée à douze ce n'est point que l'on puisse, si exercé que l'on soit, arriver à se7itir un nombre aussi élevé que douze — mais parce que cette quantité se prête aisément à des subdivisions en quantités que l'on peut saisir, sans que l'esprit soit oWigé de supputer — tandis qu'il n'en serait pas du même de vers de onze ou de treize syllabes.

Six et six est la plus rationnelle de ces subdivi-

sions et celle qui s'imposa dès l'abord ; mais d'autres, non moins harmonieuses, quoique plus complexes, ont été introduites à la suite de celle-là.

Quatre, quatre et quatre est d'une harmonie aussi sensible que six et six. Trois, six et trois, donnent également un nombre bien net pour l'oreille la moins exercée.

Il vous faut — un bonheur qui dure — qui soit tel.

Deux, six et quatre, ou quatre, six et deux, donnent des combinaisons grâce auxquelles Ton enveloppe d'un éclat plus ou moins rapide, selon que l'on se sert de la première ou de la seconde mesure, une pensée que l'on veut faire sortir de l'ombre de la longue phrase harmonique centrale.

Mon cher — le fils d'un forgeron — de Paeonie !

Les groupes harmoniques impairs comme cinq, cinq et deux :

Oui, c'est ma fille ! — C'est une histoire — Je vais...

ne sont pas dépourvus de force, surtout si l'esprit prévenu peut s'appuyer sur une syllabe longue, à l'endroit usuel du repos.

Les phrases rythmiques, dont un membre compte plus de six syllabes, deviennent extrêmement difficiles à manier, et leur emploi réitéré ne manquerait de produire un effet pénible. Cependant, il est incontestable que sous l'empire d'un sentiment très véhément et pour donner à une image un relief tout particulier, le poète se laissera aller à adopter une de ces mesures plus frappantes encore que les combinaisons deux, six et quatre, et quatre, six et deux :

On est meilleur — rien qu'à respirer l'air pur — l'air...

Adroitement mélangées ', toutes ces combinaisons, dont l'oreille la plus mal faite ne peut nier la parfaite résonance, ne laisseront point dans la phrase un seul mot important qui ne soit placé, ou sous la lumière d'une de ces nombreuses césures auxquelles l'esprit s'arrête instinctivement, ou sous la lumière plus vive encore d'un rejet ou d'un enjambement, ou sous cette lumière de la rime, si brutale et si crue, que les épithètes, fleurs délicates, se fanent presque toujours sous ses rayons.

La théorie que je viens d'exposer explique la rime et les césures.

' Ce que le poète fait évidemment d'instinct.

La rime indique la fin du vers.

Nous examinerons plus loin quelques-unes des modes qui régirent ce système de clausule : Disons en deux mots qu'un peu de bon sens suffit pour découvrir les véritables lois de la rime. Dans le vrai vers libre (celui de La Fontaine) le Nombre variant constamment, la clausule sera riche, sonore, réitérée. Dans le vers tragique, aux rimes régulièrement enlacées, la sonorité de la clausule dépendra de circonstances accessoires qui pourront présenter une telle variété que je n'hésite pas à déclarer que l'écrivain qui veut établir ou observer une règle fixe à ce propos, n'a rien compris aux lois profondes de son Art. Si le vers est nettement rythmé, la rime pourra être affaiblie, s'il est prolongé par un enjambement, elle pourra être soit truculente, soit pâle, soit moyenne, selon l'effet qu'il s'agira de produire. Si le rythme du vers est peu marqué, la clausule devra apparaître avec plus ou moins de vigueur, suivant des raisons profondes qui peuvent varier à l'infini et dont le sentiment exact, fait de l'Art des vers un art véritable, dont nul ne peut indiquer la recette, puis-

qu'il faut sans cesse en modifier les applications.

Les césures divisent le vers — le nombre douze trop élevé pour être senti sans réflexion — en plusieurs nombres plus petits, que l'on peut sentir et additionner sans devoir s'arrêter pour supputer. La disposition des césures constitue le rythme du vers. Il en serait de même si, sur le tableau noir, vous divisiez une douzaine de traits alignés l'un à côté de l'autre, en groupes de trois, de quatre, de six. Vous pourrez alors d'un coup d'oeil vous apercevoir que le nombre douze est bien complet, sans vous arrêter à compter les traits l'un après l'autre.

Kahn et ses disciples ont voulu remplacer la loi stricte du nombre par la loi infiniment élastique du rythme. Pour eux, c'est le sujet traité par le poète qui impose son rythme. La voix module instinctivement la quantité de syllabes après laquelle le besoin d'un repos se fait sentir. Ce repos sera marqué par une assonnance.

Etrange, stupéfiante erreur !

Et la prose alors ? Qu'est-ce que la prose ? La prose n'obéit-elle pas essentiellement aux lois d'un rythme, qui la découpe, la déroule, la drape

le long de l'idée, autour du sentiment, comme une étoffe le long d'un corps ? Le rythme n'est-il pas indispensable à la prose, qui, elle aussi, obéit à des lois profondes, à des lois en dehors desquelles une œuvre ne peut avoir de vraie beauté. En prose le rythme est tout. En vers, le rythme est subordonné au Nombre. En prose le rythme est son propre maître, il est son propre but, il est le moyen suprême d'expression. En vers le rythme est le serviteur du Nombre. Aidé par la rime, qui déHmite le vers, il met tour à tour en lumière les diverses parties de celui-ci, il les fait se succéder de façon qu'elles se tiennent et forment un tout complet, sans que l'esprit qui suit le défilé des douze syllabes, en groupes harmonieusement enlacés, doive s'inquiéter de voir boiter les figures de leur danse et puisse redouter que l'une des danseuses ne se soit égarée en chemin. Ce qui différencie la prose des vers c'est que dans le vers, le rythme est assujetti au Nombre, tandis que dans la prose il est assujetti à l'idée. Méconnaître cette distinction c'est bel et bien confondre la prose et les vers et prendre l'un pour l'autre.

Une autre mode littéraire — les modes littéraires sont les pires ennemies de la beauté des Rêves et de l'élégance des pensées comme les modes du costume, sont les pires ennemies de la beauté et de l'élégance du corps de l'homme et de la femme ! — une autre mode littéraire, qui sévissait voilà quelque cinquante ans, a voulu que les vers fussent terminés par une rime dite " riche ". Cela s'appelait l'école Parnasienne.

Si le vers-librisme trahissait un manque complet de réflexion sur l'essence de notre vers, le versrichisme appliqué au poème scénique, dramatique ou tragique, trahissait un manque complet de tact et de bon sens.

Certes dans le poème comique, un calembour — la rime riche est un vrai calembour — un calembour inattendu, ramené adroitement au bout de chaque groupe de vingt-quatre syllabes, peut présenter quelque agrément pour les esprits superficiels. Admirons Molière de ne pas s'être arrêté à ces jeux. Mais quoi qu'il en soit des amusettes de la rime dans la comédie et l'héroï-comédie, dans les ouvrages tragiques ou dramatiques, une telle affectation serait

insupportable. Le fracas de rimes trop savantes est une distraction perpétuelle qui prête un air factice à tout le dialogue. La rime élégante trahit l'auteur. L'auteur se montre, se met en scène, attire sur luimême l'attention de l'auditeur. Pour le plaisir de se faire applaudir — lui — il oublie qu'il s'est donné pour tâche de nous peindre des passions, de nous montrer des conflits d'intérêts, de sentiments. Il veut nous faire penser, nous faire frémir, nous faire pleurer — et il nous fait sourire par la façon adroite dont il fait culbuter le mot inattendu, sur le bilboquet de son vers. Peut-être — oui, peut-être — le plus grave défaut des poèmes que l'on va lire, est-il la trop grande richesse des sonorités qui marquent la fin de leurs vers. Peut-être, si cette œuvre était à refaire, m'en tiendrais-je aux rimes pâles et faciles de Racine — si pâles, si faciles ! Seulement, grâce à l'implacable césure médiane, Racine pouvait presque effacer la rime. Nous qui rythmons moins strictement nos vers, nous sommes obligés d'en marquer plus nettement le terme et qui sait si toutes nos conquêtes de souplesse et de variété, si tous nos accroissements de l'orchestre rythmique, nous n'avons pas à les

payer par cette rime implacable et qui, trop riche, devient la parvenue encombrante et criarde, devant qui toute simplicité, toute vraie élégance verbale disparaît et se cache.

La rime c'est l'ennemi — non point par la difficulté qu'elle oblige à surmonter, mais par la facilité qu'elle offre à ceux qui se contentent d'avoir Pair de dire quelque chose. Des poètes notables se vantent d'avoir composé des drames entiers en se laissant guider par la rime. Dieu sait où elle les mena ! Hors du bon sens, hors de la logique, hors de la vraisemblance. Ses paillettes éblouissantes font voir trente-six mille chandelles aux ignorants qui prennent tout cet éclat factice pour de la lumière. Mais elle n'est qu'ostentation et cabotinage. Sa beauté est peut-être le critérium du véritable artiste en vers français. La méfiance de son prestige est certainement la pierre de touche du véritable dramaturge. Racine et Molière qui firent d'excellent théâtre, firent aussi des vers pauvrement rimes. Un mauvais poète n'est pas nécessairement un bon dramaturge, mais un bon dramaturge est fatalement un faiseur de médiocres vers. Le vers, ici, n'a pas le droit d'exister

pour lui-même : il doit exister pour la pièce ; il doit servir le caractère, exposer la situation, souligner le sentiment, développer le geste.

Le vers français, tel qu'une tradition plusieurs fois séculaire nous l'a transmis, est d'ailleurs un mode de présenter les pensées d'une façon frappante, qui, inférieur peut-être aux modes correspondants de langages plus parfaits, n'en présente pas moins à l'artiste d'abondantes ressources plastiques. La rime, dont le défaut de marquer brutalement le terme du vers, peut être atténué par cent façons de cacher la coupable, de la perdre, de l'amoindrir dans les replis gracieux d'un rejet ou d'un enjambement ; les césures, dont le déplacement donne de l'air aux idées, les déploie, les concentre, les espace, les resserre, met telle vertu de l'une en valeur, dissimule telle difformité de l'autre; les coupes diverses, grâce auxquelles tel vers est fluide et souple comme un iîlet d'eau, et tel autre net comme une médaille d'or, et tel autre aigu comme une pointe d'acier — tous ces procédés permettent d'enlever souvent à notre vers son emphase, sa grandiloquence gauloise, permettent d'affirmer que, s'il serait excessif de voir en lui l'instrument idéal de la poésie tragique,

il n'est cependant pas impossible de s'en servir pour ériger ces statues vivantes, dont le principal mérite est de reproduire l'auguste simplicité de la vie.

L'auteur a soigneusement évité de se prévaloir de ces prétendues conquêtes de la poésie contemporaine, qu'une génération extraordinairement pauvre en bons esprits tenta d'ajouter aux réformes heureuses d'André Chénier. Un mot expliquera pour quelle raison on ne trouvera ici ni de ces hiatus, ni de ces rimes de singuliers et de pluriels, qui sont paraît-il, la plus précieuse conquête du Symbolisme — puisque " Symbolisme " il y eut.

Je ne respecte pas les traditions qui rappellent les préjugés des ancêtres, leurs manies, leurs sentiments, lorsque ces traditions peuvent empêcher un progrès quelconque. Lorsque ces traditions sont un souvenir je les respecte infiniment. Je considère que si, en théorie, la proscription de l'hiatus et des rimes pluriel-singulier, peut paraître arbitraire ', en fait elle n'offre rien de gênant. Il me plaît de donner à dix générations d'ancêtres vénérables le témoignage de respect de m'incliner devant leurs préjugés. Je pro-

^ L'auteur fait toutes ses réserves sur ce point.

teste, ainsi, dans mon humble sphère, contre cette odieuse tendance de notre race, incapable de jamais respecter ce qui fut, rien que parce que cela fut... rien que parce que cela fut aimé par des ombres, dont nous devrions porter en nous le souvenir, avec piété et avec orgueil.

La Fontaine, Molière, Voltaire et Chénier ont eu les préjugés de l'hiatus et de la rime de nombre semblable. Je m'incline devant leur mémoire et — illogiquement si l'on veut — je les respecte dans ce préjugé qui ne me gêne guère.

Nous sommes si indépendants de ces pauvres morts, qu'il est doux parfois de se soumettre à leurs caprices et de sentir leur vie éteinte se prolonger en nous, dans les modes arbitraires de leur fantaisie...

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