LE STYLE DRAMATIQUE
Nous venons de voir quelques-unes des lois profondes les plus généralement méconnues de la Musique verbale du Poème scénique. Jetons à présent un coup d'œil sur l'autre moyen d'expression utilisé par ce Poème : la Parole.
Parmi les qualités que devront avoir les Paroles, par lesquelles se manifesteront les caractères, il en est, que cette époque, semble reléguer au second plan. Il ne sera pas inutile d'en dire ici quelques mots. — Nous nous en excusons vis-à-vis de ceux qui possèdent les premiers éléments de l'art d'écrire. Il nous suffira de leur rappeler, pour qu'ils cessent de nous en vouloir, quel abus ces vagues reporters théâtraux que certaines gazettes appellent leurs " cri-
tiques ", font continuellement du mot *' lyrisme ", pour qu'on nous pardonne d'avoir tenu à rappeler certaines notions de style qui, pour être élémentaires, n'en sont pas moins ignorées dans un monde qui touche — et comment ! — aux œuvres de l'esprit.
Le poème dramatique est le genre littéraire qui compte le moins de chefs-d'œuvre. C'est le plus difficile. Sa réalisation exige la réunion dans un même cerveau de facultés qui semblent contradictoires : il faut de l'imagination — et il faut du jugement. Il faut la passion qui seule exprime la passion — et il faut la réflexion, qui seule peut accomplir le travail d'abstraction dont sortira l'œuvre d'art. Il faut créer une action rien qu'avec des discours. Il faut que le poète parle tout le temps sans parler lui-même un seul instant. Enfin, quand l'ouvrage est en vers, il faut parler en vers et conserver dans ce langage — éminemment théâtral — la clarté, l'aisance, presque le ton de la conversation. Il faut rester naturel tout en produisant une œuvre littéraire.
Naturel et clarté : voilà les qualités essentielles du style de l'ouvrage dramatique ; le langage des personnages évoqués doit garder le ton aisé et facile
d'un échange d'idées. Le mérite, la beauté du style de ce genre littéraire, consiste dans une profonde simplicité. L'élégance du poème lyrique devient le vice du poème scénique. C'est surtout par le langage qu'ils prêtent à leurs héros, que pèchent les dramaturges. Il s'agit d'être poétique sans faire de la poésie, il s'agit d'être original en parlant comme tout le monde. Il y a là une question de mesure infiniment délicate. Un style de poème dramatique peut être élégant à l'excès, même sans aller jusqu'à la préciosité. Il peut être négligé à l'excès, même sans tomber dans la platitude. Rien ne donne mieux une idée de la lamentable absence de culture de notre époque que cette exaltation du " lyrisme " dans la poésie dramatique, qui revient continuellement sous la plume de prétendus critiques.
Un poète est lyrique — le mot l'indique — quand il exprime ses sentiments. Un poète est dramatique quand il adopte la personnalité d'un autre être.
La plus haute vertu du poète dramatique, bien distincte du lyrisme sera X éloquence. Il sied au poète dramatique d'être éloquent. C'est la plus précieuse qualité qu'il puisse posséder. Son œuvre consiste dans
le déroulement d'une action motivée par l'évolution des sentiments de certaines âmes. Cette évolution est provoquée par les arguments, les raisons que d'autres âmes font valoir. Plus ces arguments, ces raisons seront présentés de façon frappante — ou éloquente — plus le drame sera puissant. N'oublions pas qu'un mot heureux est bien plus " éloquent " qu'un discours en trois points.
On cite souvent le mot d'un poète, qui d'ailleurs n'a produit qu'une œuvre purement lyrique : " Prends r éloquence et tords-lui le cou!..''
Oui ! dans la poésie lyrique, où le poète parle pour lui-même ; Non ! dans la poésie dramatique où un personnage — qui n'est pas le poète — s'adresse à un autre personnage — qui ne doit pas être le spectateur — et veut faire partager à ce personnage, ses craintes, ses douleurs, ses espérances, ses convictions I Là, l'éloquence sera bien à sa place.
Les tragiques grecs avaient imaginé, afin de pouvoir prendre part à l'action de leurs drames, un vague personnage appelé Le Chœur. Peut-être n'estce pas la plus heureuse trouvaille de leur génie. Le poète dramatique qui se trahit par du lyrisme commet
une grave erreur et va à l'encontre du but qu'il se propose d'atteindre. Il se montre, il se met en scène, lui, auteur. Il détruit donc l'illusion. Il glace le spectateur. Le plus sublime, le plus splendide lyrisme est déplacé au théâtre. Non erat his locus,
La forme de génie spéciale au poète dramatique consiste à oublier sa personnalité propre pour substituer aux modes de penser et de s'exprimer de celle-ci, les modes de penser et de s'exprimer d'autres personnalités. La forme d'inspiration du poète dramatique est en quelque sorte indirecte. Il doit se suggestionner qu'il n'est plus lui, mais un autre être qu'il a étudié et observé, et de la vie mentale de qui il vit. Etre un poète, s'exprimer soi-même, c'est une opération mentale simple ; être un poète dramatique, c'est une opération mentale composée. Faire l'opération mentale simple de s'exprimer est autrement aisé que faire l'opération mentale complexe de se transposer en un autre être, et de le laisser s'exprimer, lui, cet étranger, cet inconnu.
La première opération est celle du poète lyrique. La seconde celle du poète dramatique. Ces deux termes sont donc absolument contradictoires. Mon
art suprême de poète dramatique consistera à ne pas être lyrique, à ne pas m'exprimer moi-même un seul instant. Si je montre mon front sous mon masque, le spectateur pourra me crier : " Cache-toi ! On te voit, et nous sommes là pour voir tes héros — qui nous intéressent — et non toi, auteur, dont la mince personne nous importe fort peu ! Si tu es un homme de bonne foi, quand tu as la prétention de nous montrer César, Napoléon ou Mahomet, toutes les paroles que tu mettras sur leurs lèvres doivent, non pas nous trahir les sentiments de ton âme à toi, mais ceux de leur âme à eux. Si tu as des passions personnelles, des tics verbaux, des manies intellectuelles, des modes de penser coutumiers, des gestes favoris, ne les fais plus devant nous, puisque tu as la prétention de ne plus être toi en ce moment, mais César, Napoléon ou Mahomet !
Sans doute, certains entendent, par ''lyrisme" — '' véhémence d'expression " — ce qui n'est point la même chose. Mais la véhémence d'expression du poète dramatique devra toujours être conforme à la nature et au caractère du personnage qui est censé parler.
Le lyrisme, la véhémence passionnée d'expres-
sion du dramaturge, sera tout interne. Si je me suis suggestionné que je suis Napoléon, ce lyrisme (ce dramatisme, devrais-je dire !) consistera à parler sec, net, clair, court : phrases sans épithètes, mots rapides, décisifs et impérieux. Voilà ce que m'inspirera la véhémente netteté de mon inspiration — et non des discours, des discours et des discours...
Les qualités du style dramatique seront donc les qualités de la conversation, d'une conversation qui serait élevée à la hauteur de l'éloquence attique — profondément différente de l'éloquence latine et française : pompeuse et préparée. L'éloquence attique est simple, primesautière, nerveuse, rapide, claire. Ce seront aussi les qualités générales du style dramatique.
Bien entendu le style variera — selon le caractère du personnage qui parle — mais là où il ne sera pas possible pour une raison quelconque d'affirmer le caractère du personnage qui parle jusque dans le style, il conviendra d'adopter un style qui ait avant tout un caractère d'extrême simplicité, un style neutre qui ne soit pas trop coloré, trop caractéristique, trop original, trop personnel. " Le style, c'est l'homme ! " C'est entendu. Quel homme ? Moi, l'auteur de la
pièce ? Non. Je n'existe pas. Je prétend ne pas avoir le droit d'exister dans mon œuvre, autrement que dissimulé sous les dix ou vingt âmes diverses qui s'y meuvent. Si le style que je puis avoir personnellement, me sert à exprimer ces vingt âmes, ce sera toujours le même homme, puisque ce sera le même style. Dans la vie, tout le monde parle à peu près de la même façon. Le Théâtre, même le Théâtre en vers, c'est la Vie, et rien que la Vie. Sauf quand, par exemple, un personnage fait un discours étudié et préparé, il convient que le style du drame se rapproche toujours de celui de la conversation. Il faut que tout ce que disent les personnages puisse vraisemblablement être dit par des gens qui causent et qui n'ont rien de commun avec des poètes courant après des images nouvelles.
Rien n'est plus haïssable que ce déploiement intempestif d'images recherchées et colorées, ces épithètes homériques, ces tropes inédits qui font pousser des '' Ah ! " de joie à un tas de naïfs. Ces figures de style qui peuvent convenir aux transports lyriques sont absurdes et fausses dans le drame.
Hâtons-nous de le dire, parler comme tout le
monde ne signifie nullement parler d'une façon commune. Rien n'est plus plat et plus commun que l'affectation ; rien n'est plus vulgaire que de prétendre se distinguer en s'écartant de la foule. Quand on est vraiment distingué^ on peut rester dans la foule ; on est tranquillement sûr de ne pas y être perdu et de ne pas prendre à son contact ses défauts et sa grossièreté.
En somme, il faut écrire en vers exactement comme l'on écrirait en prose. C'est l'idéal. La poésie est dans l'ardeur, la beauté et l'élévation du sentiment. Alors, direz-vous, pourquoi des vers ? Parce que le vers, qui empêche le maladroit artiste de s'exprimer avec facilité, prête à celui qui sait s'en servir, la force merveilleuse de son nombre, la netteté de ses mesures, l'harmonie de ses rythmes.
Quoi qu'il en soit, sur la scène où il doit y avoir des personnages qui parlent d'une façon simple et vivante, on n'exhibe trop souvent que des espèces de jongleurs chinois, faisant sautiller en l'air les petites boules rouges, jaunes, bleues et vertes de leurs rimes et les recevant très adroitement sur le nez, dans la bouche ou dans l'œil.
Quel art de sauvages ! Et comprend-on pourquoi je me flatte d'avoir mérité le reproche de n'avoir mis dans la bouche de mes héros, ni ces tropes inédits :
" Qui cassent en cris neufs le mur noir des échos " ni ces épithètes homériques qui nous montrent
" La Chambre Le fier Palais-Bourbon, aux Colonnades d'Ambre ! "
Je n'ai jamais rencontré de gens qui parlassent comme cela dans la vie réelle. D'autres peuvent faire monter leurs personnages dans ces carrosses où tant d'ors se relèvent en bosses... Quant à moi, je me réjouis de ne pas avoir assez d'esprit, pour montrer des héros aussi grossièrement Velches.