L'HISTOIRE ET LE DRAME
Une pièce de théâtre est un ensemble de portraits mouvants. On doit considérer comme une condition essentielle de la composition de portraits de ce genre que l'artiste ait la plus complète liberté dans le choix de la succession des attitudes caractéristiques qui ouvriront, jusques au fond, les âmes qu'il prétend nous montrer.
C'est donc la tâche essentielle du poète dramatique d'inventer l'action de son drame. L'action^ qui découle des manifestations des caractères en présence, l'action qui est le résultat de l'évolution de ces caractères, l'action dont la marche, les arrêts, les pas en avant ou en arrière, sont la source de tout intérêt théâtral, l'action est la vie de son œuvre — l'action
est la beauté de son œuvre. Le dramaturge n'est artiste que par son invention de l'action dramatique — invention si délicate, si difficile, que les plus grands maîtres ne réussissent qu'exceptionnellement à éviter de faire le contraire de ce qui convient : c'est-à-dire qu'au lieu de faire découler l'action de l'évolution des caractères, ils se contentent souvent de montrer les caractères au cours d'une action arbitrairement inventée.
Si l'Histoire impose au dramaturge une action, s'il trouve une action toute faite dans l'Histoire, son art de dramaturge n'a plus l'occasion de s'exercer et, à priori, il produira un ouvrage qui devra choquer à la fois, et les amateurs d'art dramatique, qui, en raison des nécessités de l'Histoire, ne trouveront pas dans l'œuvre les inventions nécessaires — et les amateurs d'Histoire qui, lorsqu'ils ont vraiment le respect du passé, souffient de le voir évoquer sans un sévère souci de rigoureuse exactitude. Les réalisations synthétiques du théâtre, ne pouvant s'embarrasser d'un tel souci, on ne verra jamais à la scène, dans les ouvrages " historiques ", qu'une violation plus ou moins maladroite du Mystère des choses mortes.
I] convient donc que le poète dramatique prenne carrément son parti de laisser l'Histoire le plus loin possible de son œuvre. Ce qui importe dans cette œuvre c'est ce qu'elle apporte de nouveau. L'Histoire peut lui servir de toile de fond, l'Histoire peut lui fournir des idées générales, l'Histoire peut lui fournir les éléments constitutifs d'un caractère — mais sur ce squelette, toute la chair vivante, des sentiments, des péripéties, des évolutions du drame, doit sortir de l'imagination du poète.
Les connaissances historiques de celui-ci n'en doivent pas moins être très profondes ; son sentiment du passé n'en devra pas moins être très éveillé. Ces facultés d'ailleurs trouveront surtout un emploi négatif Sans doute, le poète pourra imaginer des situations qui soient caractéristiques des mœurs de l'époque à laquelle se passe sa pièce ; il pourra prêter à ses personnages des sentiments et des idées qui soient propres à cette époque ; mais il devra soigneusement s'abstenir de prêter à ses héros des sentiments et des idées de notre temps ; c'est surtout ainsi qu'il aura à prouver sa connaissance du passé. Il n'est pas jusqu'au choix du vocabulaire qui à ce point de vue
ne soit d'une extrême importance. Pour en citer un exemple qui pourtant n'a point depuis trois siècles suscité de commentaires défavorables, les Grecs de Racine ont indéniablement le plus grand tort de se traiter d' " assassins ! " '
Il ne faut pas oublier que le siècle qui vient de s'écouler a vu surgir une science nouvelle : l'Histoire. Voilà cent ans à peine que l'Histoire mérite le nom de science — et la culture de cette science morale a peut-être transformé l'Humanité depuis cent ans, tout autant que les grandes découvertes effectuées dans les sciences naturelles.
Jusques à présent, on s'est peu servi de l'Histoire — et on s'en est mal servi — pour illuminer et faire vivre le poème scénique. Ce qu'il sied d'emprunter à l'Histoire ce ne sont point les événements et l'action du drame, c'est l'ambiance, c'est l'atmosphère, c'est la couleur, c'est le mot, c'est l'idée, c'est l'image,
^ Ceci est à peine une critique à l'adresse de Racine. Racine ne prétendit jamais respecter l'Histoire telle qu'il la connaissait. Racine était prodigieusement satisfait de son temps : de ses lois, de ses dogmes, de son Roi soleil. Il ne lui vint jamais à l'esprit, que les siècles précédents n'avaient pas été uniquement la préparation du triomphe du Christianisme et de l'éclosion du Lys royal de Louis XIV. Loin de railler ou de critiquer cet état d'esprit, il conviendrait plutôt de le regretter, mais il ne semble guère possible de le ressusciter.
c'est le sentiment, c'est précisément tout ce que le drame historique a jusques à présent soigneusement laissé de côté : un peu parce qu'il faut autrement de science historique pour connaître le détail aussi bien que la grande ligne — beaucoup parce que le détail était ignoré.
Le respect et le souci de l'Histoire peuvent, tout en laissant l'Histoire complètement hors du drame et de la tragédie, renouveler complètement ceux-ci en renouvelant l'atmosphère dans laquelle ils se déroulent. Ce que l'Histoire doit nous donner, c'est la couleur, c'est tous ce qui est propre et spécial au temps que le poète évoque. Loin de s'enorgueillir de ne peindre que les caractères essentiels des personnages, comme le firent naïvement ces primitifs de notre Littérature — que l'on décore nul ne sait trop pourquoi du nom de Classiques — loin de ne peindre que des sentiments éternels et de ne mettre sur la scène que des abstractions, il sied surtout de peindre les caractères accidentels des héros que nous tirons de la nuit des siècles morts lorsque ces caractères accidentels ont une valeur historique. Nous sommes nous, non point par notre essence mais par
nos accidents. Nous sommes nous^ non point parce que notre visage comporte un nez, deux yeux et une bouche, mais parce que ce nez a telle courbure, ces yeux telle forme et telle couleur, cette bouche telle expression.
Une héroïne qui peut être à la fois, Marie Mancini et Bérénice, n'est ni l'une ni l'autre... et je me ferais hacher plutôt que de ne pas crier bien haut, que seule la plus grossière ignorance peut soutenir le contraire.
Nous vivons à une glorieuse époque. La vie des siècles morts, nous apparaît enfin autrement que comme un rêve nébuleux, vaguement transcrit sur des pages emphatiques, par des rhéteurs occupés à polir leurs phrases. Le passé se découvre à nous ; les Morts nous tendent les mains du fond de leur tombe et semblent crier : Ressuscitez-nous ! Nous sentons que, pour la première fois, notre art de dramaturge va pouvoir y parvenir et si nous constatons que c'est " pour la première fois " ce n'est point pour manifester du dédain envers ceux qui furent nos Ancêtres et demeurent nos Maîtres, ce n'est point pour les regarder avec morgue du haut d'une science que nous
n'avons pas créée et que nous recevons toute faite, ce n'est point pour nous enorgueillir de connaissances qui nous sont aussi faciles à acquérir, qu'elles étaient inaccessibles à ceux qui nous précédèrent, c'est parce qu'ils n'est que juste de marquer pour l'Histoire chacune des étapes de la marche en avant de l'Humanité ; c'est parce que la Science a réservé ce privilège aux artistes de cette époque et que, si nous ne nous hâtions pas d'en profiter, l'avenir, les générations montantes qui, elles, bien certainement, en profiteraient, auraient le droit de nous mépriser.
L'Humanité est une addition. Constater que notre génération n'a rien ajouté à la somme de sensibilité, de sagesse, de science accumulée par les générations précédentes, c'est avouer que nous sommes dignes du Néant. Tant que nous sommes vivants, nous nous devons de protester contre ce verdict et de nous efforcer afin qu'il ne soit pas celui de l'Avenir.
Albert du Bois.