SCENE I
SOPHROSUNÈH, HÉLÈNÈH
(Sophrosuneh est une matrone replète et criarde^ ridicule dans son peplos de couleur claire. Héleneh est une jeune fille de vingt ans., délicieusement svelte et blonde ^j
SOPHROSUNÈH, vioknte Je ne veux plus le voir ici, ce jeune Homère !
HÉLÈNÈH, calme Bien !
SOPHROSUNÈH
Bien ! Bien ! Tu dis : " Bien ! " seule devant ta mère, Mais sitôt qu'il est là, je puis m'égosiller : Tu commences à sémiller, à frétiller, A te trémoussotter...
HELENEH
Moi je me... ?
SOPHROSUNÈH
Tré-mous-sotte !...
Tu lui souris, les yeux brillants — comme une sotte ! Tu sussures des mots sucrés, la bouche en cœur. Tu lui donnes la main, d'un bel air de langueur, Tu te laisses frôler...
Moi ! je... .?
SOPHROSUNÈH, l' interrompant
Ce petit drôle, Au plus léger prétexte, il t'approche, il te frôle...
HÉLÈNÈH, protestant Oh...
SOPHROSUNÈH, l' imitant très aigrement
" Oh ! " — Non mais crois-tu qu'on ait les yeux fermés? Quand vous vous regardez avec des airs pâmés. Quand vous prenez, pour vous parler, une voix tendre, Supposez-vous les gens trop sots pour vous entendre .?... Si l'on pouvait douter de sa maternité Je ne croirais jamais que l'on ait hérité. Avec mon sang à moi, d'un tel instinct de vice.
(Hélenèh a un petit rire qui, sur des lèvres masculines^ pourrait presque s'appeler un ricanement^
Hein .?... Quoi .?...
HELENEH
L'on voit changer des enfants en nourrice Il est sûr qu'à te voir nul ne peut croire...
SOPHROSUNEH
Quoi .?...
Que tu pus, autrefois, me ressembler...
SOPHROSUNEH
A toi ?...
Comment ! Mais j'étais mieux, bien mieux que toi, ma chère! Plus fraîche, plus jolie, et fringante, et légère !... Mais tous les jeunes gens étaient fous !...
HÉLÈNÈH, ironique
Fous d'amour ?...
SOPHROSUNEH
Mais si j'avais voulu...
HÉLÈNÈH, r interrompant
Soit !... Moi, dont c'est le tour.
Je veux !
SOPHROSUNEH
Tu veux... tu veux !...
HÉLÈNÈH
Oui, je veux ! Je m'amuse :
J'ai vingt-deux ans. Je suis... pas trop mal — et j'en use ! J'aime qu'on m'aime !...
SOPHROSUNÈH, méprisante et colérique Peuh !
HÉLÈNÈH
J'aime qu'un vague émoi Altère un peu le front de qui marche vers moi !
On peut choisir, au moins, un bon jeune homme... riche ! Comme ton père...
HÉLÈNÈH, sans enthousiasme Oh !
SOPHROSUNÈH, Pimitant
" Oh ! " — Mais est-ce qu'on s'entiche D'un dadais qui n'a rien... rien... pas un olivier ! Rien, pas une brebis... pas même de métier ! Aime Alkiphron.
HÉLÈNÈH
Il est trop gros.
SOPHROSUNÈH
Douris !
HELENEH
SOPHROSUNEH
Trop maigre
Acis !
HELENEH
Un blond — c'est fade !
Alcantis !
HÉLÈNÈH
Presque un nègre !
SOPHROSUNEH
Likos !
HÉLÈNÈH
Il est trop jeune !
SOPHROSUNEH
Et Damaetas !
HÉLÈNÈH
Trop vieux !
Non... J'ai comme amoureux ce que l'on fait de mieux.
SOPHROSUNEH, exaspérée Tu me ferais mourir de colère.
{fille semble prête a avoir une attaque d'apoplexie.)
HÉLÈNÈH, un peu effrayée
Ma mère !
Aussi pourquoi toujours tant t'occuper d'Homère .? Il m'amuse... Il me plaît... mais enfin, te dit-on Qu'on songe à l'épouser, ce garçon ?
SOPHROSUNEH, imitant le ton aigu de V interrogation d'Hélène h
" Ce garçon ! " Quand sous mes oliviers, là, je le vois qui rôde. Je voudrais l'étrangler, ton sot petit rhapsode.
Car voilà son pseudo-métier : à l'univers
Il vend des mots qui n'ont plus aucun sens : des vers !
HELENEH
Hé bien, maman, des vers... des vers, cela rapporte !
SOPHROSUNÈH
Oui, les bons cœurs, afin d'éloigner de leur porte Ces gens qui chantent faux et font hurler les chiens. Leur donnent du pain sec, des noix, du lait... des riens Enfin, comme fortune, et c'est peu pour l'élire, Il a... Qu'est-ce qu'il a .? Rien ! Rien ! Sa vieille lyre !
HÉLÈNÈH
Mais ne t'emporte pas, maman !
SOPHROSUNÈH, vîoktte de rage Ho!
HELENEH
Te dit-on
Que l'on va l'épouser, ce garçon ?
SOPHROSUNEH
Oh ! Ce ton !
{Imitant le ton de voix aigu d'Héleneh.)
" Que l'on va l'épouser, ce garçon .? "... — Mais, ma chère. Quand l'on t'aura jugée affreusement légère. Quand l'on t'aura bien vue...
HÉLÈNÈH
A quoi bon t'emporter ?
SOPHROSUNÈH
... Sémiller, frétiller et te trémoussotter Pour enflammer ce garçon-là, pour qu'il s'allume, Tandis qu'il te respire, et t'aspire, et te hume. Non mais, crois-tu, crois-tu que d'autres, des naïfs, Prendront ses restes ?...
HÉLÈNÈH
Oh !... " Restes ! " — Tes mots sont vifs !
SOPHROSUNÈH
Tiens, Hélènèh, va-t-en ! Ton calme m'exaspère ! Jeté...
(Ces derniers mots sont une menace de voies de fait. Elle s'interrompt en apercevant son mari Kléophas.)