‹ Les douze génies [poèmes scéniques]Chapitre 7 sur 16 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

SOPHROSUNÈH, HÉLÈNÈH

(Sophrosuneh est une matrone replète et criarde^ ridicule dans son peplos de couleur claire. Héleneh est une jeune fille de vingt ans., délicieusement svelte et blonde ^j

SOPHROSUNÈH, vioknte Je ne veux plus le voir ici, ce jeune Homère !

HÉLÈNÈH, calme Bien !

SOPHROSUNÈH

Bien ! Bien ! Tu dis : " Bien ! " seule devant ta mère, Mais sitôt qu'il est là, je puis m'égosiller : Tu commences à sémiller, à frétiller, A te trémoussotter...

HELENEH

Moi je me... ?

SOPHROSUNÈH

Tré-mous-sotte !...

Tu lui souris, les yeux brillants — comme une sotte ! Tu sussures des mots sucrés, la bouche en cœur. Tu lui donnes la main, d'un bel air de langueur, Tu te laisses frôler...

Moi ! je... .?

SOPHROSUNÈH, l' interrompant

Ce petit drôle, Au plus léger prétexte, il t'approche, il te frôle...

HÉLÈNÈH, protestant Oh...

SOPHROSUNÈH, l' imitant très aigrement

" Oh ! " — Non mais crois-tu qu'on ait les yeux fermés? Quand vous vous regardez avec des airs pâmés. Quand vous prenez, pour vous parler, une voix tendre, Supposez-vous les gens trop sots pour vous entendre .?... Si l'on pouvait douter de sa maternité Je ne croirais jamais que l'on ait hérité. Avec mon sang à moi, d'un tel instinct de vice.

(Hélenèh a un petit rire qui, sur des lèvres masculines^ pourrait presque s'appeler un ricanement^

Hein .?... Quoi .?...

HELENEH

L'on voit changer des enfants en nourrice Il est sûr qu'à te voir nul ne peut croire...

SOPHROSUNEH

Quoi .?...

Que tu pus, autrefois, me ressembler...

SOPHROSUNEH

A toi ?...

Comment ! Mais j'étais mieux, bien mieux que toi, ma chère! Plus fraîche, plus jolie, et fringante, et légère !... Mais tous les jeunes gens étaient fous !...

HÉLÈNÈH, ironique

Fous d'amour ?...

SOPHROSUNEH

Mais si j'avais voulu...

HÉLÈNÈH, r interrompant

Soit !... Moi, dont c'est le tour.

Je veux !

SOPHROSUNEH

Tu veux... tu veux !...

HÉLÈNÈH

Oui, je veux ! Je m'amuse :

J'ai vingt-deux ans. Je suis... pas trop mal — et j'en use ! J'aime qu'on m'aime !...

SOPHROSUNÈH, méprisante et colérique Peuh !

HÉLÈNÈH

J'aime qu'un vague émoi Altère un peu le front de qui marche vers moi !

On peut choisir, au moins, un bon jeune homme... riche ! Comme ton père...

HÉLÈNÈH, sans enthousiasme Oh !

SOPHROSUNÈH, Pimitant

" Oh ! " — Mais est-ce qu'on s'entiche D'un dadais qui n'a rien... rien... pas un olivier ! Rien, pas une brebis... pas même de métier ! Aime Alkiphron.

HÉLÈNÈH

Il est trop gros.

SOPHROSUNÈH

Douris !

HELENEH

SOPHROSUNEH

Trop maigre

Acis !

HELENEH

Un blond — c'est fade !

Alcantis !

HÉLÈNÈH

Presque un nègre !

SOPHROSUNEH

Likos !

HÉLÈNÈH

Il est trop jeune !

SOPHROSUNEH

Et Damaetas !

HÉLÈNÈH

Trop vieux !

Non... J'ai comme amoureux ce que l'on fait de mieux.

SOPHROSUNEH, exaspérée Tu me ferais mourir de colère.

{fille semble prête a avoir une attaque d'apoplexie.)

HÉLÈNÈH, un peu effrayée

Ma mère !

Aussi pourquoi toujours tant t'occuper d'Homère .? Il m'amuse... Il me plaît... mais enfin, te dit-on Qu'on songe à l'épouser, ce garçon ?

SOPHROSUNEH, imitant le ton aigu de V interrogation d'Hélène h

" Ce garçon ! " Quand sous mes oliviers, là, je le vois qui rôde. Je voudrais l'étrangler, ton sot petit rhapsode.

Car voilà son pseudo-métier : à l'univers

Il vend des mots qui n'ont plus aucun sens : des vers !

HELENEH

Hé bien, maman, des vers... des vers, cela rapporte !

SOPHROSUNÈH

Oui, les bons cœurs, afin d'éloigner de leur porte Ces gens qui chantent faux et font hurler les chiens. Leur donnent du pain sec, des noix, du lait... des riens Enfin, comme fortune, et c'est peu pour l'élire, Il a... Qu'est-ce qu'il a .? Rien ! Rien ! Sa vieille lyre !

HÉLÈNÈH

Mais ne t'emporte pas, maman !

SOPHROSUNÈH, vîoktte de rage Ho!

HELENEH

Te dit-on

Que l'on va l'épouser, ce garçon ?

SOPHROSUNEH

Oh ! Ce ton !

{Imitant le ton de voix aigu d'Héleneh.)

" Que l'on va l'épouser, ce garçon .? "... — Mais, ma chère. Quand l'on t'aura jugée affreusement légère. Quand l'on t'aura bien vue...

HÉLÈNÈH

A quoi bon t'emporter ?

SOPHROSUNÈH

... Sémiller, frétiller et te trémoussotter Pour enflammer ce garçon-là, pour qu'il s'allume, Tandis qu'il te respire, et t'aspire, et te hume. Non mais, crois-tu, crois-tu que d'autres, des naïfs, Prendront ses restes ?...

HÉLÈNÈH

Oh !... " Restes ! " — Tes mots sont vifs !

SOPHROSUNÈH

Tiens, Hélènèh, va-t-en ! Ton calme m'exaspère ! Jeté...

(Ces derniers mots sont une menace de voies de fait. Elle s'interrompt en apercevant son mari Kléophas.)

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