‹ Les douze génies [poèmes scéniques]Chapitre 8 sur 16 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

LES MÊMES, KLÉOPHAS

(Kléophas est un vieillard ridiculement maigre et très craintif devant sa vigoureuse épouse.)

SOPHROSUNÈH, à Kléophas^ brutalement Viens ici, toi !

HÉLÈNÈH, avec une cordialité un peu protectrice Bonjour, mon bien cher père !

KLÉOPHAS

Hélènèh, vous causiez, j'espère, gentiment Comme une fille avec sa mère ?...

HÉLÈNÈH, presque sans ironie Justement.

soPHRosuNÈH, à Kiéophas A vingt-deux ans — répondez-moi ! — Comment étais-je ?

KLÉoPHAS, ne sachant oii elle veut en venir ; emphatiquement

Vertueuse... discrète... et travailleuse...

SOPHROSUNÈH

Abrège !

Et parlons du physique et non point du moral. J'avais un caractère... idéal !

KLÉOPHAS, chien battu Idéal !

SOPHROSUNÈH

Mais, le physique... dis ?...

KLÉOPHAS

Idéal, le physique !

Idéal !

SOPHROSUNÈH

Décris-moi ! Dépeins-moi ! Parle ! Explique !

KLÉOPHAS, embarrassé Ton physique... était noble — et tu n'as pas changé.

SOPHROSUNÈH, y/^n>i^j-f de cet excès de zèle J'ai changé !

KLÉOPHAS

Mais, non pas !

SOPHROSUNÈH, tres nette J'ai-chan-gé !

KLÉOPHAS, qui voudrait rentrer sous terre

Bonne..

SOPHROSUNÈH, y^/j^w/ un coup de poing de chaque syllabe

J'ai-

Chan-gé !

KLÉOPHAS

Bonne amie... Heu... c'est peut-être... possible !

SOPHROSUNÈH

C'est certain ! Mais dis-nous, eut-il été risible Que l'on me comparât à ma fille ?

KLÉOPHAS

Jamais !

SOPHROSUNÈH

Etais-je svelte ?

KLÉOPHAS

Oh ! oui !

Etais-je fraîche ?

KLÉOPHAS

Mais

Oui

SOPHROSUNEH

Ma bouche ?...

KLEOPHAS

Oh ! Vermeille !

SOPHROSUNEH

Et ma taille ?

KLEOPHAS

Très fine !

SOPHROSUNEH

Mes yeux

KLEOPHAS

De grands yeux bleus, d'une douceur divine !

HÉLÈNÈH, incrédule Maman, des yeux bleus ?

KLEOPHAS

Oui !... Je n'ai jamais compris Comment, avec le temps, ils sont devenus gris.

SOPHROSUNEH

Et mes cheveux ?

KLEOPHAS

D'un blond doré !

HÉLÈNÈH

Quoi ! Maman blonde ?...

KLEOPHAS

Je crois qu'il n'était pas plus beaux cheveux au monde !

HÉLÈNÈH

Pas plus beaux que les miens !

KLÉOPHAS, critique

Plus épais et plus longs !

{^A Sophrosuneh.) Te souviens-tu qu'ils descendaient jusqu'aux talons, Lorsque je dénouais au soir, ton anadème ?

HÉLÈNÈH

Maman était petite !

KLÉOPHAS

Erreur ! Erreur extrême !

Ta mère était alors...

Pas si grande que moi ?

KLÉOPHAS

Plus grande... un peu plus grande ! Oh ! J'en suis bien sûr !

HÉLÈNÈH, déconfite

Quoi!

Mais alors, je serai plus tard comme elle est, elle, A présent ?

SOPHROSUNEH

Puissiez-vous, ma petite, être telle, Car j'en connais beaucoup de mon âge, qu'on voit La face plus bouffie, et le buste moins droit.

HÉLÈNÈH

Je t'ai toujours connue ainsi ! Papa se moque !...

SOPHROSUNÈH

" Papa se moque. " Oh ! non ! Son orgueil me suffoque !

Ma chère, on n'a vingt ans qu'un jour, rien qu'un seul jour.

Et puis c'est le déclin. Chaque heure, sans retour.

Vous courbe, vous flétrit, vous déforme, vous brûle.

Et dans le teint de rose éclate une veinule.

Et de la voix suave éraille les doux tons.

Et sur le col de cygne abaisse trois mentons !

C'est vite fait — tu peux m'en croire, ma petite ! —

C'est plus vite qu'on ne le croit — c'est bien plus vite ! —

Que l'argile du sol, vers laquelle on descend

Vous entre dans la chair, vous glisse dans le sang !...

On croit le jour sans fin... déjà, de la montagne.

L'ombre du soir descend, rampe, s'allonge, gagne...

Cours ! Cours ! dépêche-toi !... Le grand soleil te fuit.

L'ombre vient, l'ombre est là, qui présage la nuit.

Choisis vite un époux, ma pauvre papillonne.

Dépêche-toi, pendant que ton matin rayonne.

A vingt ans, un jeune homme ; à vingt-cinq ans — trop tard ! —

Un homme mûr, bien mûr ; puis à trente, un vieillard...

Voilà les épouseurs que la femme mérite !

Si tu veux un époux, ma fille, prend-le vite.

Prends-le vite, tandis qu'en toi l'on peut saisir.

Notre argent : le bonheur ! ta beauté : le plaisir !

HÉLÈNÈH, pensive A quoi sert de crier si fort, ma bonne mère !... C'est bien ! Je m'en vais rompre avec ce pauvre Homère. Sans perdre plus de temps, j'entends me marier... Cela ne valait pas la peine de crier !

KLÉOPHAS

Voilà ! C'est bien parler... Elle est très raisonnable !

HELENEH

Seulement, comprenez : il serait convenable

De lui faire avec tact, apprécier le cas.

J'entends faire cela moi-même, sans fracas.

Nous avons des troupeaux, des maisons, des prairies...

KLÉOPHAS

Trois vastes champs à blé !

SOPHROSUNÈH

Deux bonnes métairies !

KLÉOPHAS

Six arpents complantés d'oliviers !

HÉLÈNÈH

Il n'a rien !

M 'épouser... ? Impossible ! Il le comprendra bien. Je veux lui présenter, sans le blesser, la chose. Vous lui feriez saigner le cœur. Je m'y oppose ! C'est un pauvre garçon très sensible, très doux. Plein de respect pour moi, rempli à^ amour pour vous ! Parfois, c'est vrai, trop vrai, je dois le reconnaître, Je fus... encourageante un peu, pour ce pauvre être... C'est ainsi, je le sais... que, par un pur hasard, On va le voir là-bas, paraître sans retard Quand vous aurez tourné le dos...

KLÉOPHAS

Hein?

SOPHROSUNÈH

Quelle audace !

SOPHROSUNÈH

Eh bien, mes chers parents, laissez-nous seuls, de grâce... Nous nous... arrangerons !...

KLÉOPHAS, indécis et surpris Ah !...

SOPHROSUNÈH

De mon temps, mon cher.

Les jeunes filles...

KLÉOPHAS

Oui !

SOPHROSUNÈH

Tout est changé !

HÉLÈNÈH

C'est clair !

Depuis Deukalion, du moins je le suppose, Les parents, aux enfants, disent la même chose : Gonflés de leurs vertus, sages, prudents, savants. Leur beau physique seul, revit en leurs enfants !

Est-elle impertinente

Fiez-vous à moi

SOPHROSUNÈH KLÉOPHAS

Oh!

C'est dans ta famille !

(Bas.)

SOPHROSUNÈH

Soit ! Nous vous laissons, ma fille.

A votre âge, on comprend ce que l'on se doit !

HELENEH

Bon !

SOPHROSUNÈH

J'ai confiance en vous !...

KLÉOPHAS, protecteur Je veille sur toi !

HÉLÈNÈH

Non !

[Sophrosuneh et Kiéophas sortent. Après un instant on voit paraître un jeune homme d'une vingtaine d'années.)

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