‹ Les douze génies [poèmes scéniques]Chapitre 9 sur 16 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

HÉLÈNÈH, HOMÈRE HOMÈRE

Si tu savais combien mon cœur l'a désirée. Cette heure où je pourrais enfin, mon adorée, Te dire... te parler sans témoins importuns !

HÉLÈNÈH, maternellement tendre

Il a couru... grand fou ! Ses pauvres cheveux bruns Sont tout noirs de sueur... grand imprudent !

HOMÈRE

Ma vie !

Je m'en vais donc enfin assouvir mon envie De t'ouvrir tout mon cœur, si plein, si plein, si plein De toi, ma chère amour !

HÉLÈNÈH

Pourquoi courir, vilain ?

HOMÈRE

Ai-je couru ?... Je crois, en effet, oui... peut-être... Depuis une heure au moins, j'attends là, pour paraître D'avoir vu tes parents regagner leur maison. J'ai craint d'être en retard...

HÉLÈNÈH

Etait-ce une raison ?...

HOMÈRE

Mon Hélènèh, pour te crier plus tôt : Je t'aime ! Pour te dire plus tôt...

HÉLÈNÈH, r interrompant^ mutine

Non, non, non, non, non ! Même Pour cela, tu n'aurais pas dû courir ainsi. On a chaud. On se met à l'ombre. On est transi. On meurt... Voilà, c'est simple... Et puis, celle qu'on quitte Se désespère et meurt aussi... Pauvre petite !

HOMERI

Est-elle enfant, ma chère amour !

HELENEH

Grand imprudent !

HOMÈRE

Si tu savais combien mon amour est ardent !

Quand tu souris, câline, et quand vers moi tu penches

Ton col frêle, en ouvrant comme des ailes blanches

Tes bras dans la tunique au fin méandre bleu,

— Dis, ne pourrais-tu pas être moins blonde un peu ? —

Quand tu souris ainsi, de ce flot blanc baignée,

Quand tu souris ainsi, de lumière imprégnée.

Il me semble que...

HÉLÈNÈH

Que ?...

HOMÈRE

Je ne puis plus mourir !

Que je vis tellement, que j'ai dans les prunelles Tant de rayons si beaux, tant de clartés si belles, Tant de tout ce qui brille et de tout ce qui luit, Que je ne pourrai plus retomber dans la nuit !

HÉLÈNÈH

Oh ! M'aimes-tu vraiment ?... Tu me dis là des choses

Très douces... Seulement, rhapsodes, virtuoses

En sentiments exquis vêtus de mots chanteurs,

Beaux sentiments, doux mots, sont trop souvent menteurs..

Comment peut-on savoir, sous ces mots que vous dites.

Si ces beaux sentiments, vraiment, vous les sentîtes !...

HOMÈRE

Non ! ne prends pas ce ton, mon Hélènèh !... C'est mal ! Entre nous, pas de mots, pas de serment banal. Pas de phrases... rien... rien, que la Vérité pure ! Je ne dis pas : Crois-moi ! Je ne dis pas : Je jure ! Voici : tu comprendras que c'est vrai... simplement !

Pas un moment — écoute bien ! — pas un moment

Je n'existe sans toi. Tout le long de ma route

Je te parle tout bas : je te vois, je t'écoute.

Je t'admire, je porte en mon cœur tes beautés

Et tu marches, suave et blanche, à mes côtés.

Cette hantise, en moi, chante continuelle :

Elle ! Que dirait-elle ? Et que penserait-elle .?

Comment jugerait-elle ou ce geste ou ce mot ?

Est-ce bien le plus noble ? Est-ce bien le plus haut .?

Pour m'élever vers toi, pour être moins indigne

De ton azur, mon ciel, de tes blancheurs, mon cygne,

Pour être moins distant de tes perfections,

Je mets, sous ton regard, toutes mes actions...

Mon âme, sous tes yeux, s'embellit d'heure en heure.

Et c'est pour toi, par toi, de toi qu'elle est meilleure !

C'est un instinct, ancré dans le cœur des humains :

Ils s'en vont, étendant leurs suppliantes mains.

Vers des divinités aux radieux visages.

Leur demandant tout bas d'être justes et sages

Afin de mériter leur amour. Ils s'en vont

Offrant à ces chers Dieux tous les gestes qu'ils font,

Faisant parfait, pour ces chers Dieux leur moindre rêve,

Et leur âme vers eux, à chaque instant, s'élève...

Moi, mon guide, et mon maître, et mon juge, et mon roi.

Et le Dieu pour lequel je me fais beau — c'est Toi !

HÉLÈNÈH, soupirant hypocritement Ah ! Nous nous ressemblons !... et tout bas je me nomme. Quand je suis très joyeuse, ou très triste... un jeune homme !. Et vous... et tu sais bien, quel est le nom qu'il a !

HOMÈRE, plein d'' une joie ardente Dis-le, ce nom t

HELENEH

Dis tous les noms... sauf celui-là !... Je voudrais... Il faudrait... Je veux être sa femme... Seulement mes parents... — les parents ont une âme Vulgaire... qui, souvent, prétend essentiels. De vils soucis, de vains détails... matériels !... Je leur parlais de nous, avant que tu n'arrives, Mais ils m'ont répondu : prés complantés d'olives ! Ils n'ont su qu'opposer, malgré mes mots touchants, A tendresse : maisons ! à pure ivresse : champs ! Que faire .?... Oh ! Je sais bien ce que mon cœur préfère Et, si je m'écoutais, ce que je voudrais faire...

(£//(? l'observe en dessous^ sournoisement^

Oui, si je m'écoutais, avec Lui — mon cher Roi ! — J'irais... je m'enfuirais...

(£//<? espère quil protestera^ mais il éclate .')

HOMÈRE

Hé bien, écoute-toi !

HÉLÈNÈH

Non ! Je n'aurais pas peur, dans mon amour sincère, De m'exposer, moi frêle et faible, à la misère...

[Elle fait de ce mot tout un drame ^

Je m'enfuirais, bravant ses horreurs sans effroi. S'il ne songeait surtout à mon bonheur à moi, Lui, mon bien-aimé !

HOMÈRE

Viens ! Fuyons !... Viens... Je t'emporte !

HELENEH

Comme je le voudrais si... si j'étais plus forte... Si je te sentais sûr de le vouloir vraiment. Et de n'écouter point un vain enivrement.

HOMÈRE

Je me sens assez fort pour conquérir le monde !

Partager ta misère... Oh ! Volupté profonde !

HOMÈRE

Je veux gravir pour toi les plus âpres sommets !...

HÉLÈNÈH

Je souffrirais sans me plaindre... Je le promets.

HOMÈRE

Pour faire ton bonheur, je me sens du génie...

HÉLÈNÈH

Et nous mourrons de faim, au moins, de compagnie !

HOMÈRE

Hé, que me parles-tu de lutter, de souffrir.

D'ennemis à braver, de dangers à courir.

Viens, mon Hélènèh, viens, accepte-moi pour guide,

Et je vais t'emmener vers un destin splendide.

Vers le destin le plus charmant et le plus doux !

Ecoute et comprends-moi : les hommes sont des fous.

Assouvissant au prix des plus durs sacrifices

Un tas de goûts pervers et de besoins factices...

Luttant, peinant, souffrant... pour rien ! pour le pouvoir !

Pour l'orgueil d'être forts et de le faire voir ! A quoi bon des palais, quand le roc qui s'incline Fait un toit d'ombre mauve au flanc de la colline ? A quoi bon un lit d'or, d'épais rideaux fermé Quand la meule et l'étable ont leur foin parfumé ? A quoi bon des jardins quand, rose, bleue et verte, Notre Hellas tout entière à nos pas est ouverte ? A quoi bon des manteaux de toutes les couleurs Quand on a de la laine, et quand on a des fleurs ? A quoi bon l'or brillant qui tinte dans les bourses Quand on a tous les fruits, avec toutes les sources ? L'argent du clair matin, l'or du beau soir changeant, Je n'eus jamais besoin d'autre or et d'autre argent. Allons voir, enlacés dans notre apothéose Athènes blanche, autour de l'Acropole rose, Corinthe offrant aux nefs d'étranges nations Son port où vient chanter la Mer des Alcyons, La rocheuse Pytho, parmi ses rocs tapie, La bruyante Pylos et la calme Olympie, Et Sparte rouge, au bas des immenses murs noirs Du haut Taygète aux flancs duquel saignent les Soirs. Viens !

HELENEH

Ce serait exquis, et cependant j'hésite ! Regretteras-tu point de traîner à ta suite. Se cramponnant à toi de ses débiles mains, Un pauvre être que vont meurtrir tous ces chemins ?. Je serai ton fardeau, tu seras ma victime. Et qui sait : j'entendrai mon rhapsode sublime Gémir peut-être un jour : " Si tu n'étais pas là !..." Non, non ! Je t'aime trop pour accepter cela !...

HOMÈRE

Chasse, ma pauvre amour, cet absurde scrupule !

HÉLÈNÈH

C'est pour toi que j'ai peur... pour toi que je recule...

Que faire alors ! que faire .?

HÉLÈNÈH

Hélas ! il faut plier...

Que faire, mon ami bien-aimé ?... M 'oublier !

HOMÈRE

T'oublier ! Que dis-tu ! Jamais, ma bien-aimée !

HÉLÈNÈH

Puis, d'un scrupule encor mon âme est alarmée : Pensons aux dieux ! Les justes dieux, tu me comprends, Punissent les enfants qui bravent leurs parents... Evidemment pour toi je ferais... — Ah ! le sais-je ! Je ferais... je ferais... hélas ! Que ne ferais-je ? — Oui, pour toi, si tu veux, sans te le reprocher, J'irai près de Sisyphe élever mon rocher. Voir l'eau de Tantalos fuir mes lèvres avides. Ou remplir mon tonneau... comme les Danaïdes ! S'oublier est affreux, se quitter est cruel Certes... mais affronter un supplice éternel... Enfin, si tu le veux...

HOMÈRE

Elle est toute tremblante !

Hé bien ! Il reste encore une ressource... — lente. Bien lente, hélas !

HELENEH

Et c'est ?...

HOMÈRE

M 'enrichir !

T'enrichir ?

HOMÈRE

L'obstacle infranchissable est facile à franchir ! J'ai toujours refusé les dons d'argent qu'on m'offre : Je m'en vais l'accepter, l'entasser dans un coffre Cet objet de tout mon mépris : le métal vil ! Devenir riche enfin !

HÉLÈNÈH, sournoisement Combien de temps faut-il ?

HOMÈRE

Je ne sais... trois, quatre ans... Tu m'attendras ?

HÉLÈNÈH

Sans doute.

A jamais mon amour, mon âme est à toi, toute. Je t'attendrai... Mais toi, lorsque tu reviendras Et que tu vas la voir, tendant vers toi les bras, Tienne, autant qu'aujourd'hui, ton Hélénèh fidèle. Toi, tu te récrieras : Comment ! Ce n'est plus elle ! Où sont ses cheveux blonds dont j'étais tant épris ? Son teint de rose est brique et ses yeux bleus sont gris... J'ignorais qu'elle avait cette riche nature Qui rendit mes deux bras trop courts pour sa ceinture... Et tu devras jurer que tu l'aimes toujours, A ce fantôme affreux de tes jeunes amours !

HOMERE

Oui, je lui jurerai que je lui suis fidèle, Avec la même ardeur, avec le même émoi, Content au fond du cœur : car d'être un peu moins belle Elle est moins loin de moi !

La beauté n'a qu'un jour, et le charme, et la grâce ! L'amour qu'on a dans l'âme est seul essentiel !... Tout le reste s'efîace et fuit, comme s'efface Un reflet d'or au ciel !

Comprends-moi, mon amour : ce n'est pas toi que j'aime ! — Oh ! Je serai sincère, écoute et comprends-moi ! — Ce que j'aime, l'objet de mon amour suprême, C'est mon Amour pour toi !

C'est mon Amour, c'est mon jeune Amour que j'adore ! C'est mon Amour sacré, c'est mon Amour béni. Qui fait que tout est beau, qui fait que tout se dore. Qui m'ouvre l'infini !

C'est mon Amour, mon jeune Amour, à qui ma vie Veut se donner entière, à jamais, sans retour ! Le destin peut frapper... c'est bien ! — je le défie. Appuyé sur mon jeune Amour !

Le temps peut fuir ! Le temps peut s'enfoncer dans l'ombre. Ne laissant que poussière et cendre sous ses pas.... Mon jeune Amour est éternel ! Soit ! Que tout sombre ! Il ne passera pas !

HÉLÈNÈH

Quand tu parles ainsi, j'aimerais à te croire...

Mais tu vas l'avouer, ton rêve est illusoire : Tu connais maman ?

HOMÈRE

Oui.

HÉLÈNÈH

Tu connais bien maman...

Comprendrais-tu qu'elle eut un amant ?

HOMÈRE, surpris

Un amant ?

HÉLÈNÈH

Pourrais-tu jamais être amoureux de ma mère ?

HOMÈRE

Moi ?... Je ne comprends pas 1 Quelle est cette chimère ?

HÉLÈNÈH

Ne comprends pas. Réponds. Pourrais-tu l'aimer ?

HOMÈRE

Mais...

HÉLÈNÈH

M'aimerais-tu si je lui ressemblais ?... — Jamais ! Dis, jamais !

HOMÈRE

C'est vrai... mais...

HÉLÈNÈH

Hé bien, je te l'assure, Ma mère : c'est moi !

HOMERE

Toi?

HÉLÈNÈH

Lorsque je serai mûre !...

Certes, je jurerais de t'attendre longtemps Si je pouvais, toujours, garder pour toi vingt ans !

Le monde peut changer !... Oui, que tout change et passe Comme ce soir vermeil qui s'éteint dans l'espace : Mais les cœurs fiers ont cet orgueil d'être constants...

HÉLÈNÈH

Si je pouvais, toujours, garder pour toi vingt ans !

HOMÈRE

Je t'aimerai toujours, toujours comme je t'aime !

Je garderai pour toi, flétrie et laide même,

Mon jeune amour, ce fils du lumineux printemps !

HÉLÈNÈH

Si je pouvais, toujours, garder pour toi vingt ans !

HOMÈRE

Ne me dis pas que toi, toi, que toute mon âme Attend éperdument, éperdument réclame, Tu vas te dérober aux bras que je te tends ?...

HÉLÈNÈH

Si je pouvais, toujours, garder pour toi vingt ans !

HOMÈRE, // va dire sa volonté de faire ri7npossible Hé bien !...

H ÉLÈN ÈH , / ' interrompant

Ne rêvons point à pareille folie...

Quittons-nous séparés par l'impossible ! Oublie !

Non ! Non ! Je veux lutter !

HÉLÈNÈH

Comment ?...

HOMÈRE

Je ne sais pas !

Je verrai... nous verrons...

HÉLÈNÈH

C*est impossible, hélas !

HOMÈRE

Hé bien, je trouverai ! Je ferai l'impossible ! Je...

[Pris d'un doute) Tu m'aimes, vraiment ?

HÉLÈNÈH, d'une voix brisée

D'un amour indicible !

HOMÈRE

Est-ce bien sûr }

HÉLÈNÈH

Trop sûr !

HOMÈRE

Bien réel .?

HELENEH

Si profond !

HOMÈRE, avec désespoir Oh ! Perdre un tel bonheur !...

HÉLÈNÈH

Vois-tu, j'ai peur au fond :

Je ne puis — toi, l'amant de la Beauté, poète ! — Songer qu'un jour, bientôt, tu devras me voir faite. Comme...

[Elle veut dire Sophrosuneh. Une pudeur F arrête^ Quand mes yeux bleus seront devenus gris. Quand mes cheveux seront rares, mes traits flétris. Tu me détesteras... Ce cauchemar me hante ! On ne raisonne point une absurde épouvante.

HOMÈRE

Enfant !

HÉLÈNÈH

Je t'aime trop pour t'épouser... Voilà !

HOMÈRE

C'est absurde ! C'est insensé !

HÉLÈNÈH

C'est tout cela, Mais que veux-tu, je meurs de cette horrible idée, Et sans répit, j'en suis poursuivie, obsédée : " Il se demandera bientôt, ne m'aimant plus, " Par quoi je l'ai séduit, et comment je lui plus !... " C'est vrai ! Je t'aime trop ! Pardonne ma folie...

lOO

Je veux devant tes yeux rester toujours jolie...

Bannis ce sentiment exquis, mais puéril...

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