‹ Les douze vertus d'un bon maitre proposées par le Vén. J.B. de La Salle, expliquées parChapitre 6 sur 15 · V II I. LA DOUCEUR · texte numérisé non relu

V II I. LA DOUCEUR

La douceur est une vertu qui nous inspire la bonté, la sensibilité, la tendresse ; c'est une vertu dont J.-C.

est le plus beau modèle, et qu'il nous recommande spécialement par ces paroles : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (i).

C'est , suivant le saint Evêque de Genève (2) , comme la fleur de la charité , laquelle , ajoute-t-il d'après saint Bernard, est en sa perfection quand non-seulement eue est patiente, mais quand, outre cela, elle est douce et débonnaire.

On distingue, en général, quatre sortes de douceurs : la première est celle de l'esprit, qui consiste à juger des choses sans aigreur, sans passion , sans préoccupation de son propre mérite et de sa prétendue suffisance; la seconde est celle du cœur, qui fait vouloir les choses sans entêtement et d'une manière juste; la troisième est celle des mœurs, qui

(1) S. Matth. xi, 29. — (2) Introduct. à la Vie dévote, 3« part., c. 8.

consiste à se conduire par de bons principes , sans vouloir réformer ceux sur qui Ton n'a aucun droit , ou dans les choses dans lesquelles on ne le doit pas; la quatrième enfin est celle de la conduite, qui fait agir avec simplicité, avec droiture, ne contredisant pas les autres sans juste sujet, sans avoir obligation de le faire, et gardant, en ce cas, la mo* dération raisonnable.

Toutes ces différentes douceurs , pour être véritables , doivent être bien sincères : car, dit saint François de Sales, c'est un des grands artifices de F ennemi, de /aire que plusieurs s'amusent aux paroles et aux conversations extérieures de la douceur et de l humilité , qui, ri examinant pas bien leurs affections in* tèrieures y croient être humbles et doux, et ne le sont néanmoins nullement en effet : ce que Ion reconnaît, parce que, nonobstant leur cé-

rémonieuse douceur et humilité, à la moindre pawle qu'on leur dit de travers, a la moindre petite injure quils reçoivent, ils s'élèvent avec une arrogance nonpareille.

Ce que nous venons de dire fait comprendre combien la douceur est une vertu singulièrement admirable, puisqu'elle a l'humilité pour compagne, et que, lorsqu'elle est patiente, elle est même la perfection de la charité. D'où il suit que, sous le premier rapport, elle modère les mouvements de la colère , qu'elle étouffe les désirs de la vengeance, et qu'elle fait supporter, avec une entière égalité d'âme, les traverses, les déplaisirs, les maux qui peuvent arriver. Sous le second rapport, qui fait son caractère le plus aistinctif, elle se concilie l'amitié des écoliers.

C'est un principe général que l'amour s'achète par l'amour : un Maître doit donc, avant tout et par-

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dessus tout, prendre pour eux des sentiments de père, et se regarder comme tenant la place de ceux qui les lui ont confiés ; c'est-à-dire qu'il doit en emprunter ces entrailles dé bonté et de tendresse qui leur sont naturelles. Il les emprunte par la douceur; elle lui inspire à leur égard l'affection, la sensibilité, la bienveillance, les manières engageantes et persuasives ; elle ôte au commande* ment ce qu'il & de dur et d'austère, et elle en émousse la pointe. Ainsi, elle fait leur bonheur, en les atta* chant au Maître, et, s'ils sont rai* sonnables, ne céderont-ils pas tou*> jours bien volontiers à l'insinuation et à la douceur, plutôt qu'à la contrainte et à la violence?

Mais développons én particulier comment un Maître se fera aimer de se6 écoliers pâr la douceur.

i° Il commencera par éviter les défauts qu'il doit reprendre en eux ;

par exemple, les manières rudes et grossières.

2° Il fera observer un ordre et une police qui n'aient rien de sévère ni de rebutant.

3° Il sera simple, patient, exact dans sa manière d'enseigner ; et il comptera plus sur une règle suivie et sur son assiduité, que sur un excès d'application du côté de ses disciples.

4° Il aura une égale bonté envers tous, sans acception, sans prédilection , sans attention particulière pour aucun, à moins qu'il n'y ait un motif évident de sagesse ou de nécessité.

5° Son attention, pour ne pas dissimuler les fautes qui méritent d'être relevées , sera douce et vigilante :

quand il les reprendra, il ne sera ni amer, ni choquant, ni insultant ; et aussitôt après qu'il les aura punis, il aura soin de dissiper l'aigreur que

la punition aura pu leur causer, en les faisant convenir de leur tort, de la raison qu'on a eue de les punir, et en leur recommandant de ne se mettre plus à l'avenir dans le même cas.

6° Il tiendra une conduite uniforme; ce qui est d'autant plus essentiel que si chaque jour trouvait le Maître différent de lui-même, par le changement d'humeur ou de façon de parler, les écoliers ne sauraient jamais bien positivement sur quoi ils auraient à compter, et ne manqueraient pas de le mépriser, et de trouver ses continuelles alternatives ridicules , insupportables, propres à les éloigner de l'école, ou même à leur en donner de l'aversion .

7 0 II leur donnera la liberté d'exposer leurs difficultés , et il leur répondra avec bonté et de bonne grâce, autant qu'il sera nécessaire.

8* Il accordera à propos dés louanges au mérite. Quoiqu'elles soient à craindre à cause de la vanité qu'elles peuvent inspirer, il faut tâcher de s'en servir pour animer les enfants sans les enivrer; car de tous les motifs propres à toucher une âme raisonnable, il n'y en a point de plus puissant que l'honneur et la honte $ et quand on a su y rendre les enfants sensibles, on a tout gagné. Ils trouvent du plaisir à être loués et estimés , surtout de leurs parents et de ceux dont ils dépendent»

9° Il leur parlera souvent de la vertu, mais toujours dignement et avec éloge, comme du plus précieux des biens, pour leur en inspirer l'amour et y former leurs mœurs .

io° Il leur dira tous les jours quelque chose d'édifiant, dont ils fassent leur profit, pour mener une vie chrétienne et vertueuse.

1 1° Il leur apprendra la politessè dont ils ontbesoin, et les bienséances qu'ils doivent suivre pour être estimés dans le monde et y vivre avec honneur : ainsi il s'appliquera à les rendre respectueux, doux, honnêtes, prévenants, obligeants envers leurs supérieurs, leurs camarades et tout e monde.

Il est bien important, en effet, de combattre dans les jeunes gens certaines dispositions directement opposées aux devoirs communs de la société : une gossièreté farouche et rustique, qui empêche de faire réflexion à ce qui peut plaire ou déplaire à ceux avec qui l'on se trouve; un amour de soi-même, qui n'est attentif qu'à ses commodités et à ses avantages ; une hauteur et une fierté qui nous persuadent que tout nous est dû , et que nous ne devons rien aux autres ; un esprit de contradiction , de criti-

que , de raillerie , qui condamne tout, et ne cherche qu'à faire de la peine : voilà les défauts aux* quels il faut déclarer une guerre ouverte. Des jeunes gens qui auront été accoutumés à avoir de la complaisance pour leurs compagnons, à leur faire plaisir, à leur céder dans l'occasion , à ne jamais rien dire de choquant contre eux, et à ne se point blesser eux-mêmes facilement des discours des autres ; des jeunes gens de ce caractère auront bientôt appris, quand ils entreront dans le monde, les règles de la politesse et de la civilité.

12° Un Maître formera le cœur, l'esprit et le jugement des enfants par les moyens suivants :

Pour former leur cœur, il préviendra les passions et les vices ; ce qui se fait en inspirant de l'éloignement et de l'horreur pour les occa-

LA DOUCBUK. TI

sions du péché, en s'opposant aux mauvaises inclinations qu'ils laissent paraître, en les portant à l'amour des vertus chrétiennes, en leur enseignant la nécessité, les temps de les pratiquer; en les engageant à prendre de bonnes habitudes ; en leur faisant comprendre, par exemple, la différence qu'il y a entre un enfant vrai et sincère, sur la parole de qui l'on peut compter, à qui l'on se fie pleinement, et qu'on regarde comme incapable non-seulement de* mensonge et de fourberie, mais du plus léger déguisement, et un autre enfant à l'égard de qui l'on est toujours en soupçon, de qui l'on croit avoir toujours raison de se défier, et aux paroles duquel on n'ajoute pas foi lors même qu'il dit la vérité.

Pour former leur esprit, un Mal»

tre les instruira avec zèle et avec affection des dogmes, des devoirs de

78 Là DOUCRUR.

la Religion, et de tout ce qui peut les rendre des hommes capables de se conduire par la droite raison, et des citoyens utiles à la société ; ce qui demande encore- qu'on pense et qu'on parle avec eux toujours juste, toujours raison, toujours bon sens; qu'on les habitue à agir de même dans toutes les occasions qui se présentent, les avertissant et leur faisant connaître quand ils moquent, relevant leurs méprises lorsqu'ils jugent mal, cj^'ils parlent faut, qu'ils

{>rennent lçs choses à contre-sens; es accoutumant à se comporter tvee un tel discernement, qu'ils aient toujours un but louable, et qu'ils soient toujours en état de donner de bonnes raisons de ce qu'ils veulent, de ce qu'ils font et de ce qu'ils disent.

Pour former leur jugement, on leur fera remarquer- tous les rapports que les choses ont les unes avec les autres, et les propriétés qui

LA DOUCBtiR.

les distinguent entre elles, -en leur faisant parler de ces choses selon le discernement qu'ils ont dû d'abord en avoir eux-mêmes, et toujours avec justesse et exactitude ; en leur présentant la comparaison de ce qui est répréhensible dans leur conduite avec ce qu'ils auraient dû penser, dire, faire ou omettre.

Au reste, en travaillant ainsi à former le cœur, l'esprit et le jugement des écoliers, un Maître ne pourrait encore se promettre de réussir s'il n'évitait avec soin tout ce qui ressentirait la dureté.

Un Maître pèche par dureté lors* qu'il demande de ses écoliers ce qui est au-dessus de leur portée, exigeant d'eux, par exemple, qu'ils ré^ pètent des leçons de catéchisme ou autres plus fortes que leur mémoire né leur permet de les apprendre, "ou leur imposant des pénitences qui . n'ont pas de proportion avec leurs

fautes, et ne considérant pas alors qu'il se rend aussi coupable par l'excès d'une punition juste, que s'il en faisait subir une à celui qui ne l'aurait nullement méritée.

Il pèche encore lorsqu'il exige les choses avec tant d'empire et de hauteur, que les écoliers y remarquent de l'indisposition ; lorsqu'il les leur demande dans des temps où ils sont mal affectés, sans faire attention qu'ils ne sont pas en état de profiter des efforts de son zèle, pendant qu'ils n'écoutent que l'emportement, le dépit ou leur mauvaise volonté.

Il pèche aussi lorsqu'il montre une égale vivacité pour les choses qui sont de peu d'importance et pour celles qui sont considérables ; lorsqu'il n'écoute jamais les raisons ni les excuses des écoliers, se pri* vaut par là d'un moyen de se redresser lui-même, ou ne leur par*

LA BOUCBUR.

donnant jamais leurs fautes, quoiqu'on doive en pardonner plusieurs où il n'y a ni malice, ni mauvaises suites à craindre* telles que sont celles qui viennent d'ignorance, d'inadvertance, d'oubli, de légèreté, d'étourderie et autres qui sont naturelles à leur âge ; lorsqu'il se montre toujours mécontent de la conduite dé ses écoliers, quelle qu'elle soit; ne paraissant jamais qu'avec une humeur grondeuse, un air glacial, n'ouvrant la bouche que pour dire des choses mortifiantes, désagréables, malhonnêtes* menaçantes, injurieuses; lorsqu'il fait voir une prévention criminelle contre eux, et qu'il interprète eri mauvaise part toutes léiirs actions ; lorsqu'il exagère leurs fautes ; lorsqu'il agit à leur égard comme si c'étaient des êtres insensibles , dénués de raison ; par exemple, les saisissant, les tirant, les frappant avec violence

et emportement; ce qui ne pourrait être que l'effet d'un transport de colère dont un Maître, plus que tout autre, doit être incapanle ; lorsqu'il punit les fautes douteuses comme celles qui sont certaines ; lorsqu'il ne se laisse jamais fléchir par les écoliers, et qu'il ne leur fait aucune grâce, même dans les cas où ils ne sont coupables que de manquements légers, comme seraient d'avoir accidentellement mal écrit une page, d'être venu une fois tard à l'école, d'avoir manqué une fois de suivre la leçon : et que leurs fautes ne sont ni contre la religion, ni contre les mœurs; telles que seraient les actions et les discours contre la pureté, les jurements, les batteries, les désobéissances, le vol, le mensonge, les irrévérences dans l'église et dans les prières. Toute cette conduite ôte aux enfants l'amour du travail et le goût du bien,

les rebute, les fait crier à l'injustice.

Un Maître doit se persuader, i°que les punitions corrigent moins que la manière dont on les fait; 2° qu'en imprimant une crainte excessive, par la rudesse et la rigidité, il abrutit l'esprit, abâtardit le cœur, fait perdre tout.sentiment honnête, donne de l'horreur pour l'école et pour l'instruction ; 3* que trop de roideur à ne jamais se relâcher en rien empêche les corrections d'être utiles ; 4° qu'il peut gagner par une sage modération ceux qu'il ne ferait qu'irriter par une austérité indiscrète ; 5° qu'il ne pourra jamais se faire craindre utilement s'il n'inspire aux enfants la crainte de Dieu, de ses jugements et de ses châtiments ; que s'ils la méprisent, ou si elle ne fait sur eux aucune impression, toute son autorité sera impuissante pour se faire craindre lui-même.

Au reste, il ne faut pas oublier

84 M« boucjsuh.

que si la douceur est pleine de charité, elle doit pareillement être ferme. La charité peut bien attirer pour un temps le cœur des écoliers, mais elle ne suffit pas, quand ils viennent à se relâcher, comme ils font quelquefois ; il faut que la fer* meté vienne au secours pour les retenir dans le devoir, ou pour les y remettre quand ils s'en éloignent.

Mon fils, dit le Sage (i), accomplissez vos œuvres avec douceur, et vous vous attirerez non-seulement V estime, mais aussi î amour des hommes. Sur quoi un commentateur reprend (2) : « Le Sage veut qu'on ait » de la douceur, et qu'en même » temps on fasse parfaitement ce que » 4 l'on fait, pour montrer qu'il veut » que cette douceur soit ferme. »

La fermeté, d'après les paroles de l'Ecriture que nous venons de citer,

0) Eocli. m, 19 } — (2) Sacy.

consiste donc dans une exacte fidélité à observer tout ce qui peut con<duire à la fin qu'on se propose :

ainsi elle exige dans un Maître de la force, du courage et de la constance.

De la force, pour s'opposer à tout ce qui pourrait être contraire au bon ordre, et pour se mettre au-dessus (de toutes les difficultés et de toutes les peines de l'école ; elle est né* cessaire, par exemple, quand un Maître arrive pour la première fois dans une classe ; car le premier soin d'un écolier, en cette occasion, est d'étudier et de sonder le nouveau Maître pour en découvrir quelque faible, s'il en a, et pour en profiter; quand il voit, au contraire, que, paisible et tranquille, ce Maître oppose à ses ruses et à ses tentatives une fermeté douce et raisonnable, il se soumet et se range à son devoir.

Du courage, pour tenir la main à tout ce qui peut produire ou conser-

LA DOUCBCB.

ver le bon ordre et l'avancement des écoliers.

De la constance, pour persévérer inviolablement dans ses bonnes dispositions; pour franchir généreusement les obstacles, les oppositions, les embarras, malgré même le peu d'espérance du succès.

Le grand point dont il s'agit ici, est de faire une juste application d'une douceur ferme à la conduite des enfants ; et pour cela, il est essentiel d'avoir attention aux circonstances particulières où ils se trouvent, pour allier sagement la douceur avec la fermeté; ainsi la douceur n'empêche pas sans doute qu'on ne punisse les fautes qui doivent être corrigées ; mais elle ne permet pas qu'on use d'une fermeté inflexible, si ce n'est lorsque les voies de la douceur et de l'exhortation, toutes les sages industries, les avertissements réitérés, les pensums et autres péni-

tences ordinaires, avec tous les procédés raisonnables, ont été employés; lorsque tout cela n'a pu corriger ni vaincre une humeur récalcitrante, une désobéissance opiniâtre, accompagnée d'un air de mépris et de révolte, une paresse décidée, l'omission de l'école, les négligences no- , tables et habituelles, les dégoûts et l'aversion pour l'étude, la duplicité et le déguisement, la flatterie, la

{>ente aux rapports, aux divisions, à a médisance, un esprit moqueur, etc., se souvenant toujours qu'une rigueur inexorable de la part d'un Maître éloigne et révolte ordinairement les écoliers, les parents, et tout le monde ; à moins qu'elle ne soit devenue évidemment nécessaire.

La douceur ne permet pas même qu'en punissant on se serve uniquement de l'autorité. Lorsque l'autorité agit seule, elle peut bien contraindre les coupables ; mais elle ne

88 LA DOCCEUR.

les corrige pas. Si des manières impérieuses leur inspirent un respect forcé, ils obéissent pendant qu'on les observe et qu'on est avec eux : ils ne peuvent pas s'en dispenser; mais ils se démentent dès qu'on les perd de vue.

Il faut donc, pour faire un juste mélange de la douceur avec la fermeté, ne donner dans aucun des inconvénients de l'une ni de l'autre.

C'est cet heureux mélange qui procure au Maître l'autorité (i) qui est Tâme du gouvernement, et qui in-

(i) Cette autorité est un certain ascendant qui imprime le respect et la soumission. Ce n'est ni l'âge, ni la grandeur de la taille, ni le ton de la voix, ni les menaces qui donnent l'autorité, mais un caractère d'esprit égal, ferme, modéré, qui se possède toujours, qui n'a pour guide que la raison et qui n'agit jamais par caprice, ni par emportement. Ce qui la donne encore c'est le sage mélange de la douceur et de la fermeté, del'amour et de la eninte. L'amour doit gaguer le cœur des enfants sans les amollir, et la crainte doit les retenir sans les rebuter.

^Nous allons rapporter les principaux moyens d'établir ou de conserver l'autorité. Plusieurs

I*A POWCPUB. 89

spire aux disciples le respect, c'està-dire le lien le plus ferme de l'o-

de ces moyens se trouvent, à la vérité, épars çà et là dans le cours de l'ouvrage ; mais nous jugeons à propos de les réunir ici tous ensemble*

Ils sont : 1° de ne jamais user du pouvoir d'un Maître hors de propos, sans raison, sans réflexion, ni pour des choses qui n'en vaudraient pas la peine ;

2° De faire exécuter ce qu'on a une fois commandé justement ;

3° D'être ferme h ne point accorder cq qu'on a eu raison de refuser, quand les circonstances n'ont point changé;

4 il De ne pas faire légèrement des menaces, mais de tenir celles qu'on a faites si les enfants y donnent lieu, et de n'être jamais injuste ;

5° D'imprimer aux écoliers une crainte respectueuse, et de la maintenir;

6° D'avoir toujours une marche bien réglée dans la manière de les conduire ;

7° D'être invariable dans sa conduite, en sorte que les écoliers sachent qu'ils trouveront toujours dans leur instituteur un Maître qui fera faire le devoir et respecter le bon ordre;

8° D'être égal envers tous, de n'avoir de prédilection pour aucun; car celui qui jouirait d'une amitié exclusive, en deviendrait audacieux, insolent ; et les autres qui en seraient privés deviendraient jaloux, mutins, indociles : ce qui n'empêche pas néanmoins de marquer

béissance et de la soumission ; de sorte que ce qui doit dominer de

de la satisfaction, d'accorder des éloges, des récompenses à ceux qui font bien, et de témoigner du mécontentement à ceux qui font mal;

9° De ne pas se familiariser avec les élèves;

40 # D'agir toujours de manière qu'on ne puisse jamais être dans le cas de paraître avoir tort à leur égard ;

11° De ne les regarder en aucune manière comme des esclaves ; mais en même temps de se comporter toujours envers eux avec tant de dignité et de réserve, qu'ils ne puissent jamais se mettre de pair avec leur Maître;

12° De ne donner à chacune des choses qu'on a à leur dire que la juste importance qu elles ont. Ce serait être ridicule que d'en mettre beaucoup où il n'y en a que peu ou point du tout. De même ce serait manquer de justesse que de n'en mettre pas, ou de n en mettre presque pas dans des choses essentielles, soit è l'ordre général de la classe, soit au bien particulier des élèves;

13° De parler peu quand on prescrit quelque chose, et de se iaire obéir;

14° De ne point abuser de l'autorité en demandant trop ou trop rigoureusement ce que l'on peut exiger ; comme dans le cas où un écolier ne pourrait ou ne voudrait point apprendre ce qu'on lui aurait donné à étudier, si 1 on doublait, si Ton triplait la tâche qui aurait été donnée : encore comme dans le cas où il refuserait de

LA DOtJCBUH. 91

part et d'autre, et prendre le dessus, c'est la douceur et l'amour.

Il faut d'ailleurs éviter soigneusement tous les défauts opposés à la fermeté. Ainsi l'on évitera premièrement la faiblesse. Un Maître pèche , par faiblesse, et se rend coupable des fautes qu'il doit punir, lorsqu'il ne les punit pas, ou lorsqu'il tolère que les écoliers fassent ce qu'ils veulent, ne gardant pas l'ordre, se promettant l'impunité dans leurs manquements.

Secondement, il évitera une lâche complaisance, une molle condescendance. Un Maitre pèche de cette ma-

faire une pénitence si on l'augmentait, ce qui le réduirait au désespoir, au dépit, le rendrait insensible, le porterait même à la révolte;

i8° De proportionner la tâche du devoir à la capacité et au caractère de chaque écolier ;

46° Quand on a affaire à des caractères durs et opiniâtres, de ne leur pas céder ; de ne se relâcher jamais de la juste fermeté qui doit les réprimer.

nière, lorsqu'il ne fait point usage de tous les moyens qui lui sont donnés pour réussir dans son emploi ; lorsqu'il varie dans sa conduite, et qu'il se relâche mal à propos d'une juste fermeté-; lorsqu'il regarde comme léger ou indifférent ce qui serait un mal réel et considérable; lorsque, par des considérations particulières, quelles qu'elles soient, il tolère ou permet ce qui ne doit pas être souffert ; lorsque, ne voulant pas se gêner, il ne donne pas l'attention nécessaire à la bonne discipline de la classe ni à l'avancement des écoliers, et qu'il ne reprend pas toutes les fautes qui y sont contraires; lorsqu'il souffre qu'on méprise ou qu'on néglige ce qu'il prescrit ou recommande justement ; lorsqu'il parle nonchalamment, qu'il agit aune manière indolente, indifférente, sans faire paraître qu'il veut tout de bon le devoir; lorsqu'il se

contente de faire des avertissements stériles sans en poursuivre l'effet.

Troisièmement, il évitera une trop grande communication avec les écoliers. Elle engendre le mépris, l'insubordinati<yi , l'éloignement pour le travail, pour l'application; elle rend les écoliers volontaires, indociles, rebelles; elle entretient la paresse et d'autres vices, nuit aux progrès, laisse naître et fortifier les mauvaises habitudes : le Maître s'expose alors à manquer de la résolution et de la fermeté nécessaires ; il est tourné en dérision par les écoliers, et il se prête mal à propos à leurs désirs par bassesse d'âme, par une timidité répréhensible. Il doit être affable sans doute, mais son affabilité ne lui permet pas de se familiariser avec eux.

. Quatrièmement, il évitera les autres défauts contraires à la. fermeté,

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qui sont l'inconstance, une timidité excessive, un air honteux, neuf, emprunté, troublé, embarrassé ; ainsi que l'opiniâtreté, l'entêtement, la présomption , une inflexibilité qui ne cède ni à la raison, ni à l'autorité légitime, ni à la force. .*«

Passons présentement à ce qui regarde les châtiments. Nous avons vu qu'un Maître procure le bien de ses écoliers par une douceur charitable, et qu'il le soutient par une douceur ferme : il nous reste à montrer ici qu'il prévient ou qu'il corrige le mal par une douceur sage et prudente.

D'abord il s'interdit l'usage des châtiments corporels. Il est vrai que souvent l'Ecriture sainte porte les parents à ne pas épargner cette sorte de punition, quand elle est nécessaire, pour corriger leurs enfants ; mais dans les écoles chrétiennes elle au- • rait beaucoup moins d'utilité que

d'inconvénients; aussi, en est-elle bannie depuis longtemps : les Frères emploient d'autres moyens pour punir les fautes de leurs élèves.

Lorsqu'ils ont des écoliers d'un caractère grossier, intraitable, dur, mdocile, insensible à la réprimande et à l'honneur, il faut bien qu'ils opposent aux vices naissants des peines corporelles capables de ramener au devoir ceux qui ne sauraient être corrigés par des moyens plus doux ; mais le parti le plus sage, à l'égard des*enfants qui ne profitent pas des punitions ordinaires, c'est de les renvoyer aux parents,' en observant néanmoins ce que prescrit la Conduite en pareil cas.

Au reste on peut se servir des moyens suivants pour prévenir les corrections, ou pour les rendre rares et très-utiles.

Premier moyen. i° On formera de

bonne heure les écoliers à la subordination, en employant à cet effet une fermeté , une égalité de conduite dont on ne s'écartera pas, et en les reprenant, quand ils y donneront lieu, avec autorité, c'est-àdire avec une certaine manière d'agir et de parler qui ait de l'énergie, de la force, qui ressente le Maître, le Supérieur : autrement les écoliers s'élèveraient contre le Maître ou se mettraient, de niveau avec lui ; ils s'écarteraient de la soumission, de l'ordre, et feraient de qu'ils voudraient.

2« On ne se permettra jamais d'à* gir par passion, par humeur, par caprice. C'est là un des plus grands défauts en matière d'éducation, parce qu'il n'échappe jamais aux yeux clairvoyants des écoliers, parce qu ? il rend presque inutiles toutes les bonnes qualités du Maître, et qu'il ôte à ses avis et remontrances presque toute autorité.

3° Ôn inspirera aux enfants le remords et la honte de leurs fautes, plutôt que la crainte de la punition qu'elles méritent.

4° On doit bien discerner les fautes qui méritent d'être punies et celles qu'il faut pardonner. D'ailleurs on ne doit pas imposer la même punition pour des fautes involontaires et d'inadvertance, que pour celles qui sont réfléchies et de malice (i).

5° On attachera une idée de honte et de châtiment à mille choses qui peuvent être indifférentes, comme d'être à genoux sur une pierre désignée, et qu'on appellera, si l'on veut, pierre de confusion ou d'ignominie, sans qu'on y laisse néanmoins trop longtemps le coupable, de peur qu'il n'en soit incommodé ; d'être à une dernière place de quel-

(t) Cet article se développera davantage ciaprès.

LA t>OtCEUR.

que banc, de quelque table ou du côté de là porte; d'être à la queue des rangs ; d'être assis par terre au milieu de la classe ; d'être debout auprès d'Unô muraille, sans la toucher ; de tenir un livre à deux mains pendant une heure, restant debout au milieu de la classe, sous peine d'autres punitions si le coupable y manque; et toujours en lui mon* .

trant un visage froid, mécontent, triste, toutes les fois et aussi longtemps qu'il fait mal ou qu'il ne fait pas ce qu'il' doit.

6° On ne leur imposera que des pénitences justes, en préférant néanmoins les plus douces , lorsqu'elles peuvent opérer les mêmes effets; évitant toujours celles qui peuvent nuire à l'instruction, comme de frapper un écolier lorsqu'il ne s'y at* tend pas : ce qui tiendrait les enfants dans la crainte, le trouble et inquiétude, quand ils verraient ve^

LA DOOCfitm.

nif leur Maître auprès d'eux, et les rendrait plus attentifs à se garantir des coups qu'ils croiraient le Maître capable de leur donner à l'impro* viste, qu'à ce qu'il aurait à leur dire pour l'enseignement.

7" La crainte que l'on doit inspirer aux enfants, pour l'avenir comme pour le passé* sera moins celle de la punition que celle du mal qui y donnerait lieu, et qu'ils doivent éviter avec soin.

8° On préférera des -pénitences utiles aux châtiments corporels.

On donnera donc, par exemple, avec les punitions déjà indiquées, quelques chapitres du catéchisme ou autre semblable leçon à étudier et à répéter sans faute; des pages d'écriture, d'orthographe, des règles de calcul ; tout cela à faire même à la maison. Ces punitions auront le double avantage d'occuper utilement lés enfants hors le temps

des classes, de les accoutumer à un travail assidu, de les tenir éloignés du jeu et des mauvaises compagnies, et de contribuer à leur avancement.

9° On ne rendra pas une même pénitence journalière et ordinaire:

les écoliers ne la craindraient plus et s'en feraient un jeu ; mais on diversifiera les punitions.

10 On s'appliquera à étudier le temps favorable et la manière convenable de donner une pénitence avec plus de fruit. Ainsi, on ne corrigera pas toujours un enfant dans l'instant même de sa faute, surtout lorsqu'il est mal disposé, de peur de l'aigrir, et de lui en faire commettre de nouvelles en le poussant à bout.

On lui laissera le temps de se reconnaître, de rentrer , en lui-même, de sentir son tort, et en même temps

justice et la nécessité de la punition ; et par là on le mettra en état

d'en profiter. Le Maître, de son côté, ne doit jamais punir par colère, surtout si la faute qu'il punit le regarde personnellement, comme serait un manque de respect, une insolence, une injure, quelque parole choquante. Pour peu qu'il paraisse d'émotion sur son visage ou dans son ton, l'écolier s'en aperçoit aussitôt; itaent bien que ce n'est pas le zèle dû devoir, mais l'ardeur de la passion qui a allumé ce feu ; et il n'en faut pas davantage pour faire perdre tout le fruit de la punition ; parce que les enfants, tout jeunes qu'ils sont, sentent qu'il n'y a que la raison qui ait droit de les corriger.

Le second moyen de prévenir ou de rendre les punitions rares, c'est d'instruire, de reprendre et de menacer avant de punir. On doit donc commencer par bien instruire un enfant de ses devoirs. Y manque-t-il ensuite ? Si c'est par impuissance et

U DOUCEIJB.

par incapacité, on l'excuse, parce que l'on ne peut exiger de lui ce qui est impossible, Si c'est par oubli, par inadvertance, sans malice, on l'avertit. Si c'est par malice, on l'avertit aussi , mais avec force j s'il continue, on le reprend ; s'il récidive de nouveau, on le menace; s'il n'y a point d'amendement, on punit.

Ainsi la punition est le dernier effort que l'autorité du Maître dofpfrii faire employer popr soumettre un écolier coupable.

Les avertissements pour les fautes ordinaires doivent être fréquents, autant que les enfants y donnent lieu, toujours honnêtes et faits avec bonté et d'une manière qui engage à les bien recevoir. Il faut donc éviter de leur faire penser qu'on est prévenu, de peur qu'en attribuant

qu'on leur remarque, II ne faut pas

non plus qu'ils aient lieu de croire qu'on ne les leur donne que par quelque intérêt naturel, par quelque passion particulière, et enfin par quelque autre motif que par celui de Jeur bien .

L'usage des réprimandes ne doit pas être trop commun ; et en cela il y a une grande différence entre elles et les avertissements. Ceux-ci sentent moins l'autorité d'un Maître que la bonté d'un ami : ils sont toujours accompagnés d'un air et d'un ton de douceur qui les font recevoir plus agréablement; et, par cette raison, on peut s'en servir souvent, ainsi que nous venons de le dire j mais comme les réprimandes piquent toujours l' amours-propre, et que souvent elles empruntent un air et un langage sévères, il faut les réserver pour des défauts plus considérables, et par conséquent en user\% rarement, Mais d'ailleurs elles doive** re fai-

tes toujours sans dureté, ni mépris, ni exagération, ni colère dans les paroles, sans prévention, et de manière que les écoliers étant bien disposés, ils soient confus et repentants de leurs fautes, portés à s'en corriger avec une ferme résolution, d'après les bons motifs qu'on leur aura suggérés. On doit, au reste, se donner de garde, aussitôt après la réprimande, de montrer la même sérénité et la même affection à l'écolier qu'à l'ordinaire; car il s'accoutume à ce manège, et il sait que les réprimandes sont un orage de courte durée qu'il n'a qu'à laisser passer.

On doit donc différer de lui pardonner jusqu'à ce que son application à mieux faire ait prouvé la sincérité de son repentir.

Quant aux menaces, comme elles approchent plus de la punition que les réprimandes, elles doivent être encore plus rares. Il ne faut les em-

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ployer que pour des sujets bien légitimes, et jamais sans avoir auparavant examiné si l'on pourra ou si l'on devra les exécuter : autrement il faut s'en abstenir; car si l'on en faisait quelques-unes mal à propos elles deviendraient inutiles, et les coupables s'enhardiraient dans leurs fautes par une espèce d'assurance de l'impunité.

On emploie un troisième moyen de prévenir ou de rendre rares les corrections, en prévenant ou en rendant rares les fautes des écoliers.

C'est ce qu'on fait en usant de tout ce qui peut les porter au devoir et les y maintenir, comme les louanges accordées justement et à propos, mais de manière qu'elles ne donnent pas lieu à la vanité, ainsi que nous l'avons fait observer, ni au mépris des autres. On montre un air de satisfaction et de joie envers ceux qui font bien. On donne des marques

particulières de considération et d'estime , des privilèges, des récompenses distinguées, qui consistent non en frivolités ni en inutilités, mais en choses solides et édifiantes.

On le fait encore en rendant de bons témoignages d'eux aux parents et à ceux qui les intéressent ; en les avançant autant que la choseest possible ; en relevant l'avantage qu'il y a d'être instruit de tout ce qui fait l'homme de mérite, daus quelque état qu'il soit, etc. Il n'est pas douteux que tous ces traitements ne fassent, sur l'esprit des enfants, plus d'effet que les menaces ou les punitions.

Dans les éditions précédentes, on a placé ici, comme faisant suite importante à la vertu de Douceur, l'Explication des conditions que le vénérable de La Salle requiert au sujet de la correction. L'auteur l'avait ajoutée originairement en forme de, post^ scrjptum à la fin de cet opuscule.

Les conditions que la correction

doit avoir , selon notre vénérable Fondateur, 6ont au nombre de dix :

les sept premières sont celles que la correction doit avoir pour être salutaire à celui qui la fait 5 et les trois autres, celles que la correction doit avoir pour être salutaire à celui qui la reçoit.

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