‹ Les douze vertus d'un bon maitre proposées par le Vén. J.B. de La Salle, expliquées parChapitre 7 sur 15 · SI · texte numérisé non relu

SI

Des sept conditions que doit avoir la correction pour être salutaire à celui qui la fait.

i° Elle doit être pure, Sans doute il faut avoir en vue, dans la correction, comme dans toutes nos actions en général, la gloire de Pieu et l'accomplissement de sa sainte volonté; mais d'ailleurs il faut se proposer encore pour motif l'amendement de l'écolier qu'on corrige, en sorte qu'il n'y ait aucun mélange d'hu-

eur, d'aversion, d'antipathie, de

2° Elle doit être charitable. On doit corriger un enfant, par la raison qu'on l'aime. Un Maître, est comme un médecin, et non comme un ennemi. // semble, dit saint Augustin (i), cité par un Commentateur de l'Ecriture (2), qu'un médecin persécute son malade • mais il ne persécute en effet que sa maladie.

Il traite la maladie ^parce qu'daime le malade; et il ne fait souffrir celui quil aime que pour le délivrer du mal qu'il souffre. C'est ainsi qu'un Maître agit à l'égard des enfants lorsqu'il les corrige : sa rigueur apparente est une grâce, et les maux qu'il leur cause sont des remèdes.

3» Elle doit être juste. Toute pu-

(1) De Temp. Serm. 137.

(2) Sacy, sur le C. ni, 12. Prov. 12.

nition suppose nécessairement une faute : on ne doit donc corriger que pour une faute certaine. De même une punition grave ne doit être employée que pour punir une faute grave, ou dans sa qualité, ou dans les suites qu'elle peut moralement entraîner.

La punition peut quelquefois être moindre; mais elle ne doit jamais excéder : autrement ce serait blesser non-seulement la justice, mais encore la raison ; ce serait en effet se conduire par préjugé, et même donner lieu de penser que Ton punirait, parce qu'on aimerait à punir, ou * par quelque autre mauvais motif.

4° Elle doit être convenable. Il faut avoir égard à l'âge, au caractère, au tempérament, aux dispositions de l'écolier qu'on veut corriger, même à celles de ses parents, afin que la punition soit exactement proportionnée à la faute , aux cir-

110 LJk DOUCEUR.

constances* et à la fin qu'on doit se proposer,

5° Elle doit être modérée, c'est-àdire qu'elle ne soit ni trop forte, ni précipitée. Trop forte, elle pourrait aigrir, révolter, donner lieu à la haine ou décourager ; précipitée y elle pourrait n'être pas juste ni convenable.

60 Elle doit être paisible, c'est-à* dire qu'elle soit faite sans trouble, sans impatience, sans emportement, sans fâcherie, et même ordinaire* ment en silence, à moins qu'on ne parle bas et seulement dans un besoin indispensable,

70 Elle doit être enfin prudente, et c'est une des conditions à laquelle il faut encore faire une singulière attention ; car avant de punir, la prudence veut qu'on s'assure des dispositions du coupable et de celles où Ton se trouve soi-même. On pu* nirait en vain un écolier qui a 1 es*

Ut

prit aigri , révolté, chagrin, rempli de fiel : il doit être préparé à la punition s'il est capable de raison, et le Maître doit y être préparé luimême par la réflexion.

La prudence veut qu'on juge de la faute et de la punition qui doit être imposée. Comme il y a de la différence entre les fautes commises

{)ar malice, par obstination, et celés qui sont commises par inadvertance, par fragilité, il aoit y avoir aussi de la différence entre les peines dont on les punit.

La prudence veut qu'on n'accoutume pas trop les enfants aux punitions 5 ils pourraient y devenir insensibles, et les châtiments seraient sans fruit.

La prudence veut encore qu'on examine la manière de punir, le temps, les circonstances, les occasions, en un mot ce qui est propre à rendre la correction utile ; qu on

Digitiz

112 LA DOUCBUR.

considère le caractère, l'âge, le tempérament, tout ce qui regarde les enfants qu'on a à corriger, afin de se régler pour le traitement qui doit leur être fait : car la punition doit être imposée si parfaitement à tous .

égards que, loin d'avoir de mauvaises suites, elle ne procure, au contraire , que des fruits avantageux - pour les coupables.

C'est par cette raison qu'il ne faut pas punir les enfants d'un esprit timide, docile, qui avouent leurs fautes, comme ceux qui sont mutins, entêtés, durs, qui nient leurs fautes, qui résistent, etc. C'est aussi par cette raison qu'il faut épargner, autant que l'on peut , surtout aux grands écoliers, la honte du châtiment, si leurs fautes sont ignorées des autres : de même qu'on doit carder le secret de la punition des Fautes contre la pureté, lorsqu'elles ne sont pas connues, ou qu'elles ne le

tk DOUCEUft.

sont que dé peu d'écoliers, pour conserver l'honneur des Coupables.

Des trois conditions que la correction doit avoir pour être salutaire à celui qui la reçoit.

i » Elle doit être volontaire , c'està-dire qu'elle soit reçue sans résistance, et qu'elle soit acceptée de bon gré. Le motif dont il faut se servir pour engager celui qu'on punit à y consentir, c'est de lui représenter la erandeur de sa faute, et la nécessite où il est de la réparer, soit pour son avantage particulier, soit pour le bon exemple qu'il doit donner à ses compagnons .

2° Elle doit être respectueuse, en ce que l'écolier qui la reçoit doit reconnaître l'obligation que son Maître a de le punir s'il fait quelque faute, et, par une suite nécessaire,

m LA DOUCEUR.

celle où il est de se soumettre à la punition lorsqu'il est coupable.

3° Elle doit être silencieuse, en ce sens qu'il faut la recevoir sans parler, sans crier, sans se plaindre, sans murmurer, autrement on prouverait qu'on ne la reçoit ni volontairement, ni avec respect.

D'après tout ce que nous venons de dire, il est facile de conclure que la douceur sage et prudente, qui convient à un bon Maître, n'empêche pas dans les châtiments la fin qu'il se propose de remplir , et qu'elle y conduit même avec le plus grand succès. Il fera donc remarquer aux enfants qu'il les aime toujours, et que c'est uniquement pour leur bien, par nécessité, à regret, qu'il les punit ; que ce serait leur porter un très-grand préjudice que cie les laisser se livrer au vice et contracter de mauvaises habitudes ; que c'est à

leur âge qu'ils doivent prendre la forme qu'ils devront avoir toute leur vie ; que pour devenir propres au commerce du monde et aux devoirs qu'ils auront à remplir, rien ne leur est plus important que d'être redressés, corrigés, quand ils y donnent lieu, et instruits de ce qu'ils doivent savoir; que la peine qu'ils ressentent dans le moment produira des fruits utiles pour la- suite de leur vie, et qu'ils seront bien aises, dans un âge plus avancé, d'avoir acquis des talents dont ils sentiront alors tout le prix, tout l'avantage, et qui les rendront agréables à ceux avec qui ils se trouveront.

Il est encore facile de comprendre que la vraie douceur'd'un bon Maître consiste à ne chercher, dans les sentiments de bonté dont il est rempli, que l'amendement, le bien de ceux qu'il punit, et le succès de son ministère et de ses soins; à n'exiger

416 Lk bôucÉufc.

tien qu'avec circonspection, et à attendre avec patience les moments favorables pour obtenir cequ'il veut.

Enfin, il est aisé de sentir avec quel soin un Maître doit éviter là causticité et l'ironie. Loin d'être des moyens propres à corriger les écoliers, elles ne peuvent au contraire qu'indisposer leur esprit contre le Maître, que rendre inutiles, ou presque entièrement inutiles les efforts de son zèle. Car on sait qu'un écolier qui manque d'estime et d'attachement pour un Maître, dont la manière injurieuse lui a blessé, ulcéré le cœur, ne reçoit ordinairement qu'avec la plus grande répugnance non-seulement ses corrections et ses avis, mais encore toutes ses instructions. Il se souvient presque toujours que son Maître a eu l'indignité, l'indécence, la bassesse de sè moquer de lui et de lè ridi* culiser pour ses défauts de corps,

d'esprit ou autres, au lieu de l'avoir averti, corrigé honnêtement, et de lui avoir attiré l'amitié de ses com* pagnons,

Voici plusieurs autres défauts qui sont contraires à la douceur, savoir :

les vivacités, )es saillies impétueuses d'un naturel trop ardent; une humeur noire, bizarre, bourrue, fan^ tasque; les airs sombres, farouches; les manières dures et méprisantes 5 un visage fier, sévère; les paroles aigres, chagrines, pleines de fiel,

insultantes (que les écoliers ne man,

quent guère de rapporter aux pa* repts pour les indisposer contre le Maître et justifier leur propre ai-, greur contre lui, leur aversion pour l'école); les agitations Yioleptes, la turbulence, les corrections précipi-.

tées, indiscrètes, brutales, redoun blées sans juste fondement, et por-, tées au delà des bornes de la justice et 4e la charité; ce qyi avilit et fait

i 18 LA DOUCEUR.

détester l'autorité, laquelle, étant regardée, en ce cas, comme tyrannique, ne peut manquer d'occasionner des soulèvements , des haines, des malédictions, enfin une sensibilité qui éclate quand on reçoit quelque mépris ou quelque insulte.

Il y a cependant une colère qui est une vertu : c'est celle qui n'est excitée que par un grand désir de procurer le bien, de s'opposer au mal, de maintenir le bon ordre, la police qui doit être gardée. Elle est nécessaire; mais il faut qu'elle soit réglée par la raison, proportionnée aux fautes, à l'intérêt que l'on doit prendre aux choses, et toujours telle, qu'on se possède soi-même. On doit, en ces circonstances, montrer cette espèce de colère, soit pour faire connaître qu'on est fondé à exiger ce qui est bien, et à s'indigner contre les manquements qu'on cherche à reprendre, soit pour porter ceux

LÀ DOUCttJR. 119

qui font mal à se condamner* à se réformer eux-mêmes; mais il faut qu'elle soit toujours conforme à ce que dit le Prophète (i) : Mettez-vous en colère ; mais gardez-vous de pécher.

La colère dont on doit se garder, et qui est un péché, est celle qui vient d'une émotion déréglée de l'âme, qui porte à se venger ou à se soulever avec violence contre ce qui déplaît. Cette colère trouble le jugement et aveugle la raison.

Mon fils, accomplissez vos œuvres avec douceur, et vous vous attirerez non-seulement t estime, mais aussi 1 amour des hommes. Eccli. m, 19.

apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. S. Matth. xi, 29.

BienJieureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la ten'e.

S. Matth. v, 4.

(1) Ps. iv, 5.

120 LE ZÈLE

Page 1