II. S
S) LA COMTESSE DE N" ANGE Y r,7 ^
Vî — Eh bien ! je t'accorde cinq minutes de repos. . . vî
V — Gomment !— Nous allons recommencer! — s'écria 1» ieune homme avec U ^ épouvante. ^ h — Certes ! Nous recommencerons jusqu'à ce que tu saches sur le bout du doigt g à le coup que je veux t'apprendre... — Donc il s'agit de t'appliquer... sinon, nous F) ?î n'en finirons pas... ^ y — En vérité, Grégory, vous me faites faire un métier trop dur ! —J'ai envie d'y V
^ renoncer... ^
^L Le Valaque fronça les sourcils. h
h — Y renoncer?. . . — Qui t'en empêche ? — demanda-t-il avec ironie. ^)
(^ — Eh! vous le savez bien..., — murmura Cleveland. V»
V — Oui, oui, je sais..., — reprit Grégory en riant, — ce diable d'argent qui fait °) ^ défaut !... — Sans moi, mon cher, comment vivrais-tu ? — Fort mal, ou plutôt pas ^ U du tout! — Eh bien ! puisque tu ne peux te passer de ton ami, résigne-toi donc à h <s) subir un travail qui n'a rien de pénible, et ne dis plus de lourdes sottises... ^ ^, — Si, au moins, vous vous montriez un peu plus prodigue avec moi... vous qui (^» tV l'êtes tant avec tout le monde..., —insinua l'Anglais. f) lî — Que te manque-t-il, jeune insensé? — répliqua Grégory. — Je connais des fils v; U de famille qui seraient heureux à ta place. ' 'À s\ Cleveland poussa un gros soupir, mais n'osa protester tout haut. ^ g — Ne fais-tu pas figure à Paris?— continua le Valaque. g j^ — Oh! bien modestement. - ^y (S — Ne loges-tu pas au Grand-Hôtel, ce qui est d'un chic énorme? — Ne prends-tu vt u pas ta nourriture, matin e': soir, dans les meilleurs endroits, sans que le soin de u ^ solder l'addition te regarde jamais?... —Tu fumes des cigares exquis! —Tu es cj ^ vêtu comme un fils de lord, chaussé à miracle, ganté de frais !... — Tu as toujours h ^ un ou deux louis dans ta poche. . . — Encore une fois, que te manque-t-il ?. . . F) (^9 Cleveland poussa un nouveau soupir, beaucoup plus corsé que le premier. ky
V — Vous savez bien que je suis amoureux.. ., — balbutia-t-il. y ^ — Et même je connais ton idole... une belle fille, assurément, cette Clorindo, M H quoiqu'un peu trop Flamande à mon gré... Mais les Rubens ont leur rai-on h ^ d'être... f) ^ — J'ai fait causer la femme de chambre..., — poursuivit l'Anglais avec feu... — ^
V Ça m'a même coûté deux louis... — Clorinde me voit d'un œil favorable. — Il suf- v ^ firait d'un joli cadeau pour m'assurer tout à fait sa bienveillance... La femme de ^ ]j chambre me l'a répété dix fois... — Clorinde adore les bijoux et justement elle a i^
g 68 LA COMTESSE DE NANCEY g
[^° remarqué, chez un marchand de la rue de la Paix, un bracelet qui lui donne v5
h envie. . . — ((Le jour où vous appointerez ce bracelet, — m'a dit la femme de cham- ^
i\ bre, — vous serez content de madame. » — J'ai marchandé le bracelet. ï\
{^ —Et il coûte!... . [^
^j] — Deux mille écus... C'est énorme, je le sais... Mais Glorinde est si belle I }<)
'v|? — Tu auras tes deux mille écus, mon fils, et beaucoup plus, je te le promets, \5
"^ seulement il s'agit de les gagner! Le jour où notre affaire sera faite, tu t'endor- j^
u miras à ton aise dans les délices de Gapoue ; mais jusque-là, jeune voluptueux, je In
(S n'aurai garde de compromettre par une complaisance imprudente la solidité de (X
^ tes muscles et l'élasticité de tes nerfs. Les cinq minutes sont écoulées. Allons... ^
^ allons... debout et en garde! \s
^ Cleveland quitta le divan, essuya de nouveau son front, rajusta son masque, y
1^ remit son gant, fit plier son fleuret et se campa dans une attitude très-correcte en ^
n face du prince Grégory. n
^}\ Ce dernier débuta par répéter, pour la vingtième fois peut-être et d'une façon i^
§ parfaitement claire, l'explication du coup difficile. §
1^ — Est-ce compris, voyons? — demanda-t-il quand il eut achevé. i^
^' — C'est compris. . . , — répondit l'Anglais. [^
Vl — Alors il ne s'agit plus que d'exécuter... — Exécutons... ^
i\ Les fleurets s'engagèrent et l'assaut commença. ï\
^ Il s'agissait d'une de ces bottes secrètes, rapides, imprévues, qui déjouent les {^
g savantes combinaisons de l'escrime, déconcertent le tireur le plus habile et mettent ^^
v^ pour ainsi dire sa vie à la discrétion d'un spadassin. \s
% La description de ce coup, très-compliqué d'ailleurs, ne pouvant être comprise y,
IN que par des maîtres en fait d'armes, nous nous garderons bien de l'entreprendre. n
(X II nous suffira de dire à nos lecteurs que Cleveland, après quelques tâtonne- (X
^ raents, vint enfin à bout de réussir ce que le Valaque attendait de lui. — La botte ^
(^ secrète fut portée avec une précision foudroyante. — Le bouton du fleuret toucha ^
V Grégory en pleine poitrine, et telle fut la violence du choc que la lame d'acier vibra. j^ j^ — Bravo 1 — s'écria le prince, sans se préoccuper de la vive douleur qu'il res- ^ n sentait à l'endroit meurtri. — Bravo, mon fils !... tu as un rude poignet... Peste ! a i^ Recommençons... ^ Q Maintenant que Cleveland avait, comme on dit vulgairement, le coup dans la (^
V 7nain, la chose allait toute seule. v n ' • (é y^ Trois fois de suite, en quelques minutes, le résultat obtenu fut identique. J^
>i — En voilà assez pour aujourd'hui, — dit Grégory en déposant son fleuret, — n
iV LA COMTESSE DE NANCEY 69 ^
^ tout va bien I — J'ai des renseignements exacts. — Le comte de Nancey est d'une v?
/j très-jolie seconde force, mais, grâce à ce petit jeu de fantaisie que tu possèdes î<
i-\ maintenant aussi bien que moi, tu lui feras son affaire en quinze secondes I fl
g Gleveland, qui venait d'ôter son masque avec la plus vive satisfaction, regarda (l
^^ son interlocuteur d'un air ahuri. ^
\s — Le comte de Nancey? — répéta-t-il. — C'est avec le comte de Nancey que je ??
Jl dois me battre? ' S
1a — Tu ne t'en doutais pas?... c!
(À — Mon Dieu, non. a
^ — Eh bien 1 c'est avec lui. $\
(s — Mais pourquoi? ^
y — Pour gagner ton argent, pardieu ! . .. et pour mettre le prix à l'amour de Clo- r)
j< rinde ! — Cette double raison doit te suffire, je suppose... >|
n — Elle me suffît... — Mais il me semble que pour se battre il faut un motif... U
i) un prétexte du moins... J^
(^ — Il y en aura un... ^
^^ —Lequel? ^
[^ — Oh 1 mon Dieu, le meilleur de tous. M. de Nancey t'insultera. vî
K — Vous croyez? Mais je le connais à peine, et je le comble de politesses quand U
K\ nous allons chez lui le jeudi... J
§ — Je te dis qu'il t'insultera, qu'il te provoquera... Je m'en charge. g
^ — Ah çà! mais vous le haïssez donc bien, ce pauvre comte? $)
)S — Je ne le hais pas le moins du monde. (*
y, — Alors pourquoi voulez-vous que je le tue? y
i\ — Parce qu'il me gêne... k
f^ — Il vous gêne pour aimer sa femme? (?
'^ — Point du tout pour aimer sa femme..., — répondit carrément le prince, — $)
ys beaucoup pour épouser sa veuve!... 0
Û Gleveland resta stupéfait. î)
jA — Bientôt dix heures, — ajouta Grégory, — je vais m'habiller, nous irons dé- ïl
n jeûner ensemble, et l'on m'amènera mes chevaux au café Anglais, car on m'attend h
^j\ au bois ce matin. <s]
^ Une heure après la scène que nous venons de mettre sous les yeux de nos lec- t^»
<^ teurs, le Valaque rejoignait la comtesse de Nancey près du rond-point de l'Étoile, f)
^ et se disait en l'abordant : .V
n — Oui, ce sera une jolie veuve, — et, ce qui vaut mieux, une riche veuve ! ! ! 'A
j) 70 LA COMTESSE DE NANCEY f)
(è XIV p
(^ UN ENTR'ACTE AUX C A T RIO E S-P AR ISI EN S. (jj
^ Depuis quelques jours le ro?</f-/>w7V, pour qui certaines premières représenta- î^
)^ lions sont un événement de grande iaiportance, s'occupait de la prochaine appari- ^
n tion, au Théâtre des Caprices-Parisiens^ d'un opéra bouffe en trois actes qui, s'il |^
'"}. fallait en croire les on-dit^ dépassait de beaucoup en excentricités les opérettes les ^j
{^ plus osées et les mieux réussies. ^ (^o
^ Le titre de l'œuvre nouvelle était à lui seul une promesse. v
^ Ce titre : les Poules de la Cochinchine, s'étalait en lettres erasses de diverses X'
M couleurs sur les colonnes-affiches des boulevards et sur les murailles de tous les a
i^ quartiers. ^
(À Les auteurs du ^joëmi? avaient dès longtemps fait leurs preuves. — Mieux que ^^
^ personne ils possédaient l'art de semer à pleines mains la gaieté parisienne dans f)
\s les sujets antiques, et de mettre — (chose rare) — de l'esprit dans la folie. — Les Vj
fi situations les plus scabreuses, en passant par leurs mains, devenaient acceptables, U
i\ et si parfois les femmes du monde se voilaient de leur éventail en voyant cascadcr çk
f\ la vertu des déesses du vieil Olympe, l'éventail déployé par contenance cachait un G-
ji) sourire et point une rougeur. K)
(s L'auteur de la partition... — Mais nous nous arrêtons ici... Parler de lui est C*^
v bien difficile. — Si nous disions qu'il était | le créateur inimitable d'un genre y
j^ devenu populaire, qu'il ne comptait plus ses succès et que la musique bouffe, ^
K brillante, élégante, spirituelle, s'incarnait absolument en lui, tout le monde le |^
i\ reconnaîtrait, et sa modestie — peut-être — ne nous pardonnerait point de l'avoir ^
Q ainsi désigné. (^
v) On parlait à l'avance d'un luxe inouï démise en scène. f;
^ Mademoiselle Clorinde, — l'étoile des Caprices-Parisiens. — devait naturellement >J
J) . /- j jA
M remplir le rôle principal. *à
0 G- 'fj LA COMTESSE DE NANCEY 71 '^
1^^ La veille de la première représentation, Cleveland, en rejoignant Grégory pour ^
Jl dîner avec lui au café Anglais, avait la mine effarée d'un homme qui se trouve sous /^
i\ le coup d'une grande infortune... i^
^ ~~ Qu'y a-t-il donc? — lui demanda le Valaque. — Que vous arrive-t-il? Q
<^) — Il m'arrive que c'est demain,., . — répondit l'Anglais. d
\5 — Ouoi , demain. . . ? ^
^ — La première des Poules de la Cochinchinc... H
1 -Eh bien? I (^ — Clorinde jouera là-dedans la reine Concodète XXIV. ^ § — Après ? — Ce que vous venez de me dire ne constitue point un malheur. ^^ ys — Le malheur, le voici : — Je suis allé tantôt au bureau de location pour retirer (^ ff mon fauteuil habituel. . . — ^ n° 1 1 , premier rang. . . — On m'a répondu que le service ^ j< de la presse et les agences des théâtres avaient tout absorbé, et qu'il ne restait jx ^i rien à louer, rien... rien... pas même un strapontin... — J'ai couru, comme bien ri ^ vous pensez, à l'office du boulevard des Italiens. — On avait encore deux fau- ^^ (ij teuils... — Je les ai retenus... l'un pour vous et l'autre pour moi... \§ y — Tout est donc pour le mieux. . . y,
fé l'a
;J — Hélas, nonL.. car le prix de chaque fauteuil est de trois louis... un gros ^
ri chiffre ! — Total, six louis... et si vous ne me les donnez pas... n
K\ — Les voici, ~ interrompit le prince en riant, — il serait trop cruel de ne vous i^
(^ point faire assister au triomphe probable de votre idole... — Allez prendre nos (g
^ places et revenez dîner. . . i)^
)S Cleveland, ivre de joie, remercia chaleureusement Grégory, puis, muni des six ^
fl pièces d'or, courut chercher le talisman qui, sous forme de deux coupons du vert %
i\ le plus tendre, lui devait ouvrir les portes du paradis de ses rêves. ij\
(^^ Ce récit parisien, — publié dans le plus parisien des journaux (1 ), — manquerait ^'
'^) à tous ses devoirs s'il ne conduisait ses lecteurs^, le lendemain soir, nu théâtre des i^
\S Caprices-Parisiens. ^
fl L'entr'acte qui suivait le lever de rideau et précédait la grande pièce allait finir ^^
K dans quelques minutes.. i\
fi Une foule superlativement élégante et choisie remplissait la salle coquette, rcs- Q
^^ plendissante de dorures, éblouissante de lumières, digne enfin d'une de ces sokm- ^
^ nités dramatiques dont Froufrou met si vivement en relief les incidents mondains \s
y. dans ses piquantes photographies des premières représentations. m
n (1) Le Figaro. g
X' Aux fauteuils d'orchestre les chroniqueurs de théâtre et les lu?ichsfes, les uns ^
h souriants, les autres graves — (ainsi qu'il convient à des juges qui vont peut-être I^
s^ prononcer un arrêt de mort). — Puis les diplomates, les banquiers, les agents de ^
(i change, les membres de la commission d'examen, les gens célèbres, dont on im- (^
f) prime le nom le lendemain dans le compte rendu de la pièce, et le clan des gilets ^
vî en cœur. . . Il
U A la galerie, une guirlande de toilettes un peu tapageuses et de chapeaux des U
^ grandes faiseuses, portés par de jolies personnes, pour la plupart princesses de la ^
Œ rampe... h
^ Dans les loges, les grands journaux, représentés par leurs propriétaires ou par ^
Vî leurs rédacteurs en chef, — les femmes du vrai monde, et les illustrations, trop (h
U souvent chevronnées, du demi-monde. V
^ La comtesse de Nancey occupait une avant-scène de rez-de-chaussée. — Son Xj
Gi énorme bouquet de violettes de Parme et de boutons de roses blanches, pareil à h
^ celui dans lequel Grégory avait glissé son premier billet, était posé sur le rebord h
(^î de sa loge. (^^
V Le petit baron d'Alban, centre d'un groupe de cocodès, trônait au milieu de f)
^ l'orchestre, — tournant le dos à la scène, visant tous les jolis visages avec le dou- vî
'n ble canon de sa jumelle de gros calibre, envoyant du bout des doigts de petits U
h saluts familiers à droite et à gauche, à la galerie, et s'écriant de temps en temps : d
(^ — Quelle salle, mes enfants 1 quelle salle 1 — Un relief inouï 1 C'est épatant 1 — Œ
f) Bonsoir, 'chère ! bonsoir... — Ah ! je crois que nous allons rire! f)
Vî Cleveland, placé à côté de Grégory au quatrième rang des fauteuils, ne disait l?
U mot et semblait se recueillir pour mieux savourer ses prochaines émotions. [<
s\ Le prince échangeait de mystérieux signaux avec la comtesse, qui lui avait ^
^ enjoint de venir la voir dans sa loge après le premier acte de la pièce nouvelle. }?
f) Paul de Nancey, caché dans une baignoire dont le grillage était relevé, dévorait f)
*9 Blanche du regard ; — il frissonnait de colère jalouse en lui voyant un sourire aux (^
y lèvres et une flamme dans les yeux, et il s'efforçait de deviner, mais sans en venir V
K' à bout, à qui s'adressaient cette flamme et ce sourire. . . rJ
f^ Pourquoi le comte, se trouvant au même théâtre que sa femme, ne partageait-il h
S) pas sa loge ? as
(5 Rien n'est plus simple. — Instruit par hasard que madame de Nancey occupe- ^^
V rait une avant-scène, il avait acheté, à un prix invraisemblable, la baignoire au f)
A^ fond de laquelle il se blottissait. — Depuis plusieurs jours un redoublement de ^^'
h déliance s'était emparé de lui. — bans formuler contre Blanche une accusation U
Si
y positive — (les preuves manquant), — il la soupçonnait. — 11 remarquait un clian-
^ gement manifeste dans ses allures. — Elle usait d'une façon toute différente de
H cette liberté sans limites dont elle avait su s'emparer au lendemain de leur ma-
^ riage. — Elle qui jamais, auparavant,, ne sortait qu'à cheval ou en voiture, accom-
(J pagnée et par conséquent surveillée par ses valets, quittait maintenant l'hôtel à
f) pied, d'une façon presque furtive, et restait longtemps dehors...
I Où allait-elle?
U La jalousie de Paul, surexcitée par cette question à laquelle il ne pouvait répon-
— QTielle salle, mes enfants ! quelle salle ! — Un relief inouï 1 C'e-t épatant ! —(Page 'ri.)
^(SFT-'î^cSrvi'SÎ-îSv
ÙC5^6fv:<?^<jrvl<ï:^5v::<^'^iï?vl^5^î^ -^K,
Ç) 74 LA COMTESSE DE NANCEY f)
v^ dre, Tavait conduit jusqu'à l'espionnage. — Deux ou trois fois il s'était embusqué ^' i\ fiacre qui passait, et descendre à la porte d'une église; mais à coup sûr l'église p
y^ au détour d'une rue pour suivre sa femme. — 11 l'avait vue monter dans le premier K
Q n'était qu'un prétexte, car la comtesse vainement cherchée ne s'y trouvait plus g
'^ quand il y pénétrait sur ses traces. f)
S Encore une fois, où donc allait-elle? — Cette énigme insoluble torturaitM.de vj
^ Nancey. — Il voulait savoir à tout prix et, le courage lui faisant défaut pour tour- U
In ner contre la seconde comtesse de Nancey l'arme qui avait tué la première, il ^
(U aspirait a se venger au moins sur son complice. (?
^ Paul ne doutait point que l'homme distingué par Blanche, — si véritablement f)
(^ cet homme existait, —dût se trouver ce soir-là au théâtre des Caprices-Parisiens. V?
^ Peut-être la comtesse, ne se sachant pas observée, se trahirait-elle par un geste u
^ imprudent, par un regard trop expressif. . . — Il faut si peu de chose pour changer ^
n un doute en conviction et pour mettre un jaloux sur la piste qui doit le conduire à Gi
\^ la certitude de son malheur!... ^
^ Ce triste espoir avait amené M. de Nancey à la première représentation des (?t
<y Poules de la Cochinchine. . . îJ
)^ Quelques minutes s'étaient écoulées. >î
n Le bourdonnement confus qui remplit une salle à la fin d'un long entr'acte dimi- h
n nuait peu à peu. — Les spectateurs s'asseyaient et frottaient les verres de leurs s\
(^ jumelles avec la peau de leurs gants ou la batiste de leur mouchoir. — Les retar- ^
^ dataires se hâtaient de prendre place. f)
(^ Le chef d'orchestre, en habit noir, en cravate blanche et l'air sérieux, venait de
ft s'installer dans le haut fauteuil de basane rouge qui lui servait de trône. — U
i\ brandissait fiévreusement son archet. — Les contre-basses, les altos, les violons
Q s'accordaient. — Les hautbois, les cornets à piston, les petites flûtes, les formi- (?
'^ dables instruments de Sax, laissaient échapper des sons vagues sous les lèvres dont |^
(§ le souffle, quelques instants plus tard, allait les animer. — C'était un tohubohu K"
y bizarre, une inextricable cacophonie... W
^ Un tintement de sonnette se fit entendre derrière le rideau. c\
v il
ri Le silence se fit aussitôt, dans l'orchestre du public comme dans celui des musi- (*
ij) ciens. — Le moment solennel allait arriver. ^
(g Les trois coups traditionnels, — ces trois coups qui datent des représentations de (^
1^ l'hôtel de Bourgogne, — furent frappés à intervalles égaux.
^ Le chef d orchestre heurta son pupitre avec le bois de son archet. — C était le èî
?( signal. — L'ouverture commença.
{ ridetui se leva sur le décor du premier acte des Pouks de la Cochinchinc
Des chants guerriers et des pas de caractère — (dont le tableau de la Ihinsr </es
g LA COMTESSE DE NANOEY 73 f)
à ~ ïl
•^ Elle était cliarmanle, celle ouverture, légère et gaie, un peu bizarre, lrès-co!o- ;^
'j rée et pleine de ces motifs qui se gravent si facilement dans la mémoire et qu on M
jours après, résonner sur tous les pianos, à tous les étages, dans r\
,^ entend, huit jours après, résonner sur tous les pianos, à tous les étages, dans r\ [^ toutes les maisons de Paris. — C'est même là, soit dit entre nous, le mauvais côté ^ S) de la chose. ï)
vîi L'ouverture s'acheva au milieu des applaudissements de la salle entière,
y. riflp.iii co lo\'n ciir* lo r1(ir«nv fin nrpmipr apfp dp<; Pniilpn dp In Cnrhinrhinc. V,
*ji L E s D I A M A N T s D E C 0 E T C 0 D È T E. 5)
^"^ ri
^^ (Jue nos lecteurs soient sans inquiétude. — Ce chapitre ne sera point un teuilie- i^
(g ton de théâtre, et nous ne dirons de l'opérette nouvelle que le peu qu'il en faudra |^
t| dire pour la clarté de notre récit. Vt
i<. Le décor, point par (Ihéret, leprésenlail un site de haute fantaisie, un paysage !>,
n cochinchinois, ou plutôt un paysage vlu pays des rêves, avec des arbres r.ux Ç^
'Ç\ feuilles d"or couverts de fleurs de pourpre et d'azur, comme il n'en n jaranis ^
(g poussé que sur les ventres rebondis des potiches de vieux Japon. Ks
V Des maisonnettes en forme de cages, dos perchoirs aux vives couleurs, indi- v
^ tpiaient que cette clairière merveilleuse était le poulailler des poules de la Cochin- J^
'^ Les poules, en effet, choisies parmi les plus fringantes choristes des théâtres où a^
^ trône l'opérette, se groupaient dans des attitudes gracieusement maniérées, et (vj
t) préparaient leurs armes pour le grand combat que, sous les ordres de leur reine ^
^ Corkodcte, elles allaient livrer aux coqs de Poutra-Bramah. j^
^ Xymp/ics, qui fait émeute au Salon de cette année, donnerait une assez juste v?
"'À idée), — entre-coupaient ces apprêts belliqueux. î^
1,! Une fanfare provocante, sonnée par des cuivres à la cantonade, annonçait l'ap- ^^
(il proche de l'ennemi que l'on n'attendait pas sitôt. — Les cocottes surprises, mais (^,
^ non point effrayées, se rangeaient aussitôt eu ordre de bataille, et l'avant-garde de ^
U l'armée à crêtes rouées, envahissant la scène, les trouvait sur la défensive. It
y. Alors commençait un ensemble brillant, tapageur et d'une verve endiablée. u
^! Les coqs de Poutra-Bramah,— tout à fait bons enfants, — répondaient par une dé- i^^
ii claration d'amour à la déclaratiou de guerre des poules de la Gocliinchine. ^
.^j Cet ensemble, magistralement comique, était agrémenté de ko-ko-ri-cus d'un ^
{", joli style, et de certains cot-cot^co-cotte, destinés à faire leur chemin dans le v?
V monde. V
>^ MM. les coqs avaient une si fîère prestance, un chant si mâle et si tendre à la N'
a fois, que mesdemoiselles les poules mollissaient visiblement; — divers traités d'al- Y^
^ liance intime semblaient au moment de se conclure, et sans nul doute un hymne $\
(?^ à \'énus allait remplacer l'hymne à Bellone, quand la reine Coricodète s'élançait ('*^
}] soudain entre ses amoureux ennemis et ses faibles sujette?;, et sa présence inatteii- ?j
^' liue remettait tout en question... >,"
j^ Coricodète^ c'était Glorindc. "'A
kj Une belle tille! — avait dit Grégory. ^
(^ Oui, très-belle! — le poënie de la chair! — por-me éblouissant sou:> le costume (>„
fi; de poule huppée rjui permettait d'en détailler le> strophes. — « i'ii liahcns ! n — fj
Vt avait ajouté le Valaque. — Sans doute, mais un Hubeiis de la meilleure époque du ^°
V uiuîlre... — Tne déesse bien nourrie, ciselée en plein marbre rose; — un type ■,
i^j absolument complet de bonne santé, de bonne biimeiif et de gaieté bruyante. ^
â Grande et potelée, — un peu trop peut-être, — Glorinde offrait aux admirateurs ^
^ de la beauté plastique des épaules et des bras d'une forme superbe, des jambes fj
C*; irréprochables dans le maillot de soie bien tendu, des extrémités élégantes et, sur ?»
-J un buste plantureux, un museau chiffonné, point régulier, mais drôle, éclairé par V
A de grands yeux rieurs et coquins, et couronné par des cheveux roses. )^
h Gette nuance étrange, — hâtons-nous de le dire, — n'était point un caprice de la |?i
^\ nature. ^^^
^ Glorinde avait reçu de sa mère une luxuriante chevelure brune et s'en était (?t
îJ contentée longtemps ; puis, un beau matin, — la mode des chignons rouges et des v
^J chignons dorés ayant pris force de loi dans le monde galant, — la jeune femme >J
h avait compris qu'il fallait, sous peine de déchéance, s'accommoder au jjoûtdujour. ]}
.?ï^,^5'^>;-c5L:;<si:icyi:^ùr^^i-«i^-ûiC-c?j.'-'^.::<'i^
^' Seulement l'originale créature, voulant se singulariser à tout prix, avait obtenu ^
î^ d'un chimiste anglais une teinture spéciale, — dont on n'aurait pu se procurer un °À
s^ flacon dans le commerce même au poids de l'or, — et qui lui faisait les cheveux s\
0 roses que nous venons de signaler. . (ji
^ Ses bonnes amies la hUujuaient tout haut — (nous demandons grâce pour le f)
% mot) — et la jalousaient tout bas. \k
tJ Voilà pour la femme. — Gomme artiste, Clorinde occupait une place à part et y
>! pas très-élevée. — On ne pouvait dire qu'elle eût du talent, mais elle y suppléait ^'
/^^ par un je ne sais quoi qui prenait la foule, car son action sur le public était incon- h
si testable. %
(^, La souplesse et la limpidité manquaient à sa voix. — Ses aptitudes de comc- %
V dienne ne rappelaient en rien le jeu lin, distingué, exquis, d'Hortense Schneider, îJ ^ qui fait passer et fait applaudir, à force de tact et d'esprit, les gauloiseries les plus ^ k( risquées. W (^ Clorinde avait, de parti pris, l'allure grivoise et le geste canaille ; — elle a[)- \ ^ puyait au lieu de glisser, et soulignait les mots déjà trop raides. (^^ f} Chanter des couplets épicés au piment de Cayenne, et se montrer au public aus^-i x)
M peu vêtue que possible, voilà les deux choses que Clorinde aimait le plus au v;
U monde, — au théâtre^ bien entendu. 'A
d Et le public, reconnaissant du bon vouloir de Clorinde à son endroit, Tencoura- ^
^^ geait en l'applaudissant. — Son nom sur l'affiche, en vedette^ faisait de l'argent. (?,
î) Une triple salve de bravos accueillit l'entrée en scène de la reine Coricodète. — ^
(* Le clan des cocodès trépignait en battant des mains. — Cleveland frappait énergi- Iî
1^^ quement le fond de son chapeau avec sa gigantesque jumelle et produisait le V
ri bruit d'une voiture roulant sous une voûte. ^
(i, Clorinde s'avança jusqu'à la boîte du souffleur. — Elle s'inclina en souriant, mit h
K) la main sur son cœur, puis, approchant trois doigts de sa bouche, elle envoya des ^
'}<> baisers aux fauteuils d'orchestre et aux avant-scènes, ce qui redoubla l'enthou- ?»
V siasme de ses nombreux amis. "d
>| Après cette petite ovation, elle regagna sa place entre les poules et les coqs, et se X^
^a mit à jouer son rôle. fli
ji) Le costume de Coricodète se composait de quelques plumes et de beaucoup de ^
(J diamants. — Les plumes n'étaient point prodiguées, mais il y avait des diamants (^
f) partout; — dans les cheveux roses, — aux oreilles, — autour du cou, — sur les jj
M épaules, — aux poignets, — aux doigts, — au corsage. — Il y en avait même aux j^°
Û chevilles!... Iji
g 78 LA COMTESSE DE NANCEY S)
,^ Les diamants de Cloriiide, nous l'avons dit, contribuaient notablement à sa celé- v?
y^ brité. — Comme un général qui conquiert des croix nouvelles sur tous les champs u
i\ de bataille, la commédienne avait rapporté des plus lointains pays ces trophées ^'
Q étincelants de ses victoires et conquêtes. Les uns venaient d'Amérique, d'autres de g
^^ Londres, d'autres de Russie. f)
4 Le jour où elle ferait sa ie?ite, Clorinde devait réaliser une très-confortable vt
j^ fortune, rien qu'avec ces petits cailloux brillants. V
j> On savait si bien cela que le directeur d'une grande ville où la chanteuse était ^
fg en représentation, voulant forcer les recettes qui taiblissaient, avait mis un jour /^j
'^ sur l'affiche: f\-
(^ ii Mademois/'/lf' CLOBIXJJlJ, <lti théâtre des Cai'kices-Parisiens, jouera ce soir (^o
1 AVEC TOUS SES DLVMANTS. •> f)
^ Leffet de cette annonce fut énorme. — Avant deux heures de l'après-midi, la \'
n salle entière était louée ! h
y\ Le prince Grégory, confortablement installé dans son fauteuil d'orchestre à côté s\
(g de Cleveland, lorgnait avec un intérêt singulier ces pierreries d'où jaillissaient, ^^
y sous les feux combinés de la rampe et du lustre, des étinceUemeuts multicolores, f)
,^ (Juelques mots échangés entre ses voisins du côté gauche frappèrent son oreille ^t
f\ et captivèrent tout à coup son attention. ',;
lA — Certes, voilà de beaux diamants..., — disait à demi-voix l'un des specla- û^-
(è teurs, — mais sont-ils vrais?... — On imite si bien aujourd'hui ces choses-là 1 0
°^ — S'ils sont vrais, monsieur? — répliquait l'autre, — Ah ! je vous en réponds ! — f)
^ Je m'y connais, monsieur, et je pourrais vous dire la valeur intrinsèque de chacun U
il de ces brillants. . . — Ainsi j "estime quinze mille francs les deux boutons d'oreilles. . . î.
;a J'en donnerai ce prix quand on voudra... j^À
( i — En vérité 1 j?
^ — Oui, monsieur, —.le suis joaillier, rue de la Paix... — Jai fait plus d'une ^;
iitraire avec mademoiselle Clorinde... ou du moins pour son compte... — Il est ?<>
. vraisemblable que je livrerai à elle ou pour elle, prochainement, certam bracelet t^'
u d'émail orné de trois diamants, dont elle a fantaisie... Mademoiselle Clorinde ne ^^^
i porterait rien de faux, monsieur... je vous en réponds... — C'est une personne h
M qui se respecte ! . . . ^
(^ — Mais alors elle a sur elle des bijoux, dans ce rôle, pour une somme i{c
'fJ énorme... fj
)^ — Pour six ceni mille francs, au bas mol. —-Trente mille livre» de rentes dans x°
A les cheveux et sui* les épaules, oui, monsieur... 'A
t^, LA COMTESSE DE NANCEY 79 i\
iS — 11 me semble qu'elle doit être sans cesse inquiète... — Si on lui volait >es -.^
diamants?... fi
jx — Ah ! le voleur ferait une belle affaire I — et ce serait facile... — Ces dames -^
/'i sont si imprudentes! ^
l) —Comment? 8
(>î — Elles passent leur vie à tnmhri/cr un demi-million de bijoux dans le premier v.>
i) sac-à-main venu, de chez elles au théâtre et du théâtre chez elles; — elles empor- |^
^ tent ça, le soir, dans une voiture. . . souvent seules ! — Tout le monde le ?ait. . . Or jn
A il y a des coquins partout et un mauvais coup est bientôt fait... h
L") — ^'ous avez raison, monsieur, c'est une imprudence qui n'a pas de nom. ^)
'^ Tandis que s'échangeaient ces. paroles aux fauteuils d'orchestre, 1 opérette se s
■è corsait. — La situation devenait drolatique. J^
1^ Les deux voisins de Grégory^ captivés par le spectacle, se turent. u
}l L'acte s'acheva au milieu des acclamations, — la pièce, dès le début, se posait n
0 en succès. g
[^ Grégory quitta sa place et prit le chemin de l'avant-scèue oi^i madame de Nancey \^
^^ l'attendait. — Leur tête-à-tête ne dura que quelques secondes, tout au plus le W
^i> temps de convenir d'un rendez-vous pour le lendemain. — Le baron d'Alban et
^ MM. de Lorey et de Crancé firent invasion... Yi
jN — Comtesse, — dit le petit baron après les premiers compliments, — avez- ix
{X vous remarqué qu'il y a un mystère en face de vous?TJn mystère d'un chic épa- ;'g
"^ tant... ^\
\s — Je n'ai rien remarqué, — répondit Blanche. — De quoi parlez-vous ? ^
J^ — De la baignoire numéro 7, de l'autre côté, dont le grillage est resté levé ^|
t\ depuis le commencement du spectacle. i\
(X — Peut-être est-elle vide, cette baignoire. (X
^ — Ça manquerait de cachet, comtesse! — Non... non... elle est occupée... très- ^
(^ occupée ! — Il y a dedans des yeux qui brillent comme les diamants de Clorinde... (^
1^ — Ce sont, j'en réponds, des amoureux en contravention qui donnent des coups y.
\ de canif dans le contrat d'un mari bon enfant... — Hein! quel relief! — A moins Ix
n encore que ce ne soit un jaloux qui se cache... et je la trouverais mauvaise... Dans a
A> tous les cas, c'est renversant!... ^
^ Grégory, — placé sur le devant de la loge à côté de madame de Nancey, — lorgna (^
°i) machinalement le grillage qui séparait du reste de la salle l'hôte ou les hôtes de la v
1^ baignoire... )^
M Tout à coup il tressaillit. a
i) 80 LA COMTESSE DE NANCEY $\
,? — Qu'avez-vous vu, prince? — demanda Blanche, à qui ce mouvement n'avait M
h point écliappé. 'A
i^ — Rien, comtesse..., — répondit le Valaque, — le fond de la baignoire est som- Jij
Q bre. . . il est impossible de distinguer. . . (^^
i^ Madame de Nancey n'insista pas. f)
\S Le Valaque laissa s'écouler deux ou trois minutes, quitta l'avant-scène, et. Ion- k'
i) . Ji)
n géant le couloir circulaire qui dessert le rez-de-chaussée du théâtre, il se dirigea 'A
iA vers le côté opposé de la salle. i^