‹ Les drames de l'adultèreChapitre 14 sur 24 · OU LE PRINCE A QUELQUE INQUIETUDE · texte numérisé non relu

OU LE PRINCE A QUELQUE INQUIETUDE

contrefaite, traça sur cette enveloppe l'adresse du comte de Nancey. Il se dit ensuite avec une satisfaction manifeste :

— Je connais des auteurs, et des plus applaudis, qui charpenteraient moins bien que moi un scénario de drame intime ! — Voilà une situation tendue qui ferait merveille au boulevard à la fin d'un quatrième acte.

Au moment oîi le Valaque se complaisait ainsi dans son œuvre, on frappa doucement à la porte.

— Entrez I — dit-il.

Le valet de chambre foula le tapis d'un pied discret et plaça devant son maître un petit plateau d'argent sur lequel se trouvaient deux lettres illustrées de timbresposte, les uns autrichiens et les autres anglais.

La première venait de Vienne; la seconde arrivait de Londres.

Grégory regarda ces lettres avec une vague inquiétude. — Dès qu'il se trouva seul, il déchira les enveloppes d'une main agitée, dévora du regard le contenu des deux épîtres, et devint d'une pâleur mortelle.

— Echouer au port! — murmura-t-il. — Ah ! ce serait à se brûler la cervelle ! La lettre anglaise disait ceci :

fCQ^ C^^cï^JfviQi^ (ir^^^<jc^<^^<Sr^'^!!^ <S^

g LA COMTESSE DE NANCEY 87 g

)^ « Prince , mettez-vous en mesure. — Prends garde à toi , mon bon Gré- J^

S 8-ory. .. g

n « Le vent souffle d'un mauvais côté. — Il suffirait de bien peu de chose pour que i,>

Q l'édifice ébranlé croulât... et ce peu de chose est imminent... ^

i) « Il faut que les traites montant à cent cinquante mille francs, endossées par toi, J)

vi prince Grégory S..., passées par toi à la maison William Smith and G% de Lon- ^

fl dres, et qui seront présentées au Comptoir d'escompte de Paris à la fin du présent v^

i\ mois, soient payées à présentation. — Il le faut ! — entends-tu ? comprends-tu ? — r\

f^ Il le faut ABSOLUMENT. ^i

^ « Certains soupçons flottent dans l'air. — Tu sais bien ce que je veux dire. — Les ^^

(s traites revenant impayées leur donneraient une consistance de tous les diables 1 — (^

V Bucharest est bien près de Londres par le télégraphe électrique. — Prends garde I y^

^ — Si la police met le nez dans tes affaires, je ne donnerais pas un penny de ta J^

j'i principauté... et pas six pence de ta liberté. f^

'<^ « Je voudrais te dire : — Compte sur moi!... — Mais ce serait une parole vaine. '^

(^ — Je ne peux rien. . . — J'ai eu des malheurs. . . (g

è « Ne t'endors pas ! — Cherche. . . trouve. . . emprunte ou dévalise. . . fais flèche de d

[^ tout bois, et pare à l'échéance!... ^

rj (c Tires-tu parti de ton Cleveland? — Ce nigaud t'est-il bon à quelque chose?...» fi

i-\ Pour toute signature, cette lettre n'avait qu'une initiale. g

^ L'autre missive, — ceUe qui venait d'Autriche, — disait à peu près les mêmes (^

'^ choses, en termes différents, et parlait également de traites de cent cinquante mille y

;^ francs, négociées à Vienne et payables à la fin du mois au Comptoir d'escompte ■S

i de Paris. • %

Ia Grégory prit sa tête dans ses mains et pressa ses tempes avec une sorte de rage, '>

comme pour en faire jaillir une idée. ^

anéanti sous les ruines de son édifice écroulé.

'^) — Trois cent mille francs à payer dans dix jours ! — dit-il presque à voix haute, g

'é tant sa préoccupation était grande. — Je ne les ai pas.. . je n'en ai pas cent ! — Oi!i (î?

p. les chercher? oii les prendre?... Comment payer? C'est impossible! impossible!! y^

^ impossible 1 ! ! — On a des soupçons 1 . . . — Qui les a fait naître ? — Tout était si bien ^

n combiné ! — Et c'est quand je touchais au but que la planche se brise sous mon n

'^ pied et que je vais m'effondrer dans l'abîme ! — Allons, je suis perdu, bien perdu, iS

(^* à moins que l'imprévu ne me sauve! — Mais l'imprévu, d'où viendrait-il? — Si (^

V seulement j'avais une idée... y,

"f Pendant quelques secondes, le Valaque demeura immobile, muet, comme [5

vî Tout à coup une lueur éclaira ëon visage, — un éclair brilla dans ses yeux. — vt

U II se releva en poussant un soupir de soulagement. U

^ — Les diamants de ClorindeL.. — murmura-t-il ; — je suis sauvé !!! s\

h L'exécution immédiate du plan conçu par le Valaque pour amener un duel entre g

o^ Cleveland et le comte de Xancey devenait impossible, ou du moins inutile. f)

Vî Le Yalaque, allumant une bougie, réduisit prudemment en cendres le billet lî

Ù anonyme adressé à Paul, celui destiné à la comtesse, et les deux lettres qu'il venait U

a de recevoir. ^

h II fît sa toilette rapidement, se rendit au Grand-Hôtel et monta chez le jeune j^

F) Anglais qui rentrait à 1 instant. f)

(^^ — Ami Cleveland, — lui dit-il, — je t'apporte des nouvelles. C^

V — Bonnes ou mauvaises? y

^ — Excellentes pour toi. — Tout est changé. ^

/j( — On ne se bat plus?,.. h

S\ — Non, mon fils, — maintenant du moins... J)

^ — Je ne tenais point à me battre avec ce pauvre comte qui ne m'a jamais rien (^

f; fait, mais je tenais beaucoup à la restitution de certain papier, et à mes cinquante v

vî mille francs qui s'envolent en fumée. .. >^

'À — Je garde provisoirement le papier en question et les cinquante mille irancs; 'A

s{ mais ta bonne volonté mérite une rov'omper.se et je ne te la ferai point attendre... s\

(? Aux enfants bien sages, on donne un joujou... — Clorinde est le joujou que tu (^^

S) veux, je te donnerai Clorinde... f)

(î Le visage de Cleveland s'empourpra; ses yeux de faïence étincelèrent. It

y — Vous ne vous moquez pas de moi?... — demanda-t-il d'une voix étranglée par u'

^ l'émotion. . d

h — Je me moque si peu de toi que nous allons aller ensemble, tout de ce pas, rue i\

$\ de la Paix, chez le bijoutier dont tu me parlais l'autre jour^ et nous achèterons le ^j

'^ bracelet qui doit t'ouvrir le cœur de ta fauvette... (»

r) Cleveland ne pouvait en croire ses oreilles. — Le saisissement, la joie, le chan- ï.'

>.| geaient en statue et lui donnaient une physionomie si drôle que Grégory ne put ^î

U s'empêcher de rire en le regardant. h

çj Un quart d'heure après ces paroles échangées, le jeune Anglais, rayonnant, ^

(^^ boutonnait sa poche sur l'écrin de velours renfermant le précieux bibelot, et, serrant (^^

fj à la briser la main du Valaque dans un transport de reconnaissance, il prit son (J

vî élan pour s'éloigner à toutes jambes. kj

L Grégory le retint par le pan de son veston. h

Le déjeuner, commencé à onze heures, ne s'acheva qu'à midi trois quarts. — Page OU.

— Où cours-tu? — lui demanda-t-il.

— Chez Giorinde...

— Il est trop matin 1 — Un gentleman ne se présente point chez une femme jji ^ avant deux heures de l'après-midi. — Il risquerait de coudoyer les fournisseurs ^ Q dans l'antichambre et de se voir présenter les factures..., ce qui serait parfois (^ V gênant... — Viens déjeuner... J'ai des recommandations à te faire... îj

Depuis quelques jours l'amour sans espoir ôtait l'appétit à Gleveland. — La cer-

n titude d'un dénoûment heureux le lui rendit comme par enchantement. — Il î^

:\ 90 LA COMTESSE DE NANCEY f)

($ dévora tout ce qu'on plaça devant lui, sans se rendre compte de ce qu'il mangeait, Vî

°^ but deux bouteilles de Haut-Sauterne qui le grisèrent quelque peu, et regarda sa U

^ montre toutes les cinq minutes pour voir s'il serait bientôt possible et convenable J

/'i de se présenter chez Glorinde. (^^

î) Le déjeuner, commencé à onze heures, ne s'acheva qu'à midi trois quarts. }^)

(^ Surtout, mon fils, — dit le Valaque en soldant l'addition, — fais en sorte de ?t

0 ne point te laisser dindonner par la demoiselle. j^

(^ __ Me prenez-vous donc pour un sot? — demanda Gleveland en se cabrant. ^

^ Amoureux et sot, c'est la même chose. Or, tu es l'un, puisque tu es l'autre. .. h

i-N L'homme épris perd sou sang-froid, et la femme, qui le sait bien, en abuse!... ^)

(^ Tu as dans ta poche ton talisman. . . — bâche t'en servir. . . — Rien pour rien 1 . . . (^

8 Donnant, donnant!... —L'échange de bous procédés, entre la belle Glorinde et S

^' toi, doit avoir lieu dès aujourd'hui. . . ^

?] Gleveland ne répondit point, mais il posa la main sur son cœur et son sourire L

c^ don juanesque eut une éloquence triomphante. g

(^ Grégory ouvrit son portefeuille, y prit deux billets de banque et les posa devant g

^^ l'Anglais. §

8 — Qu'est-ce que cela? — demanda ce dernier, qui, ce jour-là, marchait de sur- vî

Çj prise en surprise. - 'a

^ C'est un à-compte de deux mille francs que je le donne sur les cinquante ^{

fi mille que je te devrai plus tard... — Tu vas avoir de menues dépenses à faire, — (i^

g des dîners à payer, des bouquets, des voitures. — Gela n'a l'air de rien et conduit f^

§ plus loin qu'on ne pense... — Sois large! — On te sait mon ami... Montre-toi 8

^ digne de ce titre... Je veux être fier de toi ! U

^ Grégory... Grégory... — balbutia Gleveland surexcité par la reconnaissance ^

(ï et par le Haut-Sauterne, — pour moi, vous êtes un frère ! . . . mieux qu'un frère ! . . . p

^^ vous êtes un père!... mieux qu'un père!... un ami... un véritable ami! — Dites S)

§ un mot, faites un signe... je suis prêt, si ça vous arrange, à me battre en duel (^

■è avec tout Paris... y

S^ — Ghutl — fit vivement le Valaque en appuyant son doigt sur ses lèvres. — Ah >J

pi çà! deviens-tu fou, mon fils? — Tu es gris ! Prends garde à ta langue ! L

ij\ Une heure après, Gleveland et le bracelet, — l'un portant l'autre, — étaient S\

Û gracieusement accueillis par la reine Goricodète. ^

V) A la suite d'un long tête-à-tête, le fils de l'Angleterre et la poule de la Gochin- f)

p chine se mirent joyeusement à table et fraternisèrent sous les espèces du Ghàteau- vî

y, Larose tiédi et du Rœderer en carafe.

(h fw"

X° Ils allèrent ensemble au théâtre. — Gleveland, admis dans la loge de la chan- j^

h teuse, put admirer de près les merveilleux diamants qui faisaient tant d'effet sur n

^\ le public des Caprices-Parisiens. ^

(^, Après le spectacle, il ramena Glorinde à son logis. — Elle demeurait rue de Q

f) Chaillot, dans un petit hôtel qu'on avait bâti pour elle. — Chemin faisant elle i^

^î tenait sur ses genoux un sac en cuir de Russie renfermant tous ses écrins. ^

(? LE COCHEU SIMON. —LE JUIF SAMUEL KlKCllEy. {é

0^ Gleveland insista beaucoup pour franchir le seuil du petit hôtel, mais la chan- i^

(S teuse fut inflexible. (^ Sa résistance se basait sur des raisons de premier ordre. Son plus utile ami

(h . ...... vo

rs vieux sénateur infiniment riche et non moins spirituel, savait à merveille a quoi „^^

(} s'en tenir sur la fidélité de Glorinde, et ne se formalisait point de ses très-nom- (^

^ breuses fantaisies, au théâtre aussi bien qu'à la ville; mais il voulait que les appa- ^

?, rences fussent convenablement sauvegardées. Un manque d'égards l'aurait éloigné ^

5 sans retour, et son départ eût été suivi d'un grand vide, sinon dans l'existence et j^

>| dans le cœur, au moins dans li caisse de la reine Goricodète. n

U Or, il avait la clef de l'hôlel. Il pouvait venir. Il était là peut-être. (^

S\ Donc la porte se referma sans miséricorde, laissant Gleveland sur le trottoir. ^

V fi

^^ Le jeune Anglais, remonté dans la voiture, alluma tristement un partagas et [ij

f) baissait la glace du devant pour donner au cocher l'adresse du Grand-Hôtel, quand i^

y la portière fut rouverte à l'improviste et quelqu'un dont on ne pouvait distinguer J?

U le visage dans l'obscurité s'assit brusquement à côté de lui. (i

^) 92 LA COMTESSE DE NANCEY o^

r! — Hein? quoi? — s'écna-t-il stupéfait, — qui est-ce? qu'est-ce que cest? vous m

h vous trompez... la voiture est prise... 'A

^\ — Tais-toi, bêta, et donne-moi du feu..., — répondit une voix connue. ^

(^ — Vous, prince!... ^

fj — Naturellement. , . — J'attendais là depuis un grand quart d'heure. . . ^

M — Oij faut-il vous conduire, mes maîtres? — demanda le cocher. m

U — Place du Nouvel-Opéra... — fit Grégory en coupant la parole à Cleveland qui V

s^ allait répondre. j^

^ La voiture s'ébranla, quitta la rue de Chaillot et descendit grand train les ^

f) Champs-Elysées. $)

Vî — Vous avez dit que vous m'attendiez? — murmura l'Anglais, qui ne pouvait (^

V revenir de sa surprise. V

à — Et pourquoi m'attendiez-vous? h

^ — Parce que je voulais causer avec loi sans retard... — J'ai hâte de savoir si tu h

^ es content et si tu ne regrettes pas l'emploi de mon argent? ^

V Cleveland prit les deux mains de Grégory, et, les serrant avec efl'usion, s'écjia : fj ^ — Si je suis content? — Ah! mon ami I Non, voyez-vous, c'e^t un rèvel... ^ a — Très-bien!... Donne-moi des détails. U ^ Le jeune Anglais baissa les yeux pudiquement, et sans les ténèbres on aurait s\ ^0 pu le voir rougir. — Il donna néanmoins les détails demandés, mais avec force Ô;, f) réticences. — Même en leurs égarements folichons, ces fils de la blonde Albion f) vï gardent un peu de pruderie. m U Le coupé s'arrêta à l'endroit indiqué, près des BaccJiantcs de Carpeaux. V ç\ Les deux hommes mirent pied à terre, et, ^tandis que Cleveland fouillait dans ^ â son porte-monnaie, le Valaque dit au cocher : a ^ — Vous avez là un fameux cheval, mon brave. F) vS — Ah! monsieur, une rude bête! — répliqua l'automédon, — un vieux reste de v» y cheval anglais, voyez-vous î — Ça a plus de vingt ans... c'est arqué et sur ses bou- y ^ lets. — A le voira l'écurie, on n'en donnerait pas dix francs, et une fois dans les r! n. brancards ça lève les pattes comme un poulain et ça file! — Jamais de fouet avec a ^ Coco, monsieur, jamais! — Il casserait tout si on le chatouillait seulement avec le h (J bout de la mèche, — il ne périra pas sur la litière, allez ! il fera sa finition en cou- ^^ îJ rant, le vieux farceur... — c'est le sang qui veut ça. v M — Je me servirais volontiers de votre voiture le soir... — Ètes-vous libre? pou- ^ a vez-vous vous entendre avec nioi?... U

y) la comtesse de NANCEY 93 ^

k° — Le soir ? — impossible, monsieur. . . — C'est moi qui fais le service de madame ^'

k| Clorinde depuis plus de deux ans... — Je la conduis à son théâtre et je vais la U

s^ chercher après le spectacle... C'est réglé. —Une fameuse pratique, monsieur, et ^\

(^^ naturellement j'y tiens... h

f) — Je comprends ça, — mais dans la journée?... f)

^ — C'est autre chose... tout à votre service. 8

U — Oii est votre remise? y

^ — Rue de Chaillot, à cinquante pas de l'hôtel de madame Clorinde. — Je ra'ap- ^

^^ pelle Simon. — La voiture est à moi. — J'en ai encore deux autres et trois che- h

f) vaux. — Ils sont bons, oui, monsieur, et jeunes; mais le vieux Coco que voilà est ^

Vî le meilleur et de beaucoup. (^^

U — Très-bien, Simon. — Quand j'aurai besoin de vous, je vous ferai prévenir V

o le matin. >t

4 Le cocher, bien payé, s'éloigna. — Cleveland avait écouté avec son ahurissement h

^ habituel le dialogue qui précède. ^

^^ — Comment, prince, — s'écria- t-il^ — vous qui avez des chevaux et des voitures (^

V dont on s'occupe, vous allez vous servir, en plein jour^ de ce cabas poudreux et de î)

^^ cette haridelle efflanquée? )^

'A — Jamais de la vie! — répondit Grégory en riant. -À

^ — Ah bah! Mais, cependant, ce que vous venez de dire à Simon?... — Entre ^

(^, nous, je ne comprends guère... (^,

f) — Tu n'as nul besoin de comprendre. —Bonsoir, cher. — Te voici à deux pas f)

M de chez toi, — va te mettre au lit, et puisque, selon la propre expression, l'amour vî

U de Clorinde est un rèoe^ tâche de continuer en dormant ce rcve que tu fais tout "d

^ éveillé... ^

^ Grégory rentra chez lui à pied et, avant de se coucher, il prit dans un meuble a

^ d'ébène, incrusté d'ivoire et fermé par de solides serrures, une liasse de papiers S)

C* qu'il étala sur son bureau. (^

y Ces papiers étaient des feuilles volantes couvertes de notes écrites en cinq ou six u

^^ langues différentes. — A l'écriture se trouvaient mêlés des signes de convention x'

^a auxquels, à moins d'en avoir la clef, on n'aurait pu découvrir un sens quelconque, a

^ Des lignes droites, tracées à la plume, divisaient une de ces feuilles en plusieurs K)

%^ cases. ^^

\) En tête de chacune de ces cases se lisait le nom d'une grande ville : — Paris, \]

\ Londres, Vienne, Berlin, Francfort, etc. M

'r^ Dans chaque case, deux, trois, quatre noms, suivis d'adresses et accompagnés ^À

^ [)i LA COMTESSE DE NANCEY g

Vî de ces sortes d'hiéroglyphes indéchiffrables dont nous parlions un peu plus haut. v^

U Grégory transcrivit au crayon sur une page blanche de son agenda un de ces vj

^ noms : Samuel Kirchrn, et une adresse : rue de Lappe, n" ***. i>

(^^ Il plia en quatre et glissa dans la poche du même agenda un carré de papier sur (^

^ lequel se voyaient deux lignes écrites en allemand, suivies, en guise de signature, f)

C* d'une petite estampille à l'encre rouge d'imprimerie, sorte de vignette assez gros- l^'

V sière représentant deux mains unies, et portant en exergue le mot : Frankfurth. ^ c! Ceci fait, il refîcela la liasse, la remit dans le meuble d'oii il l'avait tirée, se y- ^a coucha et s'endormit d'un sommeil passablement agité. (S ^ Le lendemain, à l'heure oîj d'habitude Gleveland arrivait pour l'assaut quoti- '^^ (^ dien, le Valaque sortit de chez lui, vêtu très-simplement, coifTé d'un chapeau de \^

V feutre mou qu'il portait pour voyager en chemin de fer, et n'ayant point à la bou- j^ ^ tonnière sa rosette multicolore. — Il avait rabattu les pointes orgueilleuses de ses ^ 1^ moustaches et mis sur son nez un binocle à verres légèrement teintés de bleu. — a \\ Ces modifications si simples le changeaient au point de le rendre presque mécon- ^J) ^^ naissable. — Il monta dans un fiacre, se fit conduire à la place de la Bastille, et, Q jV après s'être renseigné, gagna pédestrement la rue de Lappe qui en est voisine. °è) vî Cette rue, habitée spécialement par des ferrailleurs, des démolisseurs de voi- .^' y tures et des marchands de bric-à-brac dont les marchandises proviennent des V^ ^ ventes les plus infîmes, n'offre rien de sinistre et d'inquiétant. — Elle est étroite, i\ ^, boueuse et puante, mais, au demeurant, fort honnête. Û ^ Grégory trouva sans peine la maison dont il avait le numéro, s'engagea dans ^ It une-allée fétide, gravit les degrés branlants d'un escalier étroit et noir, et voyant |^ î>| au premier étage ces trois mots : parlez au portier, écrits au-dessus d'une sorte m ^ d'antre d'oîi s'échappaient des parfums combinés de soupente, de vieux cuir et de i> a soupe au choux, il demanda si M. Kirchen était chez lui. (X g — Le père Samuel !... — répondit une voix, — oh! il ne sort pas si matin que § 0 ça... — C'est au quatrième, le nom est sur la porte... ^ jj Le Valaque continua son ascension, sonna à la porte indiquée, qui lui fut ouverte y k^ au moyen d'un système de cordon pareil à celui dont les concierges font usage, se jX a trouva dans une pièce absolument nue, vit en face de lui une seconde porte entr'ou- n ^ verte, et entendit ces mots, prononcés par une voix enrouée avec un effroyable *,") ^ accent tudesque : Q x) — Bar ici... Bar ici... Bussez le bortc... è >| Il obéit h cette injonction et franchit le seuil d'une vaste chambre très-sale, meu- ,^

bée seulement de quelques chaises de bois blanc, et coupée en deux par un

grillage à mailles serrées, garni intérieurement de serge verte. — Derrière cemvs-

^ térieux rideau résonnait une petite toux. m

i\ Au milieu du grillage, à hauteur d'appui, se voyaient un guichet et une de ces ^

(g planchettes sur lesquelles les caissiers reçoivent et comptent de l'argent. — Une U

^^ plaque mobile fermait ce guichet. ^^)

(5 La voix tudesque s'éleva de nouveau. (»

M — Guesgue fus fulez ? — demanda-t-elle. ^

i\ — Je demande à parler au maître du logis..., — répondit le prince en excellent S

{^ allemand. — Est-ce vous qui êtes Samuel Kirchen? fX

^^ — Oui, oui... c'est moi, — répliqua le juif, dont l'accent cessait d'être appré- '^

\s ciable aussitôt qu'il s'exprimait dans sa langue maternelle. — Dites-moi ce qui '<^

Û vous amène. 1^

^ — Je désire causer avec vous en particulier. ^

n — Eh bien ! rien ne vous en empêche. — Nous sommes seuls et personne ne nous a

^ dérangera sans ma permission, car la porte d'entrée se referme au moyen d'un »^

{^ contre-poids et il faut tirer le cordon pour l'ouvrir. — Approchez-vous du guichet %

i) et dites ce que vous avez à dire. Et d'abord, qui ôtes-vous, s'il vous plaît? 1^

j^ — Mon nom importe peu. — Je viens vous parler d'une affaire, d'une grosse ,^

Vi affaire; mais, avant que je m'explique, regardez ceci. n

i^ Grégory avait ouvert son agenda ; il en tira la feuille pliée en quatre qui portait i\

{^ les deux lignes écrites en langue allemande et l'estampille à l'encre rouge. (c

i) Il poussa le guichet et posa ce papier bizarre sur la tablette intérieure. ^)

^ — Mais alors, c'est bien différent!... — s'écria la voix après un silence d'une b

y\^ seconde et un petit accès de toux. — Vous n'êtes plus un étranger, vous n'êtes plus %

ï\ un inconnu, puisque vous avez la légitima tion (1) de mon digne compère Ruben i\

^ Schultz, de la Judengasse de Francfort!... — Atendez, je vais vous ouvrir... il y a (^

ji) de quoi s'asseoir, au moins, dans mon petit bureau... — Ce n'est pas bon de eau- 0

(^ ser debout... (^'

j^ Un partie du grillage et de la boiserie qui le soutenait, découpée en façon de y,

}A porte, céda sous une pression intérieure, et la personne de Samuel Kirehen s'enca- jx

/'i dra dans l'ouverture. a

^ Samuel ressemblait d'une manière frappante à la plupart de ces juifs allemands g

(g qu'on a vus suivre comme des bêtes de proie les armées du roi Guillaume pendant i

i^ la guerre franco-allemande. ^

ri (1) Le(/iii)?iafion, passe-port, laissez-passer. /"i

Agé de cinquante ans environ, il était petit, presque chauve^ obèse, et d'une ^

malpropreté repoussante; — il avait les yeux faux et clignotants, le nez crochu, les n

lèvres minces, et portait entière sa barbe grisonnante. — Il s'enveloppait dans L)

une vieille robe de chambre graisseuse d'où la ouate s'échappait par des fissures §

innombrables. ^)

— Entrez, — dit-il en s'effaçaiit pour laisser passer Grégory. ' V5

ou GRÉGORY TRAVAILLA BEAUCOUP,

La description du réduit dans lequel pénétra le prince ne sera pas bien longue. Tout l'ameublement consistait en un bureau de bois blatic placé sous le guichet, en un coffre-fort de formidable apparence, en un vieux fauteuil dont le juif se servait habituellement, et en une chaise non moins surannée recouverte d'un tissu de crin.

Sur le bureau quelques paperasses, deux balances, dont Tune toute petite et d'une délicatesse infinie, et deux revolvers de grande taille placés à portée delà main du juif. va

Ce dernier désigna la chaise à Grégory et, s'inslallant lui-même, dit laconi- v quement : ys

— Asseyez-vous, et expliquez-vous...

— Notre conversation vous prendra peu de temps, — répondit le Valaque. — Si je suis bien renseigné, monsieur Samuel, — et je cruis l'être, — vous achetez les pierres précieuses.

— J'achète de tout et je vends de tout.

— 11 s'agit de diamants.

^i^^<Sr:i<Z^(ir;i<Z^<ir^<:^<i^<ZP^i^^

— Je ne les aurai que dans deux jours. il

— Alors, revenez dans deux iours... —Avant de causer d'une affaire, il faut V connaître la marchandise... fÀ

— D'accord. Mais il est une chose que, dès à présent, vous pouvez me dire : — j^

Grégory chez le juif Samuel. — (Page 81».)

— Pour une forte somme?

— Pour six cent mille francs.

— Montrez-les.

Vî Si les pierreries en question ont pour vous la valeur que je leur attribue, combien l?

u les payerez-vous ? u

^ — Si les diamants valent six cent mille francs, prix marchand, je les payerai ç'

(?^ quatre cent cinquante mille^, — à la condition, bien entendu, que je pourï-ai faire l^

^ mention de l'achat sur mes livres, et porter moi-même l'argent au domicile du F)

(1 vendeur. i^»

y Grég'ory secoua la tête. v

J — Non, — répliqua-t-il en regardant le juif bien en face, — il faudra payer r!

h ici, monsieur Samuel, et ne rien écrire... a

$j — Je comprends et l'affaire change de face... — Il sera nécessaire de démonter ^

% les diamants, de les expédier à l'étranger pour en tirer parti, et de les vendre len- ^,

V lement, un à un... — Dans ces conditions déplorables, je n'en offrirais plus que f) ^ deux cent cinquante mille francs. ^^ h — Vous iriez bien à trois cent mille ? U s\ —Non. — Quand j'ai fait un p:-ix, soit pour l'achat, soit pour la vente, je ^ (j n'ajoute ou ne diminue pas un sou... — C'est à prendre ou à laisser. , (?^ f) — Mais au moins vous payerez comptant? - f) vî — Sans une minute de retard. — En billets de banque ou en or, au choix du u U vendeur... y ^\ — Dans deux jours vous aurez les diamants. . . ^^ ^, — Dans deux jours vous aurez l'argent — (si la marchandise me convient...) — (} f) et, croyez-le bien, si je fais une affaire dangereuse et peu lucrative, ce sera pour ^ vî l'amour de mon digne compère Ruben Schultz, de la Judengasse de Francfort... 8 K Grégory, la tête un peu basse, quitta la maison de la rue de Lappe. t^ 1^ Aux deux cent cinquante mille francs du juif, il lui faudrait donc joindre cin- ^ g quante mille francs de son propre argent! — il ne lui resterait presque rien 1 — a ^ Oui, mais au moins, les traites étant payées à leur échéance, les soupçons se dissi- ^ ?» peraient, — les points noirs signalés à l'horizon par les correspondants de Londres 0

V et de Vienne disparaîtraient comme par enchantement, et le Valaque, grâce à la r) ^ botte secrète de Cleveland, redeviendrait maître de l'avenir... ^ h Ces réflexions ranimèrent un peu le prince qui, profitant de ce qu'il se trouvait U ^ dans le quartier de la Bastille, et connaissant Paris mieux que la plupart des Pari- (^ (j siens, gagna le faubourg Saint- Antoine et pénétra dans la cour d'Amoy. g îj On nomme ainsi une sorte de vaste entrepôt consacré presque exclusivement à fj ^î l'industrie des ferrailleurs et des démolisseurs de voitures. vt ^^ Ces derniers achètent à bas prix des voitures de toutes formes et de toutes pro- U

g LA COMTESSE DE NANCET 99 g

^^ venances, les unes seulement démodées, les autres entièrement hors de service. — J^

"Û Les premières reprennent entre leurs mains un éclat plein de séduction, et, grâce ^

jx aux artifices rajeunissants de la peinture et du vernis, sont revendues avec un S

ri bénéfice de [trois ou quatre cents pour cent. — On voit que l'industrie est (^

^ bonne. *^

(^ Les véhicules usés jusqu'à la corde et dont le 7naquUla<je est impossible sont (5

t) abandonnés aux dépeceurs^ qui se livrent sur eux à un véritable travail de dis- y.

^ section chirurgicale, et qui mettent de côté et divisent par sortes et par lots toute u

n la ferraille provenant de ces démolitions, lames de ressorts, boulons, fers do (X

g roue»;, etc., etc. h

(5 Ces épaves de la carrosserie trouvent preneurs à des prix avantageux, et, après '5

°è avoir traversé le feu de la forge et subi l'épreuve du marteau, recommencent un è

(c . ni

^ nouveau service qui quelquefois n'est pas le dernier. }3

^ Bref, ce bazar joue pour les vieilles voitures le rôle que joue la rotonde du n

i\ Temple pour les vieilles bottes et les vieux chapeaux. iA

(^ Grégory arrêta son choix sur un coupé datant au moins de 1848, démantelé, (^

0 déverni, crevassé, ridicule, mais qui semblait capable de rouler encore pendant i()

1» quelques jours sans trop de danger de désagrégation complète. ^

jl II le marchanda, il finit par tomber d'accord avec le vendeur pour le prix de M

n trois cents francs, qu'il paya séance tenante et dont il se fit donner reçu. i\

(^ — Où faudra-t-il vous livrer ça, mon bourgeois? — demanda le marchand. (à

^ — Je vous le dirai dans une heure... ^

^ — Suffit, mon bourgeois... — On vous attendra... et ce berlingot-là, voyez- \S

y vous, fera le service dune voiture neuve!... — si même il n'en fait un meilleur... ^

|^ — Je vous l'ai laissé à trop bon compte... — Enfin, que voulez-vous? on a tant de i\

(À mal à gagner sa pauvre vie par le temps qui court!... il faut faire des conces- (^

^ sions... ^

(^ En quittant la cour d'Amoy, (îrégory loua pour une semaine, sous un nom (j

V supposé, une remise et une écurie dans une des petites voies qui coupent la rue ^|

j^ du Faubourg-Saint-Antoine, et paya d'avance. — 11 acheta un harnais d'oc- ^

f\, casion, solide encore, et le fit accrocher dans l'écurie 011 l'on apporta également rx

* un sac d'avoine et quelques bottes de paille et de foin. — Le vieux coupé fut installé i")

§ sous la remise. (^

1^ Ces préparatifs terminés, il mit son binocle dans sa poche, retroussa ses mous- v

y^ taches, replaça sa rosette à sa boutonnière, prit une voiture et regagna le boule- ;^

/i vard Haussmann. n

5^25:'^Sî)^::^r:^^:^t^;J^

^J Dans la soirée, il donna l'ordre de seller un de ses chevaux, vigoureuse bête à vî

U deux fins qui d'habitude servait au poney-chaise. —Il sortit seul, au grand éton- U

^\ nement de son groom, et il ne rentra que fort tard, à pied, l'air contrarié, en j^

(^, racontant que, par suite d'un accident arrivé à sa monture, il avait fallu la kiisser ^,

f) chez un vétérinaire des environs de Paris. f)

?î On a deviné déjà que le cheval était instaUé tout simplement dans l'écurie du It

W faubourg Saint- Antoine. * U

g! Le prince Grégory devait passer décidément pour un homme de ressources... â

'd II combinait avec aisance un plan compliqué et trouvait le moyen de l'exécuter (}^

^ seul, jusque dans ses moindres détails, sans entraver sa marche par des compli- ^

'^^ cités gênantes et dangereuses. i*

r) Il ne pouvait cependant se passer, dans une certaine mesure, du concours de V

^ Cleveland ; mais nous savons déjà que le jeune Anglais, moralement garrotté par ^

U la crainte des attomeijs, ne s'appartenait plus et n'avait le droit de refuser quoi h

S^ que ce fût. S)

é Grégory, le lendemain, déjeunait au café Riche avec l'adorateur de Glorinde. (^

{5 — Es-tu toujours content de la reine Goricodète? — lui demanda-t-il. f)

v1 — Ah! plus que jamais ! — s'écria l'insulaire. — C'est un ange ! oui, un ange ! ^

U On ne voit pas ses ailes, mais je suis sûr qu'elle en a! — Un trésor, prince! un k

rai trésor! croyez-m'en sur parole! On ne connaît pas cette femme-là!...

é — Tu te trompes, mon fils, — répliqua le Yalaque de sa voix railleuse. — Beau- (?^

S) coup de g-Ens la connaissent... et l'apprécient comme il convient... — Tu l'accom- f-)

\\ pagnais hier soir ? \\

\ — Certes ! U

\ — Tu la reconduiras ce soir? \

h — Assurément. — C'est un de mes plus doux privilèges... a.

^ — Cleveland, il ne tient qu'à toi de rentrer en possession, demain matin, du S)

% l)etit papier que tu sais et qui pourrait te mener si loin... ^

î) L'Anglais tressaillit et devint pourpre. y

^ — Que faut-il faire pour cela? — demanda-t-il. >j

W — Bien peu de chose... moins que rien. — Rue Royale, à main gauche, quand L

is\ uii se dirige vers la place de la Concorde, un peu après la rue Saint-Honoré, il fi)

(?^ existe un débit de tabac qui reste ouvert jusqu'à minuit passé. . . — Le connais-tu ? ^,

15 — Je le vois d'ici... f)

^t — Eh bien ! ce soir, en reconduisant ton idole, tu feras arrêter la voiture devant >t

1^ c ' drhit, et tu descendras pour acheter des cigares... - ' k;

f) LA COMTESSE DE NANCEY 101 g

Vî —Et ensuite?... (^

-^ il

J^ — Il n'y a pas d'ensuite... — Voilà tout ce que je veux de toi... fi

ii] — Mais, pourquoi?... in

(^^ — Oh ! pas de questions! — Désires-tu rentrer en possession de ton billet faux (è

J) oui ou non ?. . . — Décide ! ^

vt — Il n'arrivera rien à Glorinde?... ^

fi — Rien absolument. . . — Je t'en donne ma parole de prince. . . *f,

^ —Eh bien! soit... — Je ferai ce que vous me demandez... J'achèterai des i>

(?^ cigares... n

^ — Et demain matin, à huit heures, tu viendras chercher chez moi le petit papier 'ï)

(;t compromettant, qui te sera fidèlement remis... — C'est chose convenue, n'en par- ^'

U Ions plus.... i)

g; La journée s'écoula. -- Glorinde, à son heure habituelle, arriva au théâtre des y^

a Caprices-Parisiens pour s'y transformer en reine Coricodète. — Cleveland, vague- H

^■j ment inquiet malgré la parole d'honneur de Grégory, mais ne voyant aucun g

(5 moyen de se soustraire à l'exécution de sa promesse, vint la rejoindre dans sa fi

V loge dont le bracelet de deux mille écus lui avait donné l'accès pour an moins une i^

X' semaine. vj

'n, Vers les neuf heures et demie, au moment oii la reine des Poules de la Cochin- (i

^ chine produisait sur le public enchanté ses effets de plastique, un commissionnaire M

(?j très-barbu se présenta rue de Chaillot, à la station des voitnros do remise, et fi

^'j demanda le cocher Simon. ^^

lî — Simon c'est moi, — répondit le propriétaire de Coco. — Ou'est-ce nue vous ^^'

U me voulez? ^;

vt * • is

i\ — Je viens pour une commission de madame Glorinde à son hôtel , et i]

^^ je suis chargé de vous dire en même temps de ne pas aller chercher ma- (i

f) dame après le spectacle. Elle reviendra dans la voiture d'un monsieur de ses '^)

(> amis. fi

y — Suffit, — Je vas dégarnir Coco. — Peut-on vous offrir un petit verre ? Û

^ — Grand merci, mais je suis pressé. ^

(h L'opérette finissait à onze heures et demie. — A minuit moins un quart la chan- C'^

S) teuse quittait le théâtre. ^S\

(?^ A onze heures précises un vieux coupé tout déverni, attelé d'un grand cheval S

îJ dont la robe brillante contrastait avec l'état de délabrement du harnais et de la j^.

^ voiture, était venu stationner devant l'entrée des artistes du théâtre des Caprices- ^

h Parisiens. /i

î') 102 LA COMTESSE DE NANCEY '^

>3 Sur le siège, — et fumant sa pipe, — se trouvait un cocher non moins barbu ^x

fi que le commissionnaire expédié rue de Chaillot. a

i?j Le spectacle s'acheva. — Les musiciens sortirent d'abord, puis les choristes et «^

(^ les figurantes. — Enfin Clorinde parut, au bras de Cleveland, et tenant de la main ^^

^) gauche son fameux sac à bijoux. v

Vi D'OU VENAIT LA PHILOSOPHIE DE CLOKINDE. /I

j\ En arrivant au bout du couloir, la chanteuse s'arrêta et regarda à droite et à \>-\

(^ gauche. rj

^^ — Eh bien ! mais, — dit-elle tout haut, —je ne vois pas Simon... Oii donc est ^

S Simon?... Oue fait Simon?... (^

^ Le cocher barbu ôta sa pipe de sa bouche et souleva son chapeau mou. ]^

.^ —Si madame veut monter..., — répliqua-t-il. — Simon, s'étant trouvé ce soir ^

ri un peu malade, m'a envoyé pour le remplacer... — Je suis de la même remise... ^i

'^ — Le cheval est aussi bon que Coco... — Nous ne lambinerons pas en route... ^^

(^ A la bonne heure... — Partons vite alors... — reprit la reine Goricodète. ^

V Cleveland ouvrit la portière. — Clorinde s'installa sur les coussins rongés par ^

y? les mites. — Le jeune Anglais fit le tour de la voiture et monta de l'outre côté. ^

}{ — Hop 1 — dit le cocher barbu. n

i.A Le cheval pointa légèrement, j)rit un trot de siv lieues à l'heure et fila le long ^i

^ des boulevards. ^

■^ — C'est étonnant! — s'écria Clorinde. — Ces loueurs ont aujourd'hui des che- p

;^ vaux à tout casser, comme dirait le petit d'Alban. — J'en ai quatre dans mon )^

^ écurie qui ne suivraient point ce cadet-là, et qui coûtent cependant bien cher! M

è^ LA COMTESSE DE NANCEY 103 g

\s La voiture atteignit la place de la Madeleine et prit, à gauche, la rue Royale.— ^

y^ Le cœur de Cleveland battait très-fort. n

K A mesure qu'on approchait de la lanterne rouge du débit de tabac désigné par g

(.i Grégory, le cocher ralentissait l'allure de son trotteur. (g

g Cleveland, obéissant à l'ordre du prince et à l'impérieux désir de racheter sa |^

(5 liberté, abaissa la glace de devant et cria d'arrêter. ^•

y. — Qu'est-ce que tu veux, petit? — demanda Clorinde. n

[^ — Je voudrais acheter des cigares... Me permettez-vous de vous quitter une jn

n minute?... ^

g —Eh ! oui, va donc ! mais dépêche-toi ! il est tard et j'ai sommeil... ^^

§ L'Anglais descendit en chancelant, — trébucha deux ou trois fois en franchis- fe

S sant l'espace qui le séparait du bureau de tabac, entra dans la boutique qu'on v^

^ allait fermer, — prit des impériales sans les choisir, et les paya sans savoir ce ^.

n qu'il faisait. ^

i> Quand il sortit du magasin il eut un éblouissement soudain. — H lui sembla g

§ qu'il allait tomber. v^

S) En face de lui, plus rien !... — Et, bien loin, tout près de la place de la Con- 1^

\s corde, une voiture entraînée avec une vitesse vertigmeuse et passant comme un ^

M éclair sous le gaz étincelant des candélabres. f^

i\ Une seconde s'écoula. — La voiture tourna à droite, brusquement, et disparut, g

(i — Je suis une affreuse canaille ! —pensa Cleveland saisi d'un immense remords, g

g — Mais, s'il arrive du mal à Clorinde, je tuerai Grégory et je me moquerai du g

p reste! 1^

i^ La reine Coricodète, sentant le coupé se remettre en marche, crut d' abord à f^

K une distraction du cocher. ^

n — Arrêtez ? — lui cria-t-elle — arrêtez donc ! — qu'est=ce que vous faites ? Le n

L> jeune homme n est pas remonté... 1^

(^ Mais la vitesse, au lieu de diminuer, augmentait. ^

V Le cocher se pencha vers la glace ouverte. %

S — Madame, — dit-il, — ce n'est pas ma faute... - Le brigand m'a gagné la |

n main... Je ne suis plus maître de lui... — Aucun danger, d'ailleurs... — Nous i

I n'accrocherons point, j'en réponds, et la bête endiablée se calmera à la montée des |

§ , Champs-Elysées. ^^

^ Le cheval filait en ligne droite. — Un choc semblait peu vraisemblable, car les l^^

^ voitures sont rares à minuit passé dans l'avenue. — Clorinde était hardie.— Elle |

y n'envisagea que le côté comique de la situation, et se mit à rire de bon ca-ur en ^

Ve3si:::î5t^::?£>^:^r:?s>^:!5>:2^^::iî^r:?i)^25>r:^

pensant à Cleveland resté sur le trottoir, et à la figure qu'il devait faire.

Cette gaieté, d'ailleurs, ne dura pas longtemps.

On avait dépassé le rond-point.

La montée des Champs-Elysées semblait donner une impulsion nouvelle à l'allure impétueuse de l'animal. — Au lieu d'entrer dans la rue de Chaillot, il continua sa course folle.

— A gauche! — criait Clurinde de sa voix la plus glapissante, — ù gauche doncl... Où me conduisez-vous?... Prenez garde!... je me plaindrai !..,

Le cocher ne répondait plus,

La chanteuse fut prise alors d'une horrible frayeur et, en quelques secondes, les péripéties de tous les sombres mélodrames auxquels elle avait assisté se présentèrent à son esprit. — Elle revit un cortège de pâles victimes attirées dans des pièges par d'audacieux scélérats. Elle se dit que, sans aucun doute, il allait se passer quelque chose de terrible, et^ si elle ne perdit pas connaissance, il ne s'en fallut guère. — Elle n'avait même plus la force de crier.

— La voiture, en s'arrêtant toutà coup, lui rendit le sentiment de la réalité. — Elle se pencha pour regarder au dehors et crut reconnaître l'avenue de l'Impératrice absolument déserte.

Le cocher barbu sauta lestement en bas de son siège et se présenta à l'une des portières.

Madame, — dit-il dun voix rauque, — il faut descendre, s'il vous plaît...

Clorinde, plus morte que vive, obéit. — En ce moment une pensée bien féminine envahit son esprit.

— Miséricorde! — murmura-t-elle. — Cet lionmie est amoureux de moi!... Un cocher !... quelle horreur !

Et l'héroïne de tant d'opérettes excentriques, joignant pathétiquement les mains avec un geste qu'une jeune première de mélodrame, formée à l'école de l'Ambigu, aurait pu lui envier, balbutia :

— Ayez pitié de moi, monsieur le cocher î... je suis une faible femme... — Il serait affreux d'abuser delà solitude et de l'heure avancée! — Affreux! affreux ! — Vous voyez que j'ai peur et que je vous supplie... — Laissez-vous attendrir... Je jure de ne point porter plainte... Mais n'approchez pas, monsieur le cocher, n'approchez pas...

L'homme barbu haussa les épaules,

— Eh ! madame, — rè[)liqua-t-il, — vous n'avez rienà craindre... — Je ne suis ni un assassin^, ni un amoureux...

il'

■ir^<5i'v

■^,-<S£^:i^':S£y<jr^<7!^jr7l'

">î6^S>c!)i?^^2i?i?i>^S^i?i>^:^^?iJ^3>i?*>v

— Ayez pitié de moi, monsieur lecocher!... je suis^une faible femme... — '^Tage 104.

[? — Bah !... Mais alors,— -demanda la chanteuse très-surprise et un peu rassurée,

fX — que voulez-vous de moi ?

A^ —Ceci, tout simplement... —répondit le cocher en s'emparant du sac à K)

S bijoux que Clorinde tenait à la main. (1

^ Puis, muni du précieux butin, il bondit sur son siège, rassembla les guides, fit j^

J^ tourner le cheval et reprit à toute vitesse le chemin de Paris, laissant au beau \^

A milieu de l'avenue de l'Impératrice la chanteuse effarée

Si

i^CÏ^CÏ^CÏvlCiîXPg^K

■.\ 106 LA COMTESSE DE NANCEY y

n : fi

i° Chose étrange 1 — Cette Clorinde qui venait, quelques secondes auparavant, de ^

y, se déclarer faible femyyie, fit preuve en ce moment d'une énergie toute virile ! Dé- n

i\ pouillée de ces parures qu'on estimait à si haut -prix, elle ne poussa pas un cri, g

(\ ne versa pas un larme, ne se tordit point les mains. §

J) Elle s'orienta tranquillement, et à son tour elle se dirigea vers les Champs-Ely- ^

g gées. — A une heure et demie du matin, n'ayant fait sur la route aucune fâcheuse is

% rencontre, elle atteignit la rue de Chaillot et rentra dans son hôtel oii personne f^

i< ne s'inquiétait de son absence. ï\

(\, Quelques heures plus tard, Grégory, coiffé d'un chapeau mou comme la veille, g

i?\ les moustaches abaissées, la boutonnière veuve de toute rosette, le binocle sur les ^^

(g yeux, et portant un petit paquet enveloppé dans un journal, gravissait l'escalier de \^

8 la maison de la rue de Lappe et sonnait à la porte de Samuel Kirchen. y^

(^ — Gui êdes fus ?— demanda le juif derrière son grillage, après avoir ouvert la j<

'I première porte par le procédé que nous connaissons. ri

rv — Je suis celui qui vous a dit qu'il viendrait dans deux jours pour l'affaire en »^

[c question. — répliqua Grégory en allemand. (^

"^ — Vous avez les objets?... — reprit Samuel avec une vivacité qui n'était point v

fi , ' {k

^ dans ses habitudes. .v

ij\ . 8

M — Je les ai. n

S — Entrez, alors... — Nous allons voir s'il y a moyen de nous entendre... ï\

fX La porte pratiquée dans le grillage glissa sur ses gonds, et le Valaque se trouva ^

^ pour la seconde fois en tête-à-tête avec le juif, do l'autre côté du rideau de serge jD

S verte. ^

^ — Montrez-moi ça... — dit le receleur, à qui l'espoir de réaliser bientôt un bé- V),

^ néfîce énorme faisait perdre une partie de son snng-froid, et dont les mains velues in

a tremblaient d'impatience. (X

^") Grégory dénoua les ficelles entre-croisées autour de son rouleau, défit le journal, ^

(^ et enfin étala sur le bureau sept ou huit écrins de formes différentes, les uns en ^

V chagrin noir, les autres en maroquin rouge et en velours bleu. Û

1^ Le juif fit jouer le ressort de l'un de ces écrins et son visage exprima la surprise J^

Yi la plus profonde, mais il ne dit rien. n

iA — Voilà qui est d'un heureux augure 1 — pensa Grégory, — le vieux coquin ne g

Q s'attendait pas à trouver les diamants si beaux. ^

^ Samuel ouvrit successivement tous les écrins et les rangea à côté les uns des y

f\ fi

^ autres. — Ses yeux clignotants pétillaient. — Un sourire indéfinissable plissait ses ^

Pj lèvres minces. A

S) LA COMTESSE DE NANCEY 107 i^

vî (Juaiid il eut achevé, il se retourna, toujours silencieux, vers le prince et le v^

U regarda bien en face. /j

S\ — Eh bien 1 — demanda Grégory, qui trouvait étrange l'expression de ce regard r\

(? — qu'en dites-vous ? {^

^ — Et vous? — répliqua Samuel. ij

(î — Moi? — Mais ie n'ai rien à dire... — C'est à vous d'estimer la valeur de ce b

y que j'apporte... — Pour moi, vous le savez, ces diamants valent au bas mot six Vj

çs cent mille francs. — - C'est là un chiffre sérieux, fixé par un vrai connaisseur, un i\

h bijoutier delà rue de la Paix... — Que valent-ils pour vous? (3

^ — Ah çà, voyons ! — reprit Samuel en essayant de croiser sur sa poitrine ses g

\*^ bras trop courts pour se rejoindre, — expliquons-nous un peu î — Etes-vous dupe ^^

îJ ou... autre chose? — Vous devez être dupe, car à qui viendrait-il dans l'esprit v^ qu'on peut facilement dindonner un vieux renard madré comme moi ?

— Je ne vous comprends pas... — balbutia le prince très-inquiet. — Ces diamants?... ^

(5 — Où diable voyez-vous des diamants ? — s'écria le juif. — Tout cela, c'est du {^

S strass, et si on en donnait cinquante écus, à cause des montures qui sont en ar- j^

vî gent, ce serait le bout du monde... — Aussi je ne les offre pas. ^

W Le Valaque éprouva une commotion violente, comme s'il venait de recevoir un n

^ coup de marteau sur le crâne. — 11 essaya pourtant de lutter. i>

j? — Impossible ! — dit-il, — impossible 1 — Vous vous trompez... vous voulez me Q

^ tromper... i^

8 L'honnête Samuel, blessé au vif par ces derniers mots, referma les écrins, le 1^

Û enveloppa dans le journal, rattacha les ficelles, et, tendant le paquet à Grégory, yj

CN lui dit sèchement : ï\

a — Quand vous aurez des atfaires de ce genre à proposer, adressez-vous ailleurs, Q

^ s'il vous plaît... — Mon temps est précieux... — Bonjour... ^

% Et il le poussait vers la porte, p

V Le prince sortit, anéanti, désespéré. — La pianche de salut sur laquelle il avait Û >J compté se brisait à l'improviste sous ses pieds. — L'immense travail accompli J? % depuis deux jours était un travail perdu. — TI fallait fuir, changer de nom, se a

(s\ cacher! — Quel effondrement 1 l)

V • • ■ fl (^^ Tout à coup un espoir lui vint. — Qui sait si Samuel n'avait point menti, pousse (vj

x) par un mobile inconnu? ^

M Au moment d'atteindre la porte de la l'ue, Grégory ouvi'it le plus petit des ^

U écrins, y prit un bouton d'oreille dont il brisa la monture, et, au risque de se n

[.'f compromettre effroyablement par cette imprudence, il entra chez un bijoutier du Vt

'^, boulevard Beaumarchais, lui montra la pierre et lui dit :

r; — Je viens de trouver ça dans la poussière, monsieur. — Ça vaut-il quelque

,; chose?

'^; — L'imitation est belle, — répliqua le bijoutier. — En voulez-vous cinq francs? ^

V»' Mais, — se demandent nos lectrices, — le joaillier de la rue de la Paix avait donc (*

p. pris des cailloux du Rhin pour des diamants de l'eau la plus pure? il

l[ En aucune façon. — Les vrais diamants existaient, seulement Clorinde, pru- r^

A dente et bien avisée malgré son apparente folie, ne s'en servait à son théâtre à

J>i qu'aux soirs solennels des premières représentations, et les remplaçait, le reste du ^

[^ temps, par des copies de ses parures... — On sait maintenant que sa prudence (^

V venait d'être récompensée, et l'on comprend sa philosophie en voyant le voleur fj

n — Allons, — murmura Grégory, tandis qu'il rejoignait le boulevard Hauss- Il

i^. mann, — il ne me reste plus que la comtesse de Nancey... — C'est mon dernier s\

(^ atout! va-t-il se changer en feuille morte? — Je le saurai demain.,. 0

(kf Le soir de ce môme jour Grégory se rendit à l'hôtel de la rue de Boulogne. 8

y^ Celait un jeudi et la comtesse recevait. i}

Blanche trouva moyen de s'isoler avec le Valaque pendant quelques secondes >J

au milieu de la foule qui remplissait ses salons, et, donnant h. sa physionomie l'ex- L

^ pression d'une souriante indifférence, elle lui dit bas et rapidement : ^

^ — Que se passe-t-il? — Pourquoi depuis deux jours ne vous ai-je pas vu, et ^

j^ quel est ce danger dont vous m'avez parlé?... §

[i[ Grégory prit l'éventail que tenait la jeune femme, puis, le déployant comme ^

n pour en examiner attentivement les peintures, il répondit : K

i^ LA COMTESSE DE NANCEY 109 g

^ — Le comte était caché, l'autre soir, au ibud de la loge grillée du théâtre des ^

>l Caprices-Parisiens. — Il vous guette et vous suit, j'en ai la preuve. — La petite >|

S comédie de la fleur attachée par vous à la boutonnière de Cleveland n'avait d'autre i\

("J but que d'égarer ses soupçons. — Nous avons réussi... C'est de Cleveland au- ^

j^ jourd'hui qu'il se défie. — Le danger s'éloigne de nous, au moins pour quelques g

(5 jours. — Venez demain... il faut que je vous parle. J'ai beaucoup de choses à vous (5

« apprendre qui ne peuvent se dire ici. (\

u — J'irai... — répondit la comtesse, et, comme plusieurs personnes s'appro- i^

f^ chaient et devaient entendre, elle ajouta tout haut, en reprenant son éventail et en a

^ désignant du bout du doigt les bergères en panier, les bergers poudrés à frimas ^^

(^ et les moutons enrubannés de rose : — Oui, prince, c'est d'après Lancret, et copié, \$

y comme vous voyez, avec beaucoup de grâce et d'esprit. y,

j^ Le Valaque, rentré chez lui, passa une nuit fort agitée. in

Yl Une semaine, tout au plus, le séparait de la terrible échéance de la fin du mois. ^1

i-\ — Nous disons tout au plus ^ car, s'il n'était point en mesure de faire face à cette ^

^ échéance, il devrait bien se garder d'attendre au dernier jour pour quitter la ^^

i} France et pour se soustraire par la fuite aux chances d'une arrestation immé- 1^

n Grégory se préoccupait beaucoup de son entrevue du lendemain avec la com- Xj

i^ tesse. g

§ Ainsi qu'il se l'était dit à lui-même, madame de Nancey était le dernier atout (^

% de son jeu. — Assurément il comptait sur elle; mais, si bas qu'un homme soit des- f)

(iJ cendu, c'est chose difficile de demander trois cent mille francs à une femme dont ^

^^ on est 1 amant. m

!n Blanche l'aimait, il n'en doutait pas; mais cette question d'argent, étrange, n

(.i inattendue, ne produirait-elle point sur son amour l'effet d'une douche d'eau ^i

glacée ? ^

Le Valaque était merveilleusement renseigné au sujet de la situation pécuniaire \^

y. de sa maîtresse. — Il savait que Paul de Nancey, en épousant mademoiselle Lizely, y^

i? avait eu la pudeur de ne vouloir mettre la main en aucune façon dans une fortune ^

a dont nous connaissons l'origine. — La séparation de biens entre les époux était en n

g conséquence stipulée dans le contrat de mariage. — Madame de Nancey adminis- g

% trait seule les quinze cent mille francs provenant de l'héritage du pair d'Angle- ^

1^ terre. — Ce million et demi, représenté par des valeurs de premier ordre, était 1^

^ immédiatement réalisable. ^

M Donc la comtesse pouvait le sauver ; — mais le voudrait-elle? n

^:^i:î^~Z!5)^c^-.:^i:^ij~:^::^r^

I 110 LA COMTESSE DE NANCEY f\

^ Ce doute, grandissant à mesure que s'écoulaient les heures, lui donnait une Vî

jl fièvre ardente. il

ï\ Une soudaine lueur éclaira son esprit et rafraîchit le sang dans ses veines. ^

^ — Je crois que j'ai trouvé! — se dit-il. —Un emprunt serait maladroit, et, ^

^J) même en admettant que Blanche fît ce que je désire, je perdrais forcément mon ^

\i prestige à ses yeux... — Pourquoi se contenter d'une part du gâteau, quand il est IT?

fi possible de l'avoir entier? — Tout obtenir sans rien demander, voilà ce qu'il faut y

I foire... I

fÀ Vers les deux heures de l'api-ès-midi la comtesse arriva, vêtue de sa robe la ^

^» plus sombre et voilée comme de coutume. $j

iS Le Ya'aque l'entraîna dan? la chambre à coucher. — Elle releva son voile. — ^{

y II lui prit les deux mains et, sans prononcer une parole, il la contempla Ion- v

^ guement. >J

n Certes, Grégory pouvait passer pour un grand comédien. — 11 était pâle, il avait j^

^ su donner à sa physionomie quelque chose de fatal, comme on disait en 1830. — k\

Une sorte de douloureux attendrissement se lisait dans ses yeux, et sous la frange Ç^

V de ses loncs cils on devinait des larmes contenues. r) ^ — Grégory, — s'écria la comtesse inquiète, — pourquoi me regardez-vous de v? A cette façon? — Il se passe quelque chose, j'en suis sûre ! — Je ne vous ai jamais U ly vu ainsi... — Vous ne m'avez pas même embrassée! — Grégory, je veux tout ^ Q savoir... — Un danger vous menace... (^ 1^ Le Valaque fit de la tête un signe affîrraatif. ^ 1^ — Un danger! — répéta Blanche impétueusement, — lequel? vS % — Le plus terrible de tous, et le plus inévitable, hélas!... — la séparation... U i\ Madame de Nancey haussa les épaules. ^ (X — Allons, ce n'est pas sérieux! — dit-elle. — Rien ne pourrait vous séparer de (?i ^ moi, — sauf \otre volonté pourtant, — ajouta-t-elle en fronçant les sourcils. — S)

(\t là.

\is Grégory, ne m'aimez-vous plus? ^\

JK — Je vous adore! vous le savez bien ! — répliqua le prince avec un accent pas- v

n — Eh bien! alors? — Cette séparation dont vous parlez, qui nous l'impose- h

^ rait? — qui donc pourrait se placer entre nous? — Le comte n'existe pas pour moi, R\

(^ vous en avez la preuve, et d'ailleurs vous êtes homme à ne craindre personne. (^

V — Blanche, — répondit Grégory d'une voix émue, — vous ne connaissez qu'un fi ^ côté de ma vie, le côté mondain, celui qui s'étale au tiiand jour ; mais il en est un >J g ^utre... ^

S) LA COMTESSE DE NANCET m 5)

vî — Aviez-vous donc des secrets pour moi, pour moi que vous prétendez aimer ? — p

°A interrompit madame de Nancey. m

^ — Je me serais reproché comme un crime de vous créer d'inutiles soucis, des ^

(^ inquiétudes de toutes les heures ! Ah 1 vous ne l'auriez jamais connu, ce secret (^

^ qu'il faut bien vous apprendre aujourd'hui. — Ma liberté, ma vie, sont menacées. — ^

CI Si je reste à Paris, c'est la prison sans fin, c'est peut-être la morti (s

l< — Qu'avez-vous fait? qu'avez-vous fait? — murmura Blanche dévorée d'angoisses ^

^ en entendant ces paroles obscures. ^

h — J'ai conspiré... f^

^ — Vous ! vous qui n'êtes pas Français 1 *^

(^^ — Orsini, lui aussi, était étranger! — J'avais juré de continuer son œuvre.— ^

V Je rêvais de réussir là oii il a échoué. v a A ■ fi >^ — Mais que vouliez-vous donc? j?

U — La mort de l'Empereur ! n

k\ Madame de Nancey, pâle comme un spectre, fît un geste d'épouvante. ^

^^ —Cela vous étonne? — reprit le Valaque. — Vous comprenez mal que moi, (^

f) prince, je sois démocrate... — Gela est cependant ainsil... — Il est une poignée i^

Ct d'hommes, et j'en suis, qui veulent changer la face du monde... — Nos ambitions ^

U n'ont point de limites... — Nous avons fait le serment de fonder, sur le tombeau %

^ du dernier des rois, la République universelle, pour devenir à notre tour maîtres i\

^^ suprêmes et dictateurs. Q

f) — Mais c'est de la folie I %

11 — Gela s'appelle ainsi jusqu'au jour du succès. . . ^

U — Malheureux ! j^

^ — Oui ! vous avez raison, comtesse ! . . . Malheureux, parce que j'échoue. . . —Tout i\

(? était prêt .. Le complot formidable allait éclater comme le tonnerre! — Un de ces Q

S) complices eu sous-ordre dont on ne saurait se passer dans une semblable entre- ^

^ prise a pris peur, ou bien s'est vendu... — Il ne savait pas tout et n'a pas pu tout ^

y dire ; mais quand la police française tient un bout du fil conducteur, elle va y.

k' jusqu'au bout d'un pas ferme... — Elle connaîtra demain ce qu'elle ignore encore u

h aujourd'hui... — Je serai découvert l'un des premiers, moi le plus haut placé et q

f) le plus compromis... — G'est dans l'ordre!... — Si l'on m'arrête, je suis perdu! — ^

^ Donc il faut fuir, vous le voyez bien, et l'adieu que vous allez entendre doit être un (jj

V éternel adieu... ^ S| La comtesse, anéantie, s'était laissée tomber sur un siège et cachait son visage dans ^ H ses mains. — On voyait, à travers ses doigts, de grosses larmes couler sur ses joues. n

>ï Après un instant de silence, elle releva la tête. — Elle était pâle et très-émue, ^

U mais ses larmes ne coulaient plus. U

^ — Ainsi, — demanda-t-elle, — vous partez ? s\

k -Oui. \,

f) —Bientôt? f)

8 —Demain. Vî

U — Et vous pourrez vivre sans moi? U

^ — Je l'espère si peu que je resterais, je vous le jure^, si ma tête seule était eu s\

h jeu ! — Je ne crains pas la mort^ et je l'ai prouvé plus d'une fois. . . — Mais on peut ^,

^ me laisser la vie et me jeter dans une prison d'oii je ne sortirais jamais...— Peut- F)

?î être m'envoyer au bagne... — Je vous l'avoue, cela me fait peur... — Voilà pour- (1

J quoi je pars... j^

r! Les yeux de la comtesse étincelaient. Ses joues livides s'étaient soudainement ^!

h colorées. Tout son visage exprimait une résolution suprême. h

s^\ — Grégory, — dit-elle d'une voix ferme, — sur votre honneur de gentilhomme ^

^ vous me jurez que vous m'aimez? (^

f) — Plus que ma vie et plus que tout!... — répondit le Valaque. — Je le jure!,.. S

^ — Et vous m'aimerez toujours ainsi? ^

U — A vous sera mon dernier souffle, à vous ma dernière pensée... U

ç\ — Je vous crois, et je n'hésite point ! — Prince, chassez toute tristesse ! — Qu'im- ^

(h porte la fuite, qu'importe l'exil, quand on est deux et quand on s'aime? — Vous ne ^,

f) serez pas seul, Grégory... f)

Vî — Que dites-vous? que voulez- vous dire? — demanda le Valaque avec exalta- It

l< tion. — Je n'ose comprendre le sens que vos paroles semblent avoir... Si je me U

??••«>••, It

^^ trompais, je sounrirais trop... s\

a — Vous ne vous trompez pas! Vous avez bien compris! — Grégory, je pars |?

f) avec vous... ^

8 Le prince prit dans ses bras madame de Nancey, et, la pressant contre son cœur, 8

^ — Que ceux qui m'ont trahi soient pardonnes et soient bénis! — Us croyaient ^

n me perdre, ils m'ouvrent le ciel ! — Rêves insensés de politique, envolez-vous à h

ji) tout jamais! — Qu'importe la chute des empires, l'ambition triomphante et le f)

(f^ pouvoir suprême? — Il n'y a qu'une chose ici-bas qui soit vraie, qui soit grande, (?^

f) et qui d'un homme fasse un dieu, c'est l'amour ! -J

^ Le Valaque mit un genou en terre devant la comtesse enivrée et reprit : ^^

'A — Blanche adorée, crois-moi, nous serons bien heureux... — L'avenir nous h

)iiQS^(Sr:^<!t^<ir:^!Z^<s:^'::^<j^^

LA COMTESSE DE NANCEY 113 Ij)

— BhriCh?, chcro Blanch-j ma Blanche adorée! — réprit le Valaque. — (Page lU.)

gar-,!i clo3 joies dont la pensée fait bondir mon cœur... — Là-bas, tout là-bas, dans k

(f ces vastes domaines où je suis plus que roi, nous cacherons nos amours éternelles g

f) et nos bonhears sans fin... — Je passerai ma vie à tes pieds... - Dans mon payo ^

(?t le mai'isgG n'est point indissoluble... —On peut rompre d'odieuses chaînes...— ivp

U Le divorce te rendra libre... —Tu quitteras un nom qui n'est pas digne de toi... y

cj tu seras ma femme... tu seras prmcesse... K

3 Blanche, sans rien répondre, écoutait Grégory et se disait tout bas : g

lo

?î — Enfin I — enfin ! — celte existence, si longtemps et si vainement rêvée, la ^

U voilà donc qui vient à moi I — Cette triple volupté de la vengeance satisfaite, >|

(^ de la haine assouvie et de l'amour que rien n'entrave^ je vais donc la goûter r\

'a enfin I... (g

i ■ li'

?) DÉPART. °tÔ

è\ — Blanclie, chère Blanche, ma Blanche adorée 1 — reprit le Valaque après un ij\

Œ long silence, — au moment d'accepter l'immense sacrifice que vous voulez me (à

^ faire, il méprend comme un remords... ij)

Il — Un remords? — interrompit la comtesse. — Et pourquoi? — Je ne vous com- (*j

y prends pas... ^i

J — Songez-y bien, — continua le prince, — l'amour du pays où l'on est né a n

â dans le cœur de profondes racines! — C'est un exil sans fin que vous acceptez en /"i

^ me suivant... — Le grand scandale qui va se faire autour de votre nom vous i

@ condamne à partir sans esprit de retour.

l) — Croyez-vous donc que je l'ignore ?

^ — Si vous alliez regretter plus tard...

ffi — Regretter quoi ? — Quand vous m'aimez... quand vous me consacrez votre a

fj vie, quand vous me dites que je serai votre femme... que voulez-vous que je L)

^ regrette? — Non, non, croyez-moi, Grégory, il ne restera rien derrière moi... rien, §

V pas même un souvenir ! — Avant que nous ayons franchi la frontière, le passé, è

y l'odieux passé, ne sera plus pour moi qu'un rêve. ^

y^ — Et cependant vous laissez en France des intérêts sérieux? n

f) LA COMTESSE DE NANCEY 115 ^

^ — Je vous répète que je ne laisse rien, — interrompit de nouveau madame >^

h de Nancey. — Ma fortune sera réalisée demain, je l'emporte avec moi. U

5) Cette réponse enlevait au Valaque son unique préoccupation. — Il savait ce ^

(j qu'il voulait savoir ; — il ne lui restait plus, désormais, qu'à jouer la comédie du (^=

f) désintéressement comme il avait joué celle de l'amour; aussi se hâta-t-il f)

?î d'ajouter : ?t

U — Eh! qu'importe votre fortune? — Pourquoi m'en parlez-vous? — Je la il

s\ déteste, cette fortune ! — Ignorez-vous que je ne connais pas le chiffre de la mienne ? ^

(^^ — Je voudrais vous voir pauvre, pour avoir ce bonheur immense de faire de vous h

^ la plus riche des femmes, Gomme vous en êtes la plus aimée ! f)

^ — Je le crois, je le sais, j'en suis sûre 1 — s'écria Blanche. — Mais aux choses ^

°À du cœur il ne faut rien mêler de celles qui touchent à l'argent. — Une pièce d'or Û

^ venant de vous me brûlerait les mains jusqu'au jour oîi je serai princesse ^

(?^ Grégory. |t

$j Le Valaque — ( nos lecteurs n'ont à cet égard aucun doute) — était homme à ^

(î apprécier mieux que personne une pareille délicatesse. — Il ne la combattit ^

k Le reste de l'entretien fut consacré à traiter à fond la questian du départ. cî

à II fut convenu qu'on se dirigerait tout d'abord vers l'Allemagne, et cpi'en consé- (?

0^ quence la comtesse, sans autre bagage qu'un grand nécessaire de voyage conte- ^

P^ nant son portefeuille et ses bijoux, se trouverait le lendemain soir à la gare du (^^

V chemin de fer du Nord oii elle retrouverait le prince, et que tous deux partiraient f)

>! pour Cologne dans un compartiment réservé du train-poste de huit heures vingt- ^

h cinq minutes. U

h Grégory se chargeait d'obtenir le passe-port d'un Russe de ses amis vo- ^

(^^ yarjeant avec sa fe?nme, et dont le signalement se rapportait à peu près au (^

f) sien. I

(^ Lorsque le comte de Nancey ne pourrait plus douter de la disparition de (^

i) Blanche, les fugitifs auraient déjà quitté la France et il ne serait point possible de v

>| faire jouer le télégraphe pour les arrêter à la frontière. ^

U Immédiatement après sa visite au boulevard Haussmann, la comtesse alla chez U

^) son agent de change, — sur le dévouement et la discrétion duquel elle pouvait K\

^ absolument compter, — et lui donna l'ordre de réaliser immédiatement toutes ses (^

f) valeurs, fallût-il subir pour cela un sacrifice considérable, et de lui en remettre le f)

>J montant dans l'après-midi du lendemain, en traites à vue et au porteur sur les vt

^(i principales maisons de banque de l'Allemagne. U

11*5 LA COMTESSE DE NANCEY f

(§ Madame de Nancev, étant maîtresse de sa fortune, — maîtresse absolue cl vî

'fj sans contrôle, — l'agent de change accepta le mandat, et, quoique très-sur- u

i\ pris, l'exécuta sans perdre une minute, au mieux des intérêts de sa belle ja

f^ cliente, (f

^ Le lendemain, à l'heure dite, Blanche enfermait dans un portefeuille de moyenne ^i)

^ grandeur une somme de près d'un million et demi, sous la forme de quelques (^

^ minces feuilles de papier, et glissait dans sa poche un petit rouleau de vingt on V

^ vingt-cinq billets de banque de mille francs, pour subvenir aux dépenses les plus >!

g urgenies. (^^

^j\ Elle ne pouvait emporter, nous le savons, ni vêtements ni linge. — Il faudrait k\

(^ donc, à la première halte, —c'est-à-dire à Cologne, —se créer une garde-robe à ^,

1^ peu près complète. f)

^ Cette journée du départ parut à madame de Nancey tout à la fois très-courte et ^

M très-longue ; — deux choses qui semblent inconciliables. U

i\ Elle la trouva courte parce qu'elle avait à s'occuper de mxille détails pour les- (i\

Q quels les heures restant à s'écouler suffisaient à peine, et longue en même temps à ^

^ cause de son désir ardent de sentir le train s'ébranler, d'entendre siffler la vapeur, f)

^ et de voir s'agrandir à chaque tour de roue l'espace qui la séparerait de Paul, son vt

y, mari détesté. u

i\ Elle se délectait à se représenter l'étonnement, puis la colère, puis le désespoir ^\

g de M. de Nancey quand il aurait la certitude de son abandon. k

^ — Il en deviendra fou! —se disait la comtesse, — et ce sera le couronnement ^

de ma vengeance ! Et tandis qu'enragé de jalousie et de douleur, il cherchera dans \t\

l'ivresse de l'absinthe l'abrutissement qui donne l'oubli et mène à la folie, moi, î^

,^ triomphante, aimée, heureuse, au bras de Grégory, je songerai, pour doubler mon ^x

n bonheur, aux souffrances de l'homme qui m'a tant fait souffrirl... h

^ Blanche, au moment de quitter l'hôtel pour se rendre chez son agent de change, . f)

(^ avait donné l'ordre de louer pour elle une loge à au théâtre de la Porte-Saint- (?*

V Martin. ifj

f^ Elle avait fait choix d'un théâtre du boulevard pour donner un prétexte ^|

n extrêmement plausible à la simplicité de sa toilette du soir: — une robe de soie |;i

K\ noire, avec laquelle elle devait voyager. i^

K On se mettait d'habitude à table à sept heures à l'hôtel de la rue de Boulogne. — (^

^ Madame de Nancey fit avancer le dîner d'une demi-heure. — Le spectacle com- f)

^ mençait à sept heures et demie, et sans doute elle ne voulait rien perdre des péri- St

f> péties du prologue. il

g . LA COMTESSE DE NANCEY 117

Kf Pendant le repas elle fut charmante ûvec le comte, — charmante conime elle ne y?

cj l'avait jamais été depuis le jour de leur mariage. >|

n On sait combien facilement un homme très-épris ouvre son âme aux plus folles ja

("J espérances et se repaît d'illusions qu'il prend pour des réalités. — Un regard, un h

^^ sourire, suffisent à cet homme pour lui faire oublier bien des douleurs et pour lui ^

(s montrer prêtes à s'entr'ouvrir les portes d'un paradis qu'un instant auparavant il (g

V croyait à jamais fermées... y.

[^ Paul, voyant la comtesse de Nancey si semblable à la Blanche Lizely du temps ^

n passé, sentait ses soupçons se dissiper, ses jalousies s'évanouir. — 11 se disait que n

'j\ les joies disparues pouvaient revenir, que le bonheur envolé pouvait renaître. ^^

(^ La comtesse, par un raffinement de cruauté féminine, se proposait de rendre (^

1^ plus douloureux encore le coup frappé par elle, en atteignant un cœur gonflé i^

k d'espoir. |

n — Blanche, — demanda M. de Nancey, — voulez-vous que je vous acom- a

0^ pagne? i^

(^ — Non... — répondit la jeune femme. — J'ai donné deux places dans ma loge §

S^ à madame de Glamecy et à sa sœur. — Elles doivent m'y rejoindre... Mais, — V

|s ajouta-t-elle avec un sourire enivrant et plein de promesses qui tourna la icte à |^

M Paul, — mais je ne vous empêche pas de m'attendre... n

i\ Madame de Nancey s'enveloppa dans un grand châle de cachemire des Indes. n

^ Elle avait fait placer sur les coussins de la voiture une pelisse fourrée qui ne sera- (l

\) blait point de saison. — Mais il fait chaud dans les théâtres, et 1?. soirée pouvait ^^

(Jj être fraîche. (s

^ Un commissionnaire avait porté dans l'après-midi chez le Valaque le nécessaire m

^ contenant les bijoux de la comtesse. u

^i Paul conduisit sa femme jusqu'au coupé qui stationnait devant le perron, et (}

i\ referma lui-même la portière. ^

^* Blanche lui tendit sa main dégantée, sur laquelle il appuya passionnément ses 8

u lèvres. v

^ — Au revoir, — lui dit-il au moment oii le coupé s'ébranlait. — A bientôt... Jn

n Madame de Nancey répondit par un charmant signe de tête, et, tout en souriant A

iA à son mari, elle pensait : i\

Q — Non, pas à bientôt! non, pas au revoirl — Tu ne me reverras jamais 1 8

i) jamais I jamais plus!... i^

n ri,

^ La voiture arriva devant le théâtre. — Blanche descendit et gagna sa loge, oii J^

fi le valet de pied déposa la pelisse fourrée. >i

il8 LA COMTESSE DE NANCEY • ^

— Les ordres de madame la comtesse pour la voiture? — demanda-t-il. vî

— Qu'on vienne à minuit moins un quart, — répliqua Blanche. ' k Le valet alla transmettre cet ordre au cocher qui s'éloigna, puis, le titre du ^

drame lui semblant alléchant, il prit au bureau un billet de parterre et il rentra (^^

dans la salle, non plus comme domestique mais comme spectateur. f)

De sa place il voyait la comtesse de Nancey. — Elle semblait distraite. — Évi- (.1

demment elle n'accordait aucune attention au spectacle, et cependant Mélingue u

était en scène dans un décor d'un grand caractère. ^

— Ah çà! mais, qu'a donc madame? — se demanda le valet de pied, qui s'ex- h pliquait mal cette inattention manifeste. ^

(^ Et, à partir de ce moment„il s'occupa de la comtesse beaucoup plus que du drame. ^,

i) Tout à coup il la vit regarder sa montre, se lever brusquement, jeter sa pelisse îj

>J sur son bras et quitter la loge.

) h — Tiens ! tiens ! tiens ! — murmura ce bon serviteur, — voilà madame qui s'en

h va! — Est-ce que par hasard...? — Ça serait drôle! —Nous verrons bien! — Je ^^

^, perdrai le prix de mon parterre, mais ma foi, tant pis. .. — Ça sera toujours de la (^^

r) comédie, et d'ailleurs quand on sait sur ses maîtres quelque chose de curieux, ça f)

^ rapporte souvent beaucoup...

tl A son tour il quitta sa place, au grand scandale de ses voisins ; il n'oublia

s\ point de se faire délivrer une contremarque en sortant, et il arriva sur le boa •

^ levard juste au moment où la comtesse montait dans un petit fiacre et disait au (i

^ cocher : ^

vî — Chemin de fer du Nord ! v1

U — Tiens ! tiens I tiens !— répéta le valet de pied. — Faut croire que madame w

\\ va voyager!... — Et M. le comte qui n'en sait rien 1 — C'est cocasse ! ^

(^ Suivant, sans le moindre respect pour sa livrée, l'exemple quotidiennement «

^ donné par les gamins de Paris qui veulent économiser des frais d'omnibus, il s'ac- È\

(5 crocha des pieds et des mains à l'arrière-train du petit fiacre, et se laissa véhiculer (?<

y ainsi tout le long du boulevard de Strasbourg et du boulevard Magenta, jusqu'à la v

^ gare du Nord. ^

h Là il descendit, — so cacha derrière la voiture pendant que la comtesse payait h

f\ le cocher, — la vit tirer de sa poche une enveloppe carrée qu'elle jeta dans la boîte R)

^ aux lettres qui se trouve à la gare même, puis entrer vivement dans la salle des (^

S Pas-Perdus. f)

^ Il la suivit en se dissimulant de son mieux au milieu de la foule, toujours consi- j^^^

U dérable au moment des départs. U

8) LA -COMTESSE DE NANCEY 119 g

vî Un jeune homme en costume de voyage la rejoignit, lui offrit son bras, et dispa- V5

il rut avec elle dans le couloir qui conduit aux salles d'attente. %

^\ — Le prince Grégory ! — murmura le valet de pied en riant cyniquement. — r\

k Très-bien! — M. le comte a son affaire, et je crois que ça sera drôle ce soir! J'en {^^

^ ai pour mon argent ! — La comédie est finie par ici. — Allons voir l'autre. — Heu- çf)

(* reusement que je pense à tout et que j'ai pris une contremarquel — Très-malin, \b

fl Bibi ! - Bibi, c'est moi I ?]

à XXIII (^'

h) LA FLECHE DU PAETHE. i)

vt Blanche venait à peine de quitter l'hôtel que déjà le comte de Nancey songeait i^

°A à la rejoindre au théâtre, et, sinon à partager sa loge, au moins à prendre un fau- >{

teuil d'orchestre d'oii il pourrait la voir à son aise; car il l'adorait, le malheureux; '\

oui, toujours et plus que jamais ! ^

Bref, il était bien près de succomber à la tentation, quand une pensée soudaine *^

8 l'arrêta. \s

u — Non, — se dit-il ; — elle a refusé, — il ne faut pas lui désobéir. — J'aurais Û

a l'air de l'épier en la suivant ainsi... — Elle m'en saurait mauvais gré, et ce serait ^

h tout compromettre au moment oîi elle semble me revenir... — Gommé elle était n

fj charmante ce soir 1 — Elle retrouvait en me parlant son sourire d'autreiois, et ^

(?^ dans son dernier regard, j'en suis sûr, il y avait une promesse... i^

V M. de Nancey se rendit à l'un des cercles dont il était membre. — Il joua gros i^

kj jeu pour tuer le temps, et malgré ses distractions évidentes la chance heureuse ne ^

rjt l'abandonna pas une minute. n

>J Au moment où il se leva pour quitter la table du jeu, il avait devant lui une ^

/^ très-forte somme en or et en billets de banque. h

(^ Ce fut un /o//e général. ^

^ — Comment, Nancey, — s'écria moitié riant, moitié sérieux, le joueur le plus (^

f*) maltraité, — tu fais charlemagne ! tu pars chargé de nos dépouilles ! à onze heures f)

11 et demie à peine ! mais c'est insensé ! . . . Cela ne se fait pas, mon Irès-bon I Tu nous m

y dois une revanche 1 U

^ — Et je vous la donnerai de grand cœur et quand il vous plaira... — répondit s\

Oj^ le comte. - ^o

^ — Et bien! tout de suite... ' f)

(* — Ce soir, c'est impossible... — Je suis attendu.., Ir

y — Par une femme ?. . . U

g! ~- Oui, mon cher, par une femme charmante,,. j^

K —Qui s'appelle? (?^

S) —Tu es singulièrement indiscret; mais enfin je veux bien répondre... — La F)

(^ charmante femme qui m'attend s'appelle la comtesse de Nancey. Vt

r) Puis le comte, rayonnant de fatuité comme un homme en bonne fortune, mit V

^ . . ft

M dans ses poches l'argent qu'il venait de gagner, distribua des poignées de main à X'

'A la ronde et quitta le cercle. à

^ Quand il arriva rue de Boulogne, la voiture, partie depuis une heure pour aller „^

^ chercher la comtesse, n'était point encore revenue. (^^

f) M. de Nancey regarda sa montre. v

Vt — Minuit moins cinq minutes, — se dit-il, — les spectacles Suissent tard... Vt

u Quelquefois à minuit passé. — Blanche peut n'être ici que dans une demi-heure. U

^ A minuit et quart, le piétinement des chevaux et le bruit des roues du coupé se c\

0^ firent entendre dans la cour. (?^

S) — Enfin, la voici I — pensa le comte, et il descendit vivement pour recevoir sa fj

(> femme dans le vestibule. ^

V Mais là, au lieu de se trouver en face de Blanche, il ne vit que le grand valet de u

>î pied dont la physionomie était singulière. s\

U — Où est madame? — lui demanda-t-il. g

S) — Monsieur le comtC;, je ne sais pas. . . , — répondit le domestique. ^

§ — Gomment? — Madame n'est-elle donc pas revenue avec la voiture? 8

ty — Non, monsieur le comte. "U

^ — Expliquez-vous. . . ^

» — Oui, monsieur le comte... ~ Le spectacle était terminé environ un bon quart j^

g LA COMTESSE DE NANCEY

fi

— Qui vous a permis d'eutrcr? — Que venez-vous faire ici? — Page 123.

8 d'heure avant minuit, le public est sorti, les voitures sont parties, nous avoE V

fi , ■

^ attendu pas mal de temps. . . — Madame la comtesse n a pomt paru. . .

fl — Il fallait entrer dans le théâtre ! vous informer ! ! !

S —J'y ai bien pensé, monsieur le comte, mais on avait fermé les portes... g

g Paul se sentit mordu au cœur par une angoisse atroce qu'il dissimula de son ^

mieux.

— Qu'on ne dételle pas..., — dit-il, -'je sors..

IG

g 122 LA COMTESSE DE NANCEY S)

^° Une minute après, sa voiture roulait vers la rue de Bondy où se trouve, coramo ^

h on le sait, l'entrée des acteurs de la Porte-Saint-Martin. n

K\ Il monta chez le concierge du théâtre, le fit lever, et lui demanda si par hasard, g

y pendant la soirée, une spectatrice s'était trouvée prise dans la salle de quelque g

è malaise subit? — Rien de semblable n'avait eu lieu. — Aucun évanouissement, J)

l> nulle syncope, n'étaient venus troubler le spectacle. ^

f^ M. de Nancey remonta en voiture et se fit conduire chez la personne à qui la %

i\ comtesse avait offert deux places dans sa loge, — si toutefois il fallait s'en rappor- n

Q ter à ses propres paroles. ^

^ Cette personne était couchée, et sans doute endormie. ^^

\s Paul employa des arguments monnayés tellement persuasifs pour convaincre la (^

j^ femme de chambre, qu'il y réussit. — Elle consentit à entrer chez sa maîtresse, à y^

j< l'éveiller au besoin et à lui demander, de la part du comte, co que la comtesse était ^

a devenue en la quittant. ' ci

^ La réponse fut terrifiante. ^

(^ Madame de Clamecy n'avait ni vu Blanche ni entendu parler d'elle depuis la (^

1^ soirée du précédent jeudi... . i),

J^ Ainsi donc madame de Nancey était prise en flagrant délit de mensonge, et, J^

n ce mensonge, que càchait-il? — Le mari le plus optimiste ne pouvait se faire, à ce ^

i^ sujet, de bien consolantes illusions... ^

^ Le comte atterré revint à l'hôtel. — Un dernier espoir lui restait. — Sa femme ^

^) serait rentrée peut-être tandis qu'il la cherchait au dehors 1 — Cet espoir dura • ^^

^ peu... — l'absence de Blanche se prolongeait 1 vjj

M Paul ne se coucha point, avons-nous besoin de le dire? et la nuit qu'il passa fut ^

i\ effroyable... —Il se souvenait de cette soirée folle et scandaleuse oïj la comtesse i\

f} avait traîné son nom au bal du jardin Bullier et au souper des cocodès. f}

^) Le motif qui, cette nuit, la retenait dehors, était sans doute de même nature et ^

^ peut-être, qui sait? plus inavouable encore! (îj

y Nous l'avons dit, — nous le répétons, — tout se paye!— Les tortures inouïes y

^ infligées à Paul étaient l'expiation méritée du crime accompli jadis ! — Blanche ^

n Lizely vengeait l;i première comtesse de Nancey! — Dieu est juste ! n

^ Quand parut l'aube pâle du jour, M. de Nancey ressemblait à un fantôme bien j^

Q plus qu'à un vivant. ^ Le meurtrier de Marguerite avait vieilli de dix années pen- §

lè) dant ces heures lentes dont les minutes s'étaient succédé en lui apportant, l'une i)

^ après l'autre, une plus brûlante blessure, une douleur plus poignante. ^

/j Neuf heures du matin sonnèrent. — Le valet de chambre entra. >{

f) LA COMTESSE DE NANCEY 123 g

vî — Que voulez-vous? — lui demanda Paul, sans même lever les yeux sur lui. ^

U — Le courrier de monsieur... — répondit le domestique en plaçant à portée f]

s^ de la main de son maître plusieurs lettres sur un plateau d'argent. i\

(\ Puis il sortit. ^

^ Des lettres! — Qu'importait à Paul? — A quelle personne, à quelle chose pou- %

lî vait-il s'intéresser encore? — Des indifférents, des importuns s'adressaient à lui! S^

u — Pourquoi? — Ces lettres l'irritaient... — Il les prit pour les broyer entre ses n

a . mains, pour les lacérer sans les lire, pour les fouler aux pieds... u

h II allait le faire... il commençait déjà... Un cri s'échappa de ses lèvres... Ses (.^

^ yeuxsemblèrent s'agrandir... son regard devint fixe. — Sur le papier vélin d'une ^^

(^ enveloppe carrée, il voyait l'écriture de Blanche ! (^

V Blanche avait écrit... il allait savoir... — Tout est possible, même l'impossible... ^

>? — Cette enveloppe renfermait peut-être la justification de sa femme... ^

/^ La main du comte tremblait si fort qu'il ne déchira point sans peine ce papier fi

^ mystérieux d'où l'inconnu devait se dégager. l'j

(^ Une feuille double s'en échappa. — Déception 1 — C'était une lettre imprimée, ^

f) une lettre élégante, timbrée d'un écusson, — le sien. é)

^ Que signifiait cela? ^

U Paul, dont une nuit d'insomnie et d'écrasantes émotions troublait la vue, fit un n

S\ effort de volonté, essuya ses yeux et lut : J^

(? Le comte Paul de Nancei/ a l' honneur de vous faire part de son mai^iage avec Q

'f) mademoiselle Marguerite Bouchard^ de Montmorencij. i)

Il Cette lettre, il avait commis jadis la honteuse infamie de l'envoyer à Blanche au )^

Û chalet de Ville-d'Avray. — Il s'en souvenait bien. — Pourquoi Blanche l'avait-elle /^

^ conservée? Pourquoi la lui renvoyait-elle aujourd'hui? ï\

^ Au moment de se poser ces questions, il aperçut au bas de la page ces quatre f^

È] lettres majuscules : °^

U II tourna la feuille en effet. — Trois lignes écrites à la main se détachaient au a

S\ milieu de la page blanche. ^

(^, Les voici : 8

^ La comtesse Paul de Nanceij a l'honneur de vous informer de son départ avec v

lî le pi'ince Grégory S... ^

•i Puis, la date, — celle de la veille. Xi

g 124 LA COMTESSE DE NANCEY g

-» Blanche n'avait pu résister à l'ardent désir de porter à son mari ce coup terrible ^

fl en s'éloignant. — Toute sa revanche, toute sa vengeance, tenaient dans ces quel- M

ï\ ques mots. ^

(à Paul, en lisant cette bravade insultante, chancela comme un homme frappé à la (^

ï) fois au cœur et à la tête. — Il suffoquait ; une défaillance allait le terrasser sans ji)

S doute, — le tuer peut-être. — Il lutta. — La réaction se fit, rapide. — A la stupeur \i

^ succéda la colère, une de ces colères folles pendant lesquelles on frappe en aveugle, ^

jX on déchire, on brise, on tue.., iX

n Ahl — cria-t-il, sans avoir conscience que ses paroles retentissantes pou- ^i

l) valent être écoutées et devaient être entendues par ses gens, — c'était donc lui I — g

(i Le misérable I — Prince maudit, que je haïssais sans savoir... que je haïssais de (^

^è toutes mes forces. . . et maintenant. . . oh ! maintenant, j'aurai sa vie ! — il sait bien i)^

[^ que je tue, ce prince... Aussi, lâchement, il s'enfuit, entraînant sa complice!... J^

n Ahl je les frapperai tous les deux... sans pitié, sans remords... Mais où sont-ils? n

i\ — où les poursuivre? où les retrouver? où les punir? ^

{i On heurta doucement à la porte. — M. de Nancey ne répondit pas. Q

IN

^^ La porte alors s'ouvrit sans bruit et le valet de pied qui, la veille, avait accom- W

^ pagné madame de Nancey au théâtre de la Porte-Saint-Martin, parut sur le seuil. ^

y, Il s'efforçait vainement de donner à sa trogne enluminée une expression atten- /j

ï\ drie ; — il avait la mine humble et basse, l'air obséquieux et rampant. n

(\ Voyant que Paul ne s'occupait point de lui, ne semblait même pas s'apercevoir {^

^ de sa présence, il entra, le dos voûté, et s'avança doucement jusqu'au milieu de ^^

ys la chambre. ^

(s XXIV (i

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