‹ Les drames de l'adultèreChapitre 15 sur 24 · POURSUITE · texte numérisé non relu

POURSUITE

(^ — Où sont-ils? — répétait M. de Nancey. — Où les chercher? où les trouver? (3

Yt II vit en face de lui, tout à coup, le visage hypocrite et sournois du valet de f,

r\ pied. — La présence inattendue de cet intrus grandit encore sa colère. ;^l

(^ — Qui vous a permis d'entrer? Que venez-vous faire ici? — s'écria-t-il avec un fè

J) geste de menace. — Sortez ! je vous l'ordonne. . Sortez ! mais sortez donc !... *^

p Le'domestique, nullement intimidé, ne fît pas mine d'obéir. ^S

^ — Monsieur le comte parlant très-haut, — dit-il, — j'ai entendu... j),

n — C'est-à-dire que vous êtes un espion! Vous écoutez aux portes I vous guettez n

(^ les paroles qui m'échappent 1... Je vous chasse I (i

°^ — J'avais cru bien faire, cependant, — murmura le valet, — ayant h rendre un ^

(^ service à monsieur le comte. . , (^

°^ — Un service? vous ! à moi ? v

Ix — On a souvent besoin d'un plus petit que soi... — articula sentencieusement ;X

/.i le drôle, — et monsieur le comte désirant un renseignement au sujet de ce que (l

i) madame la comtesse est devenue... 6^

(^ — Vous le savez? — interrompit Paul avec violence. (^

1^ — C'est-à-dire que je connais quelqu'un qui le sait. j^

^ — Et qui me le dira? ^

/i — Ça ne fait pas l'ombre d'un doute... Mais mon ami est un pauvre diable ■

Eh bieni il en aura... — Que lui faut-il?

g il a entendu parler, comme tout le monde, de la générosité de monsieur Ir )

i^ comte... et... }

è — Et il veut de l'argent, n'est-ce pas?— acheva M. de Nancey. °^

^ . — Dame I... monsieur le comte... ^

V, — Eh hipn ! il pn nuri\ Oiip lui fant-ii'? ii

5) lîi LA COMTESSE DE NANCEY Sj

1^ — J'ai ses pleins pouvoirs... — J'accepterai pour lui telle somme que mon- ^

fl sieur le comte jugera convenable... bien certain que monsieur le comte ne lési- In

g nerapas... g

Q Paul, ne s'étant point déshabillé de toute la nuit, avait encore dans ses poches (^

*^ l'argent gagné la veille au soir à son cercle. — Il prit au hasard une dizaine de f)

G billets de banque, et les tendant au valet il lui demanda : (î

« — Est-ce assez? M

j\ — Oh! certainement. i^

Q — Eh bien ! amenez-moi cet homme... — Ne perdez pas une minute, pas une Q

^ seconde I... allez !... allez donc 111... ^^

(^ — Inutile, monsieur le comte... — Mon ami, en me donnant ses pouvoirs, m'a ($

d communiqué ses renseignements... — Madame la comtesse, en compagnie du h

}^ prince Grégory, est partie hier soir de la gare du Nord par le train de huit heures ."^

n, vmgt-cmq mmutes... /i

.y\ — Vous en êtes sûr? L)

^ — J'ai vu de mes yeux... Q

1^ ■:— Ainsi, c'était vous?... y

p — Oui, monsieur le comte... c'était moi... • }5

M — Une voiture, à l'instant 1 — la première venue! Courez... ^j

n Le valet de pied décampa, s'applaudissant m pelto de sa curiosité et bénissant r\

Q les femmes infidèles qui, pour le plus grand profit des bons domestiques, prennent {^

i^l le train-poste avec des Valaques. ^

IH II héla au passage un maraudeur et revint annoncer à son maître que la voiture >)

y, demandée l'attendait devant la grille de l'hôtel. M

IN Dix minutes après, M. de Nancey descendait à la gare du Nord, demandait le in

(} commissaire de surveillance administrative^ mettait en quelques mots ce fonc- h

L) tionnaire au courant de sa situation, et, conduit par lui, allait trouver le chef de '()

^ gfiï'e, qui prit aussitôt des informations dont voici le résultat : C^

i) La veille, dans la journée, un jeune homme au signalement duquel on ne po;j- iJ

^ vait se méprendre, et qui n'était autre que Grégory, avait retenu l'un des conpés ,y

A du train-poste et payé le prix de ce compartiment jusqu'à Cologne. r,

ij\ Ce jeune homme, en compagnie d'une dame voilée, s'était installé dans le coupé C^

^ quelques minutes avant l'heure réglementaire du départ. — Il avait peu de bagages (^'

S) et sa compagne ri'en avait pas du tout. i^)

^ Paul ne pouvait douter désormais de l'exactitude des renseignements donnés par ^^

fi le valet de pied, et il ne songea plus qu'à se mettre à la poursuite des fugil'Ts. rj

8 LA COMTESSE DE NANOEY 127 g

^ Il était impossible de partir utilement par un autre train que celui du soir. — ^

M M. de Nancey, d'ailleurs, devait se munir d'un passe-port et le faire légaliser à l'am- /^

r\ bassade allemande, sous peine de se voir refuser le passage à la frontière. K\

rj Les fugitifs auraient vingt-quatre heures d'avance, mais cela importait peu. — (^

^ Le comte était sur la trace. — Il la suivrait sans se lasser, dût-elle le conduire au ^

(jf bout du monde. — Il tenait en main le fil d'Ariane. — Il ne le lâcherait pas... \3

y. Les heures de la journée s'écoulèrent lentement pour lui, pleines de fièvre, ^

i< d'angoisses, de fureurs. — De même qu'il ne s'était point couché pendant la nuit u

ri précédente, il ne s'assit pas un instant et prit à peine quelque nourriture. U

^ Brisé de corps et d'àme, il se sentait parfois défaillir, mais l'ardent désir de la ^^

^ vengeance le soutenait et lui rendait toute son énergie. (^

d II eut un passe-port bien en règle. — Il fit mettre dans une valise le linge néces- y.

^ saire et les vêtements indispensables. — Il se munit d'une forte somme, ne sachant jx

I^ quelle serait la durée de son voyage. — Enfin il prépara deux épées de combat i

K\ dans leur fourreau de cuir, et une boîte de pistolets de tir dans son étui de ^

Q maroquin noir. — Il emportait de plus un petit revolver, de tout point semblable '^

y) à celui que nous avons vu jouer un si terrible rôle dans le drame de la place V

^ Vmtmiille. ^

M Muni de ce bagage et de cet arsenal, il arriva à la gare du Nord longtemps avant ^i

n l'heure du départ, prit son billet pour Cologne et monta dans un compartiment de 'ç\

(1 première classe, oîi le hasard lui donna pour compagnons de route des Anglais (^

^^ qui, ne sachant pas un mot de notre langue, ne cherchèrent point à lier couver- ^

ds sation avec lui. — Cette circonstance heureuse lui permit de s'absorber librement '^

c| dans ses pensées, dont nous connaissons la nature. >\

jN Quand il arriva à Cologne, ses forces surmenées étaient absolument à bout. — ;\

ri Son corps lui refusait le service, malgré l'énergie de sa volonté. — Il ne pouvait -h

g songer cependant à prendre du repos. — Il fallait commencer les recherches sans g

(s perdre une minute. (^

y Qui sait si les fugitifs, ignorant qu'un hasard avait livré si rapidement leur v

(s - • VH

j? piste au mari outragé, n'étaient pomt encore dans la ville? u

h M. de Nancey se fit conduire au premier hôtel de Cologne, prit une chambre, n

^^ donna l'ordre de lui servir un repas improvisé et une bouteille de vin du Rhin, et i^

^ tout en se contraignant à manger, car le besoin existait, mais non pas l'appétit, (g

i) il interrogea. v,

ri ''i

^ Avant la guerre, dans tous les caravansérails des grandes villes d'Allemagne, les ^

h gens de service, sans cesse en rapport avec nos compatriotes, parlaient cou- n

s 138 LA COMTESSE DE NANCEY f)

^ ramment le français. — Nous ignorons s'il en est de même aujourd'hui. Vt

L De ses questions et des réponses qui lui furent faites résulta pour lui la certitude u

s\ qu'aucun couple de voyageurs arrivant de France n'était descendu la veille dans ^

(^, l'hôtel où il se trouvait. h

f) Le domestique, rasé de frais, bien frisé, en habit noir, en cravate blanche, en ^

Vî gilet en cœur et en escarpins vernis, auquel il s'adressait, avait travaillé à Paris, ?î

W au Grand-Hôtel, à l'hôtel des Princes, à l'hôtel Mirabeau et dans quelques autres U

a bons endroits. — Il connaissait le monde et ?>'éid.\i parisianisé autant que sa lourde a

^^ nature tudesque le lui permettait. . ki

js) Malgré les efforts du comte pour conserver un calme apparent tandis qu'il in- ^

(,« terrogeait, ce valet voyait sans peine que le calme n'existait qu'à la surface et que (^^

V le questionneur était un mari malheureux. V

x' — Monsieur va sans doute s'informer ailleurs... — dit-il. — Je pourrais, si x^

''^ monsieurle jugeait à propos, lui épargner bien des démarches et beaucoup de kl

fatigue... — Je connais tous \q?, premiers garçons des hôtels de Cologne... — Mon- ^^,

sieur m'ayant donné le signalement très-exact des personnes qu'il désire rejoin- (?^

Û ^r^j J6 11^6 ferais fort de lui apporter en deux heures un renseignement précis. S

^ M. de Nancey tira de sa poche un billet de banque. ^

j^ — Si vous faites cela, — s'écria-t-il, — ces mille francs sont à vous I !^

j\") — Affaire entendue, monsieur. — Je me mets en course à l'instant, et, pour ç\

^ aller plus vite, je vais prendre une voiture. (h

|j — Un mot encore, — continua Paul. — N'oubliez pas, si vous réussissez dans «^

\% vos tentatives, que les personnes dont il s'agit ne doivent point savoir qu'on les iî

'^2 cherche. — Ces sont des amis à moi, et je veux leur faire une surprise... u

^ — C'était compris, monsieur, — répondit le garçon si bien frisé, avec un agréa- ^

a ble sourire. — Je connais Paris, où l'on est très-malin, et je sais m'y prendre. — ^

^ Les amis de monsieur auront leur surprise au grand complet. — Si j'osais, je don- ^

^ nerais à monsieur le conseil de se reposer un peu pendant que je vais courir, car 0

î/ il a l'air bien fatigué. v

k' Paul suivit ce conseil. — Il baigna d'eau froide, à plusieurs reprises, sa tête brû-

a lante et endolorie, et il se jeta sur un de ces lits déplorables, étroits, durs, garnis

S) d'un matelas fait de trois morceaux, et qui rendent si odieux le séjour dans les

(^ hôtelleries allemandes.

r) Il n'était que trop certain, croyait-il, de ne pas dormir. — Il comptait sans

J^t l'épuisement complet de ses forces. — A peine sa tête avait-elle touché cet objet

î^ sans nom qui chez les Allemands remplace l'oreiller, qu'un lourd sommeil presque ^À

'CÎ^'^ZS>C^-::J^C^is::^aiS^£ySiS^*MiCë^^

!|||jj'il!|N|

li II "

IW Grégory et la comtesse de Nancey partant pour Hombourg. — Page 132.

>j semblable à une léthargie lui enleva le sentiment de la douleur, en même temps

u que la faculté de penser.

Trois heures s'écoulèrent.

Le garçon de Fhôtel entra dans la chambre, et, pressé sans doute de se voir en i? possession de la récompense promise, il s'approcha du dormeur et d'une voix très- (jl haute, il dit :

— Monsieur... Hé! monsieur...

•^'Z^'^(i^<i^<i^<^^(xi^<Z£::^<Sc^:^i^<S^

a 130 LA COMTESSE DE NANCET i)

g Li

^ Faui tressaillit comme s'il venait d'être touché par letincelle d'une pile de Volta i^

n — Il ouvrit les yeux et se dressa sur son lit. n

^^ — Eh bien ? — demanda-t-il avidement. ^

(g — Eh bien, monsieur, j'ai ce qu'il vous faut... Q

V — Parlez vite 1 i^

^c • — Et»ce n'a point été sans peine... — J'ai visité cinq ou six maisons avant d'ar- vï

>i river au bon endroit... M

A^ -Enfin? ^

§ — Enfin, j'ai découvert le pot aux roses, comme on dit à Paris... — C'est à ^^

1^ ['hôtel des Rois Maoes... — Le monsieur et la dame sont arrivés hier par le train- V)

V3 poste parti de Paris avant-hier soir... — Ils ont donné leur passe-port, et j ai copié Ib

^ le nom : Comte et comtesse Labadoff... vj

V"! vS

\\ — Ah ! — murmura Paul, — ce n'esl pas cela ! \\

[i — Que si, monsieur! que si! — Un passe-port ne signifie rien... — Ça s'em- !}

^ prunte, un passe-port... — Ce qui signifie beaucoup, au contraire, c'est la ressem- '^

v^' blance des personnes avec le signalement que monsieur m'en a donné. .. — Grand (^'

f| et mince, le monsieur, — l'air fier, — la figure longue et très-brune, les cheveux y.

.} mnrtc Pt friSc-nnirc Ino mn-iicf q<^1ioc fînûc ot +r?io lr»nrmoo faïcanf lo PT»r>f»Tlpt an J^

il courts et très-noirs, les moustaches fines et très-longues, faisant le crochet au

f} bout... — Grande et mince également la dame, et si jolie qu'on n'en a pas souvent

î) vu de pareille... — Les cheveux d'un blond singulier, qui n'est point le blond aile- K\

(^ mand... — Les sourcils noirs et les yeux aussi... — Elle appelle le monsieur Gré- {^

^ (/ory, et le monsieur l'appelle Blanche.., — Est-ce votre affaire?... i)

^ — Ah! — s'écria le comte en se dressant, — oui... oui... ce sont eux ! — ^^

n Continuez! n

Fr:5î:!7<:^l'îi^-<<^c5^"(ivi<^!^cîD<5!rc?D!^^5%r^<527^

g LA COMTESSE DE NANCEY 131 f)

(s . ii

fi '^

0 XXV g

AHOMROURG. (g

1^ — Ainsi, monsieur est content de moi? — denianda le garçon d'hôtel au lieu de i)

poursuivre son récit. — Monsieur t^-ouve que j'ai fait vivement et proprement les k^

choses? /i

y\ — Oui ! cent fois oui! — s'écria Paul. — Voici vos mille francs... Ils sont bien r.

(^ gagnés... Mais hâtez-vous! Vous voyez que je meurs d'impatience! (^

V — Merci, monsieur, — répliqua le jeune Allemand en saisissant le billet de ban- ^^

^ que et en reprenant son récit : — La dame n'avait rien en fait de bagages, mais là ^

^ rien, absolument rien... pas seulement une valise. — On a mandé bien vite à n

i\ l'hôtel tout ce qu'il y a dans la ville des modistes françaises, de lingères fran- m

l^ çaises, de confectionneuses françaises, à l'instar de Paris, et aussi un marchand (■

^i) de malles, — mais il est Bavarois, celui-là. — La dame a fait de gros achats et ^

(^ ('épensé beaucoup d'argent. . . Aussi la voilà nippée comme une vraie mariée. . . oui, ii

y, monsieur. v

În — Après 1 après ! — murmura le comte. ^

h — Je n'en sais pas plus long, monsieur. A

•^) — Oui... C'est juste... Que sauriez vous? — Et maintenant, conduisez-moi. jj)

(s — Oîi donc, monsieur? ^

y — A l'endroit où on vous a donné ces renseignements, à l'hôtel où ces voyageurs v

1^ sont descendus. — Allons!... allons vite ! y^

n — Trop tard ! monsieur. >|

J:) — Comment? i\

(j — Le monsieur et la dame sont partis... — Ce matin, h dix heures, l'omnibus [^

t) de l'hôtel des Rois Mages les a conduits en gare... avec de vrais bagages, cette 0

]) fois... v^

>i —Partis! — s'écria Paul en se tordant les mains dans un indicible accès de M

f) 132 LA COMTESSE DE NANCEY fj

?î rage. — Ainsi donc, ils m'échappent encore ! — Partis ! — répéta-t-il, — et It

Û pour où?... '^^

^ Je le sais, monsieur 1 — Pensant bien que ce détail intéresserait monsieur, s\

h j'ai poussé jusqu'à la gare. — J'ai là un ami qui est employé. — Je l'ai fait parler. ^^

S) Le monsieur brun et la jolie dame blonde ont pris un coupé pour eux tout f)

8 seuls. — Ils vont à Hombourg, près Francfort. — Monsieur sait bien, c'est là qu'on (S

îJ ioue. — Ah I c'est un endroit très-connu... un joli endroit, monsieur, où l'on se U

^ paye de l'agrément, comme on dit à Pans. çs

h Grégory conduisait Blanche à Hombourg, une ville de plaisir et de jeu. — Donc j^^

^i il n'avait point l'intention de traverser rapidement l'Allemagne et de mettre des f)

8 espaces immenses entre lui et le mari dont il volait la femme... (J

V M. de Nancey se dit ces choses et se sentit presque soulagé par la certitude 0 ^ absolue que les fugitifs ne pouvaient lui échapper désormaisi ^ % Ce calme relatif n'alla point cependant jusqu'à lui faire admettre l'idée de retar- ' U

vît . ^'

k) der d'un jour sa vengeance. — Tant de choses imprévues peuvent se passer en un f^.

(} seul jour 1... ?t

1^ __ Dans combien de temps puis-je partir? — demanda-t-il. r)

?î Monsieur ne se repose pas ici cette nuit? — hasarda le garçon d'hôtel. — Cela ^

Û ferait du bien à monsieur. . . — Vraiment monsieur n'a point bonne mine. x

^ Paul fît un geste d'impatience. ^

h C'est à Hombourg que va monsieur? — reprit le sémillant Tudesque, à qui g

f) le mouvement du comte enlevait toute envie d'insister. f)

8 —Oui... à Hombourg... Vî

V __ Je cours consulter l'Indicateur et je pourrai renseigner monsieur... Je °J ^\ reviens illico, comme on dit à Paris. ^ (? Le garçon reparut presque immédiatement avec cette réponse : a

<^ Il y a un train dans quarante minutes, et si monsieur est prêt... ^

^^ Je suis prêt. — Ma note, vite, et une voiture. 8

f) L'omnibus de l'hôtel conduira monsieur à la gare... Banhoff^ comme on dit u

(^ vt

^ en allemand. ^

}/ Le phénomène physique du sommeil invincible résultant de la fatigue plus L

<s) forte que la volonté se produisit de nouveau en chemin de fer. — A peine M. de ^

(^, Nancey venait-il de se laisser tomber dans le coin d'un Avagon, qu'il s'endormit et

S ne se réveilla qu'au moment où le train entrait en gare à Francfort.

(^ De Francfort à Hombourg le trajet est court et s'accomplit en moins d'une heure vî

'A eft demie. ^

g ' LA COMTESSE DE NANCEY ' iS5 g

y II était minuit passé quand le comte mit pied à terre et se fit conduire à l'un des ^.

U grands hôtels situés en face du Çursaal. — On n'entendait plus le bruit métallique /]

1^ des pièces d'or agitées par les râteaux des croupiers, ni les accords de l'orchestre i>

(?^ célèbre dirigé par Johann Strauss. (^

^ — Monsieur soupera-t-il ? — demanda le garçon d'hôtel en allumant les bougies i)

vî dans la chambre de Paul. \î

U Celui-ci secoua négativement la tête. K

^ — Monsieur désirerait peut-être voir un des médecins de l'établissement?... ï\

^ — Pourquoi cette question? (^

^ — C'est que monsieur parait un peu malade... ^

C* — Je suis fatigué, voilà tout... \s

U — Je vais faire apporter les bagages de monsieur, et monsieur pourra se m

c\ coucher... ï^

(? Le garçon sortit. n

^ Paul, debout en face de la chiminée, regarda machinalement son image éclaircc °^

(^ par la flamme des bougies. • (^

r) Il se fît peur... —Sa fîgure n'était plus celle d'un être vivant, mais un y

^ visage de spectre. — La barbe, que depuis trois jours il n'avait point rasée, jY

]i brunissait le contour des joues. — Une pâleur terreuse envahissait le reste, fi

è\ — Un sillon bistré se creusait profondément autour des orbites. —Les yeux L)

^^ ternes semblaient éteints. — Les lèvres étaient blanches. — Le plus habile ^

jy physionomiste n'aurait pu dire quel âge avait l'homme qui portait ce masque i)

Vî sinistre. ^

V Ah! Marguerite était bien vengée. y,

^ Le garçon rentra, accompagné d'un valet en sous-ordre chargé de la valise de i\

h Paul, la boîte à pistolets, et des épées dans leur fourreau de cuir. n

h — Monsieur a bien fait d'arriver ce soir, — dit-il ; — un peu plus tard peut-être ^j)

(^ il aurait eu peine à se loger, surtout dans cet hôtel qui est le meilleur de la ville. §

î) — La saison est très-suivie. — Les étrangers affluent, tous de la plus haute dis- u

>j tinction. — Nous envoyons demain à la Gazette de Homboiirg une liste brillante à [?

1^ laquelle monsieur, sans doute, voudra bien joindre son nom. Je citerai à mon- A

^ sieur, entre autres notabilités, un couple russe des plus remarquables installô à J,")

(^^ l'hôtel depuis quelques heures. La jeune femme peut passer pour une merveille de §

S beauté. Le mari s'est rendu au Cursaal en descendant du train, et il a débuté par %

Vî faire sauter la banque. Un joli coup, monsieur! — On ne parlait que de lui ce J^

U soir. — Ahl c'est un beau joueur 1 un grand joueur! Un joueur comme on n'en V

g 184 LA COMTESSE DE NAKCEÏ f)

i^ avait pas vu chez nous depuis le fameux Garcia, dont monsieur a certainement Vt

n entendu parler. h

»> Une sorte de frisson nerveux agitait les mains de Paul et faisait trembler ses ^

§ lèvres. ^^

^^ — Comment appelez-vous ce Russe si beau joueur arrivé ce soir à Hombourg? — ^

V*. demanda-t-il d'une voix étranglée par l'émotion. It

fl — Le comte Labanoff, — répondit le garçon d'hôtel. — J'ai moi-même inscrit J<j

^ son nom sur le livre, d'après son passe- port. — Il vient de Paris avec madame la d

Q comtesse... — Mais... mais... qa'adonc monsieur?... On croirait que monsieur va j^^

^^ se trouver mal... f)

ys — En aucune façon... — Je vous le répète, c'est la fatigue. (^»

y, — Je me retire pour laisser reposer monsieur... U

^ — Un mot encore. . . — Ainsi le comte Labanoff habite cet hôtel 1 >!

n — Oui, monsieur... — au môme étage que monsieur... appartement numéro 21, h

l) au bout de la galerie... — Préviendrai-je demain matin Sa Seigneurie qu'une per- ^

'^ sonne de sa connaissarïce est arrivée cette nuit? ^

1^ — Nullement... ie ne connais pas le comte... îj

1^ — Monsieur voudra bien, je pense, me remettre son passe-port? ^

n — Oui... demain... allez! %

^^ — J'ai l'honneur de souhaiter une bonne nuit à monsieur... t\

V V Q Le garçon sortit et l'on entendit le bruit lourd de ses pieds allemands résonner, (^

^^ puis s'affaiblir, dans les longs corridors. f)

[^ Ce qui se passa sous le crâne de Paul resté seul est assurément phis facile à (t

M comprendre qu'à décrire... U

i\ Blanche Lizely, comtesse de Nancey, sa femme, — celle qu'il avait aimée jus- c\

V ]) (i qu'au délire et jusqu'au crime, — celle qu'il aimait encore, lâchement, jusqu'à la (i

y folie, — était là, près de lui, dans les bras d'un amant... ^

(è Ouelques pas à peine le séparaient de cette chambre où l'adultère triomphant ?^

f veillait... jJ

;< Pour se donner l'ûcre volupté d'une vengeance immédiate, que fallait-il ? — >|

fi longer une galerie, — jeter bas d'un coup d'épaule une porte dont il savait le h

i^ numéro, — entrer, le cœur ferme, la main prête, et faire justice... — Jouer pour f)

§ la deuxième fois, enfin, le drame de la rue Vintimille... ^^

1^) M. de Nancey prit son revolver de la main droite, ouvrit la porte, saisit un f)

■^ flambeau de la main gauche et s'élança dans la galerie. — Il n'alla pas loin. — m

/j Une réflexioa soudaine l'arrêta brusquement. î^

Il §

g - LA COMTESSE DE NANCET 186 g

^° — Non .... ^- se dit-il en revenant avec lenteur et la tête basse. — Le tuer ainsi, ^

M ce serait une vengeance misérable... — Il serait mort avant d'avoir souffert ! — Je ^j

i\ veux tenir cet homme au bout de mon épée... trouer sa chair frémissante... attein- ;.>

g dre son cœur palpitant... voir sa vie s'en aller avec son sang, goutte à goutte! Je (i

}î) veux qu'il se sente perdu, et je veux, me penchant sur lui, insulter à son agonie! î)

(s Paul se disait aussi plus bas, bien bas, car en vérité il se faisait honte à lui- v5

y. même : y

n — Blanche est coupable... Blanche est infâme... mais je ne veux pas qu'elle u

(À meure... — Oii trouverais-je assez de courage pour frapper ce corps adoré... pour fS

^ éteindre ces yeux divins? — J'ai tué Marguerite sans pitié... Mais elle. Blanche, 0

ds je ne pourrais pas... Ah! je sens bien que je ne pourrais pas... — Tout est possi- (^°

V ble, excepté cela... oui, tout, même le pardon... — Qui sait?... un pardon gêné- y

^ reux la ramènerait peut-être... ^

n M. de Nancey rentra chez lui, referma sa porte et passa le reste de la nuit dans fi

^ un état d'agitation, de fièvre et presque de délire dont nous ne pourrions donner ')

Q à nos lecteurs, malgré tous nos efforts, qu'une idée vague, incomplète et terne. — (j

i) Donc il vaut mieux nous abstenir. |f)

^ Le iour parut. (^

>i Paul avait repris un peu de calme à mesure qu'approchait le moment d'agir. Il fi

i\ se regarda dans la glace, comme il l'avait fait quelques minutes après son arrivée, i^

fj et il se trouva hideux. ^i

^^ — Je suis effrayant! — se dit-il, — un gentleman ne peut aller sur le terrain '^

\s avec cette mine de bandit!... — Que je doive tuer ou mourir, ie serai gentleman ^

y jusqu'au bout...— D'ailleurs, si elle me voyait ainsi, je lui ferais horreur... i\

n M. de Nancey sonna. — Il demanda le coiffeur de l'hôtel, se fit raser, ouvrit sa R

/.i valise et s'habilla comme il avait l'habitude de s'habiller à Paris pour monter à ; i

^ cheval avant déjeuner. «A

(s Ces soins et cette toilette ne purent évidemment rien changer à sa pâleur livide, ^

V à ses yeux caves, à ses lèvres blanches, mais néanmoins ils opérèrent en lui une 'i] ,^ transformation considérable. — S'il garda la physionomie d'un mourant, tout au -i

r, moins eut-il l'air d'un mourant gentilhomme. /{

t") Dix heures du matin sonnaient. i\

y Paul mit ses gants, sortit de sa chambre, et se dirigea d'un pas ferme vers l'ex- Q

t| trémité de la galerie... y

j) 13; LA COMTESSE DE NANCEY • S

i) XXVI f)

ly LE MAKI ET L'AMANT. ?)

^ Au moment où M. de Nancey fit halte en face de la porte sur laquelle se lisait ^

/'i le numéro 2 ! , son cœur battait dans sa poitrine à coups sourds et redoublés ; — des 'n,

^\ bruissements bizarres remplissaient ses oreilles, et des étincelles fantastiques sein- ^

(^ tillaient devant ses yeux. ft

w II allait frapper quand il s'aperçut que la clef se trouvait en dehors, à la y)

^ serrure. vî

M II ouvrit et se trouva dans une antichambre conduisant aux deux autres pièces 'À

i\ dont se composait l'appartement : — un salon à droite, une chambre à coucher à s\

^ gauche. — Paul hésitait entre les deux portes quand les sons d'un piano vinrent (?,

^ le tirer d'incertitude; il fit quelques pas et posa sa main sur le bouton de la porte ^

(b de droite. vî

V — Qui est là? — demanda depuis l'intérieur la voix de Grégory. U n M. de Nancey ne comprit point cette question, faite en langue allemande par i^ (,i le Valaque qui croyait s'adresser à quelque garçon d'hôtel; mais il en devina le ^

^ sens et il répondit, en ouvrant brusquement la porte : ^

ri fi.

\S — Pardieul... c'est moi!... — Est-ce que vous ne m'attendiez pas?... Kr

V A l'instant où le comte, aussi terrible que le fantôme de Banco au festin de lady ^ Macbeth, apparaissait sur le seuil de ce salon banal, la femme adultère, envelop- n (}, pée dans un peignoir du matin et sa magnifique chevelure blonde flottant sur ses )ji ij) épaules, faisait de la musique au piano. h § Grégory écrivait, assis auprès d'une petite table sur laquelle on voyait, parmi (j i) des papiers en desordre, deux pistolets à crosse d'ébène. }^ Le prince et la comtesse tournèrent la tête à la fois et, reconnaissant M. de Nan-

i eey, comprirent qu'il allait se passer quelque chose de terrible.

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(il

LA COMTESSE DE NANCEY 137 ?j

. Ahl comme vou3 voudrez I — dit-il. — Tuons-nous tout de suite.)... — (Page 138

Le Valaque s'était levé, plus pâle encore que de coutume.

Blanche se souvint du drame de la rue Vintimille. ë — 11 va nous tuerl — pensa-t-elle ; et obéissant à cet instinct d'héroïsme qui è se trouve si souvent au fond du cœur des femmes, elle se jeta devant Grégory, vouk' lant lui faire un bouclier de son corps comme Marguerite l'avait essayé vainement n pour sauver René de Nangis.

L) — Eh ! madame, n'ayez pas peur ! —dit le comte avec un rire étrange, effrayant G à entendre, — vous voyez bien que mes mains sont vides...

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^<S^::<i^(^F:i<^<i^^:!^<jr:^'Z^<ji^^

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j'y consens volontiers.,. Ce sera pour madame un régal de haut goût qui lui plaira

t\ 138 LA COMTESSE DE NANCEY g

^ Le premier mouvement de stupeur passé, Grégory fit bonne contenance. ^

n — Je vous en prie, Blanche, écartez-vous..., — murmura-t-il en repoussant Yi

ij\ âouceraent la comtesse, — ceci est une affaire grave et qui doit se régler entre i}\

Q hommes. ^

i) Puis, d'une voix plus haute et s 'adressant à Paul, il reprit : •&

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v* — Je comprends ce que vous attendez de moi, monsieur... «

fi — Vous comprenez cela ? — fit le comte avec son même ricanement sombre, — %

i^ en vérité, monsieur, c'est heureux ! i\

('^ — Et je n'ai pas besoin d'ajouter que je suis à vos ordres..., — continua le ^

8 Vftlaque. 8

(s — J'y compte bien..., — dit M. de Nancey d'une voix sourde en marchant vers |^

y^ Grégory, — mais tout votre sang ne suffirait pas à laver la tache que vous avez m

^ faite à mon honneur, et je veux, avant de vous tuer, vous rendre insulte pour ja

(^ insulte. (^

^ En prononçant ces mots Paul leva la main droite avec une rapidité foudroyante, ^

(g et souffleta le Valaque sur les deux joues. \s

y Blanche poussa un cri d'épouvante, Grégory un cri de rage. . . — Il bondit jus- y,

^ qu'à la petite table auprès d(î laquelle il écrivait, prit un pistolet, l'arma et en ^n

n tourna le canon vers M. de Nancey. r}

ii Ce dernier avait tiré de sa poche un revolver et le braquait déjà sur la poitrine ^

§ du prince. ^

w — Ahl comme vous voudrez! — dit-il.— Tuons-nous tout de suite... ici même... v

sans doute... n

Grégory voulait tuer, mais il ne voulait pas mourir. i>

S'il faisait feu, le comte riposterait, à moins — chose incertaine — qu'il ne ^

tombât raide mort. — Les balles tirées presque^à bout portant pardonnent peu. — ^

Grégory se sentait, perdu. ^

Ce raisonnement inattaquable calma soudain sa fureur. — Il laissa tomber son v^

pistolet feur la table oii il l'avait pris, et le comte fit en même temps disparaître n

son revolver. (^

Habile à tirer parti de tout, Grégory se félicitait déjà des soufflets qu'il venait ^

de recevoir et qui mettaient, — il le croyait du moins, — une carte de plus dans (^

son jeu.

— Vous avez déplacé la situation, monsieur le comte, — dit-il d'une voix rauque

et sifflante, — c'est moi maintenant qui suis l'insulté, et j'ai le choix des armes...

l<^^<5î:<5^(3rîiC«^(5vi<:^Grîlc;i-7(ivi^

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— Que m'importe?

— Je choisis l'épée.

— Soit. — Avez-vous les vôtres ?

— Non.

— J'ai les miennes, moi. — Les acceptez-vous?

— Je les accepte. — Quand nous battrons-nous ?

— Dans une heure...

— C'est bien, — dit Grégory, — je vais faire en sorte de me procurer des témoins... Oh! les premiers venus, et je suis à vous..,

— A quoi bon des témoins? — répliqua vivement le comte. — Sommes-nous dans ces conditions normales oîi les convenances ont force de loi?... Le combat sera mortel, au moins pour l'un de nous... C'est tout ce qu'il faut. — Qui s'inquiétera du cadavre inconnu qu'on trouvera demain? Personne ici ne sait mon nom et vous ne portez point le vôtre. Si la justice du pays se sentait émue et tentait de poursuivre, qui poursuivrait-elle? Le meurtrier serait déjà loin... Non, non, pas de témoins... Y consentez-vous?

— J'y consens.

— Il ne reste donc plus qu'à régler le lieu de la rencontre.

— Choisissez-le vous-même. . .

— Je viens à Horabourg pour la première fois... Je ne saurais...

— Les alentours de la ville me sont familiers... je puis vous renseigner...

— Faites-le donc...

— Je connais, à un quart de lieue de la ville, un petit bois peu fréquenté des promeneurs... — Il existe dans ce bois une clairière très-commode pour une rencontre. . , — Je m'y suis déjà battu. . . — Nous n'y serons pas dérangés et je doute qu'on puisse trouver mieux...

— Indiquez-moi le chemin, alors...

L'itinéraire était des plus simples. Grégory traça sur une feuille de papier à

lettre une sorte de plan, grâce auquel M. de Nancey ne pourrait s'égarer, y — C'est bien, — dit le comte en sortant, — dans une heure je vous attendrai U sur la lisière du bois. . .

S\ — Et je ne m'y ferai point attendre..., — répliqua le Valaque. ^ Madame de Nancey, le visage plus pâle que celui d'une statue, avait assisté, S muette et immobile, à la scène que nous venons de mettre sous les yeux de nos Vt lecteurs.

U Elle s'approcha de son amant aussitôt que la porte se fut refermée derrière Paul,

S) 140 LA COMTESSE DE NANCEY , g

fe S

^ elle appuya les deux mains sur ses épaules, et, plongeant les yeux dans ses yeux, Ij

U elle lui dit d'une voix singulière qui ne ressemblait en rien à sa voix habituelle : U

S\ — Grégory, tu tueras cet homme, n'est-ce pas ? <^^

g — Oui, — répliqua froidement le Valaque en touchant du doigt ses joues où la g

{5 main du comte avait laissé son empreinte rouge. — Oui, certes, je le tuerai l ^

?î — Tu en es sûr? |

8 — Pardieu! §

^ — Sont-ils chargés, les pistolets que voilà? ]^

^ — Ils sont chargés... — Pourquoi me demandes-tu cela? rti

S) — C'est que s'il t'arrivait malheur et si cet homme restait vivant, je ferais ce ^

(^ que tu n'aurais pu faire... Je me servirais de ceci... (^

V Et Blanche, prenant une des armes qu'elle venait de désigner, la ghssa sous les S

^ plis de son peignoir. ^

U — Ah ! vous êtes bien une vraie femme de mon pays sauvage, mon adorée U

J^ Blanche 1 — répondit le prince en souriant;— une femme courageuse dans l'amour S\

g et forte dans la haine! —Mais le comte de Nancey n'aura point l'honneur de g

f) mourir de votre jolie main... — C'est moi qui le tuerai I f)

8 — Qui sait? — murmura la comtesse en secouant sa tête blonde, tandis qu'une U

U flamme étrange passait dans ses yeux noirs. U

cl Paul de Nancey, rentré chez lui, sentit avec terreur que ses forces physiques c!

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n n'étaient point à la hauteur de sa résolution virile, et que son corps si effroyable- ^

h ment surmené depuis quelques jours, privé de nourriture et de sommeil, allait le f)

^ trahir au moment où toute sa vigueur aurait à peine été suffisante pour lutter 8

v victorieusement contre un adversaire aussi redoutable que Grégory. v

>| Le comte ne pouvait songer à prendre en ce moment des aliments solides, — >|

îà son estomac contracté le lui défendait. — 11 résolut de se donner une force factice U

^ à l'aide d'un spiritueux quelconque et se fit apporter une bouteille de rhum. — s\

^ Après avoir vidé coup sur coup deux ou trois verres de son contenu, il se sentit ^

8 singulièrement ranimé, et, mettant sous son bras les épées de combat dans leur f)

§ fourreau de cuir, il quitta l'hôtel, s'orienta, sortit de la ville et se dirigea vers le ^

îà petit bois où la rencontre devait avoir lieu. k

f) LA COMTESSE DE NANCEY 141 S)

v!î La matinée était splendide. — Le soleil, que de légères vapeurs voilaient par ^

U intervalles, inondait de lumière joyeuse les pittoresques environs de la cité du J^

^ trente-et-quarante. — Le capiteux parfum des regains nouvellement fauchés flot- Ix

a tait dans l'atmosphère tiède. — Les oiseaux chantaient. — Les Fritz aux lourdes g

S) allures enlaçaient peu platoniquement les tailles épaisses des Gretchen aux che- 0

(!t veux couleur de filasse... V5

îJ Çà et là des couples plus élégants, mais non moins amoureux, passaient lente- J^

^ ment, la main dans la main, sous l'ombre des sentiers couverts. ^

a Paul regardait ces choses et se disait tout bas : Û

h — Ainsi, c'est vrail sous ce beau ciel, dans ces campagnes embaumées, il y a ^

(^ des hommes qui aiment et qui sont aimés 1 qui aiment et qu'on ne trahit pas ! qui (^

f) aiment et qu'on n'abandonne pasi — Ils sont heureux, ceux-là, bien heureux ! v

^ L'insensé oubliait Marguerite, l'enfant chaste, la vierge aimante, trahie par lui, ^

î^ abandonnée par lui, tuée par lui 1 n

s\ Il ne se souvenait point qu'il avait eu dans les mains le plus complet bonheur a^

ft accordé par la bonté de Dieu à une créature humaine, et qu'il avait volontairement ^

f) éloigné de lui ce bonheur. ■v

V* L'homme est aveugle et fou! — Il appelle sur lui la foudre, et quand la foudre ^

l< tombe et, l'écrase, il se plaint de son mauvais sort 1 Vi

(A Paul atteignit la lisière du petit bois... tt

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