‹ Les drames de l'adultèreChapitre 16 sur 24 · XXVII · texte numérisé non relu

XXVII

fj LE COUP D'ÉPÉE </

>J L'étonnement de Paul fut grand quand il vit que Grégory l'avait devancé au i\

U rendez-vous et l'attendait, assis sur un monticule de gazon, au pied d'un arbre f}

h deux fois séculaire. ^^

 fl

^ Il regarda sa montre. v^

x) — Oh I vous n'êtes point en retard, monsieur le comte, — dit le Valaque en se j^

y levant, — j'ai marché plus vite que vous, et j'ai suivi peut-être un chemin plus ^

î^ direct. — L'endroit, vous le voyez, est charmant. — Nous allons prendre à gauche a

jA pour Kou? éloigner un peu de cette maison de campagne qu'on devine à travers îes ^

\h arbreS;, et gagner la clairière dont je vous ai parlé. ^

^ — Cette clairière est-elle loin encore? — demanda M. de Nancey. i^

It — A cinq cents pas, à peine. ^

U — Cinq cents pas, c'est beaucoup, — murmura Paul, chez qui l'excitation pas- h

~ sagère causée par l'alcool commençait à disparaître, et dont les forces factices ï\

diminuaient rapidement. — J'éprouve quelque fatigue et nous nous battrons ici, (^

s'il vous plaît. i)

if — Dans ce chemin creux! — s'écria Grégory. ^s

r) Pourquoi non? — Le lieu me paraît excellent. v^

>! — Mais c'est un passage. i\

U — Vous voyez bien que personne n'y passe. (^

S\ — On peut venir à l'improviste. *^

A fi

{r^ — Qu'importe, si l'on ne vient pas?... — Notre combat, d'ailleurs, sera court... ys

^ — Soit! — fit le prince en mettant habit bas. y^

k| Paul suivit cet exemple, tira les épées de leur fourreau, les saisit par la pointe ^

U cl présentant les poignées à Grégory, lui dit : / i

vî — Choisissez... — Et d'abord assurez-vous, je vous prie, que ces armes sont, ^

h bien de la même longueur... p

(i\ Le Valaque prit une des épées au hasard, avec un geste d'insouciance. ^

^ — Choisissez aussi votre place..., ■— continua M. de Nancey. (^o

f) — Il n'y a pas à choisir, — répliqua Grégory , — les deux places se valent. — Le jj

8 terrain est bon partout et les feuillages cachent le soleil. — Je reste où je suis. y

U — En garde, alors I a

^ Les deux hommes allaient engager le fer quand l'attention de Paul fut détour- ^

(* née par une apparition inattendue, tout au moins singulière en un tel lieu et dons (?^

=5 un tel moment. \)

(^ Le comte venait d'entrevoir une forme féminine d'une grâce incomparable, se Ij

U dessinant entre les grands arbres à quelques pas de l'endroit où il se trouvait. U

^ Il leva les yeux sur cette forme et reconnut Blanche. ^

L — Ah 1 — s'écria-t-il avec une amertume pr&fonde, — notre duel va donc avoir j^^

F) un témoin ! — Le saviez-vous, monsieur? §

^ — Je le savais, — répondit Grégory. vl

f) — Et vous l'approuvez, sans doute? U y — Que je l'approuve ou non, je n'ai pu l'empCcher... ^ U — Vous avez voulu venir, madame, ~ reprit le comte en s'adressant h la femme j^^

g) qui portait son nom, — et vous êtes venue assister au combat de votre amant et de s^

(^1 votre mari ! Vous êtes venue repaître vos yeux du sang qui va couler pour vous ! g

f) — J'ai voulu venir, — répliqua Blanche, — et je suis venue vous voir mourir ! y

M — Misérable ! — cria Paul emporté par la colère. >l

y — Grégory, vous l'entendez, il m'insulte I — reprit madame de Nancey. — Bri- U

^ sez l'unique obstacle qui nous sépare encore... Tuez cet homme I c\

(? — Misérable I — répéta le comte. ^

^ — Je t'aime, Grégory 1 — Je t'aime et je le hais ! Tue-le. . . ^

@ La fureur ravivait les forces de Paul. — Il engagea le fer avec une impétuosité Cj

y dont, quelques minutes auparavant, on ne l'aurait pas cru capable, et le Valaque U

k reconnut non sans étonnement qu'il se trouvait en face d'un adversaire avec lequel A

ffi il fallait compter. ^

S) Sans être ce qu'on appelle une lame de premier ordre, un de ces tireurs connus ^

?t et classés dans les salles d'armes, M. de Nancey dépassait de beaucoup la moyenne (J

V des tireurs de seconde force. U

§ Mais qu'importait à Grégory, dont l'habileté de spadassin n'avait point de X^

S rivale?... ft

Vf "

s 144 LA COMTESSE DE NANCEY fj

^ Résolu à ne rien livrer au hasard et à ne frapper qu'à coup sûr, le Valaque fit vî

h son plan. — Il s'agissait simplement de ne se jamais découvrir et de fatiguer le li

^ comte en parant ses attaques sans attaquer soi-même... §\

(?^ Fatiguer le comte 1 . . . — Hélas I ce n'était que trop facile. . . ^

f) Quelques secondes à peine venaient de s'écouler depuis le commencement du ^

vî combat, et déjà M. de Nancey faiblissait tout à la fois sous l'épée de son adver- vi

U saire et sous le poids de ce regard implacable, — le regard de Blanche 1 — qu'il u

^ sentait peser sur lui avec une immense expression de haine. a

(^ Bientôt les muscles de son bras se détentirent ; sa main n'obéit plus à sa vo- h

F) ionté ; il eut dans les oreilles des sonorités étranges, et des fourmillements d'ctin- F)

vt celles passèrent devant ses yeux comme le matin, quand il s'apprêtait à ouvrir la (;?

y porte de l'appartement de Grégory. v

^ Le moment attendu par le Valaque arrivait... — Rien ne l'empêchait plus désor- >?

1^ mais de donner à son duel, pour dénoûment, un assassinat. h

à II le fit. s!

(f^ La botte secrète, si laborieusement enseignée à Cleveland dans la salle d'armes ÇJ

V du boulevard Haussmann, joua son rôle. — Le bras ployé de Grégory, ferme et f) M souple comme un ressort d'acier, se raidit tout à coup. — La pointe de l'épée y h frappaPaulen pleine poitrine et sortit de l'autre côté du corps, au-dessus de l'épaule U s\ Le comte lâcha son arme sans pousser un gémissement, s'abattit en arrière et f^ ^„ tomba sur le dos, les yeux ouverts et les bras en croix. ^ f) Le Valaque mit sa main sur la poitrine de ce corps inanimé, se tourna vers f)

?t Blanche et lui dit : S

'A — Madame la comtesse, vous êtes veuve I U

f^\ La jeune femme descendit d'un bond le talus gazonné du haut duquel elle avait s^

â assisté, haletante, à ce meurtre combiné si froidement et si froidement accompli. Œ

^ — Et tu es bien certain qu'il a cessé de vivre?... — demanda-t-elle à son amant, f)

C* — Oui, certain... — Le cœur ne bat plus!... — Je m'y connais, va! — Tu es vy

§ libre!... §

ç\ — Libre et vengée ! — murmura la comtesse avec une expression inouïe. — Et cl

fj . . . . i)

ai je te dois cela, Grégory ! je ne l'oublierai pas!... ^

S) Le prince se rhabillait avec une tranquille lenteur, comme si la chose du monde f)

^î la plus indifférente venait de se passer. — Quand il eut achevé, il reprit : ^

V — H est bien inutile, ce me semble, quand on trouvera ce corps sans vie, qu'on V >J sache quel était son nom. — Votre mari devait avoir sur lui un passe-port, des ^s h cartes de visite, quelques papiers enfin ; — je vais les supprimer... '-^

t^ i:î:-,!^etf ^K

Le comte s'abattit eu ariière, les yeux ouverts et les bras en croix. (Page 144.)

En parlant ainsi, le Valaque avait ramassé le vêtement du comte et fouillait dans les poches. — 11 trouva bien vite un portefeuille qu'il explora, et dont il lii disparaître les billets de banque avec l'adresse d'un prestidigitateur émérite, sans que la comtesse s'en aperçût.

— Voilà le passe-port..., — continua-t-il en examinant les papiers. — Voici de plus une lettre froissée... trois lignes seulement... votre écriture, ma chère.

11 lut tout haut : a La comtesse de Ncmceij a l'honneur de vous annoncer son départ avec le prince Gréyory S... »

§) 146 LA COMTESSE DE NANCEY g

Vî — Vous l'aviez prévenu, c'est une idée bien originale! je ne la comprends V?

Û guère... °^^

^ ~ Ceci était la réponse à celai — répliqua Blanche en prenant la lettre et en s\

(4 montrant à Grégory les trois lignes imprimées au recto de la page et causes de g

fj tant de malheurs. — Et maintenant, — ajouta-t-elle en déchirant le fatal papier f)

?î dont elle jeta les débris au vent, — maintenant les comptes sont réglés, et le passé It

u n'existe plus... ^A

^; Madame de Nancey revint près du cadavre de l'homme qui avait été le mari de ^^

h Marguerite, et à son tour se pencha sur lui, comme Grégory venait de le faire a

^ quelques secondes auparavant. ^

(?» La terrible blessure saignait. — La terre, autour du corps, était rouge. 8

iJ La comtesse trempa ses doigts dans le sang qui coulait, elle secoua les gouttes V

>! de ce sang sur la figure livide de Paul, en murmurant d'une voix sourde : >!

U — Toi qui m'as faite ce que je suis, sois maudit jusque dans la mort ! n^

$\ Elle se redressa. — Une flamme sombre illuminait son visage. k\

g —Partons!— dit-elle. (j

^ Et, sans tourner la tête en arrière, elle reprit avec Grégory le chemin de f)

^° la viUe *^

U Une heure après ce duel, — s'il est possible d'appeler duel un combat si déloyal, 'a

d — les deux complices, ayant soldé leur note et bouclé leurs malles, montaient en J^

^, chemin de fer et quittaient Hombourg, au grand désespoir du maître d'hôtel qui (^

f) comptait sur la merveilleuse beauté de la comtesse Labanoff et sur la iaçon toute |y

\\ cavalière dont le comte faisait sauter la banque, pour achalander son établisse- vt

U ment comme une vivante et double réclame. U

cl Nous ne tarderons point à relrouver le prince Grégory et la comtesse de ^

g Aancey. g

(^ Les heures chaudes du jour s'étaient écoulées. — Le soleil descendait à l'hori- [t

^) /.on et plongeait à demi son disque étincelant dans un océan de nuages qui dc\ail v

V l'engloutir quelques instants plus tard, et qu'il frangeait de pourpre et d'or. |^'

'■■l Personne n'avait passé depuis le matin dans le chemin creux où le corps ina- U

<!Ft cl)

S) LA COMTESSE DE NANCEY li7 •^

^î niraé de Paul gisait, le visage tourné vers le ciel, les yeux ouverts et les bras en ^

s\ Quelques mots du prince Grégory ont appris à nos lecteurs qu'à travers le rideau g

^^ de verdure des taillis du bois, on voyait ou plutôt on devinait, h une faible dis- (^j

f) lance, les toits d'une maison de campagne et les clôtures d'un vaste jardin. i)

Vî Cette maison, très-simple, mais élégante dans sa simplicité, se composait d'un ^

l< corps de logis à deux étages, entouré de pelouses d'un beau vert d'émeraude et de v^

J corbeilles aux parfums saisissants, aux couleurs éclatantes. i\

h En avant de l'habitation et donnant sur le chemin creux existait une muraille ^

o^ percée de deux ouvertures, l'une fermée par une grille et l'autre par une petite j^

Kt porte. ^

V En arrière un jardin, ou plutôt un petit parc, planté d'arbres d'une belle venue ^ r! et pourvu de ces mille agréments qu'on trouve dans les jardins des riches villas jn h voisines de Paris : grotte construite en rochers factices, kiosque, chalet, pièce ^^ ^ d'eau, salle de verdure avec table de pierre au milieu, etc., etc. '^ ^^ Les arbres du jardin mariaient leurs rameaux à ceux des arbres du petit bois^ (^

V et le mur d'enceinte était si adroitement dissimulé par des massifs qu'on ne devi- y

f? .... Vu.

^ nait point, depuis la maison, où s'arrêtaient les limites de la propriété. jX

U Une aUée bien sablée contournait la pelouse qui s'étendait entre la grille et la a

S\ façade. — Les deux courbes de cette allée aboutissaient à un perron de six ou huit i\

^„ marches, conduisant à la porte principale et garnies de fleurs dans des vases de Q

•5) vieille faïence. v^

vt Une femme de cinquante-cinq ans environ, mise avec élégance, sortit du logis J^°

Û et s'arrêta sur la plus haute marche du perron. n

\ Cette femme était médiocrement distinguée, mais sa figure réguhère offrait une r\

p agréable expression de douceur et de bienveillance. Elle avait une ombrelle à la ^

^ main, et sur la tête un chapeau de jardin. ^

8 Elle se tourna vers l'intérieur de la maison, et, tout en boutonnant son gant, (^

y elle dit en français, un peu vivement mais sans impatience : J^

cî — Alice, mon enfant, viens donc... il est déjà tard... l'heure du dhier appro- Jx

a che... notre promenade sera trop courte... Alice, ma mignonne, dépêche-toi... (X

f) 148 LA COMTESSE DE NANCEY f)

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