‹ Les drames de l'adultèreChapitre 17 sur 24 · XXVIII I · texte numérisé non relu

XXVIII I

a ALICE. U

(? — Mais viens donc, Alice! — répéta pour la troisième fois la dame qui mettait j/

SJ son gant. — Ahl petite fille, petite fille, comme tu te fais toujours attendre 1 i;-

^ — Me voici, clràre tante, — répondit une voix fraîche; et la personne que nous ft

f) venons d'entendre nommer Alice sortit à son tour de la maison. fi

C'était une toute jeune fille. — Elle paraissait avoir seize ans, et n'en avait cer-

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U tainement pas plus de dix-sept. u

s\ D'une taille au-dessous de la moyenne, svelte sans maigreur et gracieuse en ses i^

^ mouvements, mademoiselle Alice offrait aux regards un visage irrégulier, mais (?

f) charmant; les cheveu.Y soyeux, d'une nuance indécise tenant le milieu entre le f)

Vf blond cendré et le cliraain clair, se retroussaient sur les tempes et derrière la 8

U nuque pour former une conque au sommet de la tête, coiffure originale qui sied y

f^ merveilleusement à certaines figures et ne devait cependant être à la mode que ^

a trois ou quatre années plus tard. U

g Le front, d'un dessin très-pur, se cachait à demi sous une frange de petits h

C> cheveux coupés courts, comme ceux de ces pages qu'on voit porter le livre (J

îi d'Heures des châtelaines dans les miniatures sur parchemin des manuscrits du v

k moyen Tige. 8

p Les yeux trôs-fendus, d'un gris bleu, semblaient en leurs prunelles profondes U

^ refléter un ciel sans nuages. Le nez, un peu long, avait des lignes d'une finesse Ss

^^ exquise. La bouche grande, aux lèvres rouges et souriantes, était meublée de (J

S dents admirables. La petite oreille était un chef-d'œuvre. Difficilement nous pour- f)

vt rions donner une idée des virginales transparences de l'épiderme et surtout de vt

h l'expression à la fois candide, rieuse et spirituelle de ce joli visage que les rayons U

à LA COMTESSE DE NANCEÏ 149 ij

?î du soleil, affrontés souvent sans voile ou sans ombrelle, avalent légèrement doré, j^

U Mademoiselle Alice portait une robe très-simple, en mousseline blanche à peti- n

^ tes raies bleues, serrée à la taille par une ceinture de ruban bleu formant un ^

h gros nœud par derrière. — Autour de son chapeau de paille blanche elle avait ^

f) un ruban bleu; — un nœud bleu dans les cheveux; — une étroite cravate bleue i^

?^ autour de son col droit, de forme masculine. — Son ombrelle était blanche et ^

S bleue. . . , , S

^ La jeune fille dont nous venons d'esquisser le portrait doit jouer un rôle d'une aX

ol grande importance dans la dernière partie de notre récit. — Quelques détails som- ^

^ maires à son sujet, et au sujet des honnêtes gens auprès desquels elle vivait, sont -^

(^ donc indispensables. ^

V La maison de campagne voisine du chemin creux où nous avons vu tomber le j^

y comte de Nancey sous l'épée de Grégory appartenait à un ménage français s'oc- n

U cupant sur une grande échelle, à Francfort, de la fabrication et du commerce des g

^ parfums. 8

g Fixés en Allemagne depuis plus de vingt ans, M. Lafène et sa femme étaient ^

f) arrivés à la fortune par le travail et se seraient trouvés absolument heureux si u

lî la stérilité de leur union n'avait mis un chagrin au milieu de leurs joies dômes- ^

Û tiques. ^

^ La vie entière de ce couple excellent s'était passée à demander à Dieu de lui g

(h envoyer un enfant, et à le lui demander en vain. ^

f) M. Lafène avait jadis, à Paris, un frère commerçant, veuf, père d'une petite ^p

8 fille dont madame Lafène était tout à la fois la tante et la marraine. ^

y Dix années environ avant l'époque où se passaient les. faits que nous racontons, /i

èv ce frère fit de mauvaises affairss, suivies d'une déconfiture absolue. — Quelques g

h négligences dans la façon dont ses livres étaient tenus indisposèrent les créanciers y

^ et le syndic de la faillite. — Le négociant ruiné, maladroit, mais irréprochable au {<)

g point de vue de la probité, fut traduit en justice sous prévention de banqueroute J^

r) simple, et certaines fâcheuses apparences lui valurent une condamnation. ç{

g Le malheureux n'eut pas le courage et la force de survivre, non point à son jx

» aisance disparue, mais à son honneur perdu, ^

fts Se sentant mourir de chagrin, il écrivit à son frère une lettre louchante dans ^

g laquelle il lui recommandait sa petite Alice, alors ûgée de six ans à peine, le conju- (v,

S rant, avec la simple et saisissante éloquence du cœur, de ne point abandonner y^

I l'orpheline. S

U En lisant cette lettre, le mari et la femme sanglotèrent abondamment, puis, n

^ 15C LA COMTESSE DE NANCEY f)

^ comme il ne s'agissait pas de pleurer, mais d'agir, M. Lafène fit sa valise et partit vt

U pour Paris, d'où il revint au bout d'une semaine, ramenant l'enfant adorable U

s\ destinée à devenir un jour la charmante jeune fille que nous venons de présenter s\

â h nos lecteurs. ^ ^

f) — Ah ! — s'écria madame Lafène en dévorant de baisers la petite Alice avec ^

Vi une explosion de cette tendresse maternelle, si longtemps sans emploi, qui bouil- C*

u lonnait en eDe, — le bon Dieu est bien bon! Il finit toujours par exaucer les prié- V

^ res qu'on lui adresse du fond du cœur ! — Nous lui demandions un enfant... Nous ^

h croyions qu'il ne nous écoutait pas, et voilà que tout à coup, au moment ou nous a^

F) n'avions plus d'espérance, il nous envoie ce chérubin... — Ahl la pauvre chère ^

(? mignonnette, comme nous allons l'aimer, la choyer, l'adorer, et comme nous rem- ?t

î^ placerons pour elle ses parents qui sont au ciel 1 V

M L'excellente femme tint parole, et la gentille Alice grandit, libre et joyeuse, ^

^ candide et bonne, dans une atmosphère d'infinie tendresse et d'inexprimable U

k\ honnêteté. as

(5 La fortune des époux Lafène — (comme on dit en termes de procédure) — était (?^

f) plus que suffisante pour leur permettre de quitter le commerce et de mener avec f)

M leurs seuls revenus une existence confortable et même brillante. vt

W Mais nombre de gens, quand ils ont passé de longues années dans Tindustrie, U

a\ ne se résignent point au /«r-mWï^e. M. Lafène était de ceux-là. Il voulut garder si

g sa fabrique, dont il se réserva la surveillance, et ses magasins, à la tête desquels g

f) il mit un gérant expérimenté. S)

lî II acheta la maison de campagne voisine de Hombourg pour sa femme, qui, (S

U moins active que lui, consentait volontiers à se reposer. Elle passait là les étés î^

À avec Alice. — M. Lafène partait chaque matin pour la ville où l'appelaient ses ^

a affaires, et revenait chaque soir. h

^ L'hiver on occupait à Francfort un bel appartement. h

(f« Le mari et la femme, considérant Alice comme leur unique héritière, rêvaient 0

V pour elle un beau mariage. r)

^1 La jeune fille avait reçu une excellente éducation, moins brillante peut-être que XJ

a celle des ParisienneSy mais sans doute aussi plus solide. — Elle aurait en dot cinq U

h cent mille francs, et le double en espérances. — Elle était bonne et jolie. — Pour- g)

^^ quoi ne lui trouverait-on pas un mari digne d'eUe? — Un Français, bien entendu,

f) car M. et madame Lafène, quoique ayant fait leur fortune en Allemagne, aimaient

vt médiocrement les Allemands.

1^ Le digne négociant et sa femme ne se rendaient point compte des années écou- U

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a LiA COMTESSE DE NANCET 151 ë)

\S lées, et continuaient, par habitude, à regarder leur nièce comme une petite fille. — v5

y. Ils ne songeaient donc point à se séparer d'elle de longtemps. ^j

R Voilà quelle était la situation de ces nouveaux personnages de notre récit au R

^ moment oii Alice et sa tante se préparaient à profiter d'un bel après-midi d'au- f}

^ tomne pour aller faire dans la campagne leur promenade quotidienne. ^

Toutes deux descendirent les marches du perron, suivirent l'allée qui contour- (5

nait la pelouse, sortirent par la petite porte verte voisine de la grille et s'engage- j{

rent dans le chemin creux. ' ^

Madame Lafène marchait avec une sage lenteur, ainsi que le lui commandait la /;i

^ dignité de son âge déjà mûr, et surtout le commencement d'embonpoint qui l'alour- ^

(^ dissait quelque peu. (^

d Alice, très-enfant de caractère malgré ses seize ans et demi, bondissait en avant, v

ri . . ■ . fé

^ cueillait, pour en faire un bouquet, les fleurettes épanouies sur les talus gazonnés ^

ji du chemin creux, poursuivait les libellules, en attrapait parfois quelqu'une, se H

i^ hâtait de la rendre à la liberté, revenait auprès de madame Lafène, lui faisait i")

^ admirer un insecte ou une fleur, et repartait d'un élan joyeux pour la devancer (é

\} encore. , j^

^ Tout à coup la jeune fille s'arrêta comme pétrifiée, poussa un cri, cacha pendant ^

y. une seconde ses yeux avec ses mains, tourna sur elle-même, et, folle de terreur, y,

u vint en courant se réfugier auprès de sa tante. n

ri — Ah! mon Dieu! mais qu'as-tu donc? — demanda cette dernière, très-émue (é

0 elle-même par la pâleur soudaine de sa nièce, par le tremblement nerveux qui ^^

(s l'agitait et par le cri d'épouvante qui venait de lui échapper. — Qu'y a-t-il là-bas? ^

8 Qu'as-tu vu? â

^ — Un homme... — répondit Alice en balbutiant, car l'émotion rendait sa voix ^

n presque indistincte, — un homme étendu dans le chemin. .. n

i^ — Endormi, sans doute? i>

^ — Non... non... il ne dort pas... — Ses yeux sont ouverts... — il y a du ^

1^ sang sur lui... — la terre est rouge autour de lui! Ma tante, je crois qu'il est ^

^ mort 1 ^

V\ — Ah ! miséricorde 1 — s'écria madame Lafène. — Un homme assassiné î — Le ^

i\ malheureux! — Un crime commis si prèë de chez nous! Cela donne le irisson... ».\

^ — Sauvons-nous ! ^

i) Et elle voulut entraîner Alice du côté de la maison. %

^ Mais la jeujie fille résista. — Elle avait réfléchi, et déjà dans son cœur une com- ^

M passion divine combattait l'épouvante. f,

g 152 LA COMTESSE DE NANCEY f)

— Si cependant il n'était que blessé, ce malheureux I... — murmura-t-elle, — \\

y, n'y aurait-il pas, ma chère tante, une cruauté bien srande à l'abandonner ainsi V

jN sans secours l çk

,1 — Tu as cent fois raison, chère mignonne, — répondit la bonne dame, bon- p

L) teuse de son premier mouvement égoïste. — S'il n'était pas mort, le laisser là, ce ^

^ serait le tuer... — Tu vaux mieux que moi, mon enfant 1... Tu t'es souvenue que %

% la charité est le premier devoir d'une femme, et moi je l'oubliais... — Allons, îJ

S viens... j^

n La tante et la nièce, au lieu de battre en retraite, se dirigèrent résolument vers h

j^ le corps inanimé et sanglant de Paul. ^

{^ Madame Lafène, ayant un peu plus que sa nièce l'expérience des choses du %^

% monde, vit du premier coup d'œil, gisant sur le terrain, les deux épées de combat fj

^ dont l'une avait du sang presque jusqu'à la garde. ^

/j — Ahl je comprends, — dit-elle, — il n'y a pas eu d'assassinat. — C'est dans J^

\ un duel que ce malheureux a succombé. — C'était un jeune homme riche... sou (^

(j linge est d'une mervelleuse finesse et la chaîne de montre qui pend à la bouton- ^^

i) uière de son gilet jeté là, sur le talus, est de la plus grande beauté. f)

(v, — Ma tante, croyez-vous qu'il soit mort?... Vî

V Hélas! je n'en sais rien. On prétend que les articulations des morts se rai- l<

u dissent, et qu'on briserait leurs doigts plutôt que de les faire plier. — On pourrait ^

\ savoir ainsi... mais il faudrait toucher sa main... la main d'un cadavre peut-être! p

^ Je n'ose pas... f)

Q J'oserai, moi..., — dit vivement Alice; — et, se penchant vers le corps, elle \\

\ saisit la main gauche de Paul et la souleva. V

^ Eh bien ? — demanda madame Lafène, oppressée par l'émotion. \

j^ Eh bien ! ma tante, si la chair est glacée les doigts ne sont point raidis. — ^a

i^ Voyez... f)

g C'est qu'il est vivant encore ! — Mais qu'y a-t-il sur cette bague qu'il porte à 0

% son doigt? — Un écusson et une couronne. — Je me connais un peu à ces choses... v

^ il est venu dans notre maison tant de personnages, autrefois, quand je m'occupais k'

r des affaires ! — La couronne a neuf perles 1 — C'est un noble et c'est un comte... S

\\ —Pauvre jeune homme! jj)

^ Ma tante, on pourrait le sauver peut-être... g

g Nous l'essayerons, du moins, mon enfant; il faut un médecin, mais d'abord §

S ce malheureux ne peut rester là, sur la terre froide, une heure de plus. — Coin- vt

^ ment faire? ^

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Alice, ma mignonne, dépêche-toi... (Page 147.)

— Je vais courir à la maison, — répliqua la jeune fille. —J'en ramènerai le cocher et le jardinier, avec un brancard. —Ils porteront le blessé chez nous. — Johann, ensuite, ira bien vite à Hombourg chercher le médecin et le ramènera...

Et, sans même attendre la réponse de sa tante — (réponse qui d'ailleurs ne pouvait être qu'affirmative), — Alice, légère comme une gazelle, prit sa course vers le logis hospitalier d'où le secours allait arriver.

as

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