‹ Les drames de l'adultèreChapitre 18 sur 24 · I XXIX · texte numérisé non relu

I XXIX

tî LA CHAUBEK AUX ÏAPISSKEIE3. S)

îi n

CI Viï

j;\ Ce ne fut point sans une vague inquiétude que madame Lafène se trouva seule |^

Œ dans le chemin creux du petit bois, à côté de ce corps qui, s'il n'était tout à fait un Q

^ cadavre, n'en valait cependant guère mieux. Mais le bon cœur de l'excellente i)

Vî femme imposa silence à ses craintes superstitieuses, elle s'assit au bord du talus ^

U et elle attendit courageusement. >{

^ Son attente fut courte. r\

h Alice reparut bientôt avec le cocher et le jardinier portant un brancard impru- Q

S) visé. — On plaça le blessé sur ce brancard, on mit à côté de lui les épées et ses ^^

(^ vêtements, et on reprit le chemin de la maison. (îï

V Au bout de trois quarts d'heure, le médecin, mandé en toute hâte, arriva. — y.

rs Les deux femmes le laissèrent seul avec un domestique auprès de M. de Nancey, i\

n qui continuait à ne donner aucun signe de vie. ri

S) Le docteur déshabilla le comte et put examiner la blessure, ce qu'il fit en hochant S)

^ la tête à plusieurs reprises. — Il appliqua de solides bandages sur la poitrine (s

V ouverte et sur l'épaule trouée, puis il envoya prévenir la tante et la nièce que rien y. >^ ne s'opposait plus à ce qu'elles rentrassent dans la chambre. ^ U — Eh bien ! docteur, — demanda madame Lafène, — le sauverons-nous ? % ç\ — Si nous le sauvons, madame — (ce dont je suis loin de répondre...), — repli- A,") ^ qua le médecin, — ce jeune homme pourra se vanter d'avoir survécu au plus ter- ^ f) rible coup d'épée qu'un duelliste ait jamais reçu... — L'arme de son adversaire v M l'a traversé de part en part... — Le cœur, il est vrai, n'était pomt touché, mais le >3 il blessé aurait infailliblement succombé à la perte de tout son sang si la nature, en }{

g LA COMTESSE DE NANCEY 155 5)

>î bonne mère, n'avait fait un miracle. — Un double caillot, fermant l'orifice de la x^

'A double blessure, a fort à propos arrêté l'hémorragie...

^ — Mais alors, docteur, pourquoi ne répondez-vous pas du salut? S\

^ — Parce que la fièvre va se déclarer aussitôt que le jeune homme reprendra (^^

fj connaissance... — Elle sera terrible, en raison même de la gravité des blessures, f)

vt et il est fort probable qu'un de ses accès déterminera un dénoûment funeste... — ^

il Savez-vous, madame, le nom de ce blessé que vous recueillez si généreusement U

è\ chez vous f s\

^ — Je ne sais rien... Ma nièce et moi nous l'avons trouvé dans le petit bois qu'on (^

0^ traverse pour venir ici. — Nous ignorons absolument tout le reste... -)

11 — Le visage, les mains, les vêtements sont ceux d'un homme distingué... — Il 11

y est sans doute connu à Hombourg... — Il doit avoir laissé des bagages et des U

o papiers dans l'hôtel qu'il habitait; — je m'informerai... — En ce moment ma pré- ^

(? sence est inutile... —Je reviendrai ce soir... — l'évanouissement sera fini... la h

F) fièvre l'aura remplacé... ^

(J Et le docteur reprit le chemin de la ville. Pî

fj La maison de campagne dans laquelle nous avons introduit nos lecteurs était de v

y construction très-ancienne. k^

'A M. Lafène — (dont le goût en matière de construction et d'ornementation ne h

S;'. pouvait faire loi), — aussitôt après avoir acheté cette maison, en avait de son mieux ^

^^ modernisé les dehors et une partie de l'intérieur. ^

fj Le salon, la salle à manger, la chambre de sa femme et la sienne étaient déco- <(}

lî rés et meublés selon la mode la plus moderne, d'une façon luxueuse et banale lî

u manquant absolument de cachet. ^

i^ Quelques pièces du premier et du second étage, rarement occupées, conser- ^

ft valent seules leur caractère et leur ameublement d'autrefois. Œ

^ La chambre oii se trouvait Paul de Nancey était de celles-là. §

K't Cette chambre,, très-haute d'étage, avait un plafond à petites poutrelles sculptées, (>

u peintes d'azur et de vermillon et rehaussées d'or. — Le temps, la fumée, la pous- ^

CN sière, s'étaient associés pour ternir l'éclat de ces vives couleurs et pour faner les X'

1^ dorures, remplaçant ainsi le papillotage d'autrefois par une merveilleuse harmo- h

fj nie de tons. S)

(^ Le grand lit de bois de poirier noirci, à colonnes torses, était garni de pentes (^

i) et de rideaux en lampas vert, broché d'un or qui rougissait par places. — Les \)

jv bahuts et les sièges offraient des bois du même style et des étoffes de la même ^

k époque. jj

ii , g

J^ De grandes tapisseries flamandes représentant des chasses au faucon, et dont ^

/] les moindres détails gardaient un surprenant relief, servaient de tentures. a

^ Une jeune chasseresse, bien assise sur une vigoureuse haquenée blanche, de ï\

{^ cette race un peu lourde que Wouvermans excellait à peindre, se présentait de Q

^ face et semblait prête à sortir, au galop de sa monture, du panneau principal de la i)

lî tapisserie. V5

M Charmante, les cheveux flottants, elle tenait sur son poing gauche un faucon yj

j-\ déchaperonné, agitant ses ailes et se disposante prendre son vol. l\

(^ Autour d'elle et derrière elle s'empressaient les pages, les veneurs et les grands g

^^ lévriers. ^

\S Par un singulier caprice du hasard, le doux visage et les grands yeux de la chas- (^

^ seresse offraient avec les yeux et le visage d'Alice une frappante ressemblance, Û

[^ que M. et madame Lafène avaient constatée plus d'une fois. in

^i L'amazone et son grand cheval se trouvaient, nous l'avons dit, au milieu du fX

^ panneau principal, et par conséquent juste en face du lit à baldaquin sur lequel g

(^ reposait le comte de Nancey. (^

1^ z4ussitôt après le départ du médecin, la tante et la nièce, ne songeant plus à y

[^ reprendre leur promenade interrompue, s'étaient installées au chevet de ce lit, j^

M bien décidées à jouer jusqu'au bout, auprès de l'hôte que Dieu leur envoyait, leur n

ï\ admirable rôle de sœurs de charité. i^

{^ Madame Lafène, femme d'intérieur avant tout et n'ayant point perdu, malgré Q

■è sa grande fortune, les habitudes de travail et d'économie de sa jeunesse, ne cédait i^

^ à personne le soin de mettre en ordre le linge de son mari. ^

y^ Assise dans un grand fauteuil à dossier sculpté, elle faisait à une chemise de %

u toile de Hollande, déchirée par accident, une reprise d'une incomparable per- i\

(X feclion. (^

^ Alice travaillait auprès d'elle à un ouvrage de tapisserie; mais, — nous devons ^^

(v( le dire pour rendre hommage à la vérité, — ses yeux aux prunelles limpides étaient (^

y. fixés plus souvent sur le blessé que sur le canevas. y,

i? Tout à coup elle tressaillit, et touchant le bras de madame Lafène, elle dit très- n

a bas et vivement : a

^ — Ma tante... ma tante... regardez!... g

^ — Quoi donc? — demanda la bonne dame. S

1^ — Le jeune homme... le blessé... il revient à lui... il a fait un mouvement.., y

J^ Alice ne se trompait point. — Une sorte de frisson venait de passer sur la chair [^

n de Paul, ses bras s'agitaient faiblement, il semblait tenter un effort pour se soulever, f],

\!ï ■ IV

l) LA COMTESSE DE NANCEY 157 g

^ Au bout d'une ou deux secondes il y parvint, et se trouvant appuyé sur son ^

Yi coude, il promena autour de lui des regards absolument privés d'expression. — Vi

n Aucune surprise ne se peignit dans ses yeux tandis qu'il considérait tour à tour i\

M cette chambre inconnue pour lui et ces deux femmes en présence desquelles il se Q

^ trouvait pour la première fois. i^

(5 A coup sûr il devait avoir une perception bien incomplète des objets. S'ils \5

y. n'échappaient pas à sa vue, tout au moins ne se rendait-il aucun compte de ce ]^

I qu'il voyait. g

rÀ Le corps sortait du sommeil léthargique oîj, pendant tant d'heures, il avait été (^

^ plongé. — Le réveil de riiiteUigence se faisait plus longtemps attendre. ^

^ — Gomment vous trouvez-vous, monsieur? — lui demanda la maîtresse de la ^

V maison en allemand. y.

^ M. de Nancey ne parut point avoir entendu. — Madame Lafène répéta sa ques- in

n tion, mais en français cette fois. ' 1^

i,'\ Paul ne tourna même pas les yeux du côté d'oii venait la voix. ^

^ — Ce n'est sans doute ni un Français, ni un Allemand, — murmura madame (^

1^ Lafène. — Alice, mon enfant, tu sais l'anglais... Essaye de lui parler en anglais. V

)S La ieune fille obéit aussitôt. — Le résultat qu'elle obtint fut absolument '^^

g négatif. ^J

r\ En ce moment la prédiction faite par le médecin commença brusquement à se i\

ri réaliser. — Une teinte pourpre remplaça la pâleur livide du comte. — Ses yeux (^

^ atones devinrent étincelants, mais le feu sombre qui s'en échappait était celui de '^

(jj la fièvre et du délire. — Les lèvres remuèrent, — il articula faiblement, à plusieurs ys

y, reprises, le nom de Blanche avec une expression de tendresse infinie, celui de m

jN Gre^ory avec un accent d'indicible haine, — puis sa tête retomba sur l'oreiller, 'n

f\ ses yeux se fermèrent et sa bouche balbutia des mots incohérents. (X

^ Le crépuscule avait remplacé le jour, pour céder la place lui-même à l'obscurité ^

(s transparente d'une belle nuit d'automne. (^

V Deux bougies brûlaient sur une petite table de la chambre aux tapisseries, dont y. j^ l'une des fenêtres était ouverte. j? a Le docteur revint, s'approcha du lit, appuya son doigt sur la veine du blessé, n i^ et dit : 8 ^ — Fièvre violente, accompagnée de délire... C'était inévitable... ^ 1^ — Y a-t-il beaucoup de danger, docteur? — demanda madame Lafène. 1^

)^ — Il y en a, oui, madame... et il y en aura jusqu'au jour de la convalescence, ,^

% si ce jour doit jamais arriver... /(

j!ïQSt^(iS:i<5^cifîisî^6ivi(S2?cî;^<2i^'.i^c5^ci^

J^ — Avez-vous pris des informations ? — continua la maîtresse du logis. — Savez- ^

n vous quelque chose au sujet de ce pauvre jeune homme? rj

i\ —J'ai amené avec moi quelqu'un qui pourra peut-être nous renseigner... Me ^

(^ permettez-vous de faire entrer ici cette personne? ^

^i) — Si je le permets?... —Ah! je crois bien!... v

^ Le médecin ouvrit la porte donnant sur un couloir et appela. ^

M — Me voici, monsieur le docteur... me voici, — répondit une voix. Et le pre- n

i\ mier garçon de l'hôtel situé en face du Gursaal de Hombourg entra dans la cham- g

(à bre et salua les dames avec ces grâces mercantiles et cette obséquieuse politesse Ô

IN

*^ dont il avait pris l'habitude dans l'exercice de ses fonctions. i)

[^ — Eh bien? — lui demanda le médecin. ^

V — Eh bien! — répondit le nouveau venu après un seul coup d'oeil jeté sur le v^

jN blessé. — C'est lui... c'est parfaitement lui... Il est plus rouge qu'il n'était ce r\

n matin et la nuit passée, mais c'est lui... J'en réponds absolument... ^

^ , — Dans ce cas, — reprit le docteur en s'adressant à madame Lafène et à raade- j^

8 moiselle Alice, après avoir consulté ses notes, — il paraît certain que ce jeune tf

"0 homme est un Français et se nomme le comte de Nancey, ainsi que cela résulte j^

j^ du nom gravé sur la plaque de cuivre de sa valise, et sur l'écusson d'argent d'une J?

n boîte à pistolets. Il est de plus permis de conclure, d'après certaines circonstances n

^■j dont l'ensemble forme un réseau de preuves très-logiquement enchaînées, que g

^ M. de Nancey s'est battu ce matin avec un Russe mari d'une jolie femme, arrivé §

^è hier à Hombourg oii il comptait, disait-il, résider pendant quelque temps, et d'où d

j^ il est parti brusquement, une heure après le duel. — Ce Russe s'appelle le comte ^

r[ Labanoff. . . ri

i\ Le nom prononcé par le médecin parut galvaniser le blessé. — Il se dressa sur i\

(è son séant, les yeux ouverts, les mains tremblantes. Q

g — Labanoff, — balbutia-t-il. — Mensonge I ~ Labanoff, c'est Grégory ! — Gré- $j

^ gory, le voleur d'amour! — Blanche... reviens à moi... reviens... J'ai pardonné... j^

y^ — Reviens... Blanche.,, je t'aime encore... "^

^) LA COMTESSE DE NANCEY 159 f)

g XXX f5

^ r.F. liLli-.SE. ^

^ Alice se pencha vers madame Lafène et lui dit à voix basse : s\

(^ — Entendez-vous, ma tante, ce nom qu'il répète sans cesse... ce nom de ^

f) Blanche... ce nom de femme... la sienne peut-être... —Elle a dû lui faire du mai, v

lï cette Blanche^ beaucoup de mal... et cependant, — vous avez entendu, — et ^

u cependant il lui pardonne!... N'est-ce pas que c'est bien?... n'est-ce pas que ce k

d jeune homme a du cœur?... â

à — Je consens volontiers à le croire parfait, — répliqua madame Lafène, — mais ^.

^ il ne faudrait point le juger sur les paroles qu'il prononce en ce moment... Ce ^

Vî n'est pas lui qui parle, mon enfant, c'est la fièvre... v!î

'à Le médecin prit la parole. "Û

^ — Vous avez accompli, madame, un grand acte de charité, — dit-il, — mais qui \

Hl vous causera, j'en ai peur, bien des fatigues et bien des ennuis. ^

^ — En quoi donc?— demanda la maîtresse du logis ! ^

0 — En ce que l'état du blessé demande des soins continuels. — Je vais écrire la \%

V formule d'une potion qu'un de vos domestiques ira, sans perdre une minute, rf

>J chercher à Hombourg chez Vapoteck. — Il faudra, cette nuit, régulièrement et c\

?j fj

}i d'heure en heure, donner au malade une cuillerée de cette potion. la

Vï . . vît

s\ — Soyez tranquille, docteur... — On veillera près de lui, et, si nous parvenons S)

(^ à le rappeler à la vie, nous serons trop récompensés du peu que nous aurons (^

f) fait...

vî Le médecin s'inclina devant madame Lafène.

U — C'est ici la maison du bon Dieu ! — murmura-t-il.

g liO LA COMTESSE DE NANCEY ^

fe — C'est du moins une maison oîi on le respecte et où on lui obéit de son vî

fl mieux..., — répondit en souriant l'excellente femme, — une maison où l'on se k

1> souvient qu'un de ses commandements est celui-ci : — Ahnez votre prochain ^

{^ comme vous-même!!! (^^

i) — Je veux m'associer à votre bonne action, madame... Je passerai la nuit dans j^

v^ cette chambre... ^

^ L'ordonnance fut écrite, et, au moment où l'un des domestiques se mettait en LJ

u route pour aller à Hombourg chercher la potion, M. Lafène arriva de Francfort. À

(\ Alice le mit en quelques mots au courant de ce qui s'était passé. — Il approuva h

'^ tout et embrassa sa femme et sa nièce avec un redoublement d'affection. ^

(^ La nuit de M. de Nancey fut très-mauvaise. ('t

1^ Le docteur ne se souvenait pas avoir jamais vu le délire atteindre une intensité y

n pareille. ^^

% Paul, à plusieurs reprises, voulut se jeter en bas de son lit pour se défendre h

-^ contre Grégory, dont il voyait l'épée menaçante prête à le frapper. ^

^ Deux ou trois fois, dans ces mouvements brusques et violents, il dérangea les (^^

t bandages posés sur ses blessures, et sans la présence du docteur, qui réparait f)

^ aussitôt le désordre, le sang se serait remis à couler et l'aube pâle du jour nais- vî

/^i sant n'aurait éclairé qu'un cadavre. 'À

n Après ces crises terribles, une réaction complète était iuévitable. — M. de Nan- â

L' cey, vers le matin, tomba dans un état de prostration si grand que le médecin ^^

'^ éprouva et exprima la crainte de le voir s'éteindre tout à coup, comme une lampe ^

ii où l'huile fait défaut. CI

Y^ En cela il se trompait. u

i\ Après une journée d'anéantissement absolu, la fièvre revint le soir et avec elle ^À

(X ce furieux délire dont nous avons raconté les effets. ^

g C'était le début d'une longue maladie que nous ne suivrons point dans ses S)

S phases et dont les incidents seraient sans intérêt pour nos lecteurs, qui savent bien ^

V que M. de Nancey ne devait pas mourir. î)

J^ Au bout de près de quatre semaines, pendant lesquelles on avait mis cent fois >î

A en doute la possibilité d'une solution heureuse, le docteur déclara que le grand

*^ péril lui semblait conjuré, et qu'avec des ménagements infinis et des soins multi-

8 plies on réussirait, selon toute vraisemblance, à sauver le malade.

ï) La double blessure, presque complètement cicatrisée, ne donnait plus d'in-

J^ quiétude.

Yi Au moment où le médecin prononçait pour la première fois un arrêt favorable, U

i Paul de Nancey était absolument hors d'état de comprendre que le salut, si lonp-

a temps plus que douteux, redevenait possible.

^ Lorsque le délire faisait trêve, le eomle ne rentrait point pour cela en possession

^, de son intelligence ; la prostration s'emparait de lui. - La faiblesse de son esprit,

S) brisé par les crises nocturnes, était au niveau de la faiblesse de son corps. — Il

?' ne vovait rien, n'entendait rien, ou du moins ne comprenait rien, — et le sou-

Alice reparut bientôt avec 1p co->er et le jardinier portant un brancard. (Page 154.)

venir des drames successifs dans lesquels il venait de jouer un rôle, tantôt si ter-

:iC5i;<S^cïî

ys rible et tantôt si triste, avait disparu, d'une façon momentanée sans doute, mais V^

s Nous devons ajouter qu'aux heures de divagation et dans les crises de délire, ^

(^ M. de Nancey ne prononçait plus que de loin en loin le nom de Blanche... à

^ Un jour arriva oîi, pendant tout un accès de fièvre, il ne le prononça pas une ^

&i seule fois, m

<) Ce jour-lày l'enfant candide qui lui servait en ce moment de garde-malade et îJ

Jn qui d'heure en heure approchait de ses lèvres desséchées la potion rafraîchissante, ^

(l Alice, l'ange de ce foyer, sentit une joie immense s'emparer de son cœur et le h

g faire battre à coups pressés. ^

S Pourquoi cela? ?t

8 Qulraportait à la vierge chaste le nom de cette femme inconnue prononcé par f)

^ cet inconnu qui sans doute, aussitôt qu'il aurait recouvré la force nécessaire, ^^

n s'éloignerait pour toujours ? h

i.^ On aurait bien embarrassé la petite Alice en lui adressant cette question. g\

Q Il est absolument certain qu'elle n'aurait pas su y répondre. Aucune lueur {^^

% n'éclairait encore pour elle les phases de cette mystérieuse éclosion de son ^

n cœur. ' ^^

M Et cependant il est incontestable qu'elle détestait à son insu, de toutes ses forces, W

ï\ cette Blanche de qui le blessé parlait sans cesse, cette Blanche par laquelle il ^

(.i avait souffert, pour laquelle il était tombé, pour laquelle peut-être il allait mourir. . . f»»

§ et mourir en pardonnant... c^

S Oui, pour la première fois de sa vie, la jeune fille éprouvait un instinct de ?t

Y^ haine et de révolte. y

iN Un pressentiment lui disait-il qu'un jour cette inconnue se mêlerait à son e\is- ^

(X tence, et s'y mêlerait d'une façon funeste? h

^ Nous né le croyons pas. ^

% Alice haïssait Blanche uniquement parce que M. de Nancey avait sans cesse son ('♦

v nom sur les lèvres, et par conséquent dans le cœur. — La jalousie, chez cette fille v

1^ d'Eve, naissait en même temps que l'amour, ou plutôt devançait l'amour, car >!

n Alice n'aimait pas encore et déjà elle était jalouse. /i

v^ Il

ij) Il est vrai qu'elle allait aimer! Et comment aurait-il pu ne point en être ainsi ? K)

§ Tout ne se réunissait-il pas pour faire à ses yeux de M. de Nancey un véritable (J

% héros de roman... un de ces héros comme on les rêve? f)

^ Paul n'était-il pas le premier homme jeune et beau qui eût franchi le seuil de la ^

r\ maison de M. Lafène? — Et encore il ne l'avait point franchi vulgairement, sur M

O LA COMTESSE DE NANCEY 163 ji)

(^ ses deux pieds, comme tout le monde! — il était entré sur un brancard, percé ^

y^ d'un coup d'épée, évanoui, mourant. n

^ Qui l'avait découvert, inanimé, dans le chemin creux? — Alice. — C'est encore i>

n Alice quil'avait sauvé ! — Il aurait succombé sans elle... — Il lui devait la vie, ^

^j\ donc elle avait sur lui d'imprescriptibles droits. 'Û

fi ' p (

(j Certes, dans son ignorance complète, dans son inexpérience absolue, l'enfant ^

y ne se disait point ces choses, mais ce que nous venons d'expliquer à nos lecteurs v^

^ était, — à son insu, — au fond de sa pensée. |^

a Aussi ce fut pour elle une immense joie lorsqu'on son délire M. de Nancey pro- g

M nonça plus rarement le nom de Blanche. i)

(^ Ce fut un triomphe lorsqu'il cessa de le prononcer. |^

1^ Alice ne se rendait point compte de ce qu'elle éprouvait. — Elle se disait, sans y^

^ le savoir, que l'image de sa rivale venait de s'effacer d'un cœur où seule elle devait pv

^i régner... (J

i\ Rarement la jeune fille entrait, après la nuit venue, dans la chambre du blessé; -^

(g mais chaque jour elle passait de longues heures à son chevet, tandis que madame yVf

^i) Lafène s'occupait des mille détails de l'administration de sa maison. y.

^ Paul était changé à tel point que ses amis de Paris auraient eu peine à le recon- ^

Xj naître; mais la nature de ce changement donnait à son visage un je ne sais quoi n

n de poétique qui lui manquait absolument jadis. 0

Q Sa barbe, maintenant un peu longue, dissimulait la maigreur de ses joues, qui ^

^^ sans cela eût paru excessive. — Cette maigreur agrandissait démesurément ses W

^ yeux, et le cercle de bistre tracé par la souffrance autour des paupières leur don- ^

y nait un cachet presque oriental. ^i

jA Ils n'exprimaient, à la vérité, que les rêves d'un esprit malade, — âegri somnia, '^

(,i dirait un classique. — Mais Alice se persuadait que ces grands yeux aux regards §

ï) vagues devenaient doux et presque tendres lorsqu'ils se fixaient sur elle, et natu- y

(s Tellement elle ne leur en demandait pas davantage. ^

v La pauvre enfant s'illusionnait. — Paul de Nancey ne pouvait penser à elle, par j^

J^ l'excellente raison qu'il ne pensait à rien, qu'il ne soupçonnait pas son existence, u

V. i :l :ii i : ^i^^*:^^ «., — ..~j:« j.*^:^^* i,^-™ <4>Atnf An c»oi. /t

h et que son esprit vacillant, son imagination engourdie, étaient hors d'état de s'ar- ri

ij) rêter sur une chose quelconque, que cette chose fût un objet inanimé ou une créa- ^

^ ture pleine de vie, de jeunesse et de beauté. \s

■è Cependant peu à peu, par gradations insensibles, l'intelligence si gravement y

^ atteinte entra comme le corps dans une phase de convalescence. ix

M Des brumes épaisses obscurcissaient bien encore la pensée du comte, la ren- n

bî5'S;i(S^<3?^<:^:^î^i*

ÎÎ^K

daient confuse, obscure, et voilaient ses souvenirs ; mais aussi, par instants, au milieu de ces brumes il se faisait de passagères éclaircies; des lueurs fugitives brillaient pour s'éteindre presque aussitôt et pour renaître un peu plus tard. — Paul n'en avait pas conscience; mais, en somme, l'équilibre moral tendait à se rétablir à mesure que renaissait la force physique.

Au risque de paraître ennuyeux à ceux de nos lecteurs qui ne cherchent dans un récit que les faits, il nous faut bien constater en quelques mots un double phénomène dont le cerveau fortement ébranlé du comte était le théâtre.

Quand s'allumait dans sa mémoire une de ces lueurs fugitives dont nous venons de parler, il semblait à Paul qu'un grand intervalle, vide et sombre, le séparait du passé lontain. — Il se souvenait de son départ précipité de Paris, de sa rencontre avec Grégory, de la scène de provocation, du duel enfin; mais il s'en souvenait vaguement, comme de choses accomplies jadis, il y avait longtemps... bien longtemps...

Un homme qui s'éveillerait tout à coup, après avoir dormi pendant vingt années, aurait des souvenirs de ce genre...

Paul pensait à Blanche comme à une femme aimée autrefois. — Il y pensait sans amour et sans colère. — Son ardente et folle passion, — qu'il ne s'expliquait plus, — s'était métamorphosée en une sorte d'indifférence dédaigneuse.

Ce n'est pas tout encore. — M. de Nancey, dans cette demi-somnolence si fréquente chez les convalescents qui ont à réparer beaucoup de forces perdues, confondait absolument le rêve et la réalité et considérait comme très-simples et parfaitement naturelles les choses du monde les plus impossibles...

Nous allons en donner un exemple frappant.

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