LA RESSEMBLANCE
Nous avons dit que la jeune chasseresse, abandonnée gracieusement au galop de sa blanche haquenée, occupait le centre du panneau de tapisserie faisant face au lit sur lequel Paul reposait, et nous savons aussi qu'une bizarre et frappante ressemblance existait entre son visage et celui d'Alice.
Chaque jour, dans les derniers temps de la maladie, au moment où, la fièvre succédant à la prostration, la tête de Paul devenait plus brûlante et plus lourde et où son sang calciné recommençait à battre dans ses artères, le regard du blessé s'attachait sur l'amazone et ne pouvait plus s'en détacher.
La douce et charmante figure encadrée dans les boucles de ses cheveux flottants exerçait sur lui une sorte de fascination dont il n'avait point conscience. — Dans cet état qui n'est ni la veille, ni le sommeil, ni l'absolu sang-froid, ni le complet délire, elle lui apparaissait comme une vision radieuse.
Pour lui la chasseresse n'était point le personnage inanimé d'un tableau. — Il ne mettait en doute ni la réalité de son existence, ni la matérialité de sa présence...
C'était à lui que ces lèvres, souriant depuis deux siècles, adressaient leur sourire...— Quelque obstacle inconnu les séparait sans doute, mais cet obstacle finirait par disparaître, et alors l'enchanteresse arriverait à lui.
Un jour, — à cette époque où commençait la convalescence, — la fiction tout à coup devint une vérité...
f) 166 LA COMTESSE DE NANCEY 5)
^ Paul, à travers la brume diaphane qui voilait encore à demi son esprit et ses vî
j^ regards, vit ou crut voir distinctement la tapisserie s'agiter. U
ss La chasseresse se détacha du groupe qui l'environnait et qui disparut aussitôt. s\
(^ Elle se dirigea vers le lit, aussi gracieuse en sa démarche qu'elle l'était en sa ^
f) beauté. Ses petits pieds touchaient le parquet, ou plutôt l'effleuraient, sans qu'on ^
(î entendît le bruit de ses pas. vt
U Elle s'arrêta tout près de Paul, qui malgré lui ferma les yeux, point étonné, u
^^, mais ébloui par l'éclat de cette apparition merveilleuse. ^
(^ Elle se pencha vers lui. — Il sentit passer sur sa joue le souffle si pur de sa |^^
^ bouche. ^
(:» — Etes-vous mieux? — demanda-t-elle d'une voix faible comme un soupir. 8
V Le blessé ne put répondre à cette question. — Peut-être même ne l'entendit-il îJ ^ pas. — L'ardente étreinte de la fièvre envahissait son cerveau et paralysait sa X^ jià pensée. ^^^ ^ On l'a déjà compris, rien n'était plus simple que la prétendue vision du comte. h (J5 Au moment oii il lui avait semblé que la tapisserie s'agitait, la porte de la chambre ^^
V venait de s'ouvrir, ébranlant un peu les tentures. f)
^ Quand il avait cru voir la chasseresse s'avancer de son côté, c'est qu'Alice fran- u
f^ chissait le seuil et marchait vers le lit. U
^ A partir de ce jour et de cette heure, le fantastique et la réalité se confondirent s\
^^ absolument dans l'esprit malade du comte, et il accepta sans discussion le phé- g
f) nomène de cette tapisserie devenant jeune fille et de cette jeune fille redevenant f)
lî tapisserie. ^
U Cette situation bizarre ne pouvait d'ailleurs se prolonger indéfiniment, le comte U
s\ en somme n'étant point fou, et sa lucidité complète devant lui revenir quand il cl
(A ne se trouverait plus sous l'influence de la fièvre. «
j^ Un soir, peu de temps après ce jour oh le docteur avait déclaré que l'espérance S)
vt était permise, Paul, hors de danger, mais cependant bien malade encore, avait (^
u passé de longues heures dans des alternatives d'hallucination fiévreuse et de lourde V
cî somnolence. A'
ffi Pendant ces heures sa pensée tout entière, ou du moins ce qui survivait mo- K
^ mentanément de cette pensée, ne s'était point détourné de l'image de la chasse- f^
(J resse. ^
^) Son regard ne la quittait pas. — Son cœur agité l'appelait. — Ses lèvres qui f)
depuis longtemps ne parlaient que dans le délire, murmuraient ces mots : ^
— Viens donc I... Vision chérie, pourquoi ne viens-tu pas?...
)fLQaA^<S:i^<^<Jti:^Z^<Sn;i.<Z^<ir^^
o^ LA COMTESSE DE NANCEY
\^ C est que, depuis le matin, la gracieuse apparition n'avait point quitté son ^I
;?^ cadre pour s'avancer vers lui ; Alice, partie pour Francfort avec son oncle, n'était ^i
^ pns entrée dans la chambre. ^
^ Or, l'excellente madame Lafène prodiguait vainement à son hôte les soins les ^,
î) {)liis affectueux, c'est à peine si le blessé, dans son inconsciente ingratitude, s'aper- f)
vî cevait de sa présence. (^
U Un peu après la chute du jour, Alice revint. V
ç\ Elle avait hâte de revoir son blessé, cet inconnu qui lui devait la vie et qui sans ^
'(i qu'elle le sût, s'emparait de son cœur naïf par les triples et irrésistibles séductions K
f) de la beauté, de la souffrance et du mystère. fj
lî Elle prépara rapidement la potion calmante que M. de Nancey prenait ?t
U cliaque soir; elle gagna la chambre aux tapisseries et elle ouvrit doucement la U
é porte. (.
(?^ Une lampe munie de son abat-jour et placée sur un meuble répandait sa lueur d
^ calme et discrète. ift
?t La jeune fille marcha vers le lit, en étouffant le bruit de ses pas légers afin de (?î
V ne point réveiller le comte, si par hasard il était endormi. îV ^ Paul, en effet, avait les yeux fermés, — il n'entendit rien et ne fît aucun mou- k' h vement. U ^ Alice s'avança jusqu'au chevet. — Elle plaça sur la table de nuit la tasse de por- i g celaine de Saxe qui contenait le breuvage réparateur, et comme la faible lumière ^^ f) ne lui permettait pas de bien distinguer les traits du blessé, elle se pencha vers lui § ^î et le contempla pendant une seconde en murmurant : M U — Comme il est pâle 1 y ^ Si bas que ces paroles eussent été prononcées, Paul les devina, en même temps ^ p que la fraîche haleine de la jeune fille efûeurait son visage. (? f) Il ouvrit les yeux... — Un faible cri de joie s'échappa de ses lèvres... S) C'» Ah! cette fois il ne se trompait point ! — C'était bien sa vision adorée et si nrès ^ y de lui qu'il n avait qu'à ouvrir et refermer les bras pour la presser contre sa poi- j< A^ trine et se donner ainsi à lui-même l'irrécusable preuve qu'il n'était ni la dupe £\ h d'un rêve, ni le jouet d'une hallucination décevante... U ^ Aussi rapidement que le lui permit sa faiblesse, il étendit les bras en effet et f) (^ voulut saisir Alice... — Mais il n'embrassa que le vide. (^
V La jeune fille, voyant son mouvement et devinant son intention, avait recule °S) ^ soudain, très-émue, avec un peu d'effroi et beaucoup d'étonnement, et se trouvait k' Q déjà à trois ou quatre pas du lit. U
a 168 LA COMTESSE DE NANCET g
^ — Ange ou fée, fantôme charmant, — murmura Paul repris d'un accès de l*
"è fiévreux délire, — pourquoi me fuyez-vous ainsi?... U
^ Alice s'était déjà rapprochée. — Son pauvre cœur sautait dans sa poitrine comme ^
ri celui d'une alouette captive serrée dans la main d'un enfant. h
n — Mais, monsieur... — répondit-elle avec un trouble immense, — je ne vous S)
^' f lis pas, croyez-le... — Je vous soigne, au contraire, comme tout le monde ici, et ^,
y) de mon mieux, je vous assure... îj
fi (r
\^ — Vous me soignez? — répéta Paul stupéfait. >;
fl — Sans doute. /^^
r\ Vous êtes donc un être réel? une femme? — continua M. de Nancey, retom- ^
(y' bant de plus en plus sous l'influence de son délire renaissant. ^^
j^ Et, que serais-je, s'il vous plaît? — demanda la jeune fille avec un adorable §
^ sourire... — Que serais-je, si je n'étais une femme?... m
1^ Une fée, un ange, un bon génie... Ne vous l'ai-je pas dit? U
n Alice secoua la tête avec une enfantine mutinerie, et reprit en souriant ^^
g toujours : g
^ Hélas! monsieur, je ne puis prétendre à aucun de ces noms si doux... quoi- ^
8 que cependant j'espère un peu devenir pour vous un bon ange en vous apportant Vt
c| laguerison... V
^ Paul serra dans ses deux mains son front que la fièvre brûlait, il essaya de réflé- k'
h chir, mais, ne pouvant en venir à bout, il répéta avec une expression bien mar- à
g quée d'incrédulité: ^
^ Une femme!... non! non, vous n'êtes pas une femme... (J
\) Décidément vous croyez cela? — fit la jeune fille un peu inquiète de cette V
^ extravagance qui lui semblait s'accorder mal avec le sang-froid relatif du comte. >!
y^ Ah! — répliqua vivement ce dernier, — je ne crois pas... je suis sûr... U
g j'ai va... g
g — Quoi donc? g
^ Et plus d'une fois, votre transformation... votre métamorphose. g
Vï Alice répéta ces deux mots : transfoi^mation^ métamorphose^ qui ne présen- ^
Vx talent et ne pouvaient présenter à son esprit aucun sens, et, de plus en plus K
^ inquiète, elle se demanda si ce qu'on avait pris jusqu'à ce jour pour du délire ^
(ji n'était pas de la folie.
S Heureusement l'explication ne se fît pas attendre.
(^ M. de Nancey continua : \J
y — Certes, je vous ai vue! — (et je ne rêvais pas!) — Je vous ai vue lorsque,
Êtes-vouB mieux î demanda-t-elle »vec une voix faible comme un soupir. (Page 166,) ffi
figure d'abord inanimée et muette, vous êtes devenue tout à coup, sous un souffle S)
mystérieux et puissant, une créature animée, possédant le regard, la parole, le (^
mouvement ... la vie enfin ! . . . f)
— Mon Dieu, — murmura la jeune fille écoutant toujours, mais comprenant >!
n moins que jamais, — ce n'est que trop sûr, il est foui
K\ Paul poursuivit :
^ — Je vous ai vue, vision ciiarmantc, quitter l'étrange tapisserie dont vous êtes (?
c?:icï::?(:^:icL^'c5=:^«:7âSi«2/<K«^ (xi::<7^::^c?î:icîroîvi<!
-(?€iK
kj l'un des personnages, et où tout à l'heure sans doute, immobile et muette, vous ^
U irez sous mes yeux reprendre votre place. ri
s\ La main du comte s'était machinalement tournée vers le panneau qui faisait g
(?o face à son lit (1). §
f) Il était difficile de garder son sang-froid en présence de l'hallucination si singu- v
vt lière et si extravagante du jeune homme. ^
[< Alice, tout à fait rassurée, l'interrompit par un frais et sonore éclat de ri. ?. %
^ — Ah î — s'écria-t-elle, — je devine à présent 1 i\
^ — Que devinez-vous? — demanda Paul. §
^ Alice, au lieu de répondre à la question qui venait de lui être faite, s'éloigna du i)
l? lit, prit la lampe, en ôta le capuchon et ne prononça que ce seul mot : [^
u —Regardez!... 1{
^ Tout en faisant et en disant ce qui précède, elle avait démasqué la tapisserie et r\
k soulevé la lampe, de façon à ce que Paul pût envisager à la fois sa figure et celle ^^,
$) de la jeune chasseresse aux cheveux flottants. En face de cette ressemblance pro- ^
(?t digieuse, l'étonnement de M. de Nancey fut tel que son intelligence obscurcie ne ji
V lui permit point d'abord de séparer l'erreur de la réalité et de bien distinguer, en f^
c! voyant à la fois Alice et l'amazone, laquelle des deux était l'œuvre de Dieu, et S
h laquelle l'œuvre des hommes. (X
^ Un mouvement de la jeune fille fit cesser cette sorte de mirage et Paul comprit ^
(^ à son tour.
f) — J'ai été bien malade, n'est-ce pas? — murmura-t-il avec une sorte de confu-
1? sion; — ma pauvre tête ébranlée me rend à moitié fou... je le sens bien. — Par-
U donnez-moi donc^ mademoiselle, je vous en supplie, et daignez me faire l'honneur ^
f) de m'apprendre ce que j'ignore, c'est-à-dire quelle est la maison hospitalière qui ^
Œ m'a recueilli, et comment on vous appelle, vous, mademoiselle, vous le bon génie^ (^
j5 l'ange et la fée de cette maison?... |^
(1) Ceci n'est point de la fantaisie. — L'auteur de ce récit connaît un artiste, un peintre célèbre ^
aujourd'hui, qui pendant les accès de délire d'une longue maladie croyait chaque jour voir s'animer f^
ç\ et sortir de son cadre le portrait d'une jeune morte qu'il avait aimée. — En lisant ces lignes — (et i\
V il les lira certainement) — ses yeux ne resteront pas secs. y.
méprise maintenant autant que je l'aimais...
S LA COMTESSE DE NANCEY 171 f)
?t XXXII K