Û PARTI PRIS. Û
^ M. Lafène et Paul s'arrêtèrent un instant pour allumer les fameux planteurs au &
f) feu d'une petite lampe à esprit-de-vin, placée tout exprès sur un meuble du vesti- ^
vî bule, puis le négociant reprit le bras de son hôte et l'entraîna dans le jardin. CI
u Le maître du logis parlait beaucoup et très gaiement de toutes sortes de choses U
^ insignifiantes; mais il était facile de voir qu'il agissait à la manière des poltrons ^
h qu'on entend chanter pour se donner du courage, et qu'au fond sa loquacité ^
k cachait un fort grand embarras. fj
^^ Sa verve tomba tout à coup. — Le silence se fit. ^
V — Nous y voici..., — pensa M. de Nancey. v
>! M. Lafène ralentit le pas et, cessant de tenir Paul par le bras, lui prit la main. >!
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h — Mon cher comte, — commença-t-il d'une voix qu'il essayait en vain de ren- n
R) dre ferme, car une profonde émotion la faisait trembler, — vous m'inspirez la plus S\
^ vive sympathie, et permettez-moi d'ajouter que je ressens pour vous une sérieuse ^
V affection... ]j ^ — Et moi, mon cher hôte, — interrompit Paul, — j'éprouve à votre endroit des ^ U sentiments pareils, auxquels se joint une sincère reconnaissance... U è\ — Je le crois... je n'en doute pas..., — reprit M. Lafène, — et je vous supplie è\ ^^ de ne voir quoi que ce soit de blessant dans l'étrange communication que je vais ^^ ^ vous faire... f) vt — Gomment une chose venant de vous pourrait-elle me blesser? — demanda le vt ]i comte. • K
l<^'jir^-^7t^Cîc^^:i!:7<S7^<ijy^i^'Z^<ji^^
f) LA COMTESSE DE NANCEY 188
vî — Vous allez le comprendre... Mais c'est que, voyez-vous, c'est terriblement vt
U difficile à dire... î<
è^ — Dites-Ie donc sans périphrases... — C'est le meilleur moyen de se tirer des ^'\
^ choses difficiles... ^
^ — Vous avez raison... Je vais droit au but... — Il nous semble, à madame La- f)
lî fène et à moi, que nous vous avons toujours connu... — Nous nous sommes habi- l*!
u tués à vous regarder comme faisant partie de la maison... — Votre présence u
^ ICI nous enchante et nous ne pouvons nous passer de vous... — Eh bien... ^
j^^ Le maître du logis s'arrêta. ^
f) —Eh bien? — répéta Paul. f)
(^ M. Lafène, appelant à la rescousse toute sa force de volonté, toute son énergie, ki
V vint à bout d'articuler ces quelques mots : V ^ — Eh bien ! je vous supplie de partir... >! h Puis il baissa la tête comme un homme épouvanté de ce qu'il vient de dire. h kj — Dois-je vous quitter ce soir même? — demanda tristement Paul, qui depuis h ^^ un instant s'attendait à la conclusion formulée par M. Lafène. (^^ f) — Mon Dieu ! — s'écria ce dernier, — je viens de vous blesser!... —J'en étais |v M sûr d'avance. . . X^ ■A — Affligé, oui, — étonné, peut-être. .. , — répliqua le comte, — mais non blessé, U ^ je vous le jure! — Pour me parler ainsi que vous venez de le faire, vous devez <j\ (^ avoir un motif impérieux... * (^ ^ — Oui, bien impérieux... bien sacré! — reprit vivement M. Lafène, — et ce f)
Vî motif, vous allez le connaître... Je ne vous cacherai rien... vous trouverez dans lî
U cet aveu même une preuve sans réplique de la haute estime que j'éprouve pour U
(? — Parlez donc, mon cher hôte... — Vous comprenez que j'ai hâte de savoir... ^
È) — Eh bien! le bonheur et le repos de mon Alice, de ma nièce chérie, de ma ^
8 fille d'adoption, sont en jeu... —La chère mignonne vous semble une enfant, (?
V n'est-ce pas? Pourtant elle a seize ans passés. — A cet âge, le cœur qui s'éveille v >J prend facilement pour des réalités ses premiers rêves et ses premières illusions. — X' U Les difl'érences de caste, les distinctions sociales n'existent pas pour lui. Il ne ^ {() réfléchit point et ne calcule rien. — J'aurais dû prévoir cela, mais, je l'avoue en g {^^ toute humilité, la pensée du péril ne s'est même pas présentée à mon esprit. — (J f) Aujourd'hui, le mal est commencé. Il faut le couper dans sa racine pendant qu'il îj ^ en est temps encore. — Je vous sais galant homme, cher comte; aussi, sans hési- ^ l^ ter, je confie ce secret à votre honneur... Alice se figure qu'elle vous aime... k
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g — Pourquoi supposez-vous qu'elle se figure? — s'écria Paul entraîné par un js
n élan de passion irrésistible, — qui vous fait croire que cet ange ne m'aime pas vén- aj
J\ tablement?... ç^
^ — Mais, — murmura M. Lafène surpris de l'impétuosité du comte, — il me ^
S) semble que ce serait un malheur... un grand malheur... J)
^ — Pourquoi? — interrompit M. de Nancey. \5
Yi — Parce que vous, vous ne l'aimez pas... vj
i\ — Qui vous a dit cela? n
g —Vous l'aimez?... g
g —Je l'adore... g
(§ — Ainsi vous aviez deviné? (^
1^ — Tout. — Croyez-vous donc qu'un cœur de seize ans puisse cacher ce qui se y.
iN passe en lui? i\
a M. Lafène tombait des nues. n
^ — Mon cher hôte, — balbutia-t-il, — je ne sais pas... non, vraiment, je ne sais g
^ pas si je dois me réjouir ou m'affliger de ce que j'apprends là. — Étes-vous sûr de (^
1^ ne pas vous tromper vous-même? — Alice, vous voyant blessé, mourant, vous a v
j^ donné les soins affectueux et tendres qu'une sœur prodiguerait à son frère... — Ne ^
n prendriez-vous point, par hasard, la reconnaissance pour de l'amour?... n
ly — Non 1 cent fois non... je sais trop bien ce que j'éprouve. i>
Û — Enfin, avez-vous réfléchi? ^
1 —A quoi? 8
^ — A votre situation. — Vous êtes le comte de Nancev... — Alice est une enfant ^
Y^ sans naissance. — Alice aura notre fortune, il est vrai, mais cela vous importe ^
i\ peu, vous êtes riche... — l'éducation si simple de la chère mignonne lui permet- >n
(X trait-elle de tenir convenablement sa place dans le monde qui est le vôtre et dont ri
§ elle soupçonne à peine l'existence? — Ne regretteriez-vous point un jour, et pen- §
8 dant toute votre existence, la folie qu'une minute d'entraînement vous aurait fait U
y commettre? y.
[? — Jamais ! jamais 1 — s'écria Paul. — Vous appréciez mal votre nièce... Toutes ^
n les distinctions sont en elle. . . Elle est de celles qui brillent partout, et partout au n
j^ premier rang... ^
g — Songez-vous à ce qu'on dirait si vous deveniez le mari d'Alice? — reprit §
V vivement M. Lafène.
^ — Eh ! que pourrait-on dire ?
Y\ — Que nous vous avions recueil'li à la suite d'un duel... que nous avons profité
ôlf iSi<SF^<Z^<Së:i<Z^<Sr:i<!!^<SF^<Z^(^^
g — Ma «tère aime, m'apprendroz-Tous enfin ce qne signiftent vos allures mystérieuses?... (Page 160.) (l
f , . , fi
^ de 1 affaiblissement moral résultant d'une longue maladie pour vous capter à notre [^
n prom... y.
^ — Ce serait un mensonge et une infamie !...
^ — On ne le dirait pas moins...
°J —Qu'importe?
ri
M — Écoutez-moi, monsieur le comte : — Certes, je ne m'opposerai point à ce qui {^ j^ pourrait devenir votre bonheur et celui de mon enfant bien-aimée; mais si vous h ^ %
g 186 LA COMTESSE DE NANCEY §
Vî me disiez à l'instant : — Je vous demandera maifi d'Alice. — ie ne vous répon- C*
U drais pas aujourd'hui... W
J —Pourquoi? ^
^^ — Parce que j'exige que vous réfléchissiez encore. — Prenez le temps de peser h
^ dans votre esprit les choses si simples, mais si incontestablement vraies, -que vous ^
(1 venez d'entendre... En aucun cas vous ne pourriez aujourd'hui quitter notre mai- (^
V son... — La nuit est bonne conseillère... — Les salutaires inspirations viennent de v ^ la solitude et du silence... — Si demain vous avez compris qu'un homme tel que ^ h vous doit chercher une femme dans le milieu auquel il appartient, vous partirez L $j en emportant avec vous toutes nos sympathies et tous nos vœux. — Si au contraire ss (^ vous êtes toujours dans les mêmes sentiments, nos bras vous seront ouverts, et, ^^
V pour ma part, je serai bien heureux de vous nommer mon fils... puisque j'appelle f) ?î Ahce ma fille... ^
'A — Soit, mon cher hôte, — répondit Paul ; — que votre volonté soit faite ! \i
S\ — A demain donc ! S\
g — A demain... g
f) M. Lafène accompagna le comte jusqu'à la chambre aux tapisseries et courut ^
Vî ensuite retrouver sa femme pour lui raconter, par le menu, l'entretien auquel It
U nous venons de faire assister nos lecteurs. U
i(\ Paul, resté seul, éprouva tout d'abord une sorte de vertige en songeant à ce qui ^
^„ venait de se passer. h
f) Ainsi donc, obéissant une fois de plus à cette étrange folie qui s'emparait de lui ^
It lorsque ses passions se trouvaient en jeu, il venait de recommencer, — mais dans l*
U des circonstances bien autrement dangereuses, — ce qu'il avait fait jadis au chalet ^
^ de Ville-d'Avray en jurant sur l'honneur d'épouser Blanche Lizely, et cela le len- c5
a demain du jour oh Nicolas Bouchard lui avait accordé la main de Marguerite! n^
È) Mais alors il ne commettait qu'une infamie, tandis qu'aujourd'hui il marchait è\
(5 droit à un crime. 0
y Abuser de Blanche Lizely amoureuse et confiante, cela pouvait lui valoir le juste rJ
J^ mépris des honnêtes gens — (en supposant que son indigne action fût connue), — >^
H et c'était tout... U
vt . Il
fi) Devenir le mari d'Alice, —la comtesse de Nancey vivant encore, — c'était la S\
(?^ bigamie, la cour d'assises, le bagne ! ft
?) Paul eut peur. f)
>J — Je n'oserai jamais, — se dit-il, — il faut partir... je partirai... m
'A Partir 1 — quitter, pour ne la plus revoir jamais, cette adorable petite Ahce, U
Vt cette enfant si pure qu'il aimait et de qui il était aimé ! — Est-ce qu'il en aurait la (S
U force? est-ce qu'il en aurait le courage? V
^ La réponse à cette question n'est pas douteuse pour qui connaît notre héros. — ^î
(?j Dès que la passion commandait, Paul devenait esclave. h
^ Qui pouvait l'arrêter? — Le sens moral? — Tl n'en avait pas. — Sa conscience ? -j
lî — Elle était muette depuis longtemps. (^
U Restait la prudence, — restait l'effroi, sinon du crime, au moins de ses consé- î^
(^ quences, — les gendarmes, les douze jurés, le réquisitoire foudroyant du procu- ^
^^ reur impérial, la condamnation flétrissante, et enfin la casaque rouge des forçats. H
8) Mais, s'il était possible d'éviter ces choses funestes?... s\
(5 Paul chercha d'abord le moyen d'accomplir le crime lui-même, et rien ne lui (?/
V sembla plus facile. ^
^ M. Lafène savait qu'il avait été marié, mais il ne pouvait soupçonner qu'il l'eût |
p été deux fois. — L'acte de décès de Marguerite prouverait le veuvage d'une façon K
h inattaquable. . . — Que fallait-il de plus ? J
^^ Le même acte servirait pour les publications légales faites, non point à Paris, (Jj
S mais dans le fond de la Normandie, au village des Tilleuls où Paul, nous le savons, f)
^ possédait un domaine. ^
U Le maire, — honnête paysan d'une intelligence infiniment bornée, — ignorait, Û
s\ lui aussi, que le comte eût de nouveau pris femme après la mort de la première ^
(^ comtesse, et ne soulèverait aucune objection. h
f5 Le mariage célébré à Hombourg, au consulat français, serait inconnu du monde ^
Vî entier. (^
U Rentrer en France, retourner avec Alice à Paris devenait impraticable, il est î^
^ vrai, mais M. de Nancey ne tenait guère à revoir Paris, et surtout cet hôtel de la c^
(? -rue de Boulogne oîi il avait si cruellement souffert. U
^. Il ferait vendre ses propriétés, réaliserait sa fortune, achèterait quelque part, S)
?» en Italie, un palais de marbre reflétant dans les eaux calmes d'un lac ses blanches <^
y terrasses et ses massifs de lauriers roses, et là, sous un nom d'emprunt, il vivrait, r)
èj défiant la justice et complètement heureux auprès de la femme qu'il aimait plus k'
h qu'il n'avait jamais aimé... U
^ Toutes choses s'arrangeant ainsi pour le mieux dans l'esprit du comte, il se dit fi\
^ que la solution du problème était trouvée, et, le lendemain matin, ses premières (^
f) paroles à M. Lafène furent celles-ci : ^
^ — La nuit a porté conseil, mon cher hôte, et j'ai l'honneur de vous demander ^
îî la main de mademoiselle Alice, votre nièce... U
■^jt^X-