LE SALON DE LA COMTESSE
Ni le tact, ni l'esprit ne manquaient à Blanche. — Elle comprenait à demi-mot et dexinait ce qui n'était pas dit.
Au moment des visites de noces elle avait, nous le savons, essayé de s'illusionner. — Elle avait fait effort pour se persuader que le hasard seul prenait parti contre elle, et que toutes ces portes fermées ne l'étaient point volontairement.
x4près la soirée du concert, le doute cessait d'être possible.
Blanche bannit toute illusion. — Elle envisagea, sinon froidement, du moins carrément les choses telles qu'elles étaient. . .
Le monde féminin la mettait à l'index. — On la traitait en brebis galeuse, et le comte de Nancey, son mari, — cet homme en qui, jadis, elle avait placé toute son espérance, — n'avait ni le pouvoir de l'imposer, ni la force de la faire respecter !...
Dieu sait quel ouragan de colère folle contre le monde, de mépris haineux contre Paul, s'éleva dans cette âme ulcérée.
Ainsi donc, toute sa vie, le passé la poursuivrait! Jusqu'à son dernier souffle elle succomberait sous ce double rocher de Sisyphe : le crime du pair d'Angleterre au manoir de Douglas-Park, la trahison du comte de Nancey au chalet de ^'illcd'Avray! — Deux infamies dont elle avait été la victime et non la complice!— Elle oubHait son crime à elle... —les larmes de Marguerite outragée, —la mort de Marguerite innocente I
Lorsque le dernier des invités fut parti, M. de Nancey éprouva une véritable terreur. — Il s'attendait à une scène effrayante oii Blanche l'écraserait sous l'explosion de ses reproches.
Il n'en fut point ainsi. — La jeune femme, sans lui adresser la parole, regagna
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son appartement où elle s'enferma, et dont cette fois, — mes lecteurs n'auront pas de peine à le croire, — il ne chercha point à forcer l'entrée.
Quand Blanche descendit le lendemain, — à une heure avancée de l'après-midi, — la pâleur de son visage témoignait seule des poignantes déceptions de la nuit précédente.
Son parti était pris. — Convaincue qu'il n'existait plus pour elle de bonheur possible, elle n'acceptait pas l'ennui et ne renonçait point au plaisir. — Elle avait résolu de s'étourdir et, ne pouvant se faire une existence heureuse, de se faire au moins une vie bruyante et mouvementée.
— Monsieur le comte, causons un peu, s'il vous plaît, — dit-elle à Paul inquiet de ce début, mais à demi rassuré cependant par le ton très-calme de la comtesse.
— Causons, — répliqua-t-il vivement. — Vous savez bien que ma plus grande joie, chère Blanche, est de vous entendre...
— Une autre à ma place, — reprit madame de Nancey, — vous parlerait sans doute avec amertume des humiliations que j'ai subies pendant cette fête, et dont en somme vous avez eu, vous, mon mari, la plus large part. — Oh! ne m'interrompez pas!... — C'est un fait accompli, et d'ailleurs vous n'y pouvez rien. — Votre intention, je suppose, n'a jamais été de vous battre avec les maris de toutes les femmes qui croiraient se compromettre en mettant les pieds chez vous 1 — Le monde nous traite en parias... — Notre hôtel, paraît-il, est un lieu suspect... — Pourquoi? Je l'ignore, et vous devez le savoir mieux que moi ! — Je constate le fait sans l'approfondir. — Dans la situation qui nous est faite, il y a deux partis à prendre : accepter humblement l'arrêt qui nous frappe, ou le braver ouvertement. — Je choisis le second.
Paul écoutait Blanche sans comprendre où elle en voulait venir. — Elle sourit d'un air ironique en voyant l'expression d'étonnement qui se peignait sur son visage, et elle reprit :
— Vous m'avez dit souvent que mes moindres désirs étaient des lois pour vous...
— Certes, je l'ai dit ! — s'écria Paul, — et vous savez à quel point c'est vrai...
— Eh bien ! prouvez-le donc !
— Comment?... que faut-il faire?... je suis prêt...
— Ces femmes qui ne trouvent pas que la comtesse de Nancey, fille du baron Lizely, soit d'assez bonne maison pour être des leurs, reçoivent, et l'on s'ennuie chez elles où tout est prétentieux, solennel et gourmé ! — Je veux élever autel contre autel. — Je veux recevoir aussi, moi... — Je prétends que mon salon soit le plus amu-
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gj 20 t^A COMTESSE DE NANCEY
irinvitez pas celui-là!... il allumerait sa pipe ici et demanderait un bock... Je parie d'ailleurs qu'il n'a point d'habit...
sant, le plus brillant, le plus recherché de Paris, et que les maris, les frères et les fils de ces impertinentes, sollicitent comme une précieuse faveur le droit d'avoir ici
S leurs entrées ! — M'approuvez- vous?. . .
û — Assurément... ^5
M — M'aiderez-vous?
^ — De tout mon pouvoir. . .
y Le salon que je rêve, — poursuivit la comtesse, — doit être une sorte de U
n caravansérail élégant oii toutes les illustrations puissent se donner rendez-vous et i^,
S soient certaines de se rencontrer. — L'élément purement mondain a le droit de ne (J
i) s'y^trouver qu'en minorité... — Je fais médiocrement cas des gens dont tout le mé- ^
(^ rite est dans leur blason... — Ce que je veux attirer chez moi, c'est l'élite du monde li
y intelligent, c'est la fleur de l'esprit parisien, ce sont les artistes, les écrivains... U
[S — Les académiciens? — dit Paul. ^
n — Ehl qui songe à l'Académie? — répliqua Blanche avec un sourire moqueur, 4
n — je vous parle de ce qui vit, de ce qui produit, de ce qui cherche et trouve le S)
(jj succès et la célébrité!... — Qu'on sache que le sculpteur ou le peintre dont on (^
'^) admire à l'exposition des Beaux-Arts le tableau ou la statue, l'auteur du drame V
';^ acclamé, de l'opérette en vogue, du roman qui passionne les lecteurs, seront ce soir k*
M chez la comtesse de Nancey, et vous verrez l'effet ! — Supposez que mon salon k
R puisse réunir un jour Dumas fils et Léon Gérôme, Offenbach et Sardou, Paul Féval ^,
0 et Barrière, et croyez-vous que le lendemain il serait à la mode?... (^^
— Sans aucun doute... — murmura Paul avec embarras; — mais je connais |y peu les célébrités... — J'ai vécu jusqu'à présent dans un monde... y
— Dans celui des demoiselles à chignons rouges et des maquignons, je le sais U bien ! . . . — interrompit la comtesse avec impatience. — Mais enfin il est impossible J{\ que parmi vos nombreux amis aucun n'ait quelques relations dans le monde artis- (A tique et littéraire... ^
— Oui... oui... c'est vrai! — dit vivement Paul, entrevoyant avec joie la possi- (!t è bilité d'être agréable à Blanche et mériter sa gratitude. — Il y a d'abord Robert de \I S^ Lorey, qui fait de la peinture... — Il avait à l'Exposition, il y a deux ans, un petit ^ h tableau très-joli... — Il passe sa vie dans les ateliers... — Je me souviens même n ^ qu'il m'a conduit de force, un jour, chez un gros homme à barbe pointue qui s'in- Sj ^ titule maître peintre et qui fabrique des femmes nues malpropres, des curés en %
) goguette et des casseurs de pierres effroyables... — Blanche, je vous en prie, n
■:^(^<M^:i^<S^<7^<SF:i<7f^^<S^^f^y<îr^ <?135»Î
Soyez tranquille, je choisirai...
H[ — Il y il ensuite, — reprit Paul, — le vicomte Guy de Crancé... — Il a publié >j
un volume, je ne sais plus sur quoi... — Le Figai^o en a parlé... sans en faire i:
l'éloge... — Il connaît tous les gens connus... — Arsène Houssaye l'invite à ses \é
f^ merveilleuses fêtes dont Paris entier s'occupe... \j
1 — Voyez donc aujourd'hui M. de Lorey et M. de Crancé, et amenez-les dîner le \s
k plus tôt possible, je m'entendrai moi-même avec eux... y.
^ Le comte obéit passivement, ainsi qu'il en avait l'habitude. — Le lendemain, le ^
^ peintre et l'écrivain amateurs s'asseyaient à la table de Blanche. — La jeune femme ^i
fj ne se dissimulait point qu'ils devaient avoir une médiocre influence dans le monde *^
Vt artistique et dans le monde littéraire; mais enfin ils n'y étaient point étrangers, et (^
') cela suffirait peut-être. t
^ Madame de Nancey fît part à ces messieurs de son intention d'ouvrir sa maison ^
n, une fois par semaine, et leur exprima son désir d'attirer chez elle les célébrités n
Rj parisiennes. i\
^^ Ils promirent de déployer un zèle prodigieux pour satisfaire la jeune femme, et û
X) ils tinrent parole. Le jeudi suivant, — jour fixé pour la première réception, — chacun i)
'^ d'eux présenta à la comtesse un certain nombre d'étoiles de moyenne grandeur, ^
J^ — nébuleuses pour la plupart, mais enfin c'étaient des étoiles. — Il faut un com- fi
fi\ mencement à tout. j\
(?, Blanche déploya ses plus irrésistibles séductions pour faire la conquête des nou- ^
^ veaux venus. — Elle y réussit pleinement. — Après une soirée que la musique et ^
S la causerie remplirent et qui fut terminée par un souper, les invités se retirèrent, (!) vers les deux heures du matin, absolument sous le charme. — La beauté, la grâce et l'esprit de madame de Nancey les avaient grisés, sans compter qu'elle savait être « bon enfant à l'occasion mieux que personne.
^j Le lendemain ils parlaient de l'hôtel de la rue de Boulogne avec un si vif enthou- ^
^t siasme que diverses étoiles, — d'un ordre supérieur, cette fois, — sollicitèrent (g
\} l'honneur d'être présentées. y
^ Bref, au bout d'un mois le désir de Blanche se trouvait réalisé complètement. jx
À — Son salon, dont les illustrations de bon aloi savaient le chemin, était en passe /j
f\ de devenir un salon célèbre. — La littérature, les arts, l'aristocratie, la finance et ^
la politique s'y coudoyaient familièrement. — C'était vivant, point cérémonieux, ^
spirituel et vraiment gai. i^
La maîtresse du logis animait tout de ses sourires magnétiques, de ses vives et ^
fines réparties, et donnait le la des causeries les plus éblouissantes. n
it
îCôQ<s?v><«^<K:ics;?<5:i^s^(3R:ic»!:î^
22 LA COMTESSE DE NANCEY j
^ Une réaction se faisait en faveur de Blanche. — Les familiers de ses jeudis deve- i^]
% naient ses chauds partisans et prenaient sa défense en mainte occasion. ^^
S — Pourquoi donc a-t-on dit tant de mal de celte jolie comtesse ? — répétaient- fj
§ ils. — Elle est adorable! |
On voit que tout était pour le mieux. U
Malheureusement, et par la force des choses, les aimables réceptions de la rue de Boulogne n'allaient pas tarder à dégénérer. . .
certaines bornes infranchissables dans la bonne compagnie, — et Blanche prenait
a LA VIE INDEPENDANTE. g
^ L'élément artistique, nous l'avons dit, dominait aux soirées de la comtesse de .^
% Nancey. ' m
() Or, les artistes, habitués à la vie indépendante, apportent partout avec eux un y
■^ certain sans-gêne — (môme quand ils sont gens bien élevés, ce qui n'est pas rare), ^
jl — et l'originalité de leur nature s'accommode mal de l'étiquette des maisons ii
^ collet-monté. ^
'À Le salon de la rue de Boulogne se fit remarquer bientôt par la liberté d'allures (f?
i) de ses hôtes les plus assidus, — liberté qui cependant ne dépassait point encore v
un extrême plaisir à ces pittoresques excentricités de langage qui constituent la a
h langue verte des ateliers parisiens. R\
(^ Au bout de très-peu de temps la comtesse comprenait à demi-mot les intradui- (jt
f) sibles finesses de l'argot fittéraire, et ne s'étonnait pas plus d'entendre prononcer f)
> une phrase de javanais que de rencontrer une citation latine dans le discours d'un ^
>j académicien. ii
il) LA COMTESSE DE NANCEY 23 S)
^ Ceci d'ailleurs eût été sans grande importance, mais des faits d'un caractère >^
a bien autrement errave ne tardèrent point à se produire. — D'abord un certain ri
^ nombre de ces intrigants de bonne raine et de mœurs élégantes, qu'on est certain ^
^ de rencontrer partout où l'on s'amuse, trouvèrent moyen d'arriver chez madame de ^^
l\ Cl
y Nancey et furent bien accueillis par elle. Ensuite elle n'eut point la force de ré- f)
^ sister aux sollicitations de ses nouveaux amis qui demandaient à lui présenter y
/j quelques femmes du meilleur monde, charmantes^ — disaient-ils,— et tout à fait |^
j> dignes de contribuer à la haute renommée de son salon. i^
^ Blanche s'étonna bien un peu de la démarche faite auprès d'elle au nom de ces ^,
^ dames — (très-authentiquement titrées pour la plupart), — après la manière dont |^
(îj ses avances avaient été accueillies par le monde aristocratique, — et elle le dit. \\
Y^ Ses objections furent battues en brèche par des réponses victorieuses. — On lui u
^ démontra d'une façon péremptoire que la marquise d'A..., la comtesse de B..., la ^
^ vicomtesse de G..., la baronne de D..,, etc., méritaient son intérêt le plus vif, et i}
^ que si quelques méchants bruits avaient couru sur elles, ces bruits étaient calom- ^
'v\ nieux au premier chef et ne pouvaient être pris cq considération par une personne (f^
ij intelligente, sachant distinguer le vrai du faux. \)
^ Blanche céda. — Les souvenirs de sa propre existence la disposaient à voir dans x"
(\ chaque accusée mie victime, et d'ailleurs elle trouvait une sorte d'âpre volupté à ^
i5 braver le monde patricien en ouvrant ses portes à ceUes devant qui ce monde k^ {^ injuste fermait dédaigneusement les siennes. \
ê Bref, l'élément féminin fat introduit aux soirées de la rue dé Boulogne. f)
^ Ces femmes, jeunes, jolies, bien élevées, séduisantes par leur élégance et par m
Vl leur esprit, n'étaient point des haromws d'Ange. — Elles portaient des noms se- U ï\ rieux... Elles avaient de vrais maris, et passaient pour posséder des terres au ^ soleil ou des coupons de rentes en portefeuille. .,
Seulement — (il y a un senlemoit^ comme dans les Faux Bonshoinmes)^ — leurs f maris ne vivaient plus avec elles, et personne n'aurait pu préciser l'origine et le ^ chiffre des revenus qui leur permettaient de renouveler sans cesse leurs toilettes l\ du bon faiseur, leurs voitures du carrossier à la mode, et leurs chevaux de David (^i Meyer.
^ Bref, c'étaient des déclassées...
^ A partir du jour oîi la comtesse les reçut^ son salon changea complètement de
Û physionomie. — Il prit une allure galante, inévitable quand la maîtresse de la ^^ maison a fait parler d'elle, et quand elle a pour amies des femmes mariées dont on Jx ne voit point les maris. . .
g 24 LA COMTESSE DE NANCEY S
s^ On improvisa de petites sauteries au piano. — On trouva très-drôle, certain soir,
^ de faire bisser un quadrille où quelques jeunes gens donnèrent un échantillon ,/j
iy, tout à fait réussi de la danse ultra-fantaisiste des C/odoches. fort à la mode à cette C\
k époque. (g
^ Ce n'est pas tout encore. — Un autre soir, un familier du logis proposa de *^
'è tailler un petit bac de scuilé. — Cette proposition fut accueillie ave 3 grande faveur, ^^
^ et les cartes eurent désormais droit de cité dans Tliôtel de la rue de Boulogne. /j
i;^ Nos lecteurs sont presque tous au fait des petits mystères de la vie parisienne, \\
[X et, sans qu'il soit besoin d'entrer dans de plus longs détails, ils comprennent que ;^
^^ le salon de Blanche, livré au baccarat et au chemin-de-fer, et meublé de séductions k)
(v, féminines, devînt fatalement un tripot de hujh-life^ différent des autres tripots par '^
t| cela seulement qu'on n'y connaissait pas la c6r(/;«o//«?, et que le vin de Champagne ^X
'^ frappé, des grandes marques, prodigué libéralement, y remplaçait les bières frela- 'k
a tées elles douteuses limonades, parcimonieusement servies. [),
g II faut bien ojuulcr que les quelques chevaliers d'industrie dont nous avons ))\
\'^ constaté la présence y péchaient en eau trouble, et qu'on trichait chez la comtesse %
nO comme chez la Barucci, quoique avec plus de discrétion. b.
^ Nous n'étonnerons personne en constatant que bon nombre des hommes qui, .^
y^ chaque jeudi, venaient passer la soirée et une partie de la nuit rue de Boulogne, ?j
'0 faisaient à Blanche une cour assidue, infiniment peu respectueuse. y\
■^ Madame de Nancey semblait d'ailleurs prendre médiocrement au sérieux les dé- '\
ft clarations incandescentes dont la bombardaient ses adorateurs, mais elle ne s'en %
iii formalisait point. — EUe n'accueillait qui que ce soit avec une préférence marquée; ^
?j mais, sa coquetterie, aussi bien que sa vanité, trouvant son comp'.e à ces manifes- ^'j ■N lations amoureuses, elle avait pour tout le monde de gracieuses paroles et des sou- a
{\ rires encourageants. \
P Quelle était l'attitude de M. de Nancey dans ce milieu bizarre oii presque tous '^
ses hôtes faisaient ouvertement profession d'être épris de sa femme?— Comment j s'arrangeait-il de ce rôle impossible que la volonté de Blanche lui imposait? «
Hélas 1 le malheureux subissait sa situation comme on subit ce qui est inévi- y
table ! — Il jouait avec une sourde colère, avec une rage concentrée, ce personnage ^
dont il comprenait bien l'odieux et le ridicule. Il tentait de se révolter, mais ses {
révoltes étaient impuissantes. l
Tout se paye ici-bas... — Dieu est juste! — Le comte .souffrait à son tour ce \
qu'autrefois la douce Marguerite avait souffert pendant ces fêtes du petit château ^
de Montmorency dont sa rivale était l'héroïne et la reine. —Paul de Nancey pas- ?
Si LA COMTESSE DE NANCEY
Trois minutes après, la comtesse de Xancey, étant applaudie à tout rompre... (Page 31.)
''*) sait inaperçu à son tour, ou plutôt dédaigné, dans sa propre maison. — Les invités i^ de sa femme l'honoraient à peine d'une poignée de main banale et d'un : — Bonfi jour, cher! — murmuré du bout des lèvres, et ne s'occupaient plus de lui. .. \\ Le comte, dont la jalousie, faute de pouvoir s'arrêter sur quelqu'un, s'égarait au
S hasard, se sentait trop faible pour mettre fin énergiquement à un état de choses
qui lui meurtrissait le cœur et lui brisait les nerfs.
Cette étrange sensation d'épouvante constatée par nous déjà, et se mêlant à sa
passion, grandissait de plus en plus. — Blanche lui faisait peur...
n 26 LA COMTESSE DE NANCET
S Un jour, il s'était permis de se plaindre. — Elle l'avait écrasé de ses railleries.—
V II avait essayé de menacer. — Elle s'était éloignée en haussant ironiquement les %
^ épaules, et sans même daigner lui répondre. i>j
l^'j — Ah ! — se dit Paul resté seul, en se labourant la poitrine avec ses ongles, — S
i^ ah ! j'en deviendrai fou ! ^
(^ Et ceci ne devait point passer pour une parole vaine. .. — Le comte de Nancey iV(
§ était bien véritablement sur le chemin qui mène à la folie... i^
^ Non contente de trôner une fois chaque semaine dans son salon, la comtesse, v\
^ cherchant, nous le savons, l'oubli dans le plaisir, dans le mouvement et dans le /J
R bruit, et voulant s'étourdir sans cesse, avait pris peu à peu des habitudes de si fj
â complète indépendance que plus d'une, de ces libres viveuses qui n'ont point de (^
^ maris à ménager aurait pu les lui envier. «
(3 Elle sortait à toute heure, sans jamais prévenir le comte au moment de quitter ^
y, l'hôtel. fi
iN Chaque fois que le temps le permettait, elle montait à cheval et passait deux ou J^
l^ trois heures au bois de Boulogne^ oîi les plus fervents de ses attentifs l'attendaient (\
&) pour lui servir de gardes du corps. ^
(g Le monde élégant, qui fréquente à certaines heures la rive gauche du lac, avait '^
y. surnommé cette escorte quotidienne : Vescadron volant de la comtesse. M
^ Trois ou quatre fois par semaine Blanche allait au spectacle, et j\L de Nancey i\
h était obligé de questionner ses gens s'il voulait savoir à quel théâtre se trouvait sa g
t) femme. «
S La loge de Blanche devenait alors un lieu de rendez-vous pour ses fidèles. Ils (}j
^\ 'ia
w s'y succédaient, comme dans l'avant-scène d'une femme galante, débitant leurs «
^ calembredaines, se penchant, lorgnant dans la salle, parlant très-fort, riant tout ^x
% haut, faisant enfin assez de bruit pour troubler les acteurs et pour se faire rappeler ^
à l'ordre par le bon public qui veut entendre. ^j
La comtesse trouvait cela fort gai, et acceptait sans le moindre scrupule des %
fleurs et des bonbons. i)
yi Un soir il se passa une chose à tel point excentrique, et violant si brutalement |^
les convenances, que nous hésiterions à la raconter, comme invraisemblable, si M
elle n'était de tout point vraie. — La voici. • g
Au mois de juillet, un samedi, madame de Nancey occupait aux Variétés une
avant-scène du premier étage.
Trois cocodès de la plus haute futaie — (on dirait aujourd'hui trois gommeux), —
étalaient derrière elle leurs coiffures à la Capoul et fleurs gilets à un seul bouton. ^
Sj LA COMTESSE DE NANCEY 27 ^
^ — Le reste des cavaliers de l'escadron volant se trouvait disséminé aux fauteuils
^ d'orchestre.
i\ On jouait une pièce en trois actes. — Le second se passait dans je ne sais quel
1^ bal public. — Des danses de haut goût servaient d'illustrations au dialogue. »
'•i entendu dans la salle. — Pas forts, les auteurs I — La Gloserie des Lilas est plus U drôle que ça!... Parole!... A Chaillot, les auteurs!...
^d- — C'est infect! — dit tout à coup l'un des jeunes gens, assez haut pour être ^
a VI g