‹ Les drames de l'adultèreChapitre 4 sur 24 · V) LA GLOSERIE DES LILAS · texte numérisé non relu

V) LA GLOSERIE DES LILAS

vJ« Madame de Nancey tourna la tête à demi vers le jeune homme qui venait de >î

y| parler, et qui se nommait le baron d'Alban. }^

k — Est-ce que c'est vraiment bien drôle, cette Gloserie? — demanda-t-elle. ^

Q — Epatant, comtesse, tout simplement ! — Comment ! vous ne comiaisscz

ï) pas ça?...

(^ — Vous me faites là, savez-vous, baron, une question bien saugrenue! — g

^ répliqua Blanche avec un sourire. — Est-ce que vous croyez que j'ai l'habitude il

^5 d'aller dans des endroits pareils? — Je ne connais ni Mabille, ni la Closerie des ^

q Lilas, et je serais fort curieuse cependant, je l'avoue, de voir par mes yeux ce qui U

J) s'y passe... f)

— Eh bien! mais, c'est simple comme bonjour... — On vous montrera ça, comtesse. . . — Il y va des gens très-chics. . . — Allons-y ! . . . t

— Jamais de la vie ! — Vous n'avez pas vu, —vous voulez voir, — vous verrez î — '^

s — Baron, vous perdez la tête.

n — Jamais de la vie ! — Vous r

g .28 LA COMTESSE DE NANCEY N

)< Nous allons vous y conduire... et nous rirons, comtesse, nous rirons comme des y

H petites folles ! — Ça sera tout simplement renversant ! . . . a

K\ — C'est impossible ! . . . $

(^ — Pourquoi donc? <A

y — Songez-vous à ce qu'on dirait?... — La comtesse de Nancey au bal de la Clo- q

3 série I — Il y aurait de quoi révolutionner Paris !... '^

— Oui, peut-être, si vous alliez là seule avec moi^ ou avec un de ces messieurs... I^

i^ parce que nous sommes des gens dangereux. — Mais nous serons toute une )?,

Q bande ! — Plus rien à dire, alors 1 — Pas moyen d'être compromise. . . Parole d'hon- (?.

^^ neur ! pas moyen 1 p

p — C'est assez vrai^ ce que vous dites...— d'ailleurs nous n'y resterions que quel- u

''l ques minutes, le temps de satisfaire ma curiosité... U

;\ — Parfait 1 c'est entendu, comtesse! — Je préviendrai ces messieurs pendant ^:

il l'entr'acte, et, en avant marche ! — Nous arriverons au moins douze ou quinze... — f^

^) Voyez-vous d'ici l'effet de notre entrée ! — Nous épaterons les étudiants et mesde- .^

5 moiselles leurs épouses... — Ça sera d'un chic à tout casser! II 2

'' — Mais c'est que j'ai renvoyé ma voiture... î.'

>^ — J'ai la mienne, et je sais que plusieurs de ces messieurs ont gardé les leurs. . . k'

'i — Elles sont à vos ordres. . . *.

*'ï Cl

'^j Madame de Nancey ne fit plus d'objection, ou tout au moins n'en fit que pour la ^

ij orme. — L'idée de mener à bien cette scandaleuse folie, si blessante pour son (j,

f) mari, l'enchantait. t.

i'^ L'acte s'acheva. — L'escadron volant fut prévenu. — Blanche quitta le théâtre, m

,j monta dans le coupé du baron d'Alban, à qui du reste elle ne permit point de U'

î\ prendre place à côté d'elle. — Les jeunes gens s'installèrent dans leurs voitures et ^^

Le bal Bullier se trouve situé beaucoup plus bas que le niveau de la place de l'Observatoire. -- Il faut descendre les degrés d'un interminable escalier pour arriver à la salle de danse et au jardin qui s'étale sur le flanc d'une colline abrupte,

dans des fiacres, et toute la troupe se dirigea vers les hauteurs du quartier Latin^ (f

y voisines du Luxembourg et de l'Observatoire. — Les véhicules firent halte devant ,^ (\j la porte de la Closerie, flamboyante de gaz, ornée de sergents de ville, et entourée

il de son cercle habituel de badauds et de curieux qui ne franchissent jamais le U

seuil, mais qui savourent le plaisir innocent et la jouissance économique de voir ^'

arriver les danseuses et d'entendre tonner de loin les cuivres de l'orchestre.

Le petit baron d'Alban avait prédit que l'entrée de Blanche et de son escadron .^

volant produirait un effet énorme. — Il ne fut point déçu dans son attente. (J

Le drame de la place Vintimille et le procès de Paul avaient rendu ce nom cé-

^ iardin semé de nombreux sentiers, circulant au milieu d'arbustes éclairés en V' f\ verres de couleur, et conduisant à des bosquets sombres et à des grottes mysté- 'j w rieuses, oîi rèsne une demi-obscurité chère à Vénus. i-.

(^ Le public habituel de la Closerie se compose d'étudiants, de commis, et de tout

(D le personnel féminin du quartier Latin. — Le plus complet sans-gêne y règne

)^ absolument. — Les chapeaux mous sont là en majorité. — Bon nombre de ces de- u

y. moiselles arrivent en voisines et tête nue. • l

|\ De temps en temps la bicherie chorégraphique s'y fait représenter par quelques ^'

^,i cocottes de l'autre côté de l'eau qui, désertant Mabille pour un soir, viennent f?

'^ chercher au jardin BuUier le regain de leurs souvenirs de jeunesse, de leurs illu- f^

\^ sions envolées et de leur fraîcheur disparue. — Mais ce sont là des exceptions. (t

V Qu'on juge de l'impression produite, à dix heures du soir, au moment oia le bal V

j^ était à son apogée de bruyante animation, par l'arrivée de Blanche, élégante et ^

li f«uperbe, étalant avec insouciance sur le plancher poudreux la traîne immense de '^

M sa robe tapageuse, et suivie de quatorze ou quinze gentlemen admirablement cor- $

'2 reçts, la raie au milieu de la tête, le lorgnon dans l'œil, le gardénia à la bouton- I',

p nière, cravatés de blanc, gantés de paille, — enfin jolis, jolis, jolis... u

^ Il se fît dans le bal un mouvement de surprise et d'émotion. ^

/l Vainement l'orchestre continuait à jouer le Zim laï la entraînant des Pompiers '^

ï\ de Nanterre, les quadrilles se disloquaient, les danseurs les plus convaincus per- 9:

M daient la mesure et négligeaient leurs effets de cavalier seul. i^,

% La foudroyante beauté de la nouvelle venue produisait son effet habituel. — Les f^

'^ hommes admiraient la femme, — les femmes étudiaient la toilette, et, dans leur ^vi

i^. jalousie de filles d'Eve, s'efforçaient de trouver matière à critique, mais ne pou- 'j

^ vaient en venir à bout. ^

Q Les habitués du jardin Bullier ne fréquentent guère le bois de Boulogne, les (?

^ es

V] courses et les théâtres élégants. — Ils voyaient Blanche, ce soir-là, pour la pre- ?)

Q mière fois, et se demandaient les uns aux autres : 1:^

è — Qui est-ce? §

^ — Pardieu ! c'est la comtesse de Nancey ! la plus jolie femme de Paris, — s'écria ^'

^ tout à coup le commis d'un joaillier de la rue de la Paix, envoyé deux ou trois fois 4

par son patron à l'hôtel de la rue de Boulogne. si

lèbre. — Il fut bientôt sur toutes les lèvres. — La curiosité redoubla. — Les danses v avaient cessé complètement, au grand émoi du chef d'orchestre stupéfait et des ^A

'i .30 LA COMTESSE DE NANCEY M

V mn^iViPTiQ pffarps — On inniitait sur Ip^; nhaisP'î rionr mifiliv voir l'ilancllP. on fai- <'

musiciens effarés. — On montait sur les chaises pour mieux voir Blanche, on fai-

CN

'i sait la haie sur son passage, car elle marchait toujours, gracieuse et lente, au bras ]j y du petit baron, jouant de l'éventail, souriant à demi, et ne paraissant nullement p ■^ gênée par tous ces regards qui la dévoraient. (t

■^ gcnee par lous ces regarus qui lu ueNoruieiiL. \^.

kj Arrivée au bout de la salle, elle s'arrêta et, se retournant, elle dit à ses cavaliers, ?,

1^ mais assez haut pour être entendue des spectateurs les plus rapprochés : M

^l — Eh ])ien! mais pourquoi donc le bal est-il interrompu? — J'espérais voir U

lÀ danser... On affirme que c'est charmant... ^

{é On aurait pu croire que ces paroles étaient un ordre tombé d'une bouche (^

*^ souveraine, tant est grand le prestige de la beauté, tant son pouvoir est indiscu- f\

table. Kx

Les quadrilles désunis se reformèrent aussitôt. — Les beaux danseurs mirent en fj

\\ réquisition les célébrités chorégraphiques de l'endroit et tinrent à honneur de se x;

Q surpasser, sous les yeux de la comtesse, dans les tulipes orageuses les plus abra- h

^ cadabrantes et dans les moulins à café les plus réussis. |i

\i Le pas national du Coléoptèrc amoureux fut un triomphe. — Blanche ne dé- (f,

i) daigna point d'applaudir à plusieurs reprises en frappant la paume de sa main xj ^ gauche avec son éventail d'ivoire à demi fermé.

Y\ Le baron d'Alban ne se sentait pas d'aise. k'

% . 'vî

i^") — Eh bien ! comtesse, — murmura-t-il en introduisant son pouce dans l'entour- ^;

(^ nure de son gilet largement échancré, et en agitant les quatre autres doigts comme ^^

'i) des nageoires; — quelle allure! quel chic! — Ces gens-là ont un rude cachet, et ^^

» je crois que j'ai eu une riche idée ! — Hein? qu'en dites-vous? V.!

Yi — G est très-pittoresque et vraiment drôle en effet ! — répliqua Blanche. — Re- u

^ produites au théâtre, dans la pièce que nous voyions tout à l'heure aux Variétés, ^^

ces danses sont de convention pure. — On y sent le travail, l'étude, le maître de !l

ballets! — L'initiative, l'impréMi, la fantaisie, font défaut... — Ici, au contraire, S)

les danseurs jouent leur rôle au naturel... Ils sont convaincus, et par cela même %

excellents ! . . . — Ils ne cherchent point à divertir un public. . . — Ils s'amusent eux- Ù

1^ mêmes, ce qui rend leur gaieté franchement communicative... a'

— Ah I s'ils s'amusent, les gaillardsl Peste, je le crois bien I — s'écria le petit "à baron ; puis, se fi-appant le front, il ajouta : — Comtesse, une idée ! — Elles me R| viennent par flottes, ce soir, les idées 1 Qu'on le remarque ! — Celle-ci est ù tout (^^ casser, je vous en préviens... fi

— Voyons, — dit Blanche. y

— Changeons d'emploi pour cinq minutes. — De spectateurs devenons acteurs et

'^ LA COMTESSE DE NANCEY 31 g

pinçons un léger quadrille. — Casera d'un chic inouï! — Hein! comtesse? Qu'en

>5 pensez-vous? u

u — Je pense, baron, que vous êtes foui ^

,^ — De vous, rien n'est plus sûr; mais autrement, ni peu ni beaucoup! — Mon i

if| idée est pratique... ^

Is — Danser dans un bal public ! me donner en spectacle ! Allons donc ! 8

j^ — Comtesse, il y a des précédents... — Est-ce que nos jolies grand'mères ne l<

k gigotaient pas aux Porcherons, sans gêne et sans scrupule, au beau milieu des S

,^ grisettes et des gardes françaises? — Ça avait même, j'ose le dire, un relief assez j>

g épatant I Et d'ailleurs oià serait le mal? — Nous sommes entre nous... — Je vous h

'^ servirai de cavalier, et je joue des gambilles aussi gaillardement que n'importe 8

p qui ! — J'ai fait mes preuves à Bougival... yj

i^ — Quelle folie ! — murmura Blanche. — Mais, si j'avais la faiblesse de consen- ^

n tir, — faiblesse que bien certainement je n'aurai pas, — qui donc me ferait vis- \^

t à-vis?... ^

^ — Comtesse je vois là, dans la bordure, une petite demoiselle très-chic, et plus {^

^ honnête qu'elle n'en a l'air... Elle se nomme Arsène et brille à l'Opéra, un théâtre jv

^ qui jadis, comme vous savez, émancipait les ingénues et anoblissait les vilaines... ^

% — Je vais lui faire un signe. . . — Hein? faut-il?. . . K

.^ — Non . . . non ... c'est impossible ! ... — Baron , je vous défends d'insister. . . ^

^ Le baron^ néanmoins, insista. — Blanche résista, — fermement d'abord, — puis (}

y) plus faiblement, et enfin finit par céder... ^

(< Trois minutes après, la comtesse de Nancey, — applaudie à tout rompre par '^

y, les étudiants, — figurait dans un quadrille du jardin BuUier, ayant pour vis-à-vis '1

i<. une ballerine de quatrième ordre ! . . .

li Un reporter qui venait d'arriver faillit suffoquer de joie. — Quel merveilleux

^ scandale à raconter le lendemain, à Paris stupéfait, dans les Echos de son journal !

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^ 3.> LA COMTESSE DE NANCEY ^j

^ aussitôt après le quadrille, déclara qu'elle voulait partir, et fît cette déclaration i? d'un ton si ferme qu'aucun des cavaliers, de l'escadron volant n'essaya de la

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