EUE DE BOULOGNE. S
Très-émue, et presque honteuse de son succès trop éclatant, madame de Nancey, ^
retenir. (.!
Elle prit le bras du baron d'Alban et quitta le bal en triomphatrice, acclamée 1/
sur son passage comme une reine par ses sujets, — au temps, hélas ! si loin de y.
nous, oi!i les sujets acclamaient leur reine. .. !^
Plus d'un étudiant, cette nuit-là, revit dans ses rêves les grands yeux noirs et ç^|
les cheveux blonds de la comtesse de Nancey. (J
Elle remonta seule dans la voiture qui l'avait amenée^ et le petit baron donna \j
tout bas à son cocher un ordre qu'elle n'entendit pas. m
Tandis que le coupé roulait rapidement. Blanche, à mesure que sa surexcitation W
fébrile diminuait, ne pouvait envisager sans une sorte de vague inquiétude l'acte ^
d'incompréhensible folie qu'elle avait commis. ^^
Elle ne se repentait point d'avoir bravé le monde et mis un ridicule ineffaçable %
sur le nom détesté de son mari, mais elle se sentait déchue à ses propres yeux... — K\
Il lui semblait qu'elle venait de faire un grand pas vers l'abîme inconnu qui l'at- U
tirait... ç|
La voiture, en s'arrêtant, arracha madame de Nancey à ses réflexions absor- a
bantes. — Elle mit pied à terre, se croyant arrivée rue de Boulogne. — Elle S)
regarda machinalement autour d'elle, aperçut à sa gauche le boulevard et, en face, ^,
un escalier éclairé à giorno^ qu'elle reconnut aussitôt pour en avoir plus d'une fois v
gravi les marches, jadis, en compagnie du pair d'Angleterre. ^
C'était l'escalier conduisant aux cabinets de la Maison d'Or. ^
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L'amazoue et ses gaides du corps foulaient au pas de leurs montm-es. (Page 39.)
Blanche fronça le sourcil.
— Que signifie cela?— demanda-t-elle aux jeunes gens qui l'entouraient. — Pourquoi ra'avez-vous conduite ici?
— Mais, mon Dieu, tout simplement pour avoir l'honneur de vous offrir à souper...,— répondit le petit baron. — Vous acceptez, c'est entendu! — Prenez mon bras, comtesse, et montons.
— Je refuse, au contraire! — répliqua vivement madame de Nancey. — C'est bien assez d'une folie ce soir ! — il est grand temps de retourner chez moi...
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1^ — Comtesse, voilà minuit qui sonne ! — Le comte est certainement au cercle et ^
n ne rentrera pas de sitôt... — Laissez -vous attendrir et soyez bon (jarçonl — Votre ^^
,, départ intempestif nous couperait l'appétit à tous... ce qui aurait trop de relief! — ^
^ D'ailleurs, nous ne vous garderons pas longtemps! — Un consommé aux œufs ^
1^ pochés, une aile de faisan à la gelée, une écrevisse à la bordelaise, deux verres ^
v^ de Haut-Brion tiédi et quatre de Saint-Péray frappé, combien de minutes faut-il (5
Çj pour déguster cela? — Trente à peine! — Donnez-nous donc une demi-heure... W
i^ une toute petite, et vous serez libre... \
M Dans la vie privée, comme dans la vie politique, les concessions se succèdent et /^^
S) s'enchaînent fatalement.,. ^
Jvj Blanche avait cédé pour le bal et cédé pour le quadrille, — elle céda une troisième (f^
^^ fois et consentit à présider, pendant trente minutes, montre en main, le souper de 5
î^ son escadron volant. ^ Malheureusement les minutes passèrent, rapides et silencieuses, et la comtesse, \ grisée en quelque sorte par le joyeux tapage qui l'environnait, oublia de les regar- ^ der passer. . . g
y Au moment oij elle consulta sa montre, il était une heure du matin I... S
^ — En vérité, messieurs, — dit-elle en se levant, — ce que vous m'avez fait faire ^
Xj est absurde ! — Je suis trop bon garçon, et vous en abusez ! — Que penseront mes «
ï\ gens! — Une voiture, bien vite... et bonsoir...
% — Quoi, déjà ! — bourdonna l'essaim des cocodès.
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îlj — Bonsoir, — répéta Blanche en quittant le petit salon et en s'élançant sur les
|3 degrés de l'escalier, oii tous ses cavaliers la suivirent en désordre, mais sans par-
^ venir à la rejoindre.
ï) ~ Prenez mon coupé, comtesse ! — lui cria le petit baron.
(.i r\Iadame de Nancey ronlait déjà vers la rue de Boulogne, dans la première venue
^ des voitures qui stationnaient le long du trottoir de la rue Laffitte.
^ L'escadron volant remonta et se remit à table.
f\ — Gentlemen, — dit II. d'Alban, —je porte un toast à notre belle fugitive qui l
k est une femme chic, s'il en fut, et aux souvenirs épatants de cette soirée ! — La g
I comtesse à la Closerie et à la Maison d'Or ! C'est là une chose obôliscale et d'un Û
1^ rcliefà tout casser! —On en causera demain dans Paris, j'ose le dire... — J ou- jfj
y, vrc une souscription, gentlemen, pour faire frapper à la Monnaie une médaille
y commémorativel...
9 La motion du cocodès fut aecucillie avec enthousiasme, et l'escadron volant
'^l continua son souper.
LA COMTESSE DE NANCEY 35 Yj
Au moment où le coupé s'arrêta rue de Boulogne, devant la porte de l'hôtel, le ^ cœur de Blanche battait avec force.
Malgré toute l'énergie de son caractère, la jeune femme avait presque peur.
Elle allait se trouver sans doute en face du comte. — Que lui dirait-il? — Que \i
lui répondrait-elle? ,^
Bien que méprisant M. de Nancey de toutes ses forces, elle ne se dissimulait 3
point que ce mari, baffoué si cruellement, serait en droit de l'écraser dans un pre- Û
mier transport de colère, et que peut-être il le ferait... >î
Mais l'audace était le trait dominant de la nature de Blanche. — Elle imposa (^
silence à son émotion, et, tout en traversant la cour, elle murmura : ^
— Eh bien ! nous verrons ! — Je suis faite pour la lutte, après tout ! —Je ne veux ?t pas avoir peur!
Et d'un pas ferme et rapide elle gravit les degrés du perron.
Le vestibule était éclairé, mais aucun domestique ne s'y trouvait en ce moment. ^
Blanche monta le grand escalier et se dirigea vers son appartement, qu'elle '^^
atteignit sans rencontrer personne. (5
— Il serait curieux, — se dit-elle en pénétrant dans son antichambre éclairée n par une veilleuse, — il serait curieux que le comte ne fût point rentré, ou qu'il b ignorât mon absence. — C'est chose possible, en somme, et je commence à U
l'espérer.
Tout en formulant la réflexion qui précède. Blanche ouvrit la porte de sa cham- â bre à coucher, et son espérance se trouva déçue. ^
M. de Nancey était là, debout auprès de la cheminée. — Il avait allumé toutes « les bougies des candélabres, et ces clartés joyeuses illuminaient étrangement sa V figure pâle, contractée, presque méconnaissable. g!
— Il devait avoir ce visage en tuant Marguerite... — pensa la jeune femme, d dont le pas, cependant, ne se ralentit point.
Le comte étendit sa main droite vers le cadran delà pendule.
— Une heure et demie ! — dit-il d'une voix à peine distincte. — D'oii venezvous?...
— Ne suis-je pas libre de mes actions? — demanda Blanche avec une hauteur insolente, car elle se raidissait en face du péril.
S — D'oii venez-vous ? — répéta ^L de Nancey.
I) — Que vous importe? ^
^ — Je suis votre m.ari !... Je suis votre maître !... — Pour la troisième fois, d'où y y( venez-vous?... a
f) 36 LA COMTESSE DE NANCEY f
^J — Ainsi, vous prétendez exiger de moi des comptes? y
f^ — Je prétends cela, oui, madame 1 S
fl — Et si je refuse? t
^^ — Si vous refusez, prenez garde! {^
^ — A quoi donc? — Me tuerez-vous? — Oui, je sais, vous tuez les femmes ! ^
Kl Blanche était à trois pas de Paul. — Elle s'arrêta, la tête haute, et elle attendit. ?i
X Les deux époux croisaient leurs regards étincelants, comme des duellistes W
c! croisent leurs épées, et chacun d'eux semblait chercher l'endroit mal défendu oià g!
i il pourrait frapper mortellement son ennemi. . /?
— Je tue qui m'insulte et qui me trompe !... — murmura le comte d'une voix 9\
^ sourde. ^t
y — Et vous croyez que je vous trompe? — demanda Blanche impétueusement. O
X — Je ne crois rien, mais je veux savoir. — C'est pour cela que je vous interroge. . . ^
(i C'est pour cela qu'il faut me répondre... H
^j — Eh bien I advienne que pourra 1 — s'écria la comtesse. — J'aurais pu céder ,^
^. à la prière, mais je résiste à la menace I Je ne répondrai pas! — Vous parlez d'in- ^
V suite et de trahison ! — C'est vous qui m'outragez ! — Ah 1 vous doutez de moi ! — S
^ Eh bien ! je n'accepte point ce doute! — La vie que vous me faites est odieuse 1 — '^
k C'était déjà beaucoup de subir votre amour!... — Vous y joignez l'injure et la x
^\ jalousie 1 . . . c'est trop et le fardeau m'écrase. — Séparons-nous, monsieur ! — Dans ^,
(^. quelques heures j'aurai quitté cette maison, n'emportant rien à vous ! rien, ~ pas i
f) même votre nom! — je vous le rends, ce nom qui ne m'aura valu que les dédains
iî et les mépris da monde! — il n'y a plus ici de comtesse de Nancey... C'est Blanche 3
U Lizely qui partira demain... 0
^ — Partir!... — murmura Paul en tremblant, car il suffisait de cette menace f
^ pour lui faire oublier soudain ses colères, ses angoisses, et les soupçons que Blan- 4
^] che ne cherchait même point à combattre. — Ainsi, c'est vrai! — Vous me haïssez
(t tant que vous pourriez vous séparer de raoj ! 0
V — Je pourrais tout plutôt que de souffrir ejicore ce que je soufTre depuis un ins- b
^' tant... — L'injustice me révolte ! —Et d'ailleurs, quel mobile m'arrêterait? V'ous ^
[9 ne m'aimez pas... — L'homme qui accuse a cessé d'aimer! — Disons-nous adieu, |)
çj monsieur le comte, adieu pour toujours, et croyez bien que je vous pardonne! ^^
(^, — Blanche, — balbutia M. de Nancey en essayant de saisir les mains de sa Ç*,
q femme, — j'avais tort... j'étais insensé... — je ne vous accuse plus, je le jure... — vJ
' Tout ce qu'il vous plaira de me dire, je le croirai... ou plutôt ne me dites rien... je v
K ne veux rien savoir... Quoi que vous ayez fait, vous avez eu raison de le faire ! mais H
^si^'^^eg^j^^
ne me quittez pas, ma Blanche adorée, ne me quittez pas !... Est-ce que je pour