‹ Les drames de l'adultèreChapitre 6 sur 24 · DANS LEQUEL IL SEEA QUESTION DU PRINCE GRÉGORY · texte numérisé non relu

DANS LEQUEL IL SEEA QUESTION DU PRINCE GRÉGORY

rais vivre sans vous? r

— Eh bien, soit! — répondit la comtesse après un silence. — Je cède... je res- i\

terai... mais il faut que vous sachiez tout. C'est moi qui veux parler maintenant, g

et, quand vous m'aurez entendue, vous rougirez de vos soupçons. ^

y^ Madame de Nancey, par une manœuvre stratégique incomparablement habile, v

f\ avait fait avorter l'orage qui, pendant les angoisses d'une longue attente, s'était #)

•\i préparé dans le cœur et dans le cerveau du comte. |^

U Quoique ce dernier, tout à l'ardeur de sa foi nouvelle, voulût ne rien entendre î^

'^ et ne rien savoir, la jeune femme insista pour lui raconter par le menu l'emploi de a

\i sa soirée, et elle arrangea si bien son récit que la visite à la Closerie des Lilas et le g

f: souper à la Maison d'Or, — en nombreuse compagnie, — devinrent aux yeux de Sj

^1 Paul de piquantes et originales fantaisies, dont on ne pouvait se scandaliser à moins \M

I d'avoir l'esprit absolument mal fait. yj

^^ Bref, le malheureux sollicita de nouveau son pardon, — il l'obtint — et, lors- f,

Jj qu'il sortit de la chambre à coucher de Blanche, il était plus que jamais sous le Q

\ joug de cette passion aveuglante et bestiale qui calcinait son sang et troublait sa g

k . ri

[K raison. \J

S Le surlendemain cependant, en lisant à son cercle, dans les Échos de Pans fi

h d'un journal extrêmement répandu, l'historique de ce quadrille du jardin BuUicr '^

U oîi la comtesse de N... avait joué un rôle, il éprouva une sensation d'intolérable M

g 38 LA COMTESSE DE NANOEY g

S^ douleur, de poignante honte et, dans un premier mouvement de rage, il se mit v

,^1 en route pour aller demander raison de son article au reporter trop bien renseigné. J^

ij\ Mais la réflexion l'arrêta à moitié chemin. S)

§ Le journaliste, en somme, n'avait dit que la vérité. — Sous quel prétexte lui ^

^ chercher querelle ? îj

^ Une provocation serait absurde. — Un duel n'aurait d'autre résultat que de Ij

M doubler le bruit, de grandir le scandale, de centupler le ridicule, et d'écrire le nom U

^ de la comtesse en toutes lettres sous l'initiale, déjà bien transparente^, hélas!!! ^

(j Si bas que notre héros fût tombé, il redevint pendant quelques instants gentil- <?

^ homme par la souffrance. — L'honneur du nom était compromis ! — Ce nom, f\

§ transmis jusqu'à lui si pur et si brillant par une longue suite d'ancêtres, — comme It

y. un héritage sacré qu'il fallait conserver intact sous peine de forfaiture, — la com- V

S tesse de Nancey le traînait dans les lieux suspects, le jetait en pâture aux racon- §

a tars de la chronique scandaleuse! «

g Et cette femme, ill'aimait encore! — il l'aimait plus que jamais et plus que K)

^ tout au monde ! plus que sa vie, plus que son honneur ! — Elle le garrottait si ^

^ complètement, elle le rendait si faible et si lâche, que la punir ou la quitter étaient ^

î^ pour lui des choses impossibles .

fi II devait donc courber la tête, accepter le ridicule, subir la honte, et se taire. }

M C était monstrueux, mais c était ainsi.

^ Paul entra dans le premier café qui se trouva sur son passage.

j! — Que faut-il servir à monsieur? — demanda l'un des garçons.

^ — De l'absinthe, — répondit le comte.

y\ On mit devant lui ce haschich de l'Occident, ce philtre morlel et consolant que Q

;\ la bohème nomme la Muse verte. cn

(J II en but jusqu'à s'étourdir. — Quand il revint rue de Boulogne, ses domesti- ^

Y ques le virent avec étonnement chanceler en montant les degrés du perron, et fre- ^

% donner du bout des lèvres le refrain d'un air inconnu. — Il avait l'œil brillant et la \\

y^ mine joyeuse...

^ Il était ivre et ne souffrait plus.

\ Paul aurait désiré passionnément conduire sa femme en Normandie pendant les ^^

^ grandes chaleurs, et passer deux mois avec elle à son domaine des Tilleuls.

La comtesse, à qui la seule pensée d'un si long tête-à-tête avec son mari inspirait une répugnance insurmontable, repoussa bien loin ce projet et voulut rester à ^ Paris, oii du moins les distractions ne lui manquaient point.

Le regard, après s'être attaché sur lui, ne s'en détournait point sans peine, et., quand il avait disparu, son image se gravait, nette et distincte, dans la mé-

Nous avons dit que, lorsque le temps était beau, elle montait chaque jour à

cheval et faisait un tour au bois de Boulogne. ni

Un matin, vers les dix heures, elle sortit comme de coutume, gracieusement et solidement assise sur Xorma, sa jument bai-brune, une bête de pur sang, trèscoquette, admirablement mise^ h la fois ardente et sage. j^

M. de Nancey avait payé douze mille francs Xorma, ramenée d'Angleterre par David Meyer tout exprès pour la comtesse.

Un domestique admirablement correct suivait à une distance de cent pas, sur

un cab irlandais vigoureux et d'une grande distinction. ^

Non loin de l'Arc de Triomphe, trois ou quatre jeunes gens faisant partie de l'es- N

cadron volant, et parmi lesquels nous citerons Robert de Lorey, le vicomte de ^

Crancé et le petit baron d'Alban, rejoignirent madame de Nancey et lui firent U

escorte selon leur coutume. f^

L'amazone et ses gardes du corps foulaient au pas de leurs montures la piste «

de l'avenue de l'Impératrice, — et se trouvaient à peu près à la hauteur du nu- ^

{i méro 64,. — lorsqu'ils furent croisés par un cavalier bien monté, embarqué au iS

y galop de chasse. U

^ Ce cavalier, que la comtesse voyait ou du moins remarquait pour la première '^'^

h fois, salua le petit groupe en passant, et les jeunes gens lui rendirent son salut. i]\ Le sportman matinal était un homme d'une trentaine d'années, grand et mince,

^ de tournure élégante et de mine hautaine. On ne pouvait dire qu'il fût beau. En ^^

S) tout cas sa beauté, si elle existait, n'offrait rien de régulier; mais il y avait dans n

^' son ensemble un certain je ne sais quoi qui forçait irrésistiblement l'attention. — y

^ moire. ^

S Sa figure allongée, d'une pâleur mate et tintée de bistre, présentait des traits g

^ fortement empreints du cachet d'une autre race. — Le nez, très-aquilin, avait les ^

^ narines mobiles. — La bouche était petite. — Les lèvres charnues, d'un rouge vif, V

'^ découvraient en s'écartant des dents d'un éclatant émail. —Les yeux d'un bleu ^

^i sombre, presque trop grands et placés plus près du nez que ne le permettent les ^^

S lois du dessin classique, avaient une expression tantôt caressante et tantôt dcdai- ^j

y gneuse. — Les sourcils étaient d'un noir bleu, ainsi que les cheveux presque ^^

y crépus, coupés courts et dessinant cinq pointes sur un front un peu bas. — Les ]J

[^ moustaches fines et très-longaes se recourbaient légèrement à leurs extrémités. — ^^

fi Les mains bien gantées, les pieds cambrés et étroits, étaient irréprochables. g

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^ Ce gentleman portait à la boutonnière de sa redingote du matin une rosette y

M multicolore. (i

n Son cheval, dont la robe noire et brillante miroitait comme du satin, appartenait 8\

1^ évidemment à cette race à laquelle le comte Orloff a donné son nom. ^5 ï) — Qui est-ce? — demanda madame de Nancey curieusement. « — Comtesse, c'est le prince, — répondit M. de Lorey. J\ — Quel prince?

^ — Le prince Grégory S... nj

Nos lecteurs ne tarderont point à comprendre les motifs qui nous forcent à n'é- ^

crire que l'initiale du nom prononcé par le jeune homme. ^

(^ — Ceci ne m'apprend absolument rien. . . — reprit Blanche. — C'est la première ^

fois que j'entends parler de votre prince Grégory. U

— Comtesse, savez-vous ce que c'est que la Valachie? ^

— Certes 1 — répondit madame de Nancey chez qui, pour un instant, l'ancienne n institutrice reparut, — je le sais sans aucun doute mieux que vous qui, je le parie- 5) rais, n'avez jamais lu le livre d'Engel. vi

Et, tout en riant, elle poursuivit rapidement : L

— La Valachie, pays situé entre la Transylvanie et la Moldavie, tout près de la >J Hongrie et arrosé par le Danube. — Climat humide et chaud... — Culte grec i schismatique... — Gouverné par un hospodar électif. ï^

Q — Un hospodar 1 — interrompit le petit baron. — Ah ! comtesse, quel relief! — ft

i) Rien que ce mot d'hospodar me transporte en plein opéra bouffe I — paroles , ^ d'Henri Meilhac et Ludovic Halévy, musique du maestro Jacobo Offenbach ! — ^t y> L'hospodar, Dupuis... le sous-hospodar. Grenier... le vice-hospodar, Hittemans... U u — Insupportable bavard ! — s'écria la comtesse; — taisez-vous! — écoutez, et >

7} profitez si vous pouvez 1 mais vous ne pourrez pas ! — La Valachie reconnaît la g ^^ suprématie de la Porte, et lui paye un tribut...

— La Porte ! — interrompit pour la 'seconde fois l'incorrigible baron, — il y a des Turcs là-dedans I — Alors la musique sera d'Hervé. — Chef des janissaires, 5j Christian... — sultane favorite et cascadeuse, amante du favori, Schneider... — Je S vois ça d'ici I

— Cédée à l'Autriche en 1718... —continua Blanche après avoir menacé de sa cravache M. d'Alban. — Mise par le traité de 1836 sous la protection collective des grandes puissances... État constitutionnel aujourd'hui, gouverné par un prince électif et par une Assemblée représentative. — Unie depuis 1859 avec la Moldavie

n sous le nom commun de Roumanie. — Un seul prince, le colonel Couza, fut élu

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41 Si

Le comte avait bu fiévreusement, coup sur coup. (Page 48.)

en 1866 par les deux Principautés-Unies... — Les plus célèbres parmi les anciens hospodars furent les Mavrocordato, Soutzo, Stourza, Ghika, Stirbey, Bibesco...— Hein, messieurs, qu'en dites-vous?

— Comtesse... comtesse !... — s'écrièrent à l'unisson les cavaliers de l'escadron volant; — mais vous êtes un puits de science!

— Comtesse, vous êtes épatante!... Je ne vous l'envoie pas dire! — conclut le baron d'Alban. — Quel cachet, mes petits enfants! quel cachet!...

— Et maintenant, monsieur de Lorey, — reprit Blanche en riant toujours ; —

il,

g 42 LA COMTESSE DE NANCEY |

''') maintenant que vous savez que je sais ce que vous ne saviez peut-être pas absolu- ^

>j ment aussi bien que moi, à votre tour de parler. . . Apprenez-moi ce que j'ignore. . . %

— Eh bien ! comtesse, — le prince Grégory S... est un prince valaque. S\

I Un vrai? |

g — Tout ce qu'il y a au monde de plus vrai, et non moins original qu'il n'est })

p prince. — Jeune encore et point marié... — Joli garçon... Vous l'avez vu...— kj

y\ riche, très-élégant, homme à bonnes fortunes autant qu'on le puisse être. . . Beau u

>;^ joueur, parieur intrépide, tireur de première force et friand de la lame... Voilà \

ij 1/

(X sa photographie. (?

•^ — Ah çà! mais c'est quelqu'un, ce prince ! — s'écria madame de Nancey. — La f)

% physionomie que vous venez d'esquisser s'écarte du ponsif habituel. — Elle a du C»

V relief\ cette jBgure, comme ne manquerait pas de l'affirmer notre ami le baron Û

\ d'Alban... Il est singulier que je n'aie jamais entendu parler du Valaque en ^

V • \ï f\ question. /> ■)i \\ •>, — Comtesse, rien n'est plus simple au contraire... — Je vous ai dit que ^

ii Grégory était original... — L'une de ses originalités consiste à n'avoir nulle part i^,

i) d'installation sérieuse, excepté, bien entendu, dans ses vastes domaines de la \)

^ Roumanie; mais il a des pied-à-terre dans toutes les grandes villes de l'Europe, ^

'j à Paris, à Londres, à Vienne, à Berhn, à Florence, à Saint-Pétersbourg, et U

i\ cœtera... On a causé la veille avec lui dans un salon ou sur le boulevard, jusqu'à f^

'^ deux heures du matin... — Le lendemain il est parti sans prévenir personne, et ()

i<) pendant cinq ou six mois on ne reçoit de ses nouvelles que par les gens qui l'ont }j

v^ rencontré à quelques centaines de lieues du boulevard des Italiens... — Parti l'hi- *Ci

^^ ver dernier brusquement, il est revenu il y a quinze jours... — Sa garçonnière U

parisienne est un tout petit entresol du boulevard Haussmann... — C'est là qu'il ^,

(,i reçoit ses omis et que diverses femmes voilées lui rendent parfois visite... — Son a

^^ état de maison est des plus simples... deux ou trois domestiques et trois ou quatre ^

(s chevaux, voilà... — Vous en savez maintenant, madame, aussi long que moi et ^t

y que nous tous sur le compte du prince Grégory. .. îJ

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