PRESENTATION
Madame de Naiicey, dont la curiosité leminine était satisfaite, rendit la main à sa jument forint i qui prit un galop rapide, et l'escadron volant s'élança sur les traces de la gracieuse et intrépide écuyère.
Après une demi-heure de course plate , la comtesse et ses cavaliers mettaient pied à terre dans la cour de Madrid^ et, jetant aux grooms les brides des chevaux, franchissaient le seuil de l'un des petits salons du rez-de-chaussée, oii des biscuits et du vin de Xérès les attendaient.
A chacune de ses promenades équestres Blanche avait l'habitude de tremper ses lèvres dans un verre de ^in d'Espagne, soit à la Cascade, soit à Madrid et, tout en causant, elle fumait ensuite, très-gaillardement, ma foi, deux ou trois cigarettes russes.
Elle venait d'allumer la seconde, quand le groom de iM. de Lorey entra cl renul une carte à soji maître.
— Ah! ah! — s'écria Blanche en riant. — qui donc \ous relance jusqu'ici ?
— Le prince Grégory, comtesse... — répliqua le jeune homme après avoir
regardé la carte.
— Peut-être possède-t-il le don de seconde vue, assez commun, dit-on, en Roumanie,— reprit la comtesse, — et sait-il ainsi que nous nous sommes occupés de lui tout à l'heure... Dans ce cas, il vous enverrait sa carte en témoignage de gratitude, car, — chose presque invraiseinblable , — vous n'avez dit de lui (pie du bien.
— Si vous le permettez, comtesse j je vais aller lui demander ce qu il me \eut...
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B 44 LA COMTESSE DE NAXC'EY fi
^ — Certes, je le permets ! allez vite. ^
fl M. de Lorey quitta le petit salon et revint au bout d'un instant. j^
^ — Eh bien ! — demanda Blanche, — avais-je deviné juste ? Sj
g Pas absolument. — Le prince ignore tout à fait que vous ayez daigné me g
^ questionner à son sujet. — Il sollicite l'honneur de vous être présenté, et j'ai pris f)
i la liberté grande de lui donner l'espoir que sa requête serait favorablement ^
j^ accueillie... U
i^ — Vous avez eu raison! — Votre Valaque , présenté par vous, sera reçu i^
i.i comme un ami de six mois. — Seulement je quitte ma cigarette... ^
^ — Ah! comtesse, gardez-vous-en bien ! — Les excentricités charmantes de femmes ^
(5 telles que vous, qui peuvent tout se permettre, parce que chez elles tout est Çt
ç) exquis, enchantent mon Valaque, je le saisi... Il a l'horreur du convenu... et je ?^'
1^ trou\e qu'il a bien raison!... X^
h — Alors le continue. (i
t^S — Je vais chercher le prince et je vous le ramène... ^
^ La présentation eut lieu dans les formes , et madame de Nancej, tendant à Gré- (^
'd) gory sa!" petite main, lui dit en souriant : îV
^ — Je suis chez moi tous les jeudis... — Je vais presque chaque soir au théâtre, ^
y\ et ceux de mes amis qui veulent bien penser à moi savent que je fais de ma loge U
r\ une succursale de mon salon et viennent v causer à tour de rôle... — Il ne tien- ç\
[S dra qu à vous de suivre leur exemple. Œ
^^ Le Valaque répondit à ces paroles gracieuses les quelques phrases banales qui f)
l^* sont les clichés mondains de la conversation en pareille circonstance; mais ces \\
y. phrases, en passant par sa bouche, devenaient presque originales, tant sa voix U
,\ grave et musicale, d'un timbre singulier, et son petit accent étranger, leur don- ^
ù liaient de saveur. ^
^^ Tout en parlant et en gardant la main de Blanche dans la sienne un peu plus S)
^ longtemps qu'il n'aurait lahu, Grégory regardait la jeune femme a\ec une fixité v^?
i] bizarre. f)
^ Madame de Nancey soutint d'abord en souriant le choc de ces prunelles >î
n étranges d'où semblait jaillir un rayon de feu entre les paupières aux tons de U
i}, bistre et les longs cils recourbés. Mais bientôt il lui sembla que le regard du ^
^ prince pesait sur elle physiquement , comme une chose tangible et ponde- (?,
^ Celte sensation lui causa un indélinissable malaise. Son sourire s'éteignit, elle v'
}{ IJai^sa les veux malgré elle. yi
LA COMTESSE DE NANCEY 45 g
^ Une lueur fugitive passa sur le visage du Valaque. à qui n'échappait point le ^
^ soudain embarras de la comtesse. — Il cessa de lui parler et échangea des poignées K de main avec le vicomte Gui de Crancé et le petit baron d'Alban. qu'il connaissait Vi
de longue date.
y) Aussitôt que Grégory ne la regarda plus, Blanche sentit disparaître comme par f)
\!S enchantement ce trouble qui n'avait point de cause appréciable; elle reprit son vt
^ assurance habituelle et, s'adressant au nouveau venu, elle lui dit : U
'k — Prince, ces messieurs, nos amis communs, affirmaient tout à l'heure que ^
h vous étiez d'humeur vagabonde, de mœurs nomades, et que, ne vous fixant nulle (*
I part, vous campiez un peu partout... ^
(^ — Et c'est la vérité, madame la comtesse... — répondit Grégory. vt
^ — Excusez une question bien indiscrète, — continua la jeune femme; — mais V
^ ip ^iii:> fillp d'F.vp. nar cnnsénnent curieuse!... — De rniel endroit \pnp/-vnim r!
^s. je >uis fille d'Eve, par conséquent curieuse!... — De qnel endroit venez -vous
7j maintenant? !?
i> — De Londres. ^^
(^ — Oîi vous avez passé longtemps? ^i
io — Trois mois. h
'^^ — Et, entre votre départ de Paris et \otre séjour à Londres, où ètes-vous >J
\ allé-' ■ \
•A — A Vienne. ^i
[^ — \ous parlez l'anglais et lallemand, je suppose? (^^
% — Madame la comtesse, je parle toutes les langues... — Cosmopolite par voca- f\
•i tion^ il faut bien que je puisse me trouver un peu chez moi partout ! m
y. — C'est là, prince, une vocation fort triste pour vos amis. — Ils vous perdent à W
i- l'improviste et ne savent jamais quand ils vous reverront. j^\
i\ — Les amis sont oublieux, madame la comtesse... — Le juur de mon départ à
^j; ils disent : — Quel original! — Le lendemain, ils ne pensent plus à moi. g
(ij — Ils ont cent fois raison, puisque vous les quittez... 8
i — Aussi je ne songe point à me plaindre. . — ((.Loin des ijeur^ loin du cœur^ » ])
'^ dit un proverbe de votre pays... — C'est déjà beaucoup que mes amis me tendent ^
r\ la main, comme ils le font, au moment du retour, et je leur en suis, croyez-le bien, À
profondément reconnaissant. îr
— Et sans doute, dans quelques mois, voire même dans quelques semaines, ft vous allez de nouveau quitter la France? l
— Je ne le pense pas. >^ M — Vraiment I... c'est sérieux? »
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^ — Je vous l'affirme, madame la comtesse. — J'ai confiance dans les pressenti- ^
fl nients, et les miens m'avertissent que, cette fois, je resterai à Paris longtemps... îl
i"\ qui sait même?... toujours peut-être... ^
Q — Quoi! plus de péréj>rinalions lointaines! — L'huiunie erraiiL se fixerait enfin ! ^
ç — L'oiseau voyageur, amoureuv de l'espace et des horizons infinis, se couperait
les ailes !
— Mon Dieu, oui!
i\ — Mais ce serait un miracle ?
S — ^Madame la comtesse, dans mon pays on croit aux miracles. R
^ — Et qui ferait celui-là? ^
^ Gréeorv attacha de nouveau sur madame de Nancev ce reeard fixe et en quelque (s
y sorte magnétique dont nous avons constaté l'effet, et, après un instant de silence, u
^ il répondit : cî
^ — Ceci, madame, est un secret qui n'intéresse que moi. Permettez-moi donc de «
le conserver pour moi seul. fj
— Ah 1 — s'écria madame de Nancey fort étourdiment, — je parierais que l'au- ^
teur du miracle est une femme, et qu'il y a de l'amour sous jeu. v
^ Grégory salua Blanche en souriant. >|
j'i — Madame la comtesse, — répondit-il, — je ne tiendrai point votre pari,
i') — Pourquoi donc?
(^ — Parce que vous avez gagné.
ij — Elle est bonne, celle-là ! Ah ! elle est bien bonne! — lit le petit baron d'Al-
^ l)an en se frottant les mains. — \ous vous êtes donc laissé pincer à la fin, grand
X \ainqueur! — C'est toujours comme ra qu'ils finissent, ces irrésistibles! — Je
i\ crois que j'en rirai longtemps ! — Do/i Juan filant au\ pieds à'Oniphale! — En- ^!
(^ core un sujet d'opéra bouffe... et qui aurait un rude cachet ! — Dites donc, prince,
'h je vous sais connaisseur... — Efie doit être jolie, la dame de vos pensées, hein? —
(>' Brune ou blonde? — Dn i;rand monde «m du demi? — De la ville ou du théâtre? —
t, La première lettre de son nom... rien que la première lettre? — Vous refusez?...
i^ Eh bien, c'est pas gentil, parole! — Ça ne m'empêchera point, cependant, de
h sabler ce verre de Xérès aux beaux veux bleus ou noirs de votre mystère en jupe
y) de soie...
(iJ Le prince Grégory semblait prendre un i)laisir médiocre aux calembredaines
^ du petit baron. La conversation était épuisée.
}^ Madame de Nancey regarda sa montre.
Yi — Il se fait tard, messieurs, -dit-elle. — A cheval, et qui m'aime me snive!...
Un spectacle inattendu et lamentable s'offrait à ?es regards.
^ Une minute plus tard tout le monde était en selle , et Grégory se joignait îi Tes- ^
K cadron volant qui formait l'escorte de la sirène aux cheveux d'or. U
i\ Au moment oii les cavaliers, rentrés dans Paris, se séparaient de l'amazone, ^
t) cette dernière tendit de nouveau la main au Valaque en lui disant : (^,
y — Prince, je compte sur vous... — N'oubliez pas !... — Le jeudi chez moi, et fj
(^ tous les autres soirs, ici ou là, mais quelque part... — Cherchez, prince, et vous \i
trouverez.
>? Grégory s'inclina sur la criiuère de son cheval russe, et appuya contre ses lèvres f^
n la main gantée de la comtesse. 4
i,"\ La station à Madrid avait été longue, à cause de la présentation du Valaque et Ri
(^ de la causerie dont nous avons mis quelques fragments sous les yeux de nos lec- ('^
8 teurs. V
\^ Il était tout près de midi quand madame de Nancey arriva à l'hôtel , où d'habi- ^
fl tude, le matin, on se mettait à table à onze heures précises. U
IN Blanche se débarrassa de 'ses gants et de son chapeau d'homme, autour duquel ^.
(2 s'entortillait un long voile vert dont elle ne se servait jamais pour cacher son (?^
é visage. f)
^ Elle ne quitta point son amazone et demanda : ^
f^ —Où est M. le comte? Û
§ — A la salle à manger, — répondit le valet de chambre. — Madame la com- ^
S tesse n'étant point rentrée, M. le comte a déjeuné seul... {>,
'^ Blanche fronça le sourcil. — Ceci lui semblait un manque d'égards. — ^
Elle voulait bien traiter son mari a^ec un sans -gêne absolu, — et elle le Ki
prouvait! — mais elle n'admettait point qu'il lui rendît la pareille, si peu V
que ce fût. ^
M Tout en se dirigeant vers la salle à manger, elle murmurait : (i
jN — Il ne faut plus que ceci se renouvelle... Non, plus jamais... .^j
§ Elle ouvrit brusquement la porte et s'arrêta, stupéfaite et irritée, sur ?,
S) le seuil, V
Il S