SCENE D'INTERIEUR. — PRESENTATIOiNT AU MARI
Le déjeuner était sur la table, mais les plats, — sans exception, — restaient intacts et dans l'ordre symétrique où le maître d'hôtel les avait placés.
Paul, assis, ou plutôt renversé à demi et la tête soutenue par le dossier de son siège, offrait l'attitude et la physionomie d'un homme endormi, quoique ses yeux ne fussent pas fermés. — Il regardait sans la voir, avec une fixité idiote, une des corbeilles de fleurs et de fruits peintes au plafond et soutenues par des enfants. — Ses bras pendaient, flasques, le long de son corps abandonné. — Son visage se colorait de tons pourpres; ses paupières s'entouraient de cercles violacés qu'on eût dit tracés à l'estompe.
U(i flacon d'absinthe entamé notablement , et deux bouteilles de vin de Porto tout à fait vides, placés devant lui, expliquaient cette étrange somnolence.
Le comte avait bu fiévreusement, coup sur coup, avec rage, avec frénésie, pour cautériser ces cuisantes blessures que lui faisaient au cœur les angoisses de l'attente et de la jalousie. — Terrassé par la double ivresse de l'absinthe et du plus capiteux de tous les vins, il était là, gisant comme une masse inerte, et rien de ce qui constitue la créature intelligente ne survivait en lui.
Blanche, nous l'avons dit, n'avait point franchi le seuil.
Elle regarda, — elle comprit. — Pour la première fois madame de Nancey voyait son mari dans ce hideux état.
Un sourire, ou plutôt une sorte de rictus d'une expression presque^ effrayante crispa ses lèvres.
— Ah ! — murmura-t-elle, — ce n'était pas assez d'avoir pour lui tant de haine
Qï.y3^«-
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Le Valaque offrit de nouveau son bras à madame de Nancey, (Page 55.)
et tant de mépris... — Le dégoût me manquait... — C'est complet main- U
i^ tenant... cî
Ayant ainsi parlé, elle referma la porte, remonta chez elle et donna l'or- if
W dre de lui servir, sur un guéridon, deux œufs frais" et une côtelette qu'elle f)
^ mangea de bon appétit, et qu'elle accompagna d'un verre de vin de Bur- ?î
d deaux. v
g Une heure après ce repas frugal, elle fit une toilette [de ville, commanda sa k
h voiture et sortit. S
■::^cs::^<5^'7F:i<Z£y<S^^f*^<S^::<?^<s:^^ i^cSDCCsÇ^S^
f^i 50 LA COMTESSE DE NANOBY " P,
^: Les pesantes fumées de livresse du comte se dissipèrent peu ù peu. — Il reprit >^
)j' la faculté de penser; — il se sou\int et, se vovant seul en face de ces mets refroi- k
g, dis auxquels personne n'avait touché, il questionna son valet de chambre. ^.
^, Ce dernier répondit, — de la façon la plus respectueuse, mais avec la joie intime ^
h et malfaisante du valet bien certain de blesser son maître, — que madame la com- ^i
^? tesse, venant pour déjeuner et trouvant M. le comte à peu près endormi sur sa m
k' chaise, avait immédiatement battu en retraite et s'était fait servir dans son appar- U
^j teraenî, puis qu elle avait quitté l'hôtel sans dire quand elle rentrerait. ç.;
^, Paul frissonna. d
Ij Ainsi Blanche l'avait vu ivre, — bestialement ivre, — pareil à la brute immonde f)
que le vin bleu du cabaret couche au coin de la rue, sur une borne !... Cl
l Que devait-elle penser de lui , et comment l'accueillerait-elle désormais, — elle \J
i^' déjà si glacée, si dédaigneuse, si diffîcilem.ent abordable? ^'
() — Et cependant, — murmurait le malheureux, — si je suis descendu jusque-là, ^
{ij n est-ce pas sa faute? — Je souffre tant par elle et pour elle 1 — L'ivresse au moins p,
^î me donne l'oubli. S
?^■ Madame de Nancey rentra vers six heures. fj
X; Paul, dont nous connaissons la faiblesse, ou plutôt la lâcheté lorsqu'il s'agissait M
]^^ de sa femme, n'osa se trouver sur son passage. — Le regard méprisant dont elle !^
ne manquerait pas de le foudroyer lui faisait peur. — Les sarcasmes hautains, — ^-
g par malheur trop bien justifiés celte fois, — qui s'échapperaient des lèvres de .^,
g Blanche, lui causaient une insurmontable épouvante. f;
V' — Mieux vaut la voir seulement à table... — se dit-il. — En présence de nos ?i
k gens elle sera forcée de se contenir, et je trouverai moyen de m'excuser d'une u
(i.^ façon si délicate qu'elle ne pourra me garder rancune. ^,
^^ On voit à quel point l'insensé — (cette fois encore, comme toujours) — dépla- H
f: çait la question. ^
(t II s'était enivré le malin parce que Blanche, oubliant l'heure et se moquant 6
y de lui , galopait au bois de Boulogne en compagnie de cette bande de jolis mes- Ù
^ leurs qu'il exécrait, — cl le soir nous le trouvons prêt , non point h parler "^?
yi en maître, — comme c'était incontestablement son droit et son devoir,— H
^\ mais à so'Jiciter l'indulgence de sa femme d'une manière humble et sou- g)
I mi.e.. (/
g On servit le dîner à Iheure habituelle. S
^ Madame de Nancey, prévenue, fit répondre qu'elle ne descendrait pas... y
K Blanche voulait rester chez elle!... U
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Mais alors c'était donc une séparation absolue entre les deux époux?
Le mari et la femme allaient donc vivre sous le même toit, isolés à tel point que rien, même les repas, ne les réunirait plus?
Cette perspective fît passer nn nouveau frisson snr la chair de Paul. Il pouvait accepter tout, — excepté de ne pas voir Blanche.
Nous croyons l'avoir dit dans l'une des pages de la première partie de ce récit, — l'em.pire que la comtesse exerçait sur ^L de Nancey ressemblait à ce qu'au moyen âge on appelait la possession. — Et, nous l'avouons, en présence de ces dominations sans limites , qui font d'un homme la c/ioso d'une femme, on est tenté de se demander s'il n'y a pas là quelque influence surnaturelle et diabolique...
Paul n'hésita plus et, tremblant, il monta chez Blanche.
A quoi bon reproduire cette scène humiliante oi\ le comte , ayant perdu toute notion d'amour - propre , tout sentiment de dignité, pria, supplia ,'' les mains jointes, les larmes aux yeux, et se mit à genoux devant celle dont il était le jouet?
Le dénoûment de cette navrante entrevue est facile à deviner. — Blanche, au bout d'une heure, fatiguée plutôt que vaincue, céda. — L'offenseur accorda, ou du moins feignit d'accorder à l'offensé un généreux pardon, et consentit à descendre pour le dîner.
Paul considéra ce résultat comme une grande victoire, et se dit tout bas que si la comtesse semblait parfois cruelle, au fond elle était vraiment bonne.
Le jeudi suivant, — vers les dix heures du soir, — M. de Nancey, qui jouait tristement son rôle de maître de maison m^^r///;?^? dans un coin de ses salons, — comme de coutume, — entendit tout à coup, non sans quelque surprise, annoncer le nom retentissant du prince Grégory S..., dont il n'avait j imais entendu parler, l'arrivée du Valaque à Paris étant à peu près contemporaine du mariage de Paul et de Marguerite.
Le comte essaya de voir de loin le nouveau venu mais^^une foule compacte les séparait.
— Vous connaissez le prince, cher comte? — lui dit un jeune homme qui venait de quitter la table de baccarat.
— II paraît que je le connais, puisque je le reçois, — répliqua Paul non sans
amertume.
— C'est un gentleman de la plus haute distinction, — reprit l'interlocuteur de M. de Nancey. — On le recherche beaucoup et ne Ta pas qui veut!... il est tout à fait à la mode! — J'ignorais qu'il fût à Paris. —Il arrive à peine, sans doute, et sa première visite est pour vous. — Mes compliments !
Quelques minutes s'écoulèrent. Il se fit un mouvement dans la foule, et Paul vit venir à lui la comtesse au bras du prince Grégory.
Le rapide croquis que nous avons tracé du Yalaque a donné, nous le croyons, à nos lecteurs une idée à peu près exacte de sa tournure élégante et distinguée et de sa figure irrégulière, bizarre, mais assurément remarquable.
Le Grégory du soir était tout à fait différent du Grégory que nous avons décrit en tenue de cheval, la cravache à la main et les éperons aux bottes.
La toilette de bal, si disgracieuse à notre époque et si difflcile à bien porter, ren- § dait le prince singulièrement beau. — L'habit noir dessinait à ravir ses formes aussi
sveltes et aussi souples que celles du Bacchus indien. — L'étroite cravate blanclie, le plastron éblouissant de sa chemise, donnaient (comme disent les peintres) une valeur énorme à la pâleur brune et chaude de son teint. — Ses grands yeux noirs aux paupières bistrées, qui paraissaient agrandis par le roJintl^ étincelaient. — Ses cheveux bleuâtres et presque crépus, ses longues moustaches effilées, lui prêtaient un cachet oriental très-remarquable. — Il ressemblait, sauf le costume, ou plutôt malgré le costume, à un prince des Mille et une Nuifs.
Une brochette de petites croix diamantées remplaçait, à la boutonnière de son habit, la rosette multicolore qu'il portait le matin.
— Monsieur le comte, — dit Blanche à son mari, — je vous présente le prince Grégory S... — Prince, je vous présente le comte de Nancey...
Les deux hommes s'inclinèrent cérémonieusement. — Le Valaque tendit la main à son hôte, et ce dernier, en touchant cette main, reçut dans l'entendement le coîtp de cloche dont parle Balzac, qui, — s'il faut en croire l'immortel anatomiste du cœur humain, — précède souvent les grandes catastrophes de la vie, et dont le bruissement funeste semble dire à qui l'entend : — Prenez (jurdc !
— J'ai eu l'honneur d'être présenté à madame la comtese par Robert de Lorey, notre ami commun, monsieur le comte..., — dit Grégory. — Madame la comtesse a
^ bien voulu m'ouvrir la porte de votre maison, et l'accueil bienveillant que je reçois
a de vous double le prix de cette faveur.
g Paul, troublé à son insu par ce pressentiment obscur dont nous venons de si-
(s gnaler l'existence, répondit vaguement une phrase polie, — une de ces phrases
y qui tombent d'une façon machinale des lèvres d'un homme du monde, même
^ quand sa pensée est ailleurs.
fl Le Valaque attachait sur M. de Nancey son regard perçant. — Il semblait pren-
iji dre la mesure de ce mari, et il souriait d'un air heureux.
Q Quand Paul eut achevé sa phrase, il n'ajouta rien. — La conversation allait
J; tomber. — (irégory salua de nouveau, sourit plus que jamais, et continua le tour
|i| des salons, ayant toujours la comtesse à son bras, se penchant parfois vers elle, et
^ savourant en dilettante de volupté le parfum qui s'exhalait de sa chevelure, de son
n épiderme, de sa personne tout entière, — ce parfum subtil dont M. de Nancey
Q connaissait trop bien la puissance.
'j) La comtesse et le prince arrivèrent ainsi auprès d'une table de lansquenet, —
^ car on jouait le lansquenet, le baccarat et le chemin-de-fer, dans trois salons diEFé-
y, rents, à l'hôtel de la rue de Boulogne.
^ La partie était très-animée.
S Madame de Nancey et le Valaque s'arrêtèrent.
5^ .01 LA COMTESSE DE NANCEY g
?i NOUVEAUX PERSONxVAGES S
Qii'v a-l-il donc? — demanda la comtesse.
A Le prince et madame de Nancey s'arrêtèrent, avons-nous dit, auprès de la table (U
i^ de lansquenet. °^
^^ Les joueurs, assis ou debout autour de cette table, parlaient tous à la fois, et l'on (^
è entendait se croiser ces phrases, — identiques, sauf le chiffre énoncé : 'iJ
^ — Je fais deux louis... — cinq louis... — dix louis... — vingt-cinq louis... etc. ^^
y^ — Tout ou rien, messieurs, s'il vous plaît... — répliqua un grand jeune homme Y\
ï\ blond qui tenait les cartes et se nommait Paul de Maucroix. — Faites le banquo \\
complet, ou je passe la main... û
\ii — Il y a que Maucroix, parti de cinq louis, a passé sept fois de suite, — répon- ^i
dit l'un des joueurs ; — il faut donc faire un banquo de douze mille huit cents francs, «
i^ et c'est rai de î 1?
— Je ne tiens point à me retirer, — reprit M. de Maucroix, — mais je veux 7\ mener carrément ma main jusqu'au bout, ou mettre mon argent dans ma poche. \ — Je le répète, tout ou rien !... — A vos ordres, messieurs... (^
Un silence profond s'établit. — Les joueurs se tâtaient, et aucun ne se sentait l'audace nécessaire pour hasarder sur une carte la somme demandée.
Maucroix promena son regard interrogateur autour du cercle. — Personne ne Yi
répondant à ce muet appel, il fit un mouvement pour replacer les cartes sur la i\
table. §
Oégory l'arrêta du geste. ijt
— Banquo du tout, monsieur, si vous le permettez..., — dit-il, « Le jeune homme s'inclina en signe d'adhésion. >|
h^<îvï<K?(Svie5P<jF:i<î^<5:><5S?<5i:i!(^
Grégory tira de sa poche un portefeuille en cuir de Russie armorié. Il y prit ^
douze billets de mille francs, un de cinq cents, il y joignit une pincée de louis x
puisée dans son gousset, et posa le tout sur le tapis vert, à côté du petit tas d'or îj
et de papier Soleil et Marsaud appartenant à M. de Maucroix. ^
Ce dernier, un peu ému, tourna les cartes. \)
L'attente ne fut pas longue. — Un refait de dames décida la partie dès le pre- }^
mier coup. — Le Valaque avait perdu. k
— Décidément, monsieur, vous avez une vraie main î... — dit-il en riant, — à \ votre place, je continuerais... \
— Tiendrez-vous contre moi les vingt-cinq mille six cents francs, prince? — S demanda Maucroix. — Dans ce cas, je suis prêt... M
— Je ne tiendrai pas même un louis..., — répliqua Grégory. — Jouer contre vous ^l serait absolument illogique, puisque j'ai confiance en votre veine... ^
Le grand jeune homme réfléchit pendant une seconde, puis il secoua la tête et y^
murmura : ^)
— Je passe la main. '^i
— Alors je la prends... — dit le Valaque. — Il y a vingt-cinq mille six cents v' francs en banque!... — Et tirant pour la seconde fois son portefeuille, il ajouta, >J après avoir tracé quelques mots et sa signature, au crayon, sur une feuille couverte ') d'indications imprimées : — Ces vingt-cinq mille six cents francs sont représentés \;i
i par ce chèque d'égale somme, à vue, sur mon banquier. \[^
^^ Les joueurs sont gens bizarrt;s et capricieux. — Personne n'avait voulu tenir }}
\î) le banquo précédent, — celui-ci fut fait complètement en un instant. — Maucroix \i
y. lui-même s'engagea pour six mille francs. ^
f. Grégory abattit un sept à gauche, un r(n à droite, puis il fit lentement tomber ^
S les cartes au milieu, en les annonçant à mesure. i^,
% — .15, — dit-il;, — quatre — trois — cinq — as — i:alet — sept. — J'ai perdu ! ... — j^
% Mes compliments, monsieur de Maucroix ! — Vous avez été bien inspiré en passant vî
y la main... — Serez-vous assez bon pour vous charger de toucher le montant de ce [^
I" chèque, et pour opérer entre les gagnants la répartition des sommes qui rcMen- ç>.
Y\ nent à chacun? %
\ — Je m'en charge bien volontiers, prince... f)
§ — Mille fois merci... '\
% Le Valaque offrit de nouveau son bras à madame de Nancey et, d'un air de ô
^ parfaite insouciance, s'éloigna de la table de lansquenet sur laquelle il venait de ^
\ laisser, en cinq minutes, trente-huit mille quatre cents francs environ. ^
2^, 56 LA COMTESSE DE NANCEY p)
— Prince, — dit Blanche, — je suis désolée... ^
— Pourquoi donc, madame la comtesse?
— L'hospitalité de ma maison vous est funeste...
— A moi? — fit Grégory d'un ton de surprise admirablement joué, s'il n'était ^^ naturel. q
— Sans doute, puisque le premier jour oii j'ai l'honneur de vous recevoir la Vî mauvaise chance vous accueille ici ! — Ah! vous n'êtes pas heureux au 'jeu et, je k vous le répète, j'en éprouve un chagrin réel... ç\
— Et moi, madame la comtesse, je vous jure que j'en suis ravi... Œ
— A mon tour de vous demander pourquoi ? 1^
— A cause d'un proverbe auquel j'ai foi... un proverbe de tous les pays, que Vî vous ne connaissez pas sans doute, et que je ne vous ferai point connaître... iJ
Blanche le connaissait à merveille, ce vieux dicton dont l'origine se perd dans >!
la nuit des temps. — Elle garda le silence et se sentit rougir. — D'oii lui venait (^
cette émotion, car enfin rien n'indiquait qu'elle tînt une place quelconque dans la S)
pensée du prince, au moment 011 il revendiquait les bénéfices d'une autre nature ^^
promis aux pontes malheureux par l'adage indiqué mais non cité par lui? f)
Naturellement, le petit épisode que nous venons de mettre sous les yeux de nos '^
lecteurs grandit encore la réputation de Grégory. — On le vanta partout comme le [-^
plus beau joueur qu'on eût jamais vu, et la chiffre de sa fortune, qu'on supposait i^.
énorme déjà, se trouva décuplé dans l'opinion publique. ft
A partir de cette soirée il ne se passa pas un seul jour sans que madame de ?\
Nancey rencontrât le prince à peu près partout. m
Lorsqu'elle allait au bois, à cheval, il faisait partie de son escorte. — Quand U
elle sortait en voiture, dans l'après-midi, elle le trouvait sur son passage. — A ^
peine arrivait-elle au théâtre qu'il y paraissait aussitôt et, distançant de plusieurs n(
longueurs le baron d'Alban, Mi\L de Lorey, de Crancé et tous les autres, se faisait p,
ouvrir le premier la porte de sa loge. ift
L'essaim des cocodès était .furieux, mais ne le laissait point deviner. — Aucun îJ
des jolis messieurs qui le composaient n'ayant le droit de se dire et de se croire k
favorisé, ne pouvait s'offenser ostensiblement de la cour que Grégory faisait à la !^ comtesse. — Et même lui faisait-il la cour ? — la lui faisait-il autrement du moins qu'en recherchant partout sa présence? — Personne ne pouvait l'affirmer. — Dans tous les cas, c'était une cour si discrète et si parfaitement respectueuse qu'elle devait passer inaperçue, même de madame de Nancey.
Est-il besoin d'ajouter que le Valaque ne manquait aucune des] réceptions de la
LA COMTESS^E DE XANCEY
f\ Cievelaud allait mélancoliquement assister à la sortie des artistes. (Page ô^.)
y, rue de Boulogne? — Il y jouait beaucoup et gros jeu. — La chance ayant tourné, V
R il gagnait presque toujours. — Les trente-huit ou trente-neuf mille francs perclus )^
h le premier soir avec tant de noblesse étaient revenus dans ses poches notablement })
p grossis. h
(jj Grégory ne venait pas seul aux jeudis de la comtesse. — II avait sollicité et ^
y obtenu l'autorisation de présenter un sien ami, jeune Anglais de bonne famille, g
"^ portant le nom de Cleveland que Buhver, l'aristocratique écrivain, a popularisé k|
Tj dans un de ses romans. a
^ees)
Plus jeune de quelques années que Grégory, Cleveland semblait avoir vingtquatre ou vingt-cinq ans à peine. — Il était de taille moyenne et très-mince, — blond et rose comme une jeune fille, avec de grands yeux bleus candides et sans grande expression, — presque imberbe, sauf de petites moustaches fines et soveuses, ombrageant des lèvres fraîches à rendre une jolie femme jalouse.
Parfaitement distingué sous tous les rapports, Cleveland portait avec grâce des habits coupés par le premier tailleur de Londres. — Il semblait doux et même un peu timide. — Sa conversation, sans être brillante, témoignait d'une éducation solide. — Il ne jouait jamais et faisait une médiocre dépense, quoiqu'on sût, par Grégory, que sa famille était millionnaire.
On le disait très-épris d'une chanteuse d'opéra bouffe dont nous ne tarderons point à parler. —On ajoutait qu'il l'avait aimée à Londres et qu'il était venu à Paris tout exprès pour la suivre.
Cleveland occupait un petit appartement au Grand-Hôtel, et montait les chevaux du prince, n'ayant point amené les siens.
Tous les matins, h sept heures, il allait rejoindre Grégory dans son entresol de garçon du boulevard Haussmann, et il y restait jusqu'à neuf heures. — Presque tous les soirs Cleveland et le prince dînaient ensemble, tantôt chez Brébant, tantôt au café Riche ou au café Anglais.
Après dîner, le Valaque se mettait à la recherche de madame de Nancey, qui, nous le savons, ne manquait jamais d'aller au spectacle, ici ou là.
Le jeune Anglais, muni d'une jumelle énorme, courait s'installer au premier rang des fauteuils d'orchestre du petit théâtre dont son idole était l'étoile et, jusqu'à minuit, il se pâmait d'aise aux excentricités de tous genres de la chanteuse, que ses diamants, autant que son talent, avaient rendue célèbre.
L'opérette finie, Cleveland allait mélancoliquement assister à la sortie des artistes. — Il voyait sa bien-aimée monter avec sa femme de chambre dans une voiture de remise — (elle ne se servait jamais de ses chevaux la nuit) — et s'éloigner dans la direction du boulevard.
Quand cette voiture avait disparu, il poussait un gros soupir, — allumait un cigare, — et rejoignait pédestrement son logis du Grand-Hôtel.
Ceci se passait tous les soirs, sans variantes, sauf le jeudi oii, nous le savons, Cleveland accompagnait Grégory rue de Boulogne.
Comment se faisait-il que le jeune Anglais, joli garçon et, disait-on, millionnaire, se contentât de soupirer sur le trottoir et n'eût point encore franchi la porte
^^<5r::i«?<Ki<5^<SD:<K:'Ç:fô»C
ii LA COMTESSE DE NANOEY 50 41
d'un boudoir que le premier Jupiter venu pouvait ouvrir avec la clef d'or Voilà ce que nos lecteurs ne tarderont point à connaître, car Cleveland et la comédienne, aussi bien que le Valaque, vont jouer un rôle imprévu dans l'histoire de la comtesse de Nancey.
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