V LE PRINCE (J
Si nous avons su, depuis le commencement de ce récit, tracer un portrait res- *J,
j^ semblant, — au point de vue moral, — de la comtesse de Nancey, nos lecteurs x
h auront constaté sans peme une chose assurément étrange, mais qui pour nous est )
i>j indiscutable, c'est que Blanche Lizely, cette femme qui avait fait tant de mal et m
(■^ qui allait en faire tant encore, — possédait une nature absolument honnête. (^
p EfFacez de la vie de Blanche le crime du pair d'Angleterre, à Douglas-Park, — ç
^ supprimez la fanfaronne et lâche infamie du comte de Nancey à Ville-d'Avray, — -^
){ mariez mademoiselle Lizely, vierge et chaste, à un honnête homme aimé d'elle, et ,>■
A nous affirmons qu'ehe aurait été la plus fidèle de^ épouses, la plus irréprochable ;-\
(^ des mères de famille. ^i
Dans l'existence excentrique, décousue, souvent scandaleuse, que s'était faite la y
comtesse de Nancey, laissant tout dire, écoutant tout, souriant à tout, sans cesse (jj
entourée d'hommes que sa beauté grisait et qui ne le lui cachaient point, elle pas- v
sait insouciante et froide au milieu des flammes, comme la salamandre allégorique ^
\ du Roi gentilhomme. Q
Haïssant son mari de toutes ses forces et fermement résolue à lui rendre le mal g
8 pour le mal, pas une seule fois elle ne s'était dit que la trahison est la plus facile
V et la plus complète des vengeances féminines.
^ Elle voulait faire souffrir M. de Nancey. — Elle ne songeait point à le
n tromper...
â 60 LA COMTESSE DE NAXCEY S
X D'ailleurs, ne sentant plus son cœur battre, elle le croyait mort. — Il n'était |^
Q qu'engourdi... U
^^ Ce fut donc avec une sorte de stupeur que Blanche s'aperçut qu'un élément i^
S( nouveau venait de s'introduire dans son existence entourée de mouvement et de 9
i) bruit, mais en réalité singulièrement et douloureusement vide. V)
^ La physionomie originale et bien accusée de Grégory commençait à se détacher j^-
g pour elle sur la foule incolore et monotone des cocodès, dont la nullité préten- fj
g lieuse mettait cnergiquement en relief la valeur personnelle du Valaque. iX
g Blanche pensait à lui souvent, — presque sans cesse. — Sa présence devenait h
^ un besoin pour ehe. — Le matin, sa main nerveuse tourmentait la bouche si déli- J)
(^ cate de sa jument xVo/v?«^z jusqu'au moment 011 la silhouette du hardi cavalier et '\i
^ celle de son cheval russe apparaissaient à l'horizon. — Le soir, au spectacle, à peine il
installée, elle cherchait des yeux le prince dans la salle, et se sentait prise d'une ^^
sorte de fièvre quand elle entendait s'ouvrir derrière elle la porte de la loge dont il fi
allait franchir le seuil. »\
Enfin aux réceptions du jeudi, aussi longtemps que Grégory n'était point arrivé, (g
les salons lui semblaient déserts, même lorsqu'une pléiade d'illustrations de bon w
aloi se mêlait à la foule élégante qui les remplissait. • ^
Blanche avait acquis, hélas ! et d'une façon bien douloureuse, l'expérience de la ^
vie et de la passion. in
Elle ne se méprit pas longtemps sur la nature des sentiments qui l'agitaient et ^
qui devenaient plus accentués de jour en jour et pour ainsi dire d'heure en J)
heure. ^
Les événements accomplis depuis deux ans avaient éteint chez elle la notion du ^j
sens moral. — Pouvait-il en être autrement? — Donc elle ne s'efi'raya point en J^
lisant dans son cœur. n
Elle aimait Grégory... — Amour coupable, amour défendu!... — Qu'importait ^
cela?... g
— Oui, certes, je l'aime! — se dit-elle avec une sorte de défi. — Pourquoi lut- è terais-je, et pour qui?... — A l'homme qui m'a fait jadis la plus ineffaçable injure qu'une femme ait jamais subie, je ne dois rien!... — Je suis le créancier de cet homme et non son débiteur... — L'amour qui naît en moi l'offense... Eh bieni après? Cet amour est une revanche ! Qu'il soit le bienvenu !
Et madame de Nancey n'eut désormais qu'une préoccupation, celle-ci: Le prince Grégory partageait-il réellement, sérieusement, la passion qu'il inspirait? — Fallait-il voir autre chose qu'une galanterie banale, une fantaisie d'homme du
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fi LA COMTESSE DE NANCEY 61 g
^' monde pour une femme belle et séduisante, dans la cour assidue qu'il faisait à cette ^5
k femme ?. . . ^
(^ Lorsqu'une fille d'Eve se pose une semblable question, il est à peu près sans S
(J exemple qu'elle n'y réponde point d'une manière affirmative. ^
fj La comtesse ne fut point une exception à la règle générale. — Elle ne douta que ^^)
y pour la forme et se démontra bien vite qu'elle était ardemment et sincèrement x3'
Q aimée. Yi
(^ Nous devons ajouter que le Valaque, — comme s'il eût été doué en effet de ce i\
,9 don de seconde vue que la comtesse lui attribuait en riant le jour de leur première tî
vt
rencontre, — semblait déchiffrer avec une facilité merveilleuse ce qui se passait ^j
^ dans cet esprit inquiet et dans ce cœur agité. [^
^ A mesure que Blanche se trouvait plus vivement entraînée vers lui, il redoublait jj
^- d'assiduités. — Ses regards expressifs disaient avec une éloquence entraînante ce ^-^
*d que le respect, sans doute, défendait à ses lèvres de traduire, — Enfin, un soir, — et h
$] ce fut décisif, — se trouvant pendant quelques secondes seul avec la comtesse dans *\
^, sa loge, à l'Opéra, il lui prit des mains le bouquet de violettes de Parme et de bou- (^
f; tons de roses blanches qu'elle portait et, se penchant vers cette gerbe embaumée p
X| comme pour en mieux respirer les parfums, il glissa parmi les fleurs une petite |3
» enveloppe satinée dont il eut soin de laisser passer un angle. — Cette manœuvre, ^
^ faite avec la promptitude et la dextérité d'un homme à bonnes fortunes émérite, il i>.
1? rendit le bouquet à la comtesse et sortit aussitôt de la loge. (^
ri Un romancier qui eut son jour de célébrité et dont les œuvres, quoique iné- jj)
u gales, se recommandent par des qualités de premier ordre, Léon Gozlan, a formulé v^
V cet aphorisme qui nous paraît indiscutable, quoiqu'en contradiction flagrante yj avec les plus simples lois physiques : a Les jenimes voient avec leurs épaules. » 11 est certain que madame de Nancey, fort occupée en apparence de ce qui se
S) passait sur la scène, n'avait perdu aucun des mouvements du ^alaque et savait
^ que dans son bouquet elle allait trouver une lettre. \^'
Ç Sans perdre une seconde, elle laissa tomber son mouchoir et se baissa pour le ^
^ ramasser. k
ri Quand elle se releva, le billet de Grégory avait échangé sa prison de fleurs contre Yx
f une autre prison plus charmante encore et non moins parfumée... ^
^ Les cocodès se succédèrent comme de coutume dans la loge, le baron d'Alban ^
en tête; mais, ce soir-là. Blanche écouta sans se dérider un instant leurs plus éton- fe
nantes calembredaines, leurs plus drolatiques facéties, et ne leur donna point la ^
réplique. S
'(^<ï£;<iF:i«?7.56.<2^(5r-<Sc?(S^<5^<5^'52^<3rS^
,M Cette lettre, où le feu débordait sous les formes les plus respectueuses, était très-
i^ habilement faite, en ce sens qu'il semblait difficile de n'y point répondre, ne fût-ce
\ — Ah çàl comtesse, qu'avez-\ous donc? — lui demanda le petit baron. '^
— La migraine. . . , — répondit-elle. f^
Et cette migraine, si subitement advenue, fut un prétexte qui lui permit de .^ quitter l'Opéra longtemps avant la fin du spectacle.
k/ Rentrée chez elle, elle refusa les services de sa femme de chambre, poussa les %
'% verrous de toutes ses portes et dévora la lettre du prince. vvj
f} qu'une ligne. fx
^ Après avoir posé tout au long que son amour, étant sans espoir, ne demandait j>i
(j rien, n'attendait rien, Grégory, par une contradiction soudaine propre à trahir le s
'p désordre d'un esprit que la passion bouleverse, déclarait que si la comtesse, offen- iJ
5^ sée par un aveu qu'il n'avait pu contenir, lui retirait sa bienveillance, le courage ,^^
a de vivre à Paris plus longtemps lui ferait absolument défaut! — Il partirait donc r\
^ pour ne plus revenir et s'en irait cacher bien loin, dans les immenses solitudes 5,
l^ du pays oii ses ancêtres avaient été presque rois, le deuil sans fin de son cœur '\
i) brisé... 5)
^ Et il terminait par ces lignes : |^
■^ « De toutes les souffrances que je prévois, et que j'aurai méritées peut-être, il en (jj
V est une au moins, madame^ qu'il dépend de vous de m'épargner, et la pitié sans è
I? doute vous mspirera de le faire. — Celte souffrance, vous le devinez, c'est 1 an- ^
À goisse de l'incertitude . . .
(( Faut-il rester? — Faut-il partir ? )> J)
;^ Grégory, le lendemain, ne monta point à cheval et resta chez lui. ^
n Dans l'après-midi, son valet de chambre lui remit une lettre qu'un commission- r]
• • Il ^
naire venait d apporter. i^
— Ecriture inconnue, mais évidemment féminine, d'une rare élégance et d'une ^i
\^ — iLcriiure mconnue, mais eviaemment leminine, a une rare eiegance et a une \'
^, merveilleuse distinction ! — murmura le prince en examinant son nom et son ^
';^ adresse tracés sur l'enveloppe ; — à coup sûr, c'est de la comtesse. . . — Elle répond, ji
f. doiic tout va bien ! . . . Voyons un peu. . . V^
j\ Après avoir fait tomber la cendre de son cigare, d'un air de parfaite in- S
[^ souciance, il trancha avec la lame d'un canif la partie supérieure de l'envc- S
loppe, et cela méthodiquement, sans se presser, avec un calme absolu, bien S
difOcilement expliquable chez l'auteur de la lettre si passionnée du soir pré- ^
cèdent. m
f\ LA COMTESSE DE NANCEY 63 }]
vî ^ y
It La feuille de papier tirée de l'enveloppe contenait ces trois mots sans signa- ^^
Si
U ture :
\t « NE PARTEZ PAS. )) x'
îJ — A merveille! — J'en étais sûr ! — reprit Grégory en enfermant dans un petit W
y coffret d'acier le billet, très-significatif malgré son extrême laconisme. — Le cî
fj y]
n diable m'emporte mamtenant si je prévois qu'un obstacle sérieux puisse se placer a
^ entre le but et moi!... Il ne s'agit que de jouer serré! — Avant quinze jours je ^
Oi serai maître de la situation, et le rôle de Cleveland commencera. vi
f) Le même soir, lettre nouvelle oi!i la reconnaissance débordait h côté de l'exprès- v
vî sion, plus ardente encore que la veille, d'une passion que rien ne pouvait conte- y
K nir. — Le lendemain, réponse de la comtesse, non en trois mots cette fois, mais U
f^ en trois lignes. ^\
g Bref, une correspondance quotidienne d'une parfaite régularité s'établit entre ^^
^ le prince et madame de Nancey. — Ce qui ne les empêchait point de se rencontrer W
\î deux fois par jour, au bois de Boulogne et au théâtre, et de se répéter, dans un vi
U échange de regards et de sourires, dans une furtive étreinte de deux mains frémis- U
^ santés, dans un mouvement des lèvres murmurant tout bas quelque phrase saisie ^
(i au vol, les jolies choses qu'ils s'étaient écrites. ft
i Nous avons entendu Grégory s'accorder à lui-même un délai de quinze jours
f\ pour arriver au résultat qu'il se proposait d'atteindre et dont nos lecteurs ne devi- ^
(5 nent assurément qu'une partie. w
S II se trompait de quelque chose, — mais pas de beaucoup, — car un matin, au V
Ij bout de trois semaines, une citadine mystérieuse à stores baissés s'arrêta devant ^
S la maison du boulevard Haussmann, où le Valaque occupait un petit appartement K
ft à l'entresol. fj
(5 Une femme très-simplement mise, le visage caché sous un épais voile, descendit ^
}5 de cette voiture et s'engagea dans l'escalier qu'elle gravit d'un pas rapide.
Grégory attendait derrière sa porte entr'ouverte.
— Vite! vite! — dit-il, — venez!
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s 64 LA COMTESSE DE NANCEY
y L'inconnue franchit le seuil, la porte se referma derrière elle et ne se rouvrit
U qu'au bout d'une heure pour la laisser sortir...
?! La femme voilée remonta dans sa citadine, se fît conduire à la Madeleine, paya
le cocher, traversa l'église, prit un coupé sous une remise de la rue Tronchet, —
S descendit de nouveau au Palais-Royal, — monta dans une troisième voiture, et,
v| certaine d'avoir dépisté les espions — (si des espions l'avaient suivie), — mit son
U voile dans sa poche et découvrit ainsi le visage de la comtesse de Nancev.