‹ Les drames de l'InternationaleChapitre 5 sur 7 · CARTE · texte numérisé non relu

CARTE

iSS0C14T10N iNTEMiTlOMLS DESTRiVilLLlUttS

Carte d« Meatbre «ni lié

Par eetle carte Boas certifloas que M. Maurice Bcb- NARD a été adinin en qualité de membre de laiite association, et qu'il a payé sa cotisation annuelle.

Thomas Svith, seerélaire.

CowELL SiRViY, trésorier.

J. G. EvBN, êecrétairedu Conseil ffinèrai de Londres.

î» CARTE

LIGUE DES METIERS (Trades-Unions)

Curie de membre aniUé

Nous certifions que M. Gharton est admis en qualité de membre de la Ligne des Métiers, et que toutes les sect ons de ladite ligus devront l'accueillir et lui prêter assistance.

Broadhead, secrétaire à Sheffield,

FIN nu PROLOGUE.

— nii —

Maurice Bernard

La ligue des métiers. — l'Association internationale des travailleursy telles sont les deux expressions qui résum^^nt dans les temps modernes les différentes manifestations ouvrières pour la revendication des droits du salariat.

La ligue des métiers avait commencé son œuvre, en Ânglet^re, bien avant que V Internationale fût venue au monde.

£8t*elld née de la même idée; ces deux puissantes associations avaient-elles le môme but; devaientellds employer les mêmes procédés? C'est ce que nous aurons tout le loisir d'examiner dans le cours de es récit. — Toujours est-il, qu'à l'heure qu'il eât, la ligue des métiers qui n'était, au début, qu'une so-ciété uniquement occupée de protéger et de défendre les intérêts des ouvriers anglais, a suivi la pente naturelle et logique de son développement, et qu'au moment où paraissent ces lignes, elle fait, pour ainsi dire, partie intégrante dé la grande as'^ociation Internationale.

Nous ^'avons pas rintention de nous attarder dans les détails de Torgaaisatioa de ces sociétés qui occupent aujourd'hui le monde entier; m^is, pour l'intérêt et rintelUgence des événements que nous avons à raconter, il est utile que nous fassions connaître quelquet-uns des procédés employés par la ligue des métiers ou les Trades^unions.

Le lecteur voudra bien nous pardonner cette courte digression.

C'était en 1866, le 8 octobre, à Shefdeld.

Au moment le plus sombre de la nuit, une formidable détonation se fait tout à coup entendre, et une maison entière s'écroule, sous l'explosion d'une boite à poudre qui venait d'éclater dans la cave.

Toute la ville fut à l'instant sur pied, et l'on se mit avec ardeur à la recherche du coupable.

Peine inutile, recherches vaines, l'auteur du crime demeura iguoré.

A quelque temps de là, même catastrophe, explosion analogue, sans que la justice fût plus heureuse dans la découverte.

£t les crimes continuèrent ainsi, mystérieux, impénétrables.

Une fois, c'est un ouvrier qui tombe, dans une salle pleine de monde, f.appé d'une balle lancée par un fusil à vent.

Un autre Jour, un même crime est commis sur la personne du nommé Parker.

Toujours la 'victime appartient & la classe ouvrière, toujours Tassassin échappe aux investigations de la justice.

L'émotion était grande & Shefûeld. Une commission spéciale fut nommée à l'effet d'éclairer et de • rassurer le pays sur d'aussi abominables forfaits ; et il lui fut donné des droits illimités pour arriver à la constatation de la vérité.

« Il existe, en AngleterrOi dit M. le comte de Paris, à qui nous empruntons une partie des détails qui précèdent (i); un principe tutélaire de procé* dure criminelle, aux termes duquel le témoin, obligé par serment à dire la vérité devant le tribunal, ne peut-être, s*il 8'a4xuse luirtnéme, poursuivi sur les aveux ainsi obtenus de lui.

La commission eut le droit d'accorder la même immunité aux témoins qu'elle appelait, et ce droit devait être entre ses mains un instrument puissant, puisqu'il lui permettait d'amnistier les vrais coupables, pourvu qu'ils avouassent leurs crimes.

L'effet ne se fit pas attendre.

Pendant vingt-cinq jours, on eut le spectacle étrange de coupables racontant leurs méfaits et ap-

(!) £e.î associations of^mèrts en Anglfiterre^ Germer- Baillière, éditeur.

];K>rtant un soin scrupaleix à n'omeitre aucna détail.

Alors, la vérité se fil jour.

Le liea secret qui existait entre tous ces crimes se montra; le rôle des coupables se dessina, et Ton vit apparaître l'inspirateur, les exécuteurs et les complices qu'ils avaient soudoyés.

Dans tous ces isrimes, on trouva la main de la ligue des métiers et de son président Brpadhead.

Imbues de l'esprit de monopole qu'elles semblaient avoir hérité des (orporations du moyen âge, la plupart des sociétés ouvrières de ShefQeld et de TAngleterre ne se coatentaient pas de soutenir les grèves, ce qai était le but avoué de leur institu* tlon.

Elles prétendaient exercer sur leur industrie une influence absolu?, imposer aux patrons toutes leâ volontés de la majorité de leurs membres, y assei^ir la minonté, et pour cela obliger, par tous les môyexs, toiis lis ouvriers à entrer dans leur sein.

Quand la persuasion était reconnue insuffisante, on avait recours à l'assassinat. Le secrétaire de l'as* socialion la déclaré lui-même, avec cette assurance que lui donnait l'impunité promise à ses aveux.

Le prix des assassinats était payé par la caisse de l'association. Les livres en portent la mention et ce prix varie de 100 à 500 francs.

Chaque n^embroéUit d'ailleurs tenn de protéger le coupable; le seervt fut toujours scrupuleusement gardé I

Mais si Ton roulait que le criminel fût couvert du voile le plua impénétiable, il n'çn éfeit pas de même ùe» motifs du crime.

La Hgtte tenait en effet, expressément, à ce qu'ils fussent manifestes.

La main de TUnion était toujours reconnue... on pouvait se dire àrorelHeque le lendemain un autre récalcitrant irait grossir la liste des victimes et rirnlon régnait par la terreur et s'élevait au rang de ces fkmeux tribunaux de la Sainte-Yekme qui prononçafrait des arrêts dont Texécufion seule de< mourait enveloppée de mystère.

Une fois la lumière faite sur les forfait?^ la tran« qnilllté parut renaître, et l'assoeialion ne donna plus signe de vie qu'à (fe rares Intervalles.

On crut que son existence était finie, qu'elle avait renoncé à la lutte^ qu'elle se retirait du combat*..

n n^n était rien !

Presque à la même époque^ une autre association non nK>ins redoutable, plus puissante cent foisj s'était fbrmée en Angleterre^ el» en peu de temps> ell» avtit poussé au loin d«s racines fécondes*

C'étail rMemaiwnak.

Celle-ci ue se dissimulait point dans l'ombre, ^omme l'autre ; elle affirmait audacieusement ses principes en plein Jour; elle ne craignait pas d'élever dans toutes les capitales une tribune du haut Je laquelle elle lançait l'appel à tous les ouvriers.

Comme on Tavait dit naguère de rinstitutlon des Jésuites, c'était une épée dont la poignée était à Londres, et la pointe partout.

Les idées qu'elle préconisait étaient d'ailleurs de nature à lui attirer de nombreux prosélytes parmi les ouvriers et les prolétaires.

Elle disait aux pauvres et aux déshérités de ce monde: L'empire vous appartient, car vous êtes les plus forts, étant les plus nombreux, et la forae prime le droit

Vous avez été Jusqu'ici les esclaves du capital, et, pour qu'il n'y ait plus d'esclaves sur cette terre, nous tuerons à Jamais le capital. ^

Il y a des hommes, privilégiés de la4iature, qui se sont, grâce à leur intelligence, fait la part du . lion daas les biens de ce monde, et nous réduirons à néant les prétentions de l'intelligence, en proclamant Yéquivalence deé fomtions.

Enfin, vous voyez chaque Jour aller et venir autour de vous des jeunes gens qui ne sont riches que parce qu'ils se sont donné la peine de naître».* et nous vous ferons les égaux de ces hommes en

supprimant les lois d'iiéritage et en restituant tons

les biens à la cxÀUctiMiXé !

Le collectivisme et le mutuellismey voilà la formule deTavenir... tçls sont les deux termes entre lesquels se partageront les groupes qui voudront adopter le moderne Evangile.

Beaucoup de ceux auxquels on s'adressait avec de semblables paroles n'en démêlaient pas bien le sens ; mais ces malheureux avaient tant à se plain* dre de la vie, que sans se rendre compte de la justice de cette revendication^ séduits par l'espoir que l'on faisait luire à leurs yeux, ils cberebaient avidement, du fond de leur nuit noire, le phare promis qui devait leur indiquer la route des destinées nouvelles !...

Quelques mois s'étaient passés depuis les faits que nous avons racontés aux chapitres précédents.

C'était à la fin de septembre, par une de ces douces soirées d'automne que la nature semble avoir faites exprès pour la mélancolie et le rêve.

Le jour était à son déclin.

Le soleil descendait lentement à rhorizôn, et baignait de ses flots d'or la vallée profondément eocais*

rftVATse la Msrcei i qaelqups lieues de . Il pouvait être sept henrei.

ts du Jour M taisaient peu à pen ; à Irasmlères buéti transparenloi du soir, on

flanc dm coteanx ou le long des Rentiers JB troupeaux qui regagnaient pénlble-

«tftbles.

ael^efl âfenai obstinées contlonalrat de

de teinpsà autr« on entendait le cri des L'ant 1» bêlait on tançant à la nuit le»

M de leoD mâlopées mralea.

ment, un voyageur, débouchant par In 'aris, s'engagea dans un des chemtDS k lef, qui des bsutenrs conduisent dans la

Q tout Jeune homme.

cq ans à peine.

«3 nerveuses et droites étaient emprisou' le grandes guêtres de cuir) il perlait nne loun, nn cl»peaB d« feutre, une cravate ilgnnment autour da Coi, et appoyait sa lolue et feroM sur nn Mton de conârier éTldemment em^-unté anz arbustes da

lent de s'ongagBt dans le sentieri il pirut

moment.

f d u pMlK k Kut'Sme liorieon où sVle-

vaient les hautoa chomlnées d*une usine; un sourire de satisfaction illumina son visige, et^ sous Tempire d'un sentiment nouveau, il partit.

Seulement, il avait à peine fait einquante pas, qu'il s'arrèlait de nouveau au milieu du sentier.

Son nom venait d'être prononcé à ses cAtés.

Il se retourna vivement, et aperçut à quelques pas de lui, sur le revers du fossé, une grande et belle fille qui le regardait avec une curiosité mêlée d'un vif intérêt.

— Je ne m'étais pas trompée, dit la jeune fille en souriant ; c'est bien vous, monsieur Maurice Bernard I Ah! pour cett3 fois, au moins, vous avez grandi, et vous voilà devenu un homme I

La rencontre.

Le Jeune homme auqcel s'adressaient ces paroles n'avait pas été longtemps à reconnaître celto qui lui parlait de la sorte, et son premier mouvement fut de franchir le fossé pour aller à sa rencontre.

Mais déj& la jeune ûlle avait sauté sur le sentier, et elle était près de lui, avant qu'il eût fait un pas.

— Jeanne ! dit<-il avec une expansion de bon aloi, béni soit le hasard qui te place la première sur ma route quand Je reviens à Vsu*eiiQes. Aucun visage ne pauvalt m'être plus agréable que lé tien.

En parlant ainsi^ Maurice serrait avec effusion deux mains que la jeune fille ne songeait pas & lui retirer.

— Ob 1 Je sais quelqu'un qui va ôtre bien heureux aus3i, répliqua-t-elle au bout d'un instant.

— Qui cela ? fit Maurice.

— Le docteur^ donc.

— Mon père...

— Oui) M. Bernard. Ah! il a souvent parlé de vous, alleZi depuis trois ans, et voulez-vous que je vous dise..?

— Dis, Jeanne, dis.

— Eh bien, il n'était pas toujours content.

— Pauvre père I -

— Vous lui avez donc fait du chagrin quelquefois ?

— Moi!...

— Dam ! c'est que voyez-vous, depuis que Mme Bernard n'est plus là, le pauvre cher homme n'c^t pas toujours bien gai;

Un nuage passa à ces mots sur le front de Mau-

rlce, et un profond soupir s'échappa. de sa pol* trlne.

— C'est vrai, répondtt-il d'un ton vaguei et Gomme s'il se fût parlé à lui-même ; la maison doit être bien triste, depuis que celle qui en était Tàme nous a quittés... et puis, mon père est sévère, il ne comprend pas que Ton puisse avoir d'autres aspirations que celles au milieu desquelles il a vécu. Sans le vouloir peut-être, j'ai quelquefois froissé ses idées. Mais, Je vais le voir, Jeanne, nous allons vivre l'un près de l'autre, l'un pour l'autre même, s'il le veut; nous parlerons de ma môre, et Je n'aurai pas .de peine à dissiper les quelques ombres qui ont obscurci un moment notre sainte amitié.

— A. la bonne heure, fit Jeanne, et comme vous, J'ai confiance et bon espoir.

Tout en parlant, ils descendaient le sentier qui, des hauteurs^ conduit aux rives encaissées de la Marne.

Jeanne et Maurice s'étaient connus presque enfants.

Nés dans des conditions bien différentes, l'âge les avait un moment rapprochés, jusqu'au jour où les graves préoccupations d'un état à choisir avaient forcé le jeune homme à s'éloigner.

Le père de Maurice était un de ces modestes médecins de campagne, qui, après avoir exercé dans

un dei plus pauvres cantons de la Haute-Marne^ avait fini par accepter une place dans l'usine considérable de M.Carpentier, «laquelle était située au village môme de Varennes. Il avait fait de son fils un méoanicien, et c'est en celte qualité que ce dernier revenait au bourg, où un emploi lui était réservé à Tusine.

Quant au père de Jeanne, c'était un simple ou* vrler> autrefois maçon^ aujourd'hui mineur, qui^ en dépit des misères qu'il avait éprouvées, des chagrins dont la vie l'avait abreuvé, était resté résigné et ferme, sans laisser entamer Jamais son honnêteté et son héroïsme !

Naguères habitant de Paris, il avait vu mourir successivement sa femme et quatre de ses enfants.

Il ne lui restait plus que Jeanne I

Tous ceux qui le connaissaient savaient bien que, le Jour où il eût perdu celle-ci, il se serait tué.

Mais Jeanne ne demandait pas à mourir; elle était grande, robuste, saine, et elle faisait la joie et 1 o-* gueil de son père.

C'est en devisant de mille choses, en évoquant le passé, en interrogeant l'avenir, que 1 s deux jeunes gens avançaient à pas lents, à travers la campagne, vers l'usine dont les hautes cheminées coupaient l'horizon lointain.

Le soleil avait disparu; la vallée n'apparaissait

plus à leurs regards que baignée des premières ombres du soir.

Le calme é(ait tout à coup veau; plus une plainte^ plus un cri ; à peine de loin en loin, Tappel mélancolique et doux de quelque cloch<>r de village.

Bien ne saurait dire le charme d'ui^ pareil ta« bleau. Maurice, qui avait, été longtemps sevré de semblables jouissances, s'y abandonnait tout entier et sans arrière-pensée.

Il y avait bien des troublts dans £on cœur, l)ien des amertumes au si dans son esprit, n^ais à C€tte heure la paix s'était faite on lui, et l'air vivifiant et pur qu'il respirait semblait avoir communiqué & tout son être une vitalité nouv Jle.

A un moment cependant^ il secoua vivement la lète, comme pour chasser ces rêveries inaccoutu^ mées qui menaçaient de l'envahir, et il se retourna avec un fin sourire vers la jeune fille qui l'accom* pagnait.

— Voici une heure bientôt, dit-il, que nous parlons do choses fort intéressantes à coup sûr, mais tu ne m'as rien dit encore de toi-même, et j'ai l'air de n'en prendre aucun souci,

— Eh! que voulez-vous que je vous dise de moi? s*écria Jeanne, d'une voix sonore et gaie. Ma vie se pasie ici toujours égale. C'est aujourd'hui comme

c'était hier. Ce sera demain comme aujourd'hui. Il n'y a rien qui puisse changer mon sort.

— Mais te voilà grande maintenant, Jeanne, l'âge est venu pour toi aussi ; et avec Tàge, la beauté. Avec des yeux comme les tiens, on n'a pas grand'peine & trouver ce que toute jeune fille cher^ che à ton âge.

— Quoi donc?

— Un amoureux I

— Quelle folie!

' — N'y as-tu jamais songé?

— A quoi bon ?

^ Dame, tu n'as pas, je suppose, résolu de rester vieille fille.

Jeanne haussa les épaules et garda le silence pendant quelques secondes.

Maurice l'observait avec attention et il ne lui fut pas difficile de constater que sa poitrine se soulevait avec une certaine agitation.

— Oh! oh! dit-il avec enjouement, j'ai donc deviné; il y a quelque chose, l'amoureux est trouvé!

— Non, monsieur Maurice.

— Peut être est-ce l'embarras du choix?

— Pas davantage.

— Qu'est-ce donc, alors?

Jeanne était devenue soucieuse. Une ombre avait

passé sur son froDt. Elle tenait les yenx baisséà vers la terre.

— C'est bien difficile à expliquer, réponiit-ello peu après. Je n'ai pas résolu, en fifr^t, de rester vieille fille, et j'ai déjà| plusieurs fois, été même demandée en mariage.

— Je crois bien!

— Il faut choisir... pourtant.

— Voilà!

— Et, jusqu'à présent, je n'ai pu me décider.

— Pourquoi ?

— Ab! ne riez pas de moi, monsieur Maurice, et n'allez pas me trouver ridicule; mais, voyez*vous, parmi ceux qui se sont présentés, il n'y a guère que des hommes grossiers, sans éducation qui regardent leur femme comme une ménagère et pas du tout comme une compagne, et quand je songe que je pourrais être traitée comme les malheureuses que je connais, cela m'effraie et m'av^rètc. C >roprenez-vous?..

— Parfaitemer:t.

— Alors j'atfend?.

— Quoi ?

— Je ne sais.

— Mais ce n'est pas un avenir.

Jeanne remua iristement le front.

— Je ne l'Ignore pas, répondit-elle. Eh! que

voulez-vous? il n'y a rien à faire à cela, et je préfère encore rester comme je suis que de subir le sort des autres.

— Et tu n'as jamais aimé personne? tu ne souffres pas de cet isolement où tu vis? tu n*as pas pensé qu'un jour...

Maurice allait continuer... Mais Jeanne venait de le quitter brusquement, et sans qull pût se rendre compte de ce qui se passait, il la vit courir en avant, et s'arrêter au coude du chemin.

— Ecoutez l écoutez ! dit-elle alors en faisant signe à Maurice*

Ce dernier s*empre8sa d'aller la rejoindre.]

On entendait, en ce moment, à une très- faible

distance, le galop de trois chevaux qui venaient

dans leur direclion.

— Qu'est-ce que cela? demanda vivement Maurice.

— Vous allez voir, répondit Jeanne d'un ton es* soufflé.

— Mais explique-moi . ,

— Les voie», regardez.

Jeanne n'avait pas uni de prononcer ces paroles que deux jeunes filles, montées sur deux magnifiques hôtes de race, passaient, avec la rapidité de réclair, suivies à peu de distance par un cavalier, mis avec la dernière distinction.

— Quelles sont ces deux femmes? interrogea Maurice avec curiosité.

— L'une est Mlle Bertlio Carpentier, répondit Jeanne, et je ne connais la seconde que sous le nom de Diana*

-^ Mais rhommo qui les accompagne ?

— On l'appelle Robert Llnley.

£t si Tombre du soir n'avait pas été si épaisse, Maurice eût pu remarquer qu'en prononçant ce nom, une subite pâleur était montée au visage de Jeanne.

Jll

L'incoxinti.

Mats lui-même était, du reste^ sous rimpression d'un autre sentiment.

Des trois personnes qui venaient de passelP, em* portées par le galop de leurs Chevaux^ il n'en avait Vu qu'une.

La premlèrCéti Mlle Carpentier.

Berthe I

Il y avait trois années qu'il ne l'avait vae. C*était alors une enfant ; elle avait au plus quatorze anS)

et si parfois son regard s'était arrêté sur soa frais visage, c'était avec cette sympathie inconsciente qui s'attache à tout ce qui est faible, qui se sent at<

tirée par tout ce qui est pur.

Mais en moins de trois années, Tenfant était devenue une belle Jeune fille; sa taille s'était développée ; elle avait acquis cette grâ :e erqui^e de la femme qui lui manquait^ et tout son corps s'était modelé comme sous l'amoureux cise lu d'un sculp* teur Invisible.

Il était impossible de rêver rien de plus charmant, et, en la voyant passer, Maurice s'était demandé si c'était bien là l'enfant qu'il avait entrevue naguère?.

— Comme la voilà belle, maintenant, dit-il, en se tournant vers Jeanne, et comme son père doit en être lier!

—En effet, répondit Jeanne, mais vous savez... M. Carpentier est un homme un peu dur, il est ha* bitu au commandement, et je crois bien que la pauvre demoiselle n'est pas toujours heureuse,

— Est-ce possible?

— M. Bernard vous en dira long à ce sujet.

— Mon père la voit donc?

— Souvent ! le docteur est devenu par état le confident de bien des misères, et Mlle Bertheaété plus

d'une fois, en cachette de son père, lui porter ses petites économies pour les pauvres qu'il viôite.

— Pauvre enfant!

— A part ça, cependant, elle te paraît pas souffrir beaucoup : elle mène une vie active^ trèg-oc jupes; elle monte à cheval; elle chasse avec son père, et, depuis que les deux étrangers sontàVusine, elle n'a pas repoié une journée.

— Des étrangers? fit Maurice.

— M. et Mme Robert Linley.

— Ils sont donc amis de M, Carpentier?

— Je vais vous dire... Il paraît que M. Gharton, le père de Mme Linley, a acheté à M. Carpentier une maison qu'il possédait à Paris^ et comme M. Linley, le gendre, est ingénieur, qu'il s'occupe d'usines et de forges, qu'en outre c'est un grand chasseur, on a invité les jeunesi époux à venir passer ici la saison d'automne.

— Et depuis combien de temps sont-ils à Varennes?

— Depuis deux mois.

Maurice et Jeanne avaient contini^ de marcher, et maintenant ils ne se trouvaient plus qu'à un kilomètre au plus de l'usine.

Arrivée là, Jeanne s'arrêta.

— Est-ce que tu vas me quitter? demanda Maurice avec étonnement.

— Il le faut bien, répondit la jeune ûlle; nous ne, suivons plus le même chemin. Pendant que vous allez vers l'usine, où vous trouverez M. Bernard, moi| je me dirigerai vers ma câbaoe, qui est située sur la lisière de ce petit bois que vous voyes d'ici.

— Au revoir donc, Jeanne, dit alors le jeune homme.

— Au revoir, monsieur Maurice, dit la Jeune fille.

Ils se serrèrent encore une fois la main, et tous les deux ce séparèrent prenant chacun un chemin opposé*

Maurice se mit à marcher à pas rapides, 11 avait hâte d'arriver } il avait hâte surtout de revoir et d'embrasser son père.

Non pas qull fût dégagé de toute appréhension au sujet de cette première entrevue; depuis trois années qu'il avait quitté Vsifennes, bien des choses s'étalent passées, bien des événements s'étaient accomplis, qui ava'ent un moment compromis les relations du père et du fils, et menacé de iBé séparer à tout jamais*

Le docteur Bernard, habitué à guider son fils, n'avait pu voir sans étonnement le jeune homme entrer dans une voie qu'il eondamnaif, et professer des opinions qui froissaient au plus haut degté la

religion politique qu'il avait observée jusqu'alors. Nous expliquerons plus loin en quoi consistait cette religioui et quelle voie Maurice avait choisie dans la vie.

Qu'il nous sufûse, pour le moment, de dire que le vieillard et le jeune homme avaient édiangé pendant quelque temps des lettres sourdement irritées, et que c'est l'épouvante même d'une situation aussi tendue qui avait précipité le retour de Maurice.

Ce dernier aimait son père à l'adoration, et s'il ne voulait pas sacrifier son amour filial aux convictions profondes qu'il devait à l'étude des questions modernes, du moins il était bien résolu à tout tenter pour éviter une rupture.

C'est donc sous l'empire de ces sentiments qui s'étalent fait jour en lui, qu'il avait accepté de revenir à Varennes et d'occuper les fonctions de mécanicien à. Tusine de M. Carpentier.

Il espérait qu'une fo!s près de son père, vivant de la même vie, pouvant échanger ses idées dans une intimité adoucie encore par un amour réciproque, il parviendrait à ramener le vieux docteur h l'indulgence pour des aspirations auxquelles 11 se montrait si hostile.

Toutefois, à mesure qu'il avançait, l'hésitation

revenait au cœur de Maurice, et toute sa fermeté (^tait bien près de l'abandonner.

Déjà, jl touchait aux premières malsons du bourg, la maison paternelle n'était plus qu'à une centaine de mètres, quand il aperçut, à quelques pas de lui, sur la gauche du chemin, la grille ouverte d'un modeste cimetière de campagne.

Il tressaillit.

C'est dans ee cimetière que sa mère avait été inhumée, et lise sortait pris du désir immodéré d'aller s'agenouiller sur sa tombe !

Maurice avait vécu longtemps dans les villes ou les ateliers, et il ne croyait plus à grand'chose en ce monde.

Mais le souvenir de sa mère lui avait toujours été sacré, et il lui conservait une sorte de vénération superstitieuse.

Il franchit donc la grille d'un pas résolu et pénétra dans la nécropole.

Tout à cette heure y était silence et mystère, mais il savait où trouver la tombe sainte; il y marcha sans la moindre hésitation, et ce fut avec une émotion douce et triste à la fois qu'il s'agenouilla sur la pierre.

Combien resta-t-il de temps ainsi penché, recueilli et priant?

Qu'importe!

Ce qui a'est pas douteux, c'est qu'il pria du fond de son cœur, et que, lorsqu'il se releva et reprit sia route, son pas était plus ferme et toute hésitation avait disparu de son e prit.

Un quart d'heure après, il frappait à la porte ^u docteur Bernard.

Or, ce môme jour, tt presque à la même heure, un fait singulier se passaitdans ce même petit bourg.

Il n'y avait guère qu'aine auberge à Varennes, et encore n'y était-on pas habitué à recevoir des voyageurs.

Cela s'appelait cependant l'auberge dixChevalblane, et les propriétaires actuels y avaient vu des jours heureux.

C'était du temps où la grande route passait au milieu même du bourg; mais depuis une rectification imaginée par les ponts et chaussées avait tout changé, et, à part quelques rouliers obstinés, le voyageur proprement dit y donnait peu.

Ce soir-là, vers dix heures, au moment même où les deux domestiques allaient se retirer, plusieurs coups retentirent contre la porte, et une voix s'éleva dans la nuit qui demandait un gîte.

On s'empressa d'aller ouvrir.

Celui qui entra alors était un homme d'une quarantaine d'années, les cheveux coupés ras, les favo-

ris épais et roux, à la voix rude et à rallure ronde et franche.

Il fit quelques pas dans la salle du rez-dechaussée et vit qu'une maigre chandelle éclairait fieule les lieux.

— Ah! ah! dit-il en soufflant bruyamment, il parait que Ton se couche de bonne heure ici, mais j'espère cependant* que vous voudrez bîen m'octroyer un lit,

— Si monsieur veut me suivre, dit la servante.

— Tout de suite, mon enfant, tout de suite, d'autant que je tombe de sommeil et de fatigue. Seulement, quelques questions préalables avant de me mettre au lit.

— Que désire monsieur?

^ C'est bien ici, n'est-ce pas.., que je trouvera; l'usine de M. Carpentier?

— C'est bien ici.

— Et le docteur B- rnard ?

. — Précisément.

— Et son fils, Maurice?

— Et son fils également, car il e%i arrivé ce soir même.

— N'y a-t^-il pas encore 4 l'usine une perBonne que l'on désigne sous le nom de Bobert Linley ?

— Si bien, monBieur, à preuve q puis bientôt deus mois.

— C'est h merTeiUa; en voUà assi - et maintenant, ouvrez la marcbe,

TOUS suivrai avec empressameot.

Le pnlts abandons

Le lendemain, vers deux heures d Llnle;, l'hôte de M. Garpentler, k le fusil sur l'Apaule et prenait le ch avoir traversa le village de Varenne les hois qui couronnent les bautenn

Robert Llnley était tin grand chs rayait dit Jeanne à Maurice, et den par semaine II quittait le bourg pour al'er sa livrer & ta passion favi

Il était vêtu d'un costun'.e de cl valoir tontes les élégances de fa tai de cuir dessinaient sa Jamije dro veste l'enasrralt comme un justaui voyant ainsi paiser, l'allure déga)

sure, on ne pouvait se défendre d'un mouvement involontaire de sympathie.

Robert Linley avait à peine trente ans; ce n'était pas précisément un beau garçon, et il n'avait jamais du viser à la notoriété du gandin.

Mais la pâleur mate de son visage, ses mains dé^ licates et Unes, son pied petit et bien cambré, témoignaient d'une distinction réelle.

Seule, Texpreséion du regard semblait, cbez cet homme, faire disparate dans l'ensemble de sa physionomie.

C'était quelque chose de bizarre et d'inexplicable,

A de certains moments, Toeil était placide et doux, mélancolique et vague comme celui d'une gazelle, mais souvent aussi, et cela brusquement, sans transition, le sourcil se contractait tout à coup, le re* gard devenait mobile et farouche, et il s'en dégageait comme des lueurs fauves, dont on pouvait difficilement soutenir l'éclatl

Au départ de l'usine, Robert Linley était un peu soucieux et triste; de sombres préoccupations pesaient évidemment sur son esprit, et il n'avançait qu'à pas lents sur la route dans laquelle il s'était engagé.

Mais, dès qu'il eut dépassé les dernières maisons du bourg, la fraîcheur de la nuit rafraîchit son

Wm

sang et lui rendit tout son calme, et c'est d'un pas . '

plus délibéré qull gagna les abords du bois.

La nuit était belle et sereine ; la lune éclairait les profondeurs de Thorizon, et la brise lui apportait les senteurs pénétrantes de la plaine.

(];omme il approchait des premiers taillis, il vit tout à coup apparaître la silhouette d'un homme qui se détachait à quelques pas devant lui.

11 s'arrêta,

— Est-ce toi, Mathon ? dit-il à voix rapide et basse.

— C'est mol, monsieur Linley, répondit Thomme en se rapprochant.

— Tu m'attendais?

— Selon l'ordre que vous m'aviez donné ce matin.

— C'est bon... J'espère que les autres seront "• comme toi, exacts au rendez-vous. Partons !

Les deux hommes pénétrèrent sous bois.

Celui que Linley venait de désigner sous le nom de Mathon était un mineur de l'usine, que, depuis son arrivée à Varennes, le jeune ingénieur avait pour ainsi dire pris à son service.

Brutal, grossier, paresseux, Mathon était l'objet d'une répulsion générale.

Doué d'une force physique redoutable, il s'imposait à «es compagnons de travail par la terreur

qu'il leur Inspirait, et Jamais on n'eût osé lui chercher querelle. A plusieurs reprises, cependant, on avait tenté de le renvoyer ; mais une intervention mystérieuse s'était produite chaque fols, et, en dépit de sa paresse notoire, des propos menaçants qu'il ne cessait de proférer contre ses chefs, on l'avait maintenu dans ses fonctions.

— Et où allons-nous comme çà cette nuit, monsieur Robert? demanda Mathon à son compagnon, tout en avançant sous les taillis.

— Cette nuit, répondit Robert, nous allons au Puito abandonné.

— Oh 1 oh ! mais il n'y a pas de gibier de ce côté... vous le savez bien.

— C'est possible.

— Est-ce que ce ne serait pas pour chasser que nous sommes sortis ?

— Tu le verras.

— Quand cela?

— Quand nous serons arrivés.

Mathon secoua lentement la tête.

— Ah ! çà, il se passe donc quelque chose? dlt-il au bout d'un instant.

— Peut-être.

— Il va y avoir du nouveau.

— Est-ce là ce que tu désires?

— Pardieul je moisis ici, moi. Croyez vous par

hasard que ça soit bien s^réable de vivre toute sa vie dans an trou nolr^ pour gagner à peine de quoi mangeri tandis que d'autres n'ont qu à se ballader et à manger des ortolans ?

— Tu aimes donc les ortolans?

-^ Je ne sais pas seulement ce que c*èst.

— Enfin, tu n'es pas content de ton sort?

— Il n'y a donc pas de quoi?

Robert se prit à sourire.

— Tu aurais dû te marier? dit-il ironiquement.

— Moi! fit le mineur en exécutant un bond effaré.

— Et pourquoi pas?

— Une femme, des enfants ! des liens à toutes '. 1 1 pattes, merci; j'aime mieux autre chosCé. Voyezvous, d'abord, vous m'avez mis l'eau à la bouche*. 1

— Comment cela?

-^ Vous m'avez parlé de ceux qui possèdent^ des maîtres -^ de ces hommes qui ont de l'argent à ne savoir oùle fourrer. — Depuis ce Jour-là, je ne puis plus dormlré

— Et tu attends..?

— Et j'attends! répondit le mineur.

Ils marchaient tantôt l'un à côté de l'autre, tantôt l'un devant l'autre, selon que le sentier se pré sentait large ou étroit. Ils avaient pénétré profondément dans le bois: de temps en temps, désola irlè-

ient devant (uz, et, & Irivers le? arbres eemés, Us.apercivaieatau loia des échaptmîèrj qui reiEemblaientà des fantômes.

un silence et un calme dont rien ne sauer une idée, coup, Mathon saisit son fusil et tomba en

! a-t-11? demanda vivement Robert.

'ez-vous pas entendu? répondit le minent.

i donc?

bruit de pas sur les feuilles sèches.

t quelque renard, sans doute.

un espion.

en vols partout.

je connais le Carpentler. C'est une vieille

[ui n'hésiterait pas & nous faire suivre, s'il

soupçons.

3 il n'en a pas !

l-ll Urer ?

ce que tu veux.

n'avait pas achevé que le coup partait.

sque aussitôt ils entendirent un cri huun bruit de pas qui fuyaient avec rapidité.

ivous disaif-jc- "t Mathon, en reposant

t singulier, dit Robert.

lez-vous que Je me lanee sur la plsle ?

— Non, c'est inutile. Nous voici bientôt arrivés à destination, et nous n'avons plus de tenfips à perdre. Pressons donc le pas, et demain nous écla^rcirons ce mystère.

Ils se remirent en marche.

Le sol sur lequel ils marchaient avait changé de nature. Ce n'était plus le terrain argileux et mou de la forêt qu'ils venaient de traverser; une barre de roches stériles en avait coupé brusquement la couche argileuse, et maintenant leurs pieds s'ap* puyaient sur de nombreuses scories de charbons et de minerai.

Ils approchaient évidemment d'un gisement houlUer.

La route s'escarpait, le terrain devenait pelé et nu^ et toute végétation avait disparu.

A un quart de lieue environ, sur un coteau de trois cents mètres à peu près d'élévation, se profilait uh de ces échafaudages bizarres qui, dans la nuit, éclairés par la lumière de la lune^ apparaissent de loin, aux pays houillers, comme le squelette colossal de quelque animal antédiluvien.

C'est Ih ce que Robert Linley appelait le Puits abandonné.

Une vielle cabane en ruines y attenait^ à laquelle on accédait par un escalier dont, à cette heure, les marches étalent roDgées par le temps.

itlre it voir, et ou aût difacllament le payj un homme, Mt-ce un mlneor, :nti & y pasfer la nuit, y et Mathon étalent tftrauge» à des le ce genre, et, en moios de dix minuit atteint la cabane, dont lia pouasëent la porte.

trèreot.

, en dépit de leur fermeté habituelle, , ni l'un ni l'Hutre, réprimer ua mouiiprJse, quand, à leur entrée, Ils apertt eux trois hc>mmes qui venaient de so les saluaient svec une gravité slleaide.

F rendit le salut, en les désignant par

r était un homme de cinquante ans ; Dousky, et arrivait de la Posnanie.

était plus jeune de quinze années, et m de LuttoQ.

■ avait au plus vingt-cinq ans, et Roa la main, en l'appelant Marco;

— Vous êtes exacts, reprit Linley, après un silence de quelques secondes, et je n'attendais pas moins de votre zèle. Depuis combien de temps ôtesvous ici ?

— Depuis dix minutes, répondit Dousky.

— Et quand repartez-vous?

o— Dans une demi-heure.

— Asseyez-vous donc alors, prenez place sur ces bancs de bois, et causons des affaires de notre association.,.

Et, sur cette invitation, les trois hommes s'assirent pendant que Robert restait debout.

Mathon se tenait près de la porte, qu'il avait fermée.

— A toi d'abord, Douslcy, continua bientôt Robert, quelles nouvelles nous apportes-tu de nos frères du nord?

— Nos frères du nord sont prêts, répondit le Polonais; depuis, nos agents ont pénétré jusqu'au cœur de la Russie, ils se sont mêlés aux paysans et aux serfs, ils ont poussé même jusqu'aux mines de la Sibérie, et, à cette heure, nous comptons plus de cent mille travailleurs qui ont adhéré à l'association.

— Bien! approuva Robert; auront-ils des armes?

— Ils en auront.

— Et sont- ils résolus à s'en servir pour la bonne cause?

— Ils sont prêts à se lever en masse au premier signal !

Robert fit un sif^ne de tête, et se tourna vers Lutton.

— Et toi, poursuivit-il, qu'as-tu à nous apprendre de l'Angleterre?

Lutton eut un sourire ironique.

— L'Angleterre a devancé la France, répondit-il; elle est prête depuis longtemps, et elle attend.

— Le nombre de nos.frères a-t-il augmenté ?

— La Ligue des métiers y compte, à cette heure, huit cent mille soldats.

•— La Ligue des métiers, soit ! Mais ces soldats sont-ils disposés à se joindre à nous?

— Que rinternationale jette le cri d'alarme, et ils marcheront.

Robert se tourna alors vers Marco.

— A ton tour, Marco, lui dit-il, tu es un de nos agents les plus jeunes, mais tu as rendu déjà d'éminents services à rassociat'on. Qu*as-tu fait, en France, depuis notre dernier entretien 7

— Rien, ou presque rien, répondit Marco ; l'empire a jeté la démoralisation dans les masses ; l'ardent désir des jouissances immédiates oblitère la

vertu et la. résolution, et il faudra quelques années encore avant que nous atteignions le but !

Robert se tut. ■ >

Une expression soudaine avait assombri les traits de son visage, et son œil, aux regards étranges, lançait autour de lui des lueurs fauves.

— Oui, c'est bien cela I dit-il d'un ton vague, le temps n'est plus aux caractères énergiques. La société n'enfante plus que des bâtards pourris, et il faudra que la révolution passe encore une fols son niveau sanglant sur cette terre dégénérée !

Puis il releva la tête et promena son regard sur les trois hommes qui Técoutaient avec une admiration mêlée d'une sorle de terreur.'

— Gomment se fait-il qu'après trpls révolutions politiques aussi radicales que celles de 1789, 1830 et 1848, les travailleurs se trouvent encore aujourd'hui dans le même état de gêne et d'oppression qu'autrefois.

Comme nos pères, nous voulons la liberté, comme eux nous voulons l'égalité, mais nous sommes la génération nouvelle, nous combattons avec des armes nouvelles, avec des idées nouvelles, et puisque nous avons déjà pu établir la solidarité révolutionnaire internationale entre quatre millions d'associés, nous pouvons dire hardiment que le temps

— godes dissertations est pass4^ et que celui de l'action approche.

On vous a parlé de République, et il y a des homn^es qui sont venus vous 4ire que là était le 8f|lut.

Ces homn^es vous trompent 1

Ceux là sont encore attachés aui vieilles formules du passé, et ce sont celles de l'avenir qu'il nous faut proclamer.

Eh bien, écoutez, vous tous qui êtes les infatigables pionniers de l'œuvre moderne, écoutez, et retenez bien le? paroles que vous devrez redire à ceux vers lesquels vous allez retourner (1)1

Et, en parlant ainsi, Robert secoua rudement le front, ses «ourcils se contractèrent encore davantage, ses lèvres se crispèrent avec une sorte de rage mal contenue,* et sa phydonomie prit un caractère soudain de férocité hideuse.

— r Ils sont insensés 1 dit-il, s'ils ne sont pas aveugles, ceux qui ne comprennent pas que notre révolution sociale peut seule mettre fin à la pourriture effrayante qui a envahi toutes les couches de

(1) Nous avons à peine besoia de prévenir le lecteur que la plupart de ces propositions sont empruntées, textuellement aux discours prononcés dans les congrès de l'Internationale.

la société ; assez longrlt^mps la bourgeoisie nous a tenus en échec, c'est à nous qu'il appartient de la remplacer, et de fonder enfin le règne de la Justice !

Trois fléaux existent qui rongent incessamment les productions de l'humanité^ ce sont : le prêtre, le soldat, le rentier; et, pour se soustraire aux influences malsaines de ces trois classes, il importe de les combattre sans pUté jusqu'à ce qu'elles aient disparu.

Telle est la question, entendes-vous bien!... et si nous ne nous laissons pas désagréger, avant trois annéei peut-être Vemplre du monde appartiendra aux ouTriers 1 *

Robert se tut encore une fols; l'expression de dureté qui avait un moment contracté ces traits avait disparu, il était redevenu calme et une cer* talne satisfaction éclairait même son visage.

— SI vous saviez ! reprit-il au bout d'un Instant, si vous saviez les rêves enchantés qui ont parfois visité mon sommeil, rêves qui ne seront rien auprès de la réalité, bï nous sommes des hommes à l'heure terrible delà revendication.

Avant trois ans, — croyez-en ce que je vjus dis, moi, qui ne cesse de tâter le? pouls à l'Europe et qui constate chaque année, chaque moi?, tous les jours, la fièvre qui brûle ses artères — avant trois

ira entre la France et l'Allemagne uu loutBblescoQfllls qui aient ensairglanté

re sera la nôtre.

it la France ou l' Allemagne qui y suc-

nouB importe?

iparienons ni à un parti, ni à un payg,

es rinternationale, nous avons quatre

Boldata... et la nation vaincue lera no-

enlr, mes amis ; voilà le but, voilà la promise à nos efforts.

ic & votre mission, répandez de tous ne nouvelle et revenez dans quelques es contingents nouveaux, bommes se levërent^ sur ces mots, et e précipitèrent à l'envl pour serrer les Dbert.

illaient se diriger vers la porte, quand r adressa un signe énergique et prompt lonnait de rester.

-t-ilî fit Robert étonné, que j'ai entendu du bruit, répondit le ]ue quelqu'un nousécoute et nous épie.

mpoBSible, voulut dire encore Robert, m, nous allons nous en assurer, répU-

:vw

Ety sans attendre d'autres objections^il franchit le seuil de la porte et s'élança au dehors.

Quelques minutes plus tard, il reparaissait triomphant) traînant après lui la malheureuse Jeanne, qui le suivait plus morte que vive.

—Ah I tu nous espionnais, misérable ! s'écriait le mineur 5 tu écoutais aux portes pour aller rapporter à c'maître ou au fils Bernard. Eh bien ! nous allons rire alors...

Mathon aurait continué longtemps sur ce ton, si Robert ne s'était pas interposé.

— Je me charge d'interroger cette enfant, dit-il aux trois hommes et à Mathon ; elle n'est peut-être pas si coupable que \ous le supposez, et je saurai, en tout cab, prendre toutes les mesures nécessaires.

Au revoir, mes amis ; continuez votre voyage. £t quant à toi, Mathon,va m'attendre dans la clairière.

Les trois hommes partirent sur cette invitation, et malgré le vif désir que Mathon avait de demeurer, après quelques secondes d'hésitation, il s'éloigna à son tour, tout en grommelant.

Robert restait seul avec Jeanne.

secret de Jeanne.

laiBsée tomber accablés sur le la lune, qui l'eaveloppaU de ses icore resBortlr sa pâleur de mar-

amment émue, sa gorge se eoule-

in; elle tenait obstlnémentles yeux

(bout près de la porte qu'il venait

intemplait en silence, et, d cette

irconglances où elle se présentait

elllalt de cette beauté robuste et

luelle il avait passé bien souvent

îr.

elle ainsi, et je ne saurais dire

insation fit un moment frissonner

tson fiire.

itrédéjà dans sa vie bien des tem-

Irabies, mais la beauté de Jeanne

1 rien à celle des antres femmes, et

Jlge demandait curieusement quel rftle jouait dans tout ceci le hasarci qui la lui envoyait en un pareil moment.

Il s'approcha et t'assit près de la Jeune Aile, qui tremblait.

— Jeanne^ dit- 11 alors d'un ton grave et profond, serait- il vrai que vous n'êtes venue ici guepQurépier mes démarches et rapporter mes paroles?

Et comme Jeanne (gardait le silence i "Vous vous taisez, continu a- 1-11, vous 6l6s donc coupable.

— Non 1 non 1 n'en croyez rien, répondit ImpÉtueasement la jeune fille.

— Cependant les apparences sont contre vous.

— C'est vrai.

— Vous m'aveï suivi dans la nuit, vous êtes venue sur mes pas, et vous étiet là, tout près, pea-' dant notre entretien.

— Je ne puis le nier.

— Qui donc vous avait chargée de m'esplonnerl

— Personne.

— Pourquoi vous Irouvtez-vous là?

— Ne me le demandez pas.

— Cependant, si vous vous obstinez à vous talro) quelle opinion voulez-vous que j'aie de votlv conduite? Que voulez-vous que je pense?

Jeanne joignit les mains :

— Tout ! monsieur Robert, tout! répoudlt-eîle, excepté que je joue ici un misérable rôle. Si vous saviez !...

— Mais je ne demande" pas autre chose. Parlez.

— Je ne puis.

— Préférez-vous que je vous interroge?

— J'aime mieux cela.

— Eh bien ! répondez-moi, mon enfant, sans détour, avec une entière franchise, et surtout n'ayez pas peur de moi et ne tremblez pas, ainsi que vous le faites en ce moment.

Robert avait pris ses mains, qui étaient glacées par rémotion; il l'attira doucement contre sa poitrine.

Jeanne était sans force, incapable de résister; elle subissait une de ces prostrations bizarres qui enlèvent parfois à la femme jusqu'à la conscience de ses actes.

— Voyons! poursuivit Robert que cette scène commençait à intriguer au dernier point et qui avait déjà comme un vague soupçon de la réalité ; voyons, quelqu'un vous a-t-il parlé de moi?

— Personne, monsieur, je vous le jure, répondit Jeanne.

— C'est de votre propre mouvement que vous êtes venue, cette nuit, dans la forêt?

— C'est cela.

■ <7>:'nf??"//,.

— Saviez-vous que moi-même j'y dusse venir?

— Oui,

— Mais vous n'aviez aucune intention de ma trahir?

— On! sur mon âme...

— Et si quelqu'un cliercliait à savoir ce qui s'est passé ici, tout à l'iieure, vous vous garderiez de le dire?

— On me tuerait plutôt.

— C'est bien, mon enfant, et, en retour de cette sympatliie, de ce dévouement que je vous inspire.

Je vous promets, moi, mon amitié tout entière, Jeanne était si près de Robert que ce dernier

sentait son cœur battre avec force dans sa poitrine. Il ne lui en fallut pas davantage pour comprendre

ce qui s'y passait.

Il eut comme un éblouissement, et l'émotion de

la jeune fille commença à le gagner.

— Savez-vous bien, mon enfant, continua-t-il, que celui-là sera bien heureux qui, un jour, pourra se faire aimer de vous?

— Ne me dites pas cela, balbutia Jeanne avec un frissobi

— Pourquoi donc?

— Je ne veux aimer personne.

— Quelle folie I

— Je suis trop pauvre, et dans ma condition.. .

ine conditioii pour une femme?

1 vous a donc encore dit combien : ce qu'il y aurait de bonheur et nour d'une enfant telle que yoob.

âals que Je l'aime! qu« j» n'ai pu is en être ému, que Je ferai tout, ferai tout pour l'obtenir.

en entendre davantage; une seétait emparée d'elle; elle voulut se dégager de l'étrelote de Robei I.

vigoureux et. résolu; d'ailleurs, et il cherctia à la retenir, en dé-

it où il tentait une dernière fois les bras, la pauvre enfant poussa [, une pâleur livide se répandît elle s'alTaissa défaillants sur le

ne t s'écria ftobert effrayé, qu'a-

— Ce n'est rien ! répondit-elle avec un doux sourire.

— Mais vous souffrez?

— Un peu.

— Qu'est-ce donc ?

— Une blessure.

— Que dites- vous?

— Oh I elle est légère.

— Et qui vous l'a faite?

— Mathon.

— C'est impossible !

— Cette nuit, rappelez-vous. ..Vous étiez sousbois, vous avez cru entendre du bruit, Mathon s'eit arr6té; a armé son fusil, et*..

— n vous a atteinte ?

— A Tépaule.

Robert réprima un geste irrité.

Etait-ce l'émotion provoquée par cet incident? n'était-ce tout simplement que la contrariété d'être arrêté dans ses projets? Nous ne saurions le dire.

Toutefois, il comprit qu'il fallait en rester là, pour cette nuit, et reprenant les mains de Jeanne:

— Pauvre enfant! dit-il du ton le plus doux, vous ne m'en voulez pas au moins de cette cruelle erreur?

— Pourquoi vous en voudrais-je? ropartit Jeanne en retrouvant un peu de force.

- Désirez-vous que je vous laisse?

-Je TOUS en prie.

- Eh bien ! je vais partir.

rral.

emaûdcz pas. Oubliez cette nuit.

i me rencontrer.

imandez là une chose qui sera àé-

s de mes forces. Il fant que je

ire?

la nuit, à l'usine. Il ne saura

Faiblesse... quelle honte plutôt I

ha vers Jeanne, et ses lèvres s'apment sur son front.

ta-t-11 d'une voix ardente et basse, oe heure qu'aujourd'hui je vien- .ndonné; si voua voulez me rendre vous viendrez m'y rejoindre. Au 1 enfant, et je veux compter celte des plus douces que j'ai passées

H lit an signe nffectueux Oe la main et sorlit de

Le jour commençait à poindre.

Il pressa le pas, car H voulait rentrer à 1'-' bonne heure.

Au milieu de la clairière, il trouva Ma l'attendait,

— Eli bien ! lui cria celui-ci dès qu'il 1 avez-vous fait parler la petite»

— Je sais tout ce que je voulais savoir, Robert.

— Et qu'a-t-elle vu ou entendu?

— Absolument rien. Du reste, demain avec elle une conversation à la suite de laqi B«ra la première intéressée à garder le secn

Mathon regarda Robert avec étonnemen

— Je ne vous comprends pas, dit-Il en des yeux.

— Tu n'as pas besoin de comprendre, ré] jeune homme en se remettant en marche.

Mais il n'avait pas fait cinquante pas, q rètfdt pour échanger un regard rapide i

— Cette fois, dit ce dernier, j'ai bien en( ce qui est plus fort, j'ai vu...

— Quoi ?

ombre quia passé là-bus au Tond de In

m'âtnis donc pas trompé , mol aussi, car 1 voir et entendre...

le monde s'est donné, cette nuit, renians la forêt.

»la peut-Il être 7 fit Robert.

eut un geste Impatient ; id je vous dis que tout cela me parait.

rommela>t-ll, et si tous n'f prenez garde , aal.

cralns-tu?

! puisque je ne snls rien.

len ! 11 y a tin moyen de s'assurer de la

ici?

tls rentrer seul, et, pendant que j'irai de

toi, tu suivras la piste, ra facile.

lonc! sois prudent, ne néglige aucune 1, et, si tu découvres quelque tentative n ou d'espionnage, n'hésite pas'.

remua la tÈte d'un air résolu.

it h cela, dit-ll, n'ayezaucune Inquiétude,

t est nn ami sAr. et 11 n'a jamais raté

X hommes se séparèrent sur ces mots.

Mathon s'enfonça sous bois, dans la direction du Fuits, tandis que Robert reprenait le chemin du bourg.

Seulement, au bout d'un quart d'heure^ et qiiand il se fut assuré que Mathon ne pouvait plus le voir, il chauge^ subitement de dire^tloQ^ et ptit une route opposée à celle qui conduisait à Tusine*

Cependant voici ce qui 9e passait du côté du Puit$ abandonné.

Rôirerie au bord d'un puits.

Jeanne était restée comme anéantie après avoir

f' , vu disparaître Robert.

' Sa blessure était peu grave^ mais elle avait com-

muniqué une sorte de fièvre à ses veines, et Tômotion qu'elle venait d'éprouver s'augmentait encore eu souvenir récent d'un événement qui s'était accooiplvau lieu même où elle se trouvaif.

La cabane où elle était assise s'élevait, nous l*avous dit, aux boi*ds d'un puits de sondage^ al^andonné depuis guçlqi^es années.

— iOi —

Le puits n'avait pas moins de neuf cents mètres de profondeur et on assurait même qu'il existait dans l'intérieur de profondes galeries que l'on avait dû abandonner en raison des éboulements qui s'y étaient produits»

Pendant trois années^ on y avait travaillé sans relâche^ et ce ne fut qu'à la suite d'un accideiit survenu à l'outil de sonde, qui s* était brisé dans le trou même, cïue Ton s'était vu obligé de suspendre les opérations. . ,

Or, quelques jours après l'abandon définitif du puils, un ouvrier mineur, le père de Jeanne, monté sur la plate-forme du sondage, essayait encore, dans un suprême effort, de ramener Toiitil engagé.

Le père Morlon était obtiné, et, dans un de ces moments de prescience qui ne sont pa& rares chez le sondeur, il voulait vaincre l'obstacle qu'il lui semblait deviner au fond du trou.

C'était une sorte de lutte, comme il s'en livre souvent dans l'ombre des mines, entre l'ouvrier et les obstacles que lui oppose la nature.

La machine à vapeur, organe moteur de la sonde, tirait de toute sa force sur la tète des tiges que Morion secouait violemment, lorsque tout à coup un craquement sinistre £e fait entendre.

Le câble venait de se rompre I

Mais là n'était pas seulement l'intérêt dramatique.

— lOrî —

En même temps que le craquement, un cri de douleur s'était élevé, et on avait couru à Morion.

Le malheureux avait la main sur la première tige, très-près d'un plancher de service par où elle s'engageait.

Cette main restait^ prise comme dans un étau, serrée par le poids énorme de plusieurs milliers de kilogrammes.

L'engin voulait redescendre, et sans cette main interposée là, comme un coin, il serait retombé au fond.

On allait, on venait, avec des paroles tfTarées, et tous les ouvriers, perdant la tête, cherchaient vainement un moyen de d(^gager le père Morion.

La position était des plus critiques.

A chaque instant il pouvait être entraîné et précipité dans Tahlme.

C'était horrible!

Seul, Morion conservait son sang-froid.

De la main qui restait libre, il indiqua à ses ca-* marades la tige qu'il fallait scier pour faire cesser ses intolérables tortures, et ce n'est que dix minutes plus tard qu'il fut enûn délivré.

Mais sa main était broyée et sangknfé.

Il dut relever lui-même ses chairs déchirées, les rassembler dans un linge trempé d'eau fraîche et

regagner à pied la misérable cabane qull habitait sâr la lisière du bois (1),

Les exemples d'un aussi vaillant courage ne sont pas rares chez les mineurs, et l'industrie a ses martyrs et ses héros comme la guerre.

Jeanne était bien jeune quand cet événement était arrivé, mais elle s'en rappelait tous les détails, comme s'il se fût passé la veille.

Elle voyait encore son père rentrant pâle et mutilé h la maison.

Il ne proférait aucune plainte, aucun cri de douf leurj il s'ingéniait surtout à rassurer son enfant qui se tordait les bras à son ch^.vet.

C'est pour elle surtout qu'il craignait la mort. S'il n'avait pas eu sa Jeanne bien-aimée, la vie lui eût été bien indifférente.

Accoudée à la .fenêtre de la cabane, la pauvre enfant prenait un cruel plaisir à évoquer un à un tous ces souvenirs.

Sa pensée était pleine de tristesse, son cœur plein d'amertume.

Et cependant,— explique qui le pourra ces contradictions, — au-dejsus de cette tristesse et de cette amertume, planait le sentiment d'une joie exquise comme elle n'en avait encore jamais éprouvé.

(1) Le Monde souterrain j par M. Simonin.

Elle soDgeait à Robert! et quand îe souvenir de la scène qui venait d'avoir lieu lui revenait à l'esprit, elle se sentait prise, comme d'une défaillance nerveuse.

Elle se rappelait tout, et son froat brûlait toujours du baiser que ses lèvres y avaient imprimé.

Puis elle pensait au lendemain.

Aurait-elle la faiblesse ou le courage de revenir? braverait-elle, pour cet amour insensé qui dévorait ses cbairs, le danger d'être suivie, reconnue et déshonorée?

Que deviendrait son père, si jamais une pareille honte Tatteignait?

Ce serait plus qu*ufie faute — un crime I

Jeanne pressa son front de ses deux mains, et resta longtemps absorbée dans une rêverie douce et pénible à la fois.

Le jour se levait»

Une ligne rose teintait Tborizon, et les premiers rayons du soleil, pâles encore et baignés de vapeurs, commençaient à pénétrer dansla profondeur des bois.

Les oiseaux s'éveillaient et [mêlaient leurs doux babils au murmure monotone des ruisseaux.

La nature entière portait de son sommeil*, on sentait que la vie allait renaître, et des tressaillements d'extase emplissaient l'étendue.

Jeanne contemplait frissonnante le tableau qu'elle

avait sous les yeux, et qui raaséuérait son cœur en charmant son regard.

FJl6 était restée déjà trop longtemps éloignée Son père n'allait pas tarder à rentrer, et 3 pouvait être remarquée.

iva et gagna la porte, lent où elle allait eu fiancliii' le seuil, inlerdite et retenant un cri de sur-

B coté du puits, un homme était debout

riait avec un sourlro ironique.

it est homme? que faisait-il à cette

et endroit ?

e l'avait jamais vu. .C'était évidemment

ir. Mais pourquoi se trouvait-Il précisé-

ëme temps qu'elle aux abords du Faits

t violemmeat Inquiète, et n'osait plus ni reculer.

m! est-ce que je vous fais peur, lu belle l'inconnu sur un ton railleur.

élança .résolue au dehors et s'engagea jrelle jetée en travers du trou noir.

rivée au milieu, le pied lui manqua, lit émue, et elle eût infailliblement disl'ablme si l'étranger ne l'avait retenue.

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