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CHAPITRE V

Un coquin de neveu et.... un coquin d'oncle.

Le lendemain, vers midi, le train de Paris entrait en gare ; Martial guettait à la porte de sortie l’arrivée de celui qu’il attendait. Tous les voyageurs étaient sortis, et il n’avait pas vu celui qu’il cherchait ; il s’en allait en maugréant, lorsqu'on lui frappa sur l’épaule.

Il se retourna, et une voix qu’il connaissait bien lui dit en le stupéfiant :

— Eh bien ! suis-je assez réussi?

— Toi ! exclama Martial, toi ! c’est impossible.

— Chut ! fit le voyageur, tu vas attirer l’attention sur nous.

Qu’on juge de la stupéfaction de Martial en entendant Robert dit Misère dans le voyageur que nous allons dépeindre.

C’était un homme d’une cinquantaine d’années, assez grand, le nez fleuri, giveté, la peau colorée,

ayant dans ses sourcils et dans des cils roux deux yeux gris et petits, pleins de joyeusetés.

Il portait, comme un parfait notaire et comme un mauvais médecin, habit et pantalon noirs, bottes vernies, gants de peau, cravate blanche et chapeau de soie. . . le costume d’un homme qui se rend à une noce. . . ou à un enterrement.

Robert dit Misère avait du ventre! un vrai ventre en bout d’œuf, comme celui d’un conseiller municipal, sur lequel pendaient scintillantes une poignée de breloques d’or. . .

Il portait des lunettes d’or, et, ma foi ! il faut tout dire, à l’extrémité de ses oreilles rouges étaient pendus deux petits anneaux.

Nous avons dit que Martial était resté stupéfait en voyant son complice. . . Comme déjà des gens les regardaient, Misère dit d’une voix faite d’haleine et de râle, une voix que Martial put seul entendre :

— Jette-toi donc dans mes bras, appelle-moi ton oncle. On nous regarde..', attention !

Martial se remit aussitôt, et, se précipitant dans les bras de Misère, il dit à haute voix :

— Ah ! mon cher oncle. . . Suis-je fou ? je ne te reconnaissais pas . . .

— Et, dit Misère d’un ton bourru, tu restais là, droit comme un I à me regarder.

— Mon cher oncle, écoute, je t’ai pris pour un revenant. . . Il me semblait qu’en toi je revoyais mon pauvre père.

— Ce cher enfant !

Et l’oncle d’occasion embrassa son neveu avec effusion.

Les deux coquins sautèrent dans une voiture, sur laquelle on chargea les bagages, et qui se dirigea vers l’tiôlel.

Dès que la voiture fut en marche, respirant bruyamment, Misère dit :

— Enfin ! je peux donc respirer à mon aise!... Si fu savais comme ce ventre me tient chaud et que c’est gênant d’avoir l’air distingué... Ici, je ne sais pas... je me sens revivre; cet air belge me semble pur. C’est l’air libre, ici, mon cher ; nous sommes, dans ce pays, purs comme le miel : pas seulement un mot à notre dossier!... C’est-à-dire que j’ai envie de dire aux gens de n’employer, pour me parler, que la formule parlementaire : « L’honorable Monsieur des Baux, » car tu sais que je me nomme Martial, baron des Baux... En Belgique; c’est bon, çà (tasse très* bien. C'est corn me les rubans, on porte tout ce qu’on veut...

— Je suis content de t’avoir près de moi ; avec loi, je suis certain de l’affaire.

— As-tu déjà fait quelque chose?

— Dès mon arrivée.

— Et çà va bien?

— Très-bien... On l’attend, et c’est toi qui feras la demande officielle.

— Parfait!... Tu vois que j’ai la tenue... je suis prêt.

— Nous n’irons que demain... La fin de l’affaire...

— Tout çà est en marche; mes hommes sont prévenus... Tu sauras que ce qui les a séduits, c’est le travail à l’étranger.

— Comme tu disais... là, plus de dossier.

— Eh! mon cher, tu vois, c’est la force de la société... le plus grand des coquins n’a qu’un désir : c’est de passer pour un honnête homme.

— Nous disons donc?... interrogea Martial, pour ramener son complice dans la question qui l'intéressait.

—t Nous disons que j’ai engagé dix hommes, des gens sérieux qui, tous, viennent à petites journées et se trouveront à Sugny dans quinze jours.

— Bien.

— Là, nous formons une société dont nous sommes les directeurs. . . la police dirait une bande dont nons serons les chefs. . . société pour l’exportation franche du tabac, sous le titre : Les Loups, et sous la raison sociale X. . . Nos hommes ont la vie et le gite assurés, les bénéfices seront Axés lors delà formation positive à Sugny.

— Et on peut compter sur tout ce monde-là?

— Si un homme honnête dirigeait la société, tous ces gens ne s'occuperaient que d’une chose : la voler le plus qu’ils pourraient. . . Mais avec nous on peut compter sur eux.

— Très-bien !

La voiture s’arrêta devant l’hotel. L’oncle et le neveu descendirent.

On installa l’oncle dans une chambre communiquant avec celle de son neveu.

Dès qu’ils furent seuls, Martial dit à Misère :

— Assieds-toi près de moi et je vais te dire ce que j’ai déjà fait.

Misère écouta le récit de son. . . neveu ; quand il eut terminé, il lui dit :

■—Très-bien; maintenant laisse-moi diriger l'affaire. Dès demain je m’en occupe; c’est moi qui te guide. . . Ne pensons plus à cela. . . J’ai une faim canine ; comme je veux manger à l’aise, fais servir à dîner chez toi ; je vais retirer mon ventre.

Quelques minutes après, les deux coquins étaient à table. Martial demanda à son complice :

— Quel est ton plan ?

— Mon Dieu ! fit Misère, il est simple comme tout; ce soir, je vais chez la veuve Vandelowen.

— Bien !

— Je lui dis que je viens officiellement pour lui demander sa ma’in. J’ai d’abord un petit air méfiant, je regarde autour de moi comme un oncle soupçonneux qui craint de s’engager à la légère. . . Je fais sonner, dans la conversation, une situation future que je laisserai à mon neveu, mes propriétés dans les Baux, mes nombreuses propriétés. . .

— Tu as des papiers?

— Pardi, me crois-tu assez niais pour m’exposer à ce que la moindre curiosité me désarçonne ; j’ai les titres de quatre maisons. . .

— Très-bien . . .

— Lorsque j’ai fait détailler sur l’acte, le nombre des fenêtres, l’étendue du terraiD, jamais tu n’as vu rire un notaire comme çà. 11 me dit : « Sérieusement, vous allez prendre possession de çà,vous allez donc établir là une volière. . . » Regarde si tout cela est en ordre.

En disant ces mots, Misère tirait d’un gros portefeuille trois liasses de papier timbré et enregistré.

— Vois, fit-il en lisant, une maison en pierres de taille sculptée, ayant trois étages de façade et une étendue de trente-cinq mètres, sur caves, etc., etc. Ici : un vieux château, avec tour en pierres de taille occupant le coin de la hauteur et dominant la vallée... etc... Une maison en pierres de taille ayant douze mètres de façade. . .

A mesure que Misère lisait, Martial éclatait de rire et se tordait.

— Très-bien, disait-il, superbe, magnifique.

— Avec çà, on épouserait une héritière apportant cinq cent mille francs. . . et tu sais, c’est incontestable... Mais je parie que je trouve ici à emprunter là-dessus une dizaine de mille francs.

— Ce serait peut-être prudent de commencer par là. . .

— Es-tu fou! Eh bien ! monsieur mon neveu, en faisant cela, mon cher, tu ne marches pas sur les marges du code, tu piétines en plein sur le livre, et

alors je te garantis une nouvelle saison sous ce beau ciel de là bas, tu te souviens :

« Que j'aime tes flffts bleus, ô Méditerranée! »

— Non I non ! assez de Toulon ! Et combien as-tu acheté tout çà?

— Ah! mon cher, les actes m’ont coûté plus cher que les propriétés... Ainsi, j’ai eu le château pour quarante-huit francs; la grande maison, trente-cinq mètres de façade, pierres de taille, — nous ne mentons pas, il *ne reste que cette façade, percée de. . . trop de fenêtres — j’ai eu la maison pour cinquantequatre frans. . . La petite maison a coûté plus cher ; * dam! on peut encore par un temps de pluie... il est vrai qu’il ne pleut jamais là- bas. . . s’abriter au rez-de-chaussée. . .

— Il n’y a que toi pour trouver çà. . .

— J’ai çà en portefeuille depuis le jour où je voulais fonder la Société du crédit des Ruines de France, j’avais déjà constitué mon comité administratif. . . je devenais président du comité, directeur de la Société que je fondais au capital de vingt millions ; naturellement j’avais été obligé de justifier d’une certaine fortune... Or, ces propriétés étaient estimées au bas-mot à deux cent cinquante mille francs, mes montagnes boisées des Cévennts au prix de quatre cent mille. Avec çà, tu conçois, j’avais trouvé un général espagnol, un banquier italien, deux banquiers français, dont un que tu as connu là-bas, à Toulon, le 129, un petit, l’œil fin . . .

— Oui, je me souviens. . . Ah ! il est banquier.

— Il l’était l’année passée. . . il est très-bien maintenant, il est à Bruxelles.

Pour que le lecteur comprenne la valeur des vastes propriétés de Misère, nous devons dire ce qu'est le pays qui a nom les Baux.

Dans un coin de la Provence, au milieu des Alpilles, se trouve un ancien petit bourg construit an sommet d’une montagne rocheuse. Assurément, c'était l’aire de quelque farouche pillard des temps féodaux. Le château, bâti sur l’angle de la montagne, commande les défilés ; ce devait être une redoutable et imprenable forteresse, car la montagne, presqu’à pic, n’a qu’une route, une rampe extrêmement raide, sur laquelle les voitures ne peuvent s’engager. Autour du château du suzerain, les sujets les plus riches avaient construit leurs habitations, se mettant ainsi sous la protection du seigneur et à l’abri des coups de mains des routiers doutlaNavarre jetait sans cesse ses bandes dans la poétique Provence.

A cette époque ce devait être un superbe pays ; le château défendait les montagnes, commandait la roule et protégeait la vallée dans laquelle les vilains cultivaient les vergers du seigneur. Ce devait être un superbe spectacle que celui de ces chevaliers bandits, ayant vu de la tour le cortège des marchands se rendant à Beaucaire, et descendant couverts de leurs armures, sur lesquelles le soleil jetait ses flammes.

Aujourd’hui, le temps a fait son œuvre; les sei-

gneurs ne sont plus, et les Baux sont en ruines... une ruine immense, terrible comme ce qu’elle protégeait, superbe, imposante,obligeant l’esprit à rêver. C’est une ville morte, inhabitée et à laquelle on n’ascend que difficilement. Toutes ces ruines sont à vendre, mais personne ne songe à les acheter.’;ll faut dire que le transport des matériaux à travers ces rocbes serait très-coûteux. . . et que les Baux sont, à deux lieues à la ronde, entourés de montagnes et éloignés de toute habitation.

C’est en ces lieux que Misère avait été chercher des propriétés, et l’on juge de la surprise du [notaire chargé de rédiger l'acte de vente de ces singulières habitation s.

— Que -vas-tu faire? demanda Martial, repoussant son assiette et offrant un cigare à son complice.

— Je cause avec M m ® Vandelowen , je laisse entrevoir que, las de l’existence que je mène aux Baux, je serais prêt à te donner mon château, ce qui vous permettrait d'aller passer là la belle saison.

— C’est une bonne idée. . . d'autant plus que nous n’irons jamais.'

— Je le souhaite pour toi. Je sais approximativement ce qu’elle a ; je lui parle de notre grande maison de Saint-Sébastien . . .

— La petite hutte.

— Justement. . . C’est une propriété qui est immense, un parc. . .

— Je crois bien : la forêt de pins. . .

— Qui a vue sur la mer. . . Tout cela est à toi ; la maison Vandelowen devient la maison Martial et C', maison à Liège et à Saint-Sébastien, tabacs du Nord et d’Orient. . . Tu vois ça. . . Les intérêts établis, je verse quelques larmes sur le défunt, je peins notre honorable famille... enfin je suis certain d’avoir tout obtenu en deux jours.

— Tu es merveilleux.

— Mais observe-toi.

— Si cependant elle faisait prendre des renseignements.

— J’ai tout préparé là-bas. . . Les renseignements qui viendront seront superbes; mes hommes y vont - dans ce moment, ils sont partis de Paris en même temps que moi. . . Tu m’avais demandé des papiers.

— Oui ; tu les as?

— En voici : un passeport en règle et un titre de propriété à ton nom.

— Mais, dis donc, dit Martial en prenant les papiers, nous ne sommes plus sur les marges du Gode. . .

— Nous sommes sur les plates-bandes.

— Parole d’honneur, tu m’effraiès.

Et véritablement on eut été effrayé à moins. 11 n’avait pas fallu deux jours à cet homme singulier pour établir son plan, pour se faire procurer ou faire les papiers nécessaires à tromper tout le monde, pour retrouver des titres bizarres des propriétés plus bizarres encore.

Dodelinant la tête et se balançant sur sa chaise, en fumant son cigare, Misère souriait à l'exclamation de son compagnon.

— Ne t’effraye pas, réjouis-toi, dit Misère. Tu as maintenant un passé avec lequel tu peux concourir au prix Monlhyon... ainsi, regarde.

En disant ces mots, Misère tira du portefeuille quelques papiers soigneusement enveloppés, il en brisa l’enveloppe et continua :

— Voici d’abord un extrait de naissance, en pleine Provence, Saint-Remy, au-dessus de Tarascon... Tu as dix ans de moins, ce qui est toujours agréable... tu vois le cachet de la mairie... Ceci, c’est ton congé en bonne forme... timbré, apostillé... Maintenant un passeport dont je ferai ici le signalement...

— Tout ce que tu as fait est superbe... mais dangereux !

— Comment dangereux...

— Oui...

— Je ne comprends pas... tout cela est presque authentiqne... Note bien que ce ne sont pas des faux, des papiers imités, ce sont de vrais papiers apostillés...

— Ces papiers, s’ils ne devaient servir qu’à établir mon identité devant un gendarme... un commissaire de police, seraient suffisants...

— Eh bien?

— Mais pour un mariage, c’est autre chose, la publication des bans est faite dans le pays natal des

conjoints.. .et alors, avant la publication, la recherche est faite sur les livres de l'état-civil.

— Je sais tout cela.

— Eh bien! lorsqu’on cherchera Jean -Claude Martial, on ne pourra pas trouver ombre de cette déclaration.

— Vraiment?... dit Misère d’un air narquois; tu te nommes donc... Jean-Claude Martial...

— As-tu donc pris les papiers de Martial Caulot? demanda Martial, qui devint pâle.

— Mais tu ne te nommes pas plus Claude que Caulot... tu te nommes Martial... Tu vas voir.

Misère prit un des papiers qu’il avait tirés de l’enveloppe et lut :

Extrait des registres des actes de naissances de l'année 1829.

Saint-Remy- de-Provence.

L’air mil huit cent viugt-neuf, le quinze avril, à deux heures et demie du soir, devant nous, ofticier de l’état civil de la commune de Saint-Remy-de-Provence, est comparu le sieur Jean-Marie Cossac, gendarme, âgé de trente-deux ans, résidant à Tarasçon, lequel a déclaré que, le quinze, au matin, il a trouvé sur la route royale un enfant du sexe masculin, qu’il nous a présenté à l’instant et auquel nous avons donné les nom et prénoms de Jean-Remy Martial,

Eu présence de Joseph Remy, casseur de cailloux et cantonnier, demeurant à Saint-Remy, et de Jean Martial, garde champêtre, demeurant à Saint-Remy.

Lecture faite du présent, etc., etc.

— Eh bien ! comprends-tu, Remy Martial, dit Claude ? demanda Misère.

— Mais, fit vivement Martial, ce papier est authen tique...

— Absolument.

— Et cet homme, s’il existe...

— Depuis vingt-quatre ans, c’est-à-dire à dix-sept ans, il a quitté la commune et la France.

— Mais c’est une vie nouvelle !

— Mieux que çà! Riche, tu reviens au pays; en faisant quelques efforts, tu deviens membre du conseil municipal; on ne tarit pas sur ton compte : le fils de ses œuvres, l’enfant trouvé qui, sans appui, sans soutien, s’est fait une position; le courage, le travail, la conduite... Tu peux devenir un grand citoyen...

Martial tenait l’extrait de naissance et il rêvait. . .

- Ce n’est pas tout, reprit Misère, toujours railleur, tu n’es pas le va-nu-pieds sans religion, sans sentiment, sans cœur. . ., le destin t’a privé de famille, tu as été élevé à l’hospice, mais tu as des sentiments religieux. . . ainsi qu’en fait foi ce deuxième extrait.

Extrait du registre de la paroisse de Saint-Remy (Provence.)

L’an mil huit cent vingt-neuf, le seize avril, a été baptisé Jean-Remy Martial, fils de père et de mère inconnus. . .

Le parrain a été Jean Martial, garde-champêtre.

La marraine Marianne Elise de Nansac, propriétaire à Saint-Remy.

Lesquels ont signé, etc., etc.

Ce n’est pas tout, continua l’oncle à la mode du bagne, voici ton certificat de libération, c’est le

maire qui a tiré pour toi le numéro 47. . . qui était excellent... voici un passe-portque j’ai fait faire à Paris, et sqr lequel tu es devenu Jean Remy Martial, dit Claude Martial, négociant. . . Te voilà donc absolument en règle. . .

Martial écoutait son complice, et le regardait émerveillé.

— J’espère Martial, que lu ne vas pas compromettre un nom si pur. . . il est temps d’être rangé. . . Maintenant tu dois connaître ta famille. . . heureusement que ce que tu as dis tout à l’heure n’a été entendu que de gens sans importance.

— Qu’ai-je dit?

— Que je ressemblais à ton père. . .

— C’est vrai, dit en riant Martial; mais j’y pense, comment es-tu mon oncle?

— Justement, écoule.

— Je suis à toi, yeux et oreilles.

— Je suis un riche propriétaire des Baux, pas fier de ma noblesse que je ne fais pas remonter au-delà de Louis-Philippe ; c’est lui qui m’a nommé baron, à la suite de grands travaux. . . de boisements de montagnes. . . déboisement de plaines. . . ce que tu voudras. . . Dans mes propriétés des Baux, de la tour de mon vieux château, je voyais, il y a trente ans, un jeune pâtre. . . beau comme ceux de Léopold Robert. Tous les jours, à la même heure, l’enfant venait faire paître ses chèvres et ses bœufs. . .

— Mais où veux-tu en venir?

— Ecoute donc, bavard !

'Martial se tut aussitôt.

— Cet enfant me plaisait à voir. Un jour, je m'informai de lui, oh me dit que cet enfant était sans parents, sans famille ; un enfant trouvé, enfin. Veuf sans enfants, je m’intéressai à lui, je le fis venir à mon château. Séduit par les qualités en sève chez lui, je fis de ce malheureux mon fils adoptif... Ayant perdu dans le temps un neveu de son âge, je l’obligeai à m'appeler son oncle. . . Je le retirai de la triste position dans laquelle il était, et, sur mon conseil, il s’engagea. . . Revenu du service, qui en avait fait un homme, je l’aidai à s’établir. . . Aujourd’hui, mon neveu occupe une belle situation ; c’est un grand et recommandable négociant; je désire qu’il s’établisse plus sérieusement en prenant femme, voulant des petits-neveux... et je viens demander la main de M>»e veuve Vandelowen pour mon neveu Jean-Rem y- Claude Martial .. . mon héritier. Malheureusement, od n’hérite pas des titres modernes, sans cela tu aurais pu devenir baron des Baux... M’as-tu compris?..

Martial prit la main de Misère et lui dit :

— J’en suis abruti . . .

— Eh bien 1 buvons un verre... et allons nous coucher ; cela te remettra. . . d’autant que demain il faut être sérieux.

Les deux complices gagnèrent chacun leur chambre.

Le lendemain, l'oncle et le neveu se rendirent chez M mc veuve Vandelowen. Très-bien reçus par

elle, on causa d'abord de choses sans importance; puis, sous prétexte devoir les ateliers, Martial s’étant discrètement retiré. Misère, arguant de sa franchise proverbiale en son pays, attaqua immédiatement le sujet intéressant.

Tout alla pour le mieux, la description des propriétés, des valeurs, l’énumération des nombreuses qualités du futur, la veuve écouta tout, et déclara enfin que cette union lui souriait. Le point principal était donc enlevé.

L’oncle et le neveu dînèrent et furent ramenés le le soir en voiture à Liège.

Le lendemain, les deux complices rendirent une nouvelle visite ; ce jour, on fixa l’époque du mariage et les différentes clauses du contrat. C’est Misère qui se chargea de surveiller cette rédaction.

11 fut convenu que Martial, avec et sans son oncle, viendrait chaque soir dîner chez la veuve, ce qui fut accepté. La jeune veuve n’avait pas de famille, mais elle avait de nombreux amis; aussi chaque jour, à table, Martial était présenté à un ami.

La veuve était heureuse de son choix ; elle était toujours complimentée ; on ne tarissait pas en éloges sur le futur; il semblait bon, il était doux, bien élevé, avait de l’éducation, il était aimable, prévenant. . . très-bien de sa personne, beau de visage. . . et, ce qui ne gâtait rien, il était très-riche.

Un soir, revenant de Liège, Martial trouva Misère qui lui dit :

— C’est demain le rendez-vous.

— Le rendez-vous à Sugny?

— Oui, j’ai reçu l’avis que tous les hommes étaient arrivés.

— Bien. Alors nous irons; mais serons-nous revenus assez tôt pour le dîner?

— Non ; ce n’est guère possible.

— Je vais écrire à Pauline que je suis appelé en France pour une affaire très-sérieuse, et que je ne serai de retour que dans deux jours,..

— C’est cela; écris maintenant, car nous partirons demain par le premier train.

Martial écrivit aussitôt, et la lettre cachetée fut remise au garçon pour être portée le lendemain malin, à la première heure.

Les deux amis dînèrent, et non le malin, mais pendant la nuit, ils partirent pourNouzon. Ils déjeunèrent en arrivant, et prirent immédiatement après une voiture qui devait les conduire sur la route de Sugny à Pussemange. Au moment où ils donnaient cet ordre au cocher, un homme parut, qui vint vers Misère.

— Tiens, te voilà, toi; est-ce que tu nous apportes du nouveau ?

— Je viens vous dire, fit l’homme tout bas, que l’on vous prépare une réception gaie... Depuis hier, je ne suis plus maître des hommes; ils ont retrouvé un ami dans un château, et ils font là une vie de polichinelle.

— uo —

— Qu’est-ce que tout ça veutdire?... Quel ami dans un château?...

— Marcassin a trouvé un jardinier qu’il connaissait, et il l’a embauché; le château était confié à sa garde, il y était seul et depuis hier tous nos gaillards sont là...

— Nous allons voir ça... Monte près du cocher et dirige-nous.

L'homme obéit et la voiture partit.

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