CHAPITRE IV
L'ami du mari.
Le lendemain, vers dix heures, Martial descendait à Liège; il prenait une voiture à la gare et se faisait
conduire aussitôt à deux lieues de là, sur les bords de la Meuse. La voiture s’arrêta devant une petite maison d’assez belle apparence, derrière laquelle s’étendaient d’assez vastes ateliers. Au-dessus de la porte on lisait :
VANDELOWEN ET C ie Fabrique de tabac et de cigares Spécialité de tabac français
Puis au-dessous :
veuyb vandelowbn, successeur.
Martial sauta de voiture, paya son cocher et sonna à la porte de la petite maison. Une servante vint aussitôt ouvrir. Martial dit :
— Madame Vandelowen est-elle Visible?
— Çà est possible, monsieur, dit la servante. 11 faut voir, savez-vous?... Si vous voulez dire votre nom pour voir?...
— Monsieur Claude Martial, des Baux. . .
— Si vous voulez attendre une fois, je reviens?. . .
La servante entra dans les appartements et revint
immédiatement en disant :
— Si monsieur veut entrer. . .
Martial la suivit, et, quelques minutes après, il entrait dans un petit salon où le reçut une dame d’une trentaine d’années.
— Monsieur Claude Martial, fit-elle. Ah 1 je suis
bien heureuse de l’aimable visite que vous voulez bien me faire. v
— Madame, permettez-moi de vous remercier de
l’accueil que vous avez bien voulu faire à ma demande...
— U y a bien longtemps que je n’ai eu le plaisir de vous voir, dit la jeune veuve avec embarras. Asseyez-vous, je vous prie. . . Vous ne venez point directement de votre belle Provence?. . .
— A peu près, madame. . . J’avais hâte de me trouver près de vous, et je n’ai été retenu que par des motifs graves. . . des affaires à assurer.
La veuve avait offert un fauteuil à son visiteur ; elle en avait pris un elle- même, et, la servante s’étant retirée, elle lui dit :
— Voilà presque deux ans que je n’ai eu le plaisir de me trouver avec vous. . .
— Oui, madame. Vous étiez en excursion dans notre beau pays avec ce cher Vandelowen; c’était même, je crois, un peu en raison de sa santé que vous faisiez ce voyage?
— Oui, monsieur; j'espérais que le climat du Midi l’aurait sinon sauvé, aurait au moins prolongé son existence. J’eus la douleur de le perdre là-bas, à Nice.
Et la jeune femme hochait tristement la tête à ce triste souvenir... Pour changer la conversation, Martial dit aussitôt :
— En dehors de ce malheur qui vous frappait, j’ai souvent pensé, madame, au lourd fardeau qui retombait sur vous; tout autre genre de commerce eût été facile, mais votre maison a besoin d’un homme pour la diriger.
— C’est vrai, monsieur; c’est à force de volonté que j’ai pu faire face à tout, car c’est tout ce que m’a laissé mon pauvre ami . . .
— Madame Vandelowen, je dois arriver bien vite à l’affaire qui m’amène.
La jeune veuve baissa les yeux et écouta.
— Vous savez, madame, qu'avec ce pauvre Charles, nous étions amis, presqu’associés; la plus grande partie de ses affaires se faisait par moi, sur la frontière d'Espagne.
— Je le sais.
— Lorsque, malade, il vint me voir avec vous, je vous l’ai écrit, madame, dans nos longs entretiens, sa grande préoccupation, c’était vous... Il sentait qu’une femme ne pouvait diriger une maison dont les produits ne s’adressent qu’à la contrebande; il vous voyait réduite à la misère, et de là ses chagrins, ses tourments. Je le consolai en l’assurant de mon affection pour vous, en lui disant que vous auriez toujours en moi l’ami et le conseiller dévoué qu’il avait eu lui-même.
— Je vous en remercie, monsieur Clande, dit la jeune veuve avec émotion,abandonnant,saos y faire attention, sa main que Martial prenait.
— J’aurais dû, madame, pour exécuter ma promesse, me rendre près de vous dès que je connus le malheur qui vous frappait; mais, fit-il plus bas et d’une voix émue, à mon insu lors de votre présence aux Baux, il était né en moi un sentiment que je n’o-
sais m'avouer, que je voulais combattre et contre lequel j'ai vainement lutté.
Il y eut un silence pendant lequel, les yeux baissés, la jeune veuve abandonnait aux pressions passionnées de Martial sa main brûlante, subissant, sans s’en rendre compte, le magnétisme de cet homme dont le regard était plein d’éclairs.
Martial continua :
— Le malheur qui vous frappait, vous rendait libre, madame, et je le confesse aujourd’hui à vousmême, — que de fois je me le suis reproché, — la mort du pauvre Charles ne me frappa pas, l'amour tua l’amitié, l'amour me fit ingrat, inhumain. . .
La jeune veuve se taisait, et Martial sentait dans sa main ses doigts trembler.
— Cependant, je m’imposais le devoir, en respect de la mémoire de mon pauvre ami, de ne vous parler de l’amour qui me dévorait qu’à l’heure où vous pourriez l’entendre. Aujourd’hui, continua Martial en se rapprochant d’elle, vous êtes libre; le deuil, non le souvenir, est passé, mais l’intérêt humain reprend ses droits ; aujourd’hui, Pauline, je viens vous demander de vive voix ce que, depuis six mois, mes» lettres vous font supposer...
La jeune femme, en sentant le souffle brûlant du misérable, se recula etdégagea sa main... Martial eut un froncement de sourcil, et ses yeux lancèrent une lueur fauve. . . M me Vandelowen dit avec calme :
— Monsieur Martial, parlons sagement; ce que
vous me demandez est grave, j’y dois répondre gravement. Si je n’ai pas voulu répondre à vos demandes par lettre, c’est que je voulais vous voir et savoir si le /not que vous écriviez est vrai, si vous m’aimiez enfin. . .
— En doutez-vous ?
Sans l’écouter, la jeune femme continua :
— Celui que j’ai perdu et dont le souvenir restera là éternellement, était bon et doux ; son adoration ne se manifestait point par des paroles, mais par des faits. . . Autour de moi je vois tant de malheureuses prises à des promesses, que j’ai peur. . . Vous avez eu une orageuse et mystérieuse jeunesse.
— Orageuse... oui!... mystérieuse, pour ceux qui n’ont nul besoin de savoir qui je suis.
— Je vous répète ce que disait de vous M. Vandelowen...
Un pli traversa le front de Martial qui dit aussitôt :
— Ma jeunesse a été celle de ceux qui doivent euxmêmes pourvoir à leurs besoins... Je me suis engagé à l’étranger à l’âge de dix-sept ans; jusqu’à vingtsept ans j’ai été soldat. Je suis rentré dans mon pays pour exercer le métier que vous savez... c’est celui par lequel Charles a commencé : moins heureux que lui, j’ai été pris deux fois... Voilà toute ma vie... ma situation...
— Je ne vous parle pas de çà... Charles m’a souvent parlé, je sais que vous avez à peu près ce que nous avons...
Il y eut alors un long silence, assez embarrassant pour chacun... Martial le rompit en disant :
— Eh bien, madame Pauline, vous ne me répondez pas...
La veuve évita une réponse directe en disant :
— Vous restez quelques jours avec nous...
— Trois jours, madame.
— Çe soir, vous serez des nôtres à dîner?
— Oui, madame.. .Jedoisrentrerà Liège, cependant.
En disant ces mots, le regard de Martial observait
la veuve; il était évident qu’il espérait qu’on lui offrirait l’hospitalité, mais l’oppression sous laquelle il avait d’abord tenu la veuve était dissipée, elle était plus calme et elle dit :
— N’ayez nulle inquiétude... Une voiture vous conduira à Liège... Monsieur Martial, permettez-moi de vous traiter sans façon.
— Faites donc, madame, je vous en prie...
— Visitez notre jardin, nos ateliers, je vous demande la permission de m’occuper un peu de la maison... car je vis presque seule. La servante que vous avez vue est ma cuisinière, ma femme de chambre et ma bonne.
— Je vous en supplie, traitez-moi.... comme si j’étais de la maison.
La veuve ne répondit pas au regard de Martial, et, le saluant, elle se retira. Martial, regardant autour de lui, pensait :
— Si je sors d’ici, c’est que je suis un niais.
Le soir de ce jour, Martial dînait chez la jeune veuve avec quelques voisins. Vers onze heures chacun se retirait, etM me veuve Vandelowen disait à Martial :
— Monsieur Claude, j’ai fait atteler la voiture qui doit vous conduire à Liège.
Martial crut d’abord que c’était un congé en bonne forme et ses yeux eurent un mauvais regard. 11 regarda la jeune veuve : elle souriait; alors lui pressant la main pour lui souhaiter le bonsoir, il lui dit à voix basse :
— Madame, vous aurais-je déplu par ma brutale franchise, et dois-je perdre l’espoir que je caressais.
M me Vandelowen sourit et ne répondit pas.
— Vous ne voulez pas me répondre? ne dois-je plus vous revoir?
— Monsieur Claude, je ne veux et ne dois rien vous répondre.
— Que voulez-vous dire?
— J’attends que quelqu’un se présente en votre nom, et ne vous reverrai que lorsque cette demande aura été régulièrement faite. . .
— Oh! merci, madame; et il déposa, sur la main de la veuve, un baiser.
Les invités se retirèrent et Martial les suivit. Une voiture attelée, le cocher sur le siège, attendait à la porte; il y monta et partit aussitôt vers Liège. Vers minuit et demie il descendait à son hôtel, il prenait sa clef pour gagner sa chambre lorsque le garçon lui remit une dépêche. Martial l’ouvrit et lut :
« Arrive par express demain, suis prêt, apporte papier utile, viens me chercher à gare.
j > Robert. »
— Allons, tout va bien, dans quelques jours nous serons riches, pensa Martial en gagnant sa chambre.