CHAPITRE VI
Les singuliers châtelains du château des Myrtilles.
Trois heures après, les voyageurs descendaient de voiture à Pussemange, Misère payait le cocher et les trois compères se dirigeaient à pied par la grande route vers Membre. A mi-chemin, celui qui les guidait dit :
— Maintenant il faut que nous entrions sous bois.
— Conduis-nous. . .
Ils s’engagèrent alors dans une sente étroite qu’ils suivirent un grand quart d’heure, là, ils montèrent une colline boisée, et arrivaient bientôt à un plateau qui dominait tout le pays. De quelque côté que se portât le regard, on ne voyait que montagnes et bois. Au milieu du plateau se dressait un château ruiné, et
qui paraissait absolument abandonné. Au reste, il faut bien dire que la situation était peu engageante. Un chasseur seul pouvait se plaire en ce lieu.
C’était un ancien château dont l’extérieur en ruine sentait le gothique dégénéré... Les parties du bâtiment encore habitable portait le cachet de la Renaissance. . .
Le déjeuner à Nouzon et le trajet avaient pris beaucoup de temps et la nuit tombait lorsqu’ils arrivaient au plateau de Chamée. Le château des Myrtilles dressait sa haute silhouette noire dans le gris du soir.
Quoiqu’il parût inhabité, un observateur ne s’y serait pas laissé prendre. A travers les interstices des contrevents fermés glissait parfois une flèche lumineuse. On entendait sourdre un bruit intérieur, qui se perdait avec le bruissement des bois.
Celui qui dirigeait Martial et Misère ouvrit la grille et les introduisit dans le vieux château ; après avoir tourné autour de l’habitation il les fit entrer par les communs, et les faisant traverser plusieurs pièces, il les amena au pied d’un grand escalier qu’ils montèrent aussitôt.
Nous n’avons aucune raison de dépeindre en détail les diverses parties du château, nous nous hâterons donc d’entrer dans le grand salon où doit se passer un des principales scènes de notre histoire. C’était un immense salon, tendu de cuir de Cordoue, meublé de vieux chêne sculpté. . . Il était éclairé somp-
tueusement à cette heure par deux lustres flamands, tout garnis de cristaux dans lesquels les lumières des bougies scintillaient.
Sur une vaste table, huit couverts étaient dressés au milieu du salon. C'était un couvert magnifique, un couvert royal ; les assiettes étaient de vieuxChine, les couverts de vermeil, les verres de Bohême. . . La nappe et les serviettes étaient de toile de Hollande, fines et armoriées.
Autour de la table étaient huit personnes, sept hommes, une femme. La femme était étrange; c’était une grande gaillarde, solide, bien bâtie, ayant le courage de sa matérielle beauté, c’est-à-dire ne gâtant pas son teint vigoureux par la céruse et les fards... Elle se moquait bien de la proportion de ses mains qui auraient fait craquer du huit un quart.
Elle n’avait pas cherché à cacher sous le blanc gras le teint chaud et luisant de sa peau, ses yeux n’étaient encadrés que par des cils noirs qui se retroussaient, luisant au bout sans être chargés de mastic. Sescheveux roux brillaient sous les flammes du lustre; le fer ne les avait point brûlés, et, comme le lion, elle les portait en grosses masses, qui venaient retomber sur ses épaules. Son cache-peigne à elle, c’étaient ses cheveux.
En entrant, Misère s’écria en riant :
— Eh I bon appétit, mes gaillards. On ne s’ennuie pas ici ?
Le dîner touchait à sa fin, on parlait sans savoir
ce qu’on disait, pour rire, et, dame ! les bêtises avaient leur prix ; d’esprit à peine s’il en était question. A la voix de Misère tout le monde s’était levé, le verre en main et une formidable santé avait été portée au nouveau venu.
Marcassin, que nos lecteurs connaissent, était une des plus gaies personnalités qui entouraient la table; il s’appuyait d une main sur son voisin, à moitié ivre — soyons généreux — que nous avons déjà vu sous le nom de Bois-Sec, et de l’autre il tenait la taille de la grande et belle fille dont nous avons parlé. En voyant entrer Misère, il se leva et courut au-devant de lui.
— Enfin, vous voilà, fit-il, on vous attend depuis hier... heureusement que j’ai retrouvé un ami ici... celui qui a l’air bête... c’est çà! l’arête habillée, c’est mon ami. Il est chargé de garder cette bicoque féodale et grâce à lui nous avons pu vivre un peu à notre aise... à Sugny, on avait l’air de nous prendre avec des pincettes.
— Mais, dit Misère, vous m’avez l’air de bien aller... et je crois que nous devons remettre les affaires sérieuses à plus tard...
— Bravo I hurla Marcassin, demain en s’éveillant on causera, nous sommes ici chez nous... Vous devez avoir faim et soif... Mettez-vous à table, nous sommes au dessert, rattrappez-vous, on allait chanter...
Misère se tourna vers Martial et lui dit à mi-voix :
— faisons ce qu’il dit... Aujourd’hui, rien à faire.
— Ui —
demain matin nous terminerons et partirons aussitôt.
— Je ferai ce que tu voudras...
— Cela m’est plus agréable en ce sens que pendant que tu mangeras à côté de moi, je te dirai ce que vaut chacun d’eux.
— Bien...
Tous les convives s’étaient levés, ils avaient fait une large place pour les nouveaux venus. Ceux-ci se placèrent et on les servit.
— Mes enfants! dit Misère, en se mettant à table, nous ne sommes pas des trouble-fête... Vous vous amusez... continuons, à demain les affaires sérieuses.
— Bravo! hurlèrent les convives. . . Vive Misère !
Et les verres se choquèrent.
Martial demanda tout bas à Misère :
— Qu’est-ce que cette jeune fille?. . .
— Oh! c’est un type très-curieux, tu verras çà. . . C’est une enfant du pays qui nous sera très-utile. . .
— Elle est très-jolie. . .
— Justement. . . C’est Nini-Fraîchotte, une nature d’homme dans l’enveloppe d’une femme, forte, courageuse et aimant le danger. . . Une voix comme tu n’en as pas entendue. . .
Misère dit tout haut :
— Mes enfants, on dirait que nous avons jeté un froid.
— C’est vrai, ce que vous dites-là... répondit Mar-
cassin. Nini allait chanter, pourquoi qu’elle se gênerait maintenant?
— Fraîcholte, dit Misère, viens m’embrasser, ma belle, je ne t’ai pas dit bonjour.
— A vos ordres, monsieur Robert... et en parlant ainsi ta jeune fille fille vint offrir sa joue fraîche au coquin.
— Tu ne vis pas seule au moins? demanda-t-il.
— Oh non ! je suis avec maman Coq-Blanc, comme elle était fatiguée, elle est montée coucher.
Misère regarda Marcassin, puis Bois-Sec, interrogeant.
— Coucher 1 . . . Vous vivez et vous couchez ici ?
— Mais, répondit Marcassin, nous sommes chez nous, ici.
Ct secouant son ami qui s’endormait sur la table, il lui dit :
— Eh! Dégraissé, répond donc à monsieur... Sitôt que çà a bu une pauvre bouteille, voilà ce que çà devient. . . Mais je puis vous répondre pour lui, nous sommes ici chez nous... Le particulier qui a le bonheur d’avoir à la fois cette propriété et ce fidèle serviteur, est dans des pays très-très-loinlains. . . On ne reçoit ici... que ses lettres. Or, pour sécher les appartements que le vide rend humides, notre ami nous a prié de venir lui tenir compagnie... Le pauvre ami, il lui poussait des champignons dans les cheveux, tant il était seul. . . mon vieux camarade... Nous jetions uu peu de gaîté en vous attendant. . .
Bref, il y a ici des chambres pour loul le monde. . . Même, avec un peu d’intelligence, nous pourrions ouvrir les volets et faire croire que nous sommes les maîtres de la maison.
— 11 parle trop, dit un des convives; Misère fais le taire et qu’on serve à boire. . .
— Oui ! oui ! à boire, cria le chœur.
-- Que Nini chante. . .
Les deux complices, Martial et Misère, avaient écouté Marcassin avec beaucoup d’attention, et ils avaient échangé un clignement d’yeux plein de promesses.
Misère appela Marcassin, et lui désignant le gardien du vieux château qui dormait, il lui dit tout bas :
— Il faut que cet homme soit des nôtres. . .
— C’est fait, mon petit père, répondit le Parisien ën haussant les épaules... aie pas peur! on a du nez. . » et on a compris qu'une petite auberge comme celle-ci au milieu des bois, ça pouvait être utile. . .
— Taisez-vous, Nini va chanter, fit une voix.
— Si on ne chante pas, çà a l’air d’un dîner de croque-morts. . .
— On a l’air d’avoir des chagrins de famille.
Nini Fraîchotte secouait le malheureux Bois-Sec
et lui disait :
— Eh ! mon grand ... eh ! l’asperge, faut pas être froid comme ça, c’est pas amusant. . .
— Mon enfant, fit Bois-Sec ouvrant les yeux avec
peine, j’ai mal la tête, sais-tu, pour une fois que je parlerais, là, je dirais des bêtises. . .
— Alors, vous aimez mieux nous en faire.
Bois-Sec releva la tète, cherchant à comprendre, mais comme Nini éclata do rire en voyant sa physionomie abrutie, il replongea sa tête dans ses bras.
— Allons, les enfants, dit Marcassin, nous sommes ici pour nous amuser, à demain les affaires. . . tout le monde à table, du silence et Nini va chanter.
Celui qui avait dirigé Martial et Misère versa à boire, on trinqua, on but et Fraîchotte, ayant de sa manche essuyé ses lèvres, dit : Ecoutez-moi çà. . . et debout elle entonna :
Du dimanche au lundi matin Fadette Jette
Son bonnet par dessus le moulin.
— En chœur ! cria-t-elle, et les voix avinées répétèrent le refrain, puis elle continua :
File a la mine d’un furet,
Sa gorge est de neige et de rose,
Ses dents dans sa bouche mi-cluse Brillent comme un blanc chapelet...
Tout en elle n'est que sourire,
Sou sourcil n’est jamais froncé...
Et ses grands yeux d'un bleu foncé A tous les bons gars semblent dire :
Du dimanche au lundi matin Fade'te Jette
Son bonnet par dessus le moulin.
— Ensemble là, cria Marcassin, et avec accompagnement de couteau sur les verres...
Fraîcholte reprit :
Elle a des sabots, des bas bleus,
Une jupe de cotonnade...
Elle n’a jamais — de pommade —
Souillé ses longs et bruns cheveux...
Sur son épaule une fossette A vu s’abîmer plus d’un cœur.
Les baisers ne lui font pas peur.
Elle rit de tout la Fadette.
— Attention là, les enfants, commanda Marcassin debout sur une chaise et battant la mesure "avec un couleau à découper, et piano les cuivres surtout... Le chœur beugla :
Du dimanche au lunli matin, etc.
On applaudit à outrance, et pendantee temps Fraîchotte — pour se remettre en voix sans doute — vida deux pleins verres de champagne; Fœil en feu, la bouche riante, elle reprit :
Tous les chênes et les bouleaux Des bois qui bordent la commune Portent sur leur écorce bruue Sou nom, avec des noms nouveaux !
Comme au jour de son mariage;
Tous les arbres portant son nom...
Elle les brûlera, dit-on...
Le maire craint pour le village!
— A nous, les enfants, cria Marcassin en sautant de sa chaise, et, pris d'un accès de lyrisme... Debout, et qu’Euterpe donne la main à Terpsichore, en avant
le chant et la danse, et aussitôt le quadrille le plus échevelé s’engagea pendant que Fraîchotte chantait le refrain de sa chanson.
Fraîchotte chantait encore le refrain de sa chanson, lorsque Marcassin poussant d’un mouvement sec sa chaise loin de lui, dit d’une voix calme, mais avinée :
— Mes enfants, assez bu, assez mangé comme çà, je propose un quadrille fort amusant : allons, vous autres tous, soyez drôles dans votre danse; de l’esprit, je ne vous en demande pas : clodochons, mes fils, clodochons, je veux m’amuser; çà manque de femmes, travestissez-vous, déguisez-vous; décrochez les panes qui sont aux murs, pillez les coffres dans lesquels se trouvent les plus beaux harnais de ces messieurs et de ces dames; et surtout amusez-moi.
Marcassin avait été obéi : tout le monde s’était levé à l’exception de Fraîchotte.
Elle resta la tête dans ses mains pendant quelques instants, puis secouant sa belle chevelure, qui n’était ce soir-là retenue que par un peigne et qui se répandit aussitôt en flots ondoyants sur ses épaules, elle prit une coupe qu’elle remplit de champagne,
puis, l’élevant et la vidant d’un trait, elle dit :
— Amusons-nous! et prenant la main de Marcassin elle donna le signal de la danse.
Les couples se formèrent pour le quadrille.
Si les anciens preux, les vieux châtelains et leurs nobles dames étaient alors descendus de leurs ca-
dres, ils seraient tombés foudroyés en voyant leurs vieilles et glorieuses armures, leurs cottes de fer, leurs casques ainsi profanés.
En effet, la salle présentait un singulier tableau ; la table portée ou plutôt jetée dans un angle, offrait un bizarre coup d’œil; les verres renversés formaient avec les bouteilles demi-pleines des cascades de champagne arrosant les fruits et les débris du festin.
Les fleurs flétries jetaient un parfum qui devenait une âcreté dans ce milieu.
Mais les acteurs étaient de beaucoup supérieurs aux décors. Les danseurs semblaient échappés à quelque conte étrange.
Sous des casques d’un travail riche, d’une ciselure précieuse, qui avaient couvert la tête de quelque chevalier brave et loyal, on apercevait des faces singulières.