CHAPITRE VIII
Comment un mouton peut commander à de» loups.
La nuit entière se passa dans cette débauche ; les coquins ne tombèrent que lassés, bossuant ou brisant en tombant l’armure qui avait résisté au coup de masse d’un Sarrazin. . .
Comme dans les grandes mêlées, ceux qui tombaient n’étaient pas relevés, le sommeil les prenait aussitôt et leurs ronflements sonores augmentaient d’autant la cacophonie qui durait depuis lu veille.
C'est seulement au jour que le calme se fit dans le vieux château des Myrtilles.
Lorsque lejardiuierchargé de garder et de soigner le château s’éveilla, il devint perplexe ; le dégât fait dans les dressoirs, dans les meubles et dans les panoplies était irréparable ; il se grattait l’oreille en cherchant un moyen de faire face à la situation, lorsqu'on lui frappa sur l’épaule; il se retourna et se trouva devantMarcassin qui venait de jaillir du tas d’hommes et de ferraille dans lequel il avait dormi.
— Ah ! God ferdum ! fit celui qu’il appelait Bois- Sec, qu’est-ce que monsieur il va dire quand il verra qu’on s'est mis dans ses cuirasses, sais-tu?. . . Ça est une chose qu’il ne me pardonnera pas. . . Comme il dit pour une fois, sais-tu : Bois mon vin, na, mais ne casse pas les bouteilles au moins ; et [tendant que je m’ai endormi, sais- lu, vous avez même cassé les verres. . . Ah! God ferdum! les assiettes de Chinois aussi, . . Sais-tu que çâ coûte cher tout çà?. . .
Et le malheureux, les mains croisées sur le ventre, regardait piteusement le tas de décombres, derniers restes de l'orgie de la veille.
Marcassin haussait les épaules.
— Voyons, fit-il, tu vas encore te faire maigrir. . . Tu veux donc en arriver à prendre un bain dans un canon de fusil ?
Bois-Sec — modèle des serviteurs — gémissait en hochant la tête; son ami continua:
— Tu n’as donc plus de mémoire, tu ne te souviens
I vu,
donc pas qu’hier tu m’asditquetu ne nous quitterais plus, que la société des chauves-souris commençait à te fatiguer, et que le petit métier que nous allons faire t’allait comme un gant?
— Mais sais-tu que mon maître, il faut [que je lui rende les clefs ?
— Te les a-t-il demandées?
— Non.
— Eh bien ! tu restes sensé ici . . . tu touches tes trente-trois francs trente-trois centimes par mois. . . et tu reviens lorsque, après une expédition , ayant besoin de repos, nous voulons passer une dizaine de jours à la campagne.
— Tiens, mais çà c’est une chose que nous pouvons faire, sais-tu, fit Bois-Sec en souriant, et quand monsieur reviendra?. .
— Eh bien! ce jour-là tu ne reviens plus... tu restes ici pour recevoir les lettres chargées. . .
La vie revenait dans ce vieux château ; les ferrailles étenduesse remuaient et bruissaient; les hommes, encore lourds de vin et de fatigue, ouvraient des yeux qui ne voyaient que vaguement, tournaient et se fermaient comme pour un nouveau sommeil; mais alors les mains crispées les frottaient avec rage, ils s’ouvraient étonnés en voyant des costumes étranges; rien n’était plus attaché, tout était mis d’une façon singulière par le capricieux hasard ; pa6 un des compaings ne se souvenait de ce qui avait eu lieu le jour précédent, aussi ne pouvaient-ils com-
prendre les singuliers costumes sous lesquels ils se trouvaient. Tous habitués à des costumes dont l’usure était le plus bel ornement, se trouvaient revêtus les uns de superbes armures, les autres d’étoffes de soie et d’argent. Leur étonnement abruti aurait pu les replonger dans le sommeil, si la voix rude et mordante de Marcassin n’était venue, comme une trompette, les tirer de leur contemplation endormie.
— Allons, enfants, debout I qu’on se dépêche, le patron va venir : hier le plaisir, aujourd’hui les affaires. Aies fils! nobles seigneurs et nobles châtelaines ! descendants des hauts baillifs de la montagne de Sainte-Geneviève ! bas les habits, les flaflas et les brillantes armures; un costume de travail et à l’ouvrage! Lavez la salle, que le bourgeois ne soit pas reçu dans un bouge.
Marcassin , s’étant croisé les bras , regardait en riant l’effet produit; tous les gueux se trouvèrent bientôt sur pied, dans leurs vêtements trop modestes.
— Allons, rangeons vite; j’entends du bruit. Le bourgeois ne va pas tarder à descendre; que dans quelques instants on ait l’air de gens rangés et s’entendant au ménage.
Marcassin allait continuer ses inlructions, lorsque la porte s’ouvrit brusquement, et Misère, suivi de Martial, apparut.
Misère, coupant d’un geste la parole à Marcassin et promenant sur l’assemblée un long regard, sourit et dit
— On peut parler sérieusement aujourd’hui; eh bien! mes enfants, asseyez-vous et causons. . . Vous savez que je vous connais tous. . . vous n’avez rien à faire de bien! Comme vous pouvez faire mal, je viensvous donner le seul travailqui satisfasse vos vices et vos passions... Vous aimez la bonne vie, la bonne cbère, le bon vin; je viens vous dire : voulez-vous être avez moi, je vous donne tout çà.
— Oui! oui! oui! dit avec unanimité la jolie société.
— Pas si vite, mes fils! Je suis honnête : je viens vous proposer une affaire, débattons-en les conditions. . . Voici, j’arrive au traité, je vous expose la situation... Vous savez tous que certains produis étrangers sont soumis à des taxes considérables qui, lorsqu’on les paie, ne laissent que peu de gain. Je veux rétablir pour nous l’équilibre; en un mot, je forme une grande maison de contrebande.
Il y eut dans le grand salon un murmure approbatif.
— Monsieur — Misère désigna Martial — et moi apportons les fonds et notre intelligence... Nous prélèverons donc une moitié sur le bénef. . . cela est tout naturel et ne me paraît pas mériter discussion. Vous aurez à partager entre vous l’autre moitié... Acceptez-vous ce premier article?
Toute l’assistance répondit :
— Oui !
Le silence s’étant rétabli, Misère reprit :
— Voici pour les avantages ; mais je dois vous prévenir que si l’on gagne largement sa vie, cela n’est pas sans danger ni fatigue . . . vous le pensez bien.
Chacun écoutait attentivement.
— Vous gagnerez en moyenne vingt francs : c’est assez gentil, je crois. . . et si je voulais estimer les peaux à leur valeur, il est évident qu’on baisserait les prix.
Un gros éclat de rire attesta de la justesse de la remarque de Misère.
— Vous gagnerez vingt francs en moyenne. Voici la besogne : vous travaillerez la nuit, par tous les temps; il faut à tout prix passer la frontière; si vous êtes surpris par les gabelous, il faut avoir la volonté d’échapper ; si vous êtes pris, il faut vous défendre... on ne doit jamais être pris.
Et, soulignant d’un geste expressif, Misère dit :
— Vous tuerez !
— Donc, voici le résumé du traité que vous signerez. . . moralement.
Misère tira de sa poche et lut :
« Nous nous engageons avec sang et peau à prêter notre aide pour une entreprise commerciale, ayant pour but de faciliter le transport et le commerce des marchandises entre la France et les Etats voisins; toute indiscrétion de la part des membres de l’association serait punie de peines graves ; et celui qui, par sa faute, serait mis à l’ombre et causerait un préjudice à ladite société, serait puni de mort. . . »
La Couleuvre, sortant du groupe formé par ces bandits, s’avança vers Misère et lui dit :
— Vous prenez une moitié, c’est bien, je ne réclame pas; mais si vous veniez à nous vendre, qu’est-ce qu’on vous ferait?
Misère le regarda, haussa les épaules, et continuant à lire :
« Tous les membres, sans exception, de la présente association sont soumis aux articles du traité. »
Misère, ayant terminé, dit d’un air dédaigneux :
— La chose vous va-t-elle?
— Oui ? répondirent les affiliés.
Misère, s’adressant de nouveau à ses associés :
— Vous avez encore dix jours de congé; mais que dans dix jours tout le monde soit prêt à marcher. Ce n’est que le gros œuvre de notre affaire; maintenant causons des détails.
Tout le monde se rapprocha, se disposant à écouter attentivement. Et c’était un tableau bizarre, que ce groupe de gueux dans ce vieux salon féodal, au milieu de ces hauts cadres dans lesquels assistaient, immobiles, les ancêtres géants, les gentilshommes aux larges faces et aux barbes fauves. .. les vieux types d’honneur assistaient à l’enrôlement de la bande des Loups.
Misère reprit la parole :
— Je vous demande votre consentement et vous trouve suffisamment engagés ainsi. La raison démon peu d’exigence, vous la connaissez aussi bien que
moi. . . Je vous sais à fond : il n’en est pas un de vous qui n’ait dans son passé un coin. . . sombre ; je sais Je moyen de l’éclairer. . .
11 courut dans les veines de chacun un frisson, sur les faces un sourire singulier.
Misère, calme, continua :
— D’abord, je vous apporte la seule chose que vous iv’avez jamais eue. . .
Les individus se regardèrent entre eux.
— Je vous amène sur la frontière; dès que vous passez en France, vous avez à craindre l’œil de la police et le plomb des douaniers. . . Vous retournez en Belgique, et là, vous passez pour les plus honnêtes gens du monde, vous mangez à la table du plus grand le pain gagné ici . . .
Marcassin se leva ; c’était un homme positif. 11 dit :
— C’e«t pas çà qui nous occupe... tu fais des phraes, arrivons à la chose vraie... Nous formons unes société pour la contrebande...
— C’est cela, dit Martial, pris de sympathie pour le Parisien.
— Pardon? fît aussitôt Misère en se levant, lu te trompes. Marcassin. J'ai engagé des hommes à Paris... je leur ai donné à chacun cinquante francs pour se rendre ici...
— Eh bien ! j’ai pas dit le contraire.
— Ecoute-moi... Vous ne formez pas une société... Mais Robert et M. Claude Martial, nous sommes associés pour former une société, celte société a nom
les Loups... et nous engageons des hommes pour noire travail...
— Mais moi, fit le Marcassin, si je risque ma peau je veux...
Les compagnons de Marcassin approuvant sa protestation, Misère l’interrompit en disant :
— A toi, comme à tous, je dis : il en est temps encore, que ceux qui ne veulent pas se mettre avec nous... parlent à Paris... Je vous embauche, je cherche des hommes et non des associés... Je vous l’ai dit à Paris... Tous, vous êtes sous le coup d’un mandat, ce mandat s’éteint avec moi, libre à vous de choisir...
Il y eut un silence.
Marcassin se mordait les lèvres.
— Vous avez vingt francs par jour assurés. . . Nous préparons les expéditions... Nous fournissons les fonds. . . et vous, vous passez la marchandise. . . Cette marchandise vendue, vous partagez les bénéfices.. . Mais permettez, il y a une plus grave condition : c’est que la marchandise saisie ou perdue sera prise par nous sur votre part de bénéfices.
Il y eut un murmure parmi les affiliés.
Marcassin dit :
— Avec tout çà, c’est nous qui avons le moins et qui risquons le plus. D’abord, nous risquons notre peau, et si on nous prend il est évident que les commissaires d'ici, qui sont curieux, ne manqueront [tas de demander des renseignements sur nous à Paris... et alors. . .
— Alors quoi?
Et Misère, se croisant les bras, se plaça devantMarcassin et lui dit :
— Tu me connais bien, toi; cependant, comme le métier est lucratif, tu ne t’es pas dit : Mais pourquoi, au lieu de prendre simplement des gens adroits, prend-il des gens comme nous?
— ■ Non, je ne me suis pas dit çà, fit le Parisien gouailleur.
— Mon cher, c’eût été très-simple cependant; il me fallait des gens qui courent autant de danger à être pris qu’à perdre la marchandise; sans cela, dans dix jours vous auriez été tous nous livrer à la douane....
Tous les loups hochèrent la tête en se regardant, semblant dire : J’en connais ici qui le feraient; il a raison.
Le lecteur a suffisamment compris le but de l’association de la bande des Loups ; nous ne nous étendrons donc pas plus longuement sur ce sujet.
Misère et Martial partirent le soir pour Liège où ils étaient appelés par de sérieux intérêts.
Martial, pour continuer le plan de Misère, devait au plus tôt épouser la veuve Vandelowen. Aussi à peine arrivé, après avoir fait la toilette singulière à laquelle une fois déjà nous avons fait assister le lecteur, il se rendit chez la veuve.
Martial fit son entrée chez la veuve où il trouva une nombreuse compagnie. La veuve, troublée à son entrée, se leva, et à peine remise de son émotion.
elle "vint au-devant de lui et, lui tendant la main, elle lui dit de sa plus douce voix :
— Votre absence nous a parue longue, monsieur Claude.
— Madame, j’arrive il y a une heure et je suis ici.
Un regard ée remerciement fut la réponse qu’il
obtint.
Tous les yeux élaient fixés sur Martial et la veuve; des regards jaloux les enveloppaient... Cinq ou six prétendants voyaient avec dépit ce gracieux accueil fait à cet homme, un inconnu.
Oq n’avait cependant rien deviné ; on en restait aux suppositions. La veuve avait été d’une discrétion sans pareille; aussi les Liégeois furent-ils très-étonnés, un beau malin, d’apprendre le mariage de M rae veuve Vandelowen avec M. Martial.
Martial avait, dans les premiers temps, inquiété les prétendants; mais on l’avait si souvent entendu parler de Vandelowen, qu’il n’avait plus bientôt été considéré que comme un ami intime du mort venant consoler la femme u’un ami. La veuve paraissait inconsolable.
Ce fut une révolution . . . Tout le petit commerce de Liège ne s’occupait que de cette grande nouvelle; • pouvait-on comprendre ce mariage?
M me Vandelowen, une femme qui paraissait si peinée; comme toutes les femmes, elle avait oublié déjà... Quelle fausseté !.. . quelle dissimulation !.. . Epouser M. Martial, un inconnu pour la ville!
Martial sachant par Misère que l’on s’occupait autant de lui et de la veuve, pressa le mariage. Enfin, le grand jour arriva.
Le malin de la cérémonie, un curieux qui aurait vu et qui aurait entendu Marlialet Misère, aurait cru rêver. «
Martial s’habillait tout en causant à Misère :
— Mon cher petit oncle, combien ne te dois-je pas ? Quelle intelligence, quelle finesse 1 Grâce à loi, j’epouse une veuve riche et jolie : tu m’as refait une famille honnête, et tu m'as donné de l’honnêteté, comme si ça courait par les rues. Tu es décidément très-fort, tellement fort que j’ai peur de toi ; mais en famille on ne se coule pas ; nous devons nous entendre pour réussir, et nous ne pouvons pas nous séparer. . .
Martial, après une pause, répéta en riant sur des tons variés : ,
— Mon oncle! mon bon oncle! tu comprends, je répète devant le monde : Tu es mon oncle, un oncle sérieux, presque un père! Tu sais, je vais tomber dans tes bras; je vais le serrer sur mon cœur en versant des larmes... Je pourrai bien faire ça pour toi... Tu verras quel grand comédien je suis. . . C’est égal, dans la vie il y a des situations bien drôles; et lorsque je songe au temps écoulé. . .
Martial riait, mais d’un rire nerveux; sa tête s’était penchée, et sa pensée, retournant en arrière, avait vu dans le passé... Il devint pâle.
Misère le considérait attentivement. Prenant un cigare, il se mit à fumer; après avoir tiré quelques bouffées, il s’adressa à Martial :
— Mon fils, tu deviens bête, avec tes souvenirs... 11 faut vivre au jour le jour ; si tu penses à hier et à demain, tu vas devenir d’une tristesse sans nom, et je t’avoue que le moment est mal choisi... Tu te maries... de la gaieté, morbleu !... Regarde-moi ! est-ce que je suis triste? est-ce que je pense à l’avenir?... Amuse-toi... vis, mon bon... de la joie, encore de la joie... Si tu n’en trouves pas en toi, prends-en làdedans...
Misère se dirigea vers une rangée respectable de bouteilles et, prenant deux verres, il y versa du madère; puis, tendant une rasade à Martial, il choqua son verre contre le sien :
— Je bois au succès, je bois à la prospérité de la maison Vandelowen et compagnie et à ses commis, les Loups !
Martial vida lentement son verre ; puis, regardant Misère :
— Mon oncle, dit-il, on nous attend chez M. le bourgmestre, et ce serait dommage de faire attendre une autorité si complaisante.
Les deux complices montèrent en voilure.
Le soir de ce jour, Martial était marié, et Misère, qui devait passer une quinzaine avec les nouveaux époux, occupait une chambre de la petite maison. «
Ce retour était nécessaire aux lecteurs pour suivre
l’action qui forme le fond de celte histoire. Nous excusant de cet écart, nous reviendrons où nous avons laissé notre sinistre héros, à Balan, dans la maison X... et compagnie, la nuit où Martial répétait d’une voix singulière :
— Un fils! un fils!