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CHAPITRE IX

Ce qui prouve que les loups ne se dévorent pas entr’eux.

La révélation de Jean-Baptiste Aumoy, le testament olographe contenant la déclaration de Michel d’Aumoy, qu’il devait mourir sans postérité, avaient fait naître dans l’âme de Martial un sentiment étrange qui lui était inconnu et qu’il exprimait dans ces seuls mots : un fils !

Lui, il avait un fils, il était né de lui une éréature; et Dieu qui avait mis en son âme le sentiment de la paternité, le punissait aujourd’hui de ses crimes en l’obligeant à souffrir de ce qui devait le rendre heureux...

Le côté humain qu’il sentait sourdre en lui l’obligeait à se taire, à laisser vivre au milieu d’un monde honnête et avec le respect de tous, l’enfant du crime...

Et le côté indigne de sa nature le poussait à pro-

filer d’nne situation qui lui livrait celle qui l’avait jadis honteusement chassé et pour laquelle il ressentait encore, à vingt ans de dislance, l’amour funeste du jeune homme.

Que faire? (1 sentait se développer en lui un amour immense, inconnu aux misérables de son espèce : l’amour paternel ; et cependant il s’en trouvait indigne, il discernait que sa protection seule devenait pour cet enfant une honte. Devait-il se taire! Mais alors la nature reprenait le dessus, il se souvenait de ce jour où, superbe d’audace et de défi, le bravant et l’écrasant de son mépri3, Orphise lui disait :

— Dans quelques mois je serai mère, c’est pour cet enfant, entends-tu, que je ne demande pas vengeance... Sans lui, dans une heure tu serais entre les mains de la justice, et t’ayant livré je me ferais justice moi-même : je me tuerais!... Aujourd’hui que je vois où la faute commise m’a menée, aujourd’hui que honte et remords m’envahissent, je n’ai plus qu’une chance, qu’un espoir, c’est de racheter par une vie nouvelle et mes fautes et ton crime : Tu partiras d’ici demain.

— Jamais, avait-il répondu. Aussitôt Orphise s’élait levée, froide, calme ; il lui avait demandé :

— Où vas-tu?

Elle avait répondu :

— Yeiller.le malheureux que tu as tué et dire à tous, devant son corps, que tu as meuti et que tu es son assassin.

Il se souvenait, qu'entendant cette menace, il était parti, rugissant et disant :

— Oh! la partie n’est pas encore gagnée... la belle... quand je risque ma peau, il faut qu’elle me rapporte... Tu ne connais pas encore Martial... j’ai vu la fortune de trop près pour partir les mains vides...

En se souvenant de cette phrase, Martial eut un mauvais sourire, et il continua :

— Non, la partie n’est pas gagnée... Nous allons prendre la revanche, Orphise... et cela, ajouta-t-il avec une étrange expression , au nom de mon fils !...

On entendit une porte s’ouvrir et se fermer au rezde-chaussée.

— Qu’est-ce que cela? fit aussitôt Martial; la porte du jardin... mais il n’y a pas d’expédition ce soir, toute la douane est sur pied...

En disant ces mots, il passa dans la pièce qui servait de magasin et de cabinet ; il arrangea sa lévite, se coiffa et attendit.

On frappa au fond de la pièce.

Martial se leva et se dirigea vers le grand casier qui semblait ne contenir que des carions; il tira une clé de sa pocln et ouvrit la vitrine, qui entraîna avec elle les devantures des cartons verts chiffrés. La vitrine était une porte donnant sur un escalier dérobé. Par cette porte entrèrent aussitôt Marcassin et Bois- Sec, tous deux mouillés et crottés jusqu’à l’échine.

— D’où venez-vous? demanda Martial, fermant la porte derrière eux.

— Nous venons de livrer du tabac.

— Il n’y avait cependant pas d’expédition cette nuit...

— Justement... c’est du tabac à notre compte.

Martial regarda fixement Marcassin et lui demanda :

— Qu’est-ce que tu veux dire?

— Oh ! mon Dieu, monsieur Martial, ça ne va pas être long... autant en finir tout de suite, est-ce pas, ma vieille? ajoula-il en se tournant vers Bois-Sec... Asseyez-vous, monsieur Martial, et nous allons causer.

— Nous allons causer. . . répéta Martial, s’asseyant et regardant les deux hommes de travers. Je t’écoute. . .

— Si vous êtes un homme juste, un vrai, ça ne sera pas long.

— Explique-toi!

Marcassin s’assit sur le comptoir, Bois-Sec se plaça près de lui, et le premier commença :

— Voyez-vous, moi, monsieur Martial, je suis un honnête homme...

Cette déclaration était si singulière que Martial releva aussitôt la tête et dit :

— Assez, est-ce que tu viens pour plaisanter...

— Oh ! pardon... monsieur Martial... fautpasavoir l’air de rire de ce que je dis... Je suis honnête, et

iû

beaucoup plus que d’autres... Vous avez fait une société superbe, avec des bénéfices étourdissants, nous étions dix... On gagnait beaucoup d’argent! Pas moins vrai qu’il y en a eu trois de tués, que trois autres tirent leur pré... Çà prouve que le travail offrait quelques petites difficultés. .. Çà n’a pas empêché que vous avez embauché du monde et que le travail a été diminué.

— Le travail a été augmenté, au contraire.

— Oui, on a augmenté la part, mais on supprima le fixe...

— Pouvions-nous faire autrement, c’est justement parce que des camarades ont été pris... tués... que nous avons dû augmenter notre nombre, puisque la douane était énormément augmentée... C’était dans l’intérêt de tous, et nous ne pouvions plus garantir de fixe étant aussi nombreux.

— Bon, c’est très-bien, tout çà; mais on partage ensemble, alors; à chaque instant celui-ci est pris et abandonne la marchandise, celui-là a été obligé de jeter tout à l’eau, l’autre a été livré... si bien que pour des imbéciles, des traîtres ou des feignants... ceux qui sont honnêtes, comme nous... courageux, comme nous... qui se fichent du tiers comme du quart, comme nous... servent à engraisser les autres... C'est nous qui tirons le vin et ce sont eux qui se grisent... Eh bien, je ne vous l’envoie pas dire... j’en ai assez... et voilà... et lui aussi.

Martial, le menton dans sa main, regarda fixement

Marcassin... Celui-ci soutint d’abord assez bien la lueur fauve qui s’échappait du regard, puis il détourna les yeux, feignant de chercher sur sa manche des taches qui n’exislaient pas.

— Mon Dieu, fit avec calme Martial, je pourrais simplement t’envoyer à tes camarades, qui se chargeraient de te répondre, nos statuts étant formels et le cas prévu... Tu sais que nous savons faire tomber un homme sous la balle d’un douanier?

— Oui... je connais l’histoire ; vous faites brûler la cervelle à un homme sous bois ; on attend le passage des douaniers, on tire, ils répondent au juger; comme on est hors de portée on se sauve... et les douaniers ramassent le cadavre du loup , convaincus qu’ils ont frappé celui qui les attaquait... Je connais l’histoire ; mais on la faitaux imbéciles celle-là... et je me flatte de ne pas être encore dans ce régiment-là...

— Cependant, fit Martial froid et sec, je ne crois pas que le lendemain de ta disparition on fasse des recherches...

— J’ai des parents ingrats...

— Et s’il me prenait la fantaisie de décharger sur vous ce revolver...

Et en disant ces mots Martial, toujours calme, ajustait déjà Marcassin, et son doigt appuyant sur la gâchette soulevait lentement le chien.

Bois-Sec se laissa glisser sous le comptoir.

Marcassin, blême, reculait le haut du corps, se trouvant acculé, son œil était rivé sur la batterie de

l’arme; ses lèvres remuaient, mais il ne pouvait articuler un son,..

— Tu vois que j’ai peu de chose à faire pour te faire prendre du service dans le régiment des... immobiles... Mais ce serait dommage, tu es intelligent; tu as fait un coup seul.

— Oui, balbutia Marcassin tremblant en voyant que Martial jouait toujours avec le revolver.

— De combien ?

— Un ballot de quatre-vingts, monsieur Martial...

— Eh bien ! je te le paierai.

Marcassin exhala un long soupir de soulagement: l’arme rentrait dans son tiroir.

Bois-Sec passa le bout de sa tête au-dessus du comptoir en entendant le tintement de l’or que Martial remuait dans le tiroir.

— Asseyez-vous tous les deux, dit ce dernier, et écoulez-moi avec attention.

Echangeant un regard craintif, les deux Loups obéirent. Martial reprit :

— Vous êtes des audacieux, vous... Vous avez, à vos risques et périls, tenté une expédition, c’est bien! Elle a réussi ?

— Oui, monsieur, fit Marcassin avec rancune, oui, monsieur; elle a réussi, notre expédition, parce que nous, nous sommes des hommes décidés, nous entreprenons une chose avec la volonté absolue de l’exécuter, nous nous y donnons sang et peau.

— Vous ne craignez rien, vous ?

Et, en disant ces mots, la main de Martial jouait avec le revolver.

L’œil de Marcassin ne le quittait pas; Bois-Sec se préparait déjà à une retraite prudente.

— Vous pensez bien, fit Marcassin, qu’un revolver à un pas, çà n’est pas la même chose... Cette nuit, les douaniers nous ont touché...

— Je crois bien! Ils m’ont pris mon mouchoir, savez-vous ?

— Depuis deux jours, toute la douane est sur pied, ce qui vous montre que si vous vous étiez contenté d’exécuter nos ordres, vous n’auriez pas couru pareil danger... nous savons ce que nous commandons.

— Eh bien! justement, monsieur Martial... Mais, je vous en prie, ne jouez pas avec votre machin... çà me donne des émotions.

Martial sourit et plaça le revolver un peu plus loin, mais à portée de sa main cependant.

Marcassin continua, plus calme :

— Je vous disais, monsieur Martial, que noussommes heureux d’avoir choisi ce jour pour vous prouver que lorsqu’on veut s’en donner la peine, il n’y a pas de danger, on passe... et avec ce qu’on veut.... Mais si un autre avait été à notre place, savez-vous ce qu’il aurait fait?... Eh bien ! voici la chose : je fais le signal; Bois-Sec jette le ballot, le cache et attend ; il voit qu’on vient de son côté... Vos hommes, savezvous ce qu’ils auraient fait?

— Ils se seraient battus...

to.

— Alors, ils se seraient fait tuer ou prendre, et le ballot avec...

— Ils se seraient sauvés... alors...

— Oui, monsieur Martial... c’est çà même, ils se seraient sauvés ; mais le ballot, les bons douaniers l’auraient emporté et auraient eu leur part de prise...

— Les Loups n’y gagnent rien à çà... ils sauvent leur peau.

— Et vous croyez çà, vous, monsieur Martial, vous un mariole cependant.

— Que crois-tu donc? interrogea le chef, les sourcils froncés.

— Je crois que l’on s’arrange avec les douaniers... On apporte des parts de prise que l’on partage après et les camarades ont pour eux... à supporter les pertes...

— Le bénéfice ne serait pas assez fort...

— Comment, pas assez fort!... Mais, çà arrive tous lesjoursçà, pas de malàse donner. On ne risque rien.

Martial réfléchit quelques minutes et relevant la tête, il dit :

— Tu crois que ce trafic se fait...

— Je le crois...

— Aussi vrai que nous sommes-là, monsieur Martial, çà n’est pas une chose, savez- vous, que je voudrais être menteur pour si peu... Savez-vous qu’il me l’a dit déjà, le Parisien.

— Et toi, comment as-tu fuit pour sauver ta marchandise?

Moi, je me suis dit, savez-vous, que le chien

aboie et qu’il va venir, qu’il va se mettre à mes trousses... pour une tois-làqueje fais une affaire... j’ai détaché ma ceinture, sais-tu, monsieur, et je l’ai attachée au ballot, et je me l’ai mise dans les dents, là une fois... et j’ai faille singe, sais-tu bien, pour gagner ma vie... je suis monté sur l’arbre, sais-tu, et je l’ai monté aussi, mon ballot... et c’est pas du liège qu’il y avait dedans, je l’ai attaché, sais- tu... et quand le douanier il a passé, mon cœur battait sur ma poitrine... le chien a volé mon mouchoir... mais il a été dépisté et j’ai été sauvé... sais-tu...

— Pour une fois, là ! ajouta en riant Marcassin.

Martial regardait les deux hommes et réfléchissait;

il dit lout-à-coup :

— Combien te coûte le ballot ?

— Soixante-cinq francs.

— Je vais vous donner deux cent cinquante francs.

Les deux hommes échangèrent un gai sourire.

Martial continua :

— Mais j’ai besoin de vous pour une affaire... plus importante.

— Ah 1 firent anxieusement les deux amis.

— Ce que vous avez fait montre une grande énergie : mais en même temps cela me permet de vous dénoncer à nos loups si vous me trompiez... Je vous embauche pour moi personnellement.

— Pourquoi faire?

— Que vous importe! Je ne puis vous le dire. Vous n’avez pas de scrupules...

— As-tu des scrupules, toi ? demanda Marcassin à Bois- Sec.

— Non! j’ai pas des bêtises comme çà, Dieu merci!

— Mais quel genre de travail ? demanda Marcassin.

— Un travail pas dangereux, mais intelligent.

— Et payé?,

— D’or !

— Nous sommes à vous !

— Je vous paie d’abord votre affaire de cette nuit... c’est livré ?

— Voici le bon, dit Marcassin en tendant un papier.

— Bien.

Martial fouillait dans son tiroir et prenait l’argent Jlour payer les deux individus lorsqu’on frappa à la porte.

Il les paya et leur dit à voix basse :

— Vite ! vite ! partez !... à ce soir, dix heures, ici ! Et il les poussa vers le casier dont il ouvrit la porte. Marcassin allait parler, il lui mit la main sur la bouche en disant :

— Tais-toi ! pars vite, et à ce soir.

Marcassin obéit. Dans l’étroit escalier, il disait à son compagnon :

— Vois-tu, avec ces canailles, si on agissait selon sa nature, on serait volé... Il faut se dompter et agir comme eux... En faisant rien que le bien, nous étions frits... et maintenant nous sommes les protégés...

Le jour était tout à fait venu.

Martial avait fermé la vitrine du casier derrière les

deux misérables; il s’était aussitôt placé devant la glace, avait refait sa figure, et lorsqu’on frappa pour la troisième fois, il alla ouvrir.

C’est M mc Bavet qui entra. Elle regarda partout en disant :

— Ah ben, c’est trop fort ! On aurait cru entendre des voix... et monsieur se lève...

— Qu’y a-t-il? fil Martial de mauvaise humeur.

— Si monsieur n’était pas si bon, ça n’arriverait pas... C’est ce mendiant d’hier soir... il a à peine attendu le jour pour revenir ennujer monsieur.

— Fais-le monter.

Bavet descendit en maugréant :

— A recevoir des gens comme ça, on verra un jour ce qui arrivera ici...

Et voyant Aumoy qui attendait en bas, elle lui dit brusquement :

— Eh bien! venez-vous, vous ! on vous attend...

Et elle introduisit le paysan chez Martial.

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