CHAPITRE XI
Ce qui démontre le danger de trop boire.
Sedan est une ville gaie, et le triste souvenir qui s’y rattache, s’amoindrit lorsque l’on voit debout sur la grande place la statue de Turenne.
L’avenir, espérons-le, effacera tout-à-fait la date fatale. . . et son ancienne allure reviendra, ses beaux quartiers, ses grandes rues propres revivront bientôt.
La nuit, la grande ombre de Turenne pourra revenir dormir sur les canons français de la vieille citadelle. . .
Le soir du jour où Aumoy traitait avec Martial, un homme que nos lecteurs connaissent, traversait la ville de Sedan et s’engageait dans le Fond-de Givonne; après avoir vainement cherché une maison qu’il ne trouvait pas, il entra dans une boutique et demanda :
— Pardon, monsieur, connaissez-vous près d’ici, une femme nommée Lison Bédar?
— Lison Bédar. . . c’est la Fraîchotte. . .
— C’est ça même, Fraîchotte.
— Monsieur, c’est la maison à côté... chez la Coq-Blanc. . . cette masure qui n’a qu’un élage.
— Merci, monsieur, dit l’homme qui se rendit à la maison indiquée. . .
L’homme c’était l’ancien associé de Martial, Robert dit Misère.
Fraîchotte demeurait à Sedan dans une petite maison qui n’avait que deux locataires, elle et la 'vieille Coq-Blanc.
Fraîchotte était dans la chambre donnant sur l’escaÜer ; sa porte ouverte laissait voir des meubles simples, mais d’une grande propreté : une table, des chaises, une armoire en chêne, un buffet-dressoir.
Dans la cheminée flambait joyeusement un feu vif, éclairant de tons chauds les cuivres pendus au mur.
Fraîchotte était devenue une femme splendide, mais au lieu du rire joyeux qui se jouait sur sa figure, le visage était triste et soucieux.
Elle tournait le dos à la porte, son regard était fixe ; elle pensait...
Fraîchotte fut tirée de sa méditation par le craquement des marches et par les accents d’une voix rude...
— Bonjour, comment vas-tu ?
Misère entra dans la chambre et tendit la main à la jeune femme; Fraîchotte le regarda avec des yeux mouillés de larmes.
— Eh bien, quoi ! en pleurs, on a du chagrin ; allons, conte-moi tes peines, ma fille, et je lâcherai de les guérir.
Fraîchotte restait silencieuse.
— Décidément, c’est sérieux ; où donc est Martial? On le trouve ici d’habitude; comment se fait-il qu’on ne le voit pas.
Fraîchotte ne sut entendre davantage : saisissant à poignée ses beaux cheveux et hoquetante de sanglots, elle dit :
— Ab ! si vous saviez comme je suis malheureuse! puis, suffoquée, elle fut quelques instants sans pouvoir parler.
Misère la considérait et attendait.
— Martial ne m’aime plus, il me laisse, il m’abandonne; ce ne sont plus les mêmes baisers et cependent il est libre maintenant : mais il a un amour qui lui tient au cœur, — sa femme est morte, il peut être tout à moi... il ne veut plus de moi... il me chasse de sa présence... il en aime une autre... mais je me vengerai.
Misère prit les mains de Fraîchotte et, l’attirant vers lui, plongeant ses yeux dans ceux de la jeune femme, il lui dit :
— Tu sais quelque chose, parle, et en te confiant à moi, je pourrais t’aider dans la vengeance, je te le jure..., seulement, ma Allé, j’ai faim, mangeons, et tout en déjeûnant nous causerons.
Fraîchotte eut bientôt préparé le repas; alors Misère s’étant assis et ayant forcé si compagne à se mettre à table, entama le déjeûner et causant la bouche moitié pleine :
— Voyons, ma fille, sois franche, ne me cache rien et je te promets que Martial ne te sera plus infidèle. . .
— Oh! dit Fraîchotte d’une voix singulière, il faut que je me venge. . .
Le silence se fit; Fraîchotte avait les yeux mouillés de larmes; Misère observait et cherchait de quel façon renouveler l’attaque, et versant à boire à sa compagne il la forçait à vider son verre.
Peu à peu l’œil de la fille s'illumina.
Misère rit et lui dit :
— Eh bien ! ça va mieux maintenant!
— Oui, ce que vous m’avez dit me fait du bien. . .
— Alors causons.
— Oui, car il faut que je me venge!
Misère comprit qu’il n’avait plus qu’à écouter; aussi se mit-il à fumer, le menton appuyé sur ses deux mains et les yeux fixés sur ceux de Fraîchotte.
Celle ci étrillait de ses ongles ses cheveux en grommelant tout bas. . . Puis tout à coup relevant la tête qu’elle secoua comme une lionne, pour rejeter la crinière qui inondait son front et regardant franchement Misère, elle lui dit :
— Vous me jurez de m'aider.
— Oui!
— Eh bien! écoutez; il y a vingt ans qu’un secret terrible m’oppresse et me brise la poitrine et la tête en me faisant complice d’un crime... d’un crime horrible accompli avec une habileté si grande que pas un soupçon ne s’éleva, on crut à un accident. . . seule, moi j’aurais pu faire connaître la vérité, car l'avais vu . . .
Fraîchotte avait les yeux fixes et semblait de ses mains chasser une vision terrible. . .
— Je n’ai pas osé parler. . . la figure farouche de l’assassin me fit peur; et par crainte, enfant de dix ans, j’ai gardé le secret que le hasard m’avait livré.
Fraîchotte raconta alors l’assassinat commis par Caulot :
— Puis, quelques années plus tard, j’ai aimé cet
homme; mais alors l’amour me conseilla comme la crainte : j'ai dû me taire; je n’ai rien dit.
Misère remplit le verre de Fraîchotle plusieurs fois pendant son récit; aussi son animation allait-elle croissante.
La jeune femme cachait sa tête dans ses mains. Après quelques instants de silence, elle dit en regardant Misère :
— Ça n’est pas tout. Martial a épousé une riche veuve; vous le savez, le testament avait été fait en faveur du dernier vivant... L’arrêt de mort de la malheureuse était donc signé. . .Personne, pas même vous, monsieur Misère, n’a deviné le crime; on a cru à un accident. Mais moi j’ai vu et je puis parler...
Ah ! Martial, vous avez cru que moi, qui vous aimais d’un amour farouche, sans partage, vous pouviez me quitter. . . Vous trouvant riche, vous ne voulez [dus de la ribaude, de la fille de pègre ; vous me chassez, vous me jetez à la rue, et vous croyez que tout est dit... mais attendez... votre réveil sera terrible...
Misère, le cou tendu, les yeux avidement fixés sur les lèvres de Fraîchotte, semblait sucer ses paroles... U allait pouvoir perdre Martial. . .
Fraîchotte, brisée, la poitrine soulevée par une respiration précipitée, était vraiment belle d’une beauté farouche. Ses yeux étaient pleins de haine; sa bouche, crispée et contractée, semblait savourer la
vengeance; son souffle, comme une flamme, la brûlait; elle fut obligée de s’arrêter. Après quelques secondes, elle reprit :
— Oui, là encore, un crime a été commis; tuais qui pourrait soupçonner te coupable?... Que de larmes, quel désespoir... Pour tout le monde Martial est un homme adorant sa femme... 11 est tout à sa douleur, ne s’occupant plus d’affaires... laissant là ses intérêts... Aussi on vient le consoler, on lui serre les mains en lui disant de bonnes paroles, et c’est un assassin !...
— On étouffe ici, dit Misère.
— Oui, fit Fraîchotle, j’ai soif...
— Et bien, mais on peut envoyer en bas chercher de quoi boire...
— Il y en a ici.
Lison dite Fraîchotle se leva et rapporta deux bouteilles... puis se plaçant devant Robert, elle lui dil brusquement :
— Tenez, je n’y vais pas par quatre chemins, je sais que vous êtes maintenant l’ennemi de Martial... Je sais que vous avez été joué par lui et que vous voulez vous en venger... Moi aussi, je veux me venger de lui! Si je reste froide, l’arnour que j’ai là revivra... et je me tairai... Mais si je me mets la tête à l’envers je parlerai... Faites-moi parler, ajouta-t-elle en tendant son verre, car je n’ai pas tout dit.
Misère remplit son verre et la regarda fixement, Fraîchotte était encore très-belle, elle avait environ
trente-trois ans et n'en paraissait pas plus de vingt-cinq.
C'était une grande et forte fille ; ses cheveux roux au soleil étaient bruns à la pluie. Elle avait le teint chaud des filles du Midi ; ses yeux étaient verts, ses cils étaient bruns et longs, si longs que, jetant l’ombre sur les yeux ils les faisaient paraître noirs; son nez, fin et busqué, était un peu long, sa bouche hardiment dessinée était épaisse et comme mendiant le baiser, ses cheveux tombaient en grosses masses lourdes encadrant ses joues à fossettes et cachant ses oreilles un peu grosses.
En somme c’était une beauté, mais Misère ne s’en aperçut pas, il cherchait autre chose en elle.
Elle avait chaud, la grande fille, elle but tant qu’à la fin sa langue alla vite... C’était ce que voulait Misère; tout-à-coup elle lui demanda :
— Ah çà* 1 ! pourquoi diable êtes-vous venu ici?
— Pour la raison la plus simple du monde, fit Mi sère en trinquant, j’aime les gens qui aiment bien... et qui ne pardonnent pas qu’on les trompe... Et puis, ajouta-t-il en riant, vous n’êtes pas d’une société désagréable.
— Maison le dit! et Eraîchotte continua d’une voix sombre : Il n’y a que cet imbécile qui ne veut plus me recevoir... Vous êtes Parisien, vous?
' —Oui!
— Pourquoi êtes-vous venu dans nos pays...
— Et vous le savez bien, pour faire l’affaire avec lui...
— Et il vous a trompé... it trompe tout le monde. C’est une canaille, n’est-ce pas... mais je m’en vengerai... Oh! oui, je m’en vengerai... Oh! je suis assez forle pour m’arracher ce que j’ai dans le cœur; maio je m’en vengerai...
—Et c’est justement pour cela que je viensvous voir.
— Oui, vous m’aiderez à me venger, n’est-ce pas... d’abord vous m’allez, vous.
— Pourquoi?
— Voilà une heure que nous sommes ensemble... et vous ne m’avez seulement pas dit que j’étais jolie.
Et en disant cela, Fraîcholte accoudée, regardait Misère qui ne put s’empêcher de rire.
— Tout le monde vous le dit, c’était bête comme tout...
— Çà ne fait rien, c’est toujours agréable à entendre.
— Mais je n’irai pas vous faire la cour sachant que vous mourez d’amour pour Martial.
— Oui, je l’aime...
Et !a Fraîchotte resta quelques moments pensive, Je front plissé, l’œil fixe, puis elle ajouta tout bas :
— Il ne m’aime plus!... Elle n’était pas belle cependant cette Pauline...
— Il l’aimait, il l’aimait... on dit çà I
— Oh ! je le sais, moi... moi qui l’ai vu le jour où il l’a tué...
L’œil de Misère lança des éclairs, il emplit le verre de la malheureuse, elle le vida d’un trait.
L’ancien mouton, le regard rivé sur elle, revenait à son ancien métier, il cherchait à la faire parler, il essayait de lire dans la boue de celte âme.
C’était une fille franche que cette bohème des champs : elle ne cachait rien, elle était prête à tout dire ; elle souffrait, elle avait besoin de se confesser. Misère le comprit.
Fraîcholte devenait rêveuse. Il la laissa, attendant l'instant où elle aurait elle-même besoin de se débarrasser de ses rêves. Ce moment ne se fit pas attendre. Bientôt elle se redressa, secoua la tête comme pour en chasser sa tristesse, repoursa ses cheveux de ses mains, et s’accoudant les deux bras sur la table, le menton dans les paumes des mains, elle regarda fixement Misère.
— Vous l’aimez bien, votre Martial! fit celui-ci, remettant toujours le couteau dans la plaie.
— Oui ! dit-elle.
— II n’est pas beau cependant.
— Il est beau quand il veut l’être, quand il ne se grime pas... Et puis est-ce que je m’occupe de sa beauté?
— C’est vrai... mais il est bon... doux?
— Non !
— Il vous aime?
— Non !
— Comment... il est... âgé enfin, il ne vous aime pas... et vous l’aimez?
— Oui !
— Je n’y comprends plus rien.
Fraîehotte prit son verre, le vida d’un trait, et après s’être essuyé la bouche avec sa manche, l’œil un peu vague, elle dit, sans s’apercevoir qu’elle tutoyait son interlocuteur :
— Ça t’étonne, çà ?... Eh bien, voulez-vous que je te dise pourquoi j’aime cet homme-là?
— Oui!
— Ecoute alors...
Elle semblait furieuse, la Fraichotte, et ses mains allaient sans cesse arracher sa chevelure. Son peigne tomba; alors, ramenant ses cheveux dénoués sur une épaule, s’enfonçant dans le fauteuil, à moitié grise, l’œil sans regard, les lèvres pendantes, hideusement belle enfin, elle dit hautement :
— Connais-tu Martial, toi?
Misère ne répondit pas, observant dans ses moindres détails la physionomie de la pauvre fille.
Elle reprit, se figurant qu’il avait répondu négativement :
— Martial, c’est un grand gaillard, bâti en fer... qui a des yeux méchants, mais chauds ; une bouche serrée, mais dont les lèvres sont lourdes quand elle rit. Toutes les femmes disent qu’il fait peur... eh bien, moi, je le trouve beau... Lorsque je l’ai vu la première fois, vous savez, sur la route... ah ! que j’avais peur!.. Je l’ai revu après, je l’ai reconnu, j'ai eu peur, mais j’étais attirée vers lui... Il y a sept ou huit ans... est-ce que je sais, moi... Ils
étaient alors au moins vingt jeunes gens, tous gentils, ebarmants autour de moi... Aux fêtes de La Grandville, de Rogissart, de Neufmanil, ils étaient tous autour de moi, galants, me demandant toujours, ne se lassant pas en voyant que je n’accordais rien... et çà brûlait là... allez.
Et Fraîchotte montrait sa poitrine.
— Un soir, monsieur — c’est comme ça que nous l’appelions — se trouvait dans le bal; il vint à moi et il me dit qu’il m’aimait ; j’éclatai de rire à sonnez. Ses yeux furent terribles. Si tu savais comme ils parlent ses yeux !... Je prenais le bras d’un des jeunes gens qui m’entouraient, il les regarda les uns après les autres ; et puis, il se tourna vers moi,etde sa belle bouche il dit avec mépris :
— Et c’est çà que vous aimez?
— Je n’osais pas dire : Oui! parce que de tous ceux dont il disait çà, pas un ne broncha. C’était à La Grandville... Cons-la-Grandville, vous savez bien. Je suis d’issancourt, moi, il fallait me reconduire; tous les gars m’offrirent leur bras... Je refusai... car j’avais vu qu’ils élaient tous des lâches... Je partis seule. Je n’avais pas fait vingt pas sur la roule, avant le petit bois, qu’un homme se dressa devant moi. . . C’était Martial.
« — Fraîchotte, qu’il me dit, c’est à moi que tu vas donner le bras. . . »
Je refusai, il me le prit. . . Je criai, il me mit la main sur la bouche, . . Il me serrait dans ses bras à
m’étouffer, et, quand tremblante, épouvantée, je croyais qu’il allait tn’assassiner. . . dans ce même bois, où, petite... il ine dit d’une voix qui est encore dans mes oreilles :
« — Fraîchotte, je t’aime !» Çà me court le sang comme un frisson quand j’y pense. . .
Et la Fraîchotte frissonna, puis écartant ses cheveux et montrant en souriant ses dents fines comme des dents de rats, elle demanda :
— Est-ce pas que je suis bien belle encore?
— Belle à m’en faire rougir! fit Misère, étonné.
— Eh bien ! il m’a chassée en me frappant comme les chiens.
’ — Mais, vous devez le haïr ?
— Pourquoi?
— Un homme qui vous bat. . .
— Je crois que c’est pour çà que je l’aime. . .
Misère, étourdi de la réponse, dit :
— Mais, c ; e$t un monstre !
— Eh non! fit la fille, emplissant son verre... C’est un tigre et j’aime çà, moi. . .
— Vous aimez çà, vous?
— Oui, quand çà veut, çà tue ou se fait tuer. . .
— Mais vous m’épouvantez, ma pauvre Lison...
— Que t’es bête!. . . je l’ai aimé. . . mais maintenant, oh! je le hais!
Misère était attéré, la Fraîchotte était heureuse au contraire; debout, s’appuyant sur la table elle se pencha à l’oreille du misérable et lui dit :
— Mon petit, je suis grise. . . moi le vin me rend franche. . . Voulez- vous que je vous dise. . . Martial m’a chassée parce que je sais trop de choses. . . mais il m’aimait allez. . . et j’en parierais ma tête, vois-tu.
El parlant {>lus bas, les lèvres sur l’oreille de Misère et se soutenant en s’appuyant sur son épaule, elle râla plutôt qu’elle ne dit :
— Je le sais bien, moi, que c’est lui . . . qui a assassiné sa femme.
Quelques minutes l’ancien mouton resta abasourdi de ce qu’il venait d’entendre. Fraîchotte se laissa tomber sur une chaise en disant :
— J’étouffe ici. . . j’ai soif!
— Voyons Lison. . . il ne faut {dus boire. . . Vous avez chaud, il fait nuit, nous pouvons sortir faire un tour. . .
— Moi, vous savez, çà m’arrive des fois de boire; comme çà, j’oublie quand j’ai bu... çà me rend joyeuse. . . çà me fait chanter. . .
— Eh bien! si vous voulez, Lison, allons ensemble faire un tour. . . vous chanterez. . . voulez-vous de moi pour cavalier?
— Oh 1 oui là !.. . Toi t’es pas brûlant, je me r fie à toi et je te conterai des histoires. . .
— C’est çà.
Misère n’avait plus qu’un but : éloigner Fraîchotte de la table, elle était dans l’étal nécessaire pour tout dire, en allant plus loin elle eût été malade.
— Eh bien! partons, fit-il.
— Allons-y, seulement je vous préviens, faudra me soutenir un peu, çà va se remettre... mais je suis dans les nuages. . .
Tout échevelée, se tenant à peine, Fraîchotte sortit, il était près de dix heures, c’est-à-dire pleine nuit. Une fois dehors comme elle respira une graude minute, Misère lui dit :
— Eh bien, ma belle, çà va-t-il mieux?
— Oui, donnez-moi le bras...
Elle prit le bras de son compagnon et ils se dirigèrent vers les champs déserts qui avoisinent le château, le chemin qu’ils suivaient était enfoncé comme une immense ornière bordée de chaque côté de haies vives... L’air vif remit un peu Lison la Fraîchotte, et avec la raison la haine revint plus forte, car elle dit :
— Aujourd hui, je hais Martial... C’est une haine mortelle, il me faut sa vie... il me faut sa honte... Je sais les crimes commis, moi... Je le sais et j’ai des preuves.
— Des preuves? demanda Misère.
— Oui, des preuves que j’ai entre les mains et qu’à l’heure venue je livrerai à la justice...
— Quelles preuves...
— Je ne veux pas le dire !...
Ces mots furent dits d’un ton qui ne souffrait pas de réplique... Ils marchèrent encore quelques minutes, puis Fraîchotte dit :
— Oh ! j’en peux plus, ramenez-moi...
Ils retournèrent, mais Lison, lasse, voulut s’asseoir;
Misère la conduisit vers une borne, elle resta assise, accoudée, la tête dans ses mains, puis, se dressant, elle dit comme une folle :
— Laissez-moi, monsieur Robert... Je veux rentrer seule... laissez-moi...
Et tout d’un coup elle se mit à courir vers la ville. Etonné d’abord. Misère se remit et, haussant les épaules, il dit :
— J’en sais maintenant plus qu’il n’en fautpour m’en débarrasser... et il faudra bien que j’aie ces preuves...
Misère entendit la voix éloignée de Fraîchotte qui chantait :
En regrettant le temps passé Comme une frileuse hirondelle D'hiver sentant le vent glacé,
Lison voudrait rentrer chez elle...
Son àme chante le bonheur Et sa têle vers vous s’iucliue...
Elle a de l’oubli plein son cœur Et de l'amour plein sa poitriue.
Encore unefoisMisère haussa les épaules endisant :
— Elle est folle de lui à l’en faire mourir.