CHAPITRE XII
Une rencontre d'amoureux.
Fraîchotte, après avoir couru quelques minutes, s’était arrêtée; puis, n’ayant plus connaissance de ce
qu’elle était, cherchant vainement à se rendre compte de l'endroit où elle se trouvait, elle éclata de rire; et marchant devant elle, c’est-à-dire longeant les maisons qui se trouvent au pied du château, elle se mita chanter.
Voyant un homme se diriger de son côté, elle se rangea dans l’ombre.
L’homme passait éclairé par la lueur d’un réverbère.
Fratchotte le reconnut et jeta un cri.
C’était Martial... Elle avança bravement vers lui, rendue audacieuse par les fumées du vin qui lui montaient au cerveau; et, croisant les bras, elle se plaça devant Martial, qui recula en la reconnaissant. Fraîchotte n’était pas une petite maîtresse; elle dit tranquillement:
— Ah ! te voilà, toi.... Je suis contente de te trouver...
— Que fais-tu ici à cette heure? demanda Martial, visiblement ému de la rencontre.
— Je te cherchais ! dit impudemment Lison.
— Ici ? ût l’ancien garde en haussant les épaules ; et que me veux-tu? ajouta-t-il, s’apercevant de l’état dans lequel était la malheureuse.
— Ce que veux, tu lésais bien. . Je veux que tu reviennes à moi.
- Toujours la même chose... Tu seras donc pendue à moi toute ma vie, comme un boulet ?
— Mais enfin, qu’est-ce que je t’ai fait pour me
repousser comme çà?... Quand tout le monde te méprise, je t’aime...
— Tu me lasses, tu m’ennuies, tu me fatigues...
— Ecoute, Claude, quoi que tu fasses, tu ne me quitteras que le jour où je le voudrai. Nous sommes toujours ensemble, entends-tu?
— Tu e§ folle !
— Non, c’est ainsi... Tu avais une femme; tu ne l’as plus aimée, et lu l’as... elle est morte.
— Que dis-tu là? dit aussitôt Martial, jetant autour de lui un regard.
— Je dis que je veux que tu m’aimes, je veux que tu reviennes à moi...
Et s’approchant de lui, elle dit plus bas :
— Tu sais que j’ai le cerveau chaud... eh bien, je pourrais avoi r la langue longue. . .
— En voilà assez, Fraîchotte. Tu sais le cas que je fais de tes menaces...
— Je ne les exécutais pas quand je t’aimais, et si tu ne veux plus de moi, je te haïrai autant que je t’aime...
— Fraîchotte, prends garde... le chemin est noir... nous sommes seuls... tu vas te faire une mauvaise affaire.
— Avec toi! allons donc !...fit crânement la Lison avec l’insouciance que donne l’ivresse; tues trop lâche pour me toucher.
— Va-t’en vite chez toi !
— Non, je ne veux pas rentrer ce soir...
Martial se mordait les lèvres, les poings fermés, il se contenait... il chercha à continuer sa route pour éviter une colère qu’il sentait sourdre en lui, et dit :
— Va où tu voudras... mais laisse-moi.
Fraîchotte obstinée se plaça devant lui en disant :
— Non, je ne te quitterai pas, je veux partir avec toi... Oh! n’essaie pas de te sauver... tu ne passeras pas... Je ne suis pas ta femme moi, je serai dure à assassiner...
— Que dis-tu là? fit Martial d’une voix menaçante, et saisissant le bras de la triste créature, il la traîna sur le côté du chemin.
— Je dis, répéta avec l’obstination de l’ivrogne, la malheureuse, je dis que si tu veux revenir avec moi je ne dirai pas ce que je sais...
— Tu ne sais rien...
— Lui... là-bas, il y a longtemps,., et elle Pauline... et je sais où dire çà demain...
— Demain, tu ne pourra rien dire... la belle... et saisissant la fille à la gorge, il leva le poing, mais Fraîchotte évita le coup, elle le saisit à son tour, et de son poing vigoureux elle lui martelait la poitrine; elle se battait des ongles, des dents, en râlant :
— Tu ne m’assassineras pas comme les autres, moi.
— Tu en sais trop et il faut que tu finisses...
Et on entendit dans la nuit le bruit sourd des coups de poings, les respirations haletantes, des injures, mais pas une plainte... C’est que c’était une luronne que Lison la Fraîchotte.
La lutte ne pouvait longtemps durer, la jeune femme sentit qu’elle allait être vaincue, ses forces s’épuisaient. Elle voulut crier, mais elle sentit la main de Martial s’appuyer comme un bâillon sur sa bouche. Elle se trouvait dans l’angle de la porte d’une maison en construction; en se déballant, la porte céda, et elle tomba. Martial allait se précipiter sur elle, plus rapide, elle rampa dans l’ombre du couloir. Martial tomba. Profitant de cetle minute de répit, ne voyant pas où elle élait, elle se guida de ses mains et sentant un escalier sans rampe, elle grimpa. Crier, c’élait renseigner son assassin surl’endroit où elle se trouvait, elle se tut, résolue à se sauver par son adresse.
Martial, étourdi et surpris de sa chule, se redressa à la lueur du reverbère dont les rayons entraient par la porte béante, il entra dans l’allée et se lança sur les traces de la Fraîeholte, disant tout bas :
— Elle en sait trop... et maintenant si elle sort d’ici, je suis perdu.
Se sentant poursuivie, la malheureuse fille monta les deux étages, là, elle se trouvait dans un endroit sans issue, elle entendait les pas du bandit qui la poursuivait; elle sentait bien que c’élait sa vie qu’il fallait défendre, les cris étaient inutiles. Elle était sans armes, lasse, dégrisée, il est vrai ; mais immanquablement elle serait vaincue.
Levant les yeux au ciel — l’éternelle ressource de ceux qui n’ont plus d’espoir — elle vit une lucarne ouverte, elle n’hésita pas.
Il est évident que le danger double les forces, elle s’enleva sur ses poignets et se trouva sur le toit, il élait temps, car elle entendit sacrer un juron qui fut suivi de :
— Oh ! je te tuerai, va.
Un froid lui courut les moelles, mais son courage se doubla, elle courut à quatre pattes sur le toit d’ardoises, glissant à chaque pas, vingt fois elle manqua de tomber.
Par une autre lucarne, à deux pas d’elle, elle vit surgir son assassin; elle se jeta dans l’ombre d’une cheminée, immobile, muette, retenant sa respiration haletante.
Martial, pieds nus, rampait sur le toit, allant et venant, cherchant, il avait un couteau dans les dents dont elle voyait le scintillement sous les rayons de la lune.
Comment faire? Cependant il fallait se hâter, d’une minute à l’autre, la malheureuse allait être prise par celui qui la cherchait. Elle regarda autour d’elle, recherche suprême d’un moyen de salut.
A l’endroit où elle se trouvait le toit était presque droit, mais plus bas, pour éviter la mansarde, le dessin se brisait et devenait à pente rapide; du côté où elle était, la maison donnait sur un jardin et les branches feuillues d’un arbre couvraient les dernières ardoises et la gouttière.
Penser à se sauver par là eût été pure folie; Fraîchotle chercha d’un autre côté. Rien ! quelques mè-
très plus loin une autre lucarne s’ouvrait, si elle pouvait l’atteindre...
Martial tournait déjà autour des cheminées, cherchant sa proie; il n’y avait pas à hésiter... c’était la dernière chance de salut, il fallait la tenter; le front fumant de sueur, la poitrine haletante, les mains déchirées, sanglantes, Fraîchotte se coucha et, rampant, elle se dirigea vers la lucarne, un faux pas c’était la chuté, la mort... elle y était presque, un craquement d’ardoises se fit entendre, qui attira vers elle l’attention de Martial.
— Cette fois, dit-il d’une voix sourde, je te tiens...
Etant pieds nus, il agissait plus librement, il courut sur le toit.
C’était fini !... Toute résistance était impossible, épuisée par la fatigue et l’émotion, découragée. .. vaincue enfin, il ne restait que le choix de la mort, être prise et assassinée ou se briser lie crâne sur les dalles de la cour. . . C’est la mort à laquelle s abandonnait Fraîchotte. . . Elle regarda une dernière fois le ciel où elle ne cherchait d'espoir qu’à la dernière heure. . . le ciel où était celui qu’elle avait outragé par sa vie de honte... et la pécheresse demanda : grâce !... faisant en une seconde le vœu de changer de vie... de racheter le passé par une conduite exemplaire si Dieu qu’elle avait méconnu la sauvait.
Martial s’avança vers elle, son bras s’étendait. . .
Fraîchotte se relira de la pente douce à la pente presque droite, et, fermant les yeux, elle se laissa glisser.
Martial se redressa épouvanté, il entendit la gouttière de zinc qui s’effondrait sous son poids.
Lison la Fraîchotte avait fait le sacrifice de sa vie en se laissant glisser. . . La dernière minute lui sembla longue. A la seconde suprême, tout ce qui nous fut cher repasse devant nos yeux... C’est un grand tableau oui se montre à nos regards où noire vie s’étale tout entière avec ses joies, ses douleurs et ses misères.
La pauvre Cbampie se voyait, courant pieds nus sur la route et donnant le bonjour au voyageur de la diligence pour avoir un sou. . .elle se voyait, la pauvrette sans famille, le soir à la sortie de l’école allant apprendre la couture. . . Au temps des récoltes elle se voyait par tous les temps se levant à l’aube et travaillant aux champs jusqu’au soir... puis, jeune fille, placée chez des bourgeois comme servante, elle revoyait la scène terrible où le destin l’avait placée sur la route de cet homme pour lequel elle allait mourir. . . elle revoyait le village le bal de la fête. . . puis le jour où Martial, devenu son maître et ne l’ayant pas reconnue, la violentait au bal de La Grandville. .. elle revoyait toutes ses hontes... elle n’avait donc rien à regretter de cette vie et devait désirer la mort. .. Cependant, lorsqu’elle passa sur la gouttière, dans la seconde que ses doigts mirent à glisser sur le zinc, elle se cramponna. . . l’instinct vital se réveillait. . . elle voulail vivre. . . ses mains se crispèrent sur la gouttière qui cédait lentement
scus son poids, . , la malheureuse le sentant voulut, à la force des poignets, se soulever pour s’accrocher aussi des dents. . . cet effort fit pencher la gouttière ; elle le vit et, terrifiée, ne bougea plus, pendue entre ciel et terre. . . presque trois étages sous les pieds. . . elle sentit un froid mortel lui couvrir les os.
Tout-à-coup, la malheureuse ressentit une douleur à la hanche ; il lui sembla que, par une fenêtre, on la frappait avec un bâton pour hâter sa chute... Déjà lasse, presque sans force, méprisant ce dernier supplice, avant de lâcher les doigts elle regarda, pour le maudire, celui qui la frappait ainsi... Elle regarda... et, reprenant courage, elle crispa ses mains sur le zinc qui cédait lentement...
La Fraîchotte avait vu ce qui la frappait ainsi : c’était une branche de l’arbre dont les feuilles couvraient un peu plus loin le bord du toit. Une audacieuse idée lui vint.
II n’y avait pas à choisir; une dernière branche de salut s’offrait, il fallait la saisir. La gouttière s’effondrait insensiblement sous son poids; elle avait à peine trois minutes encore à rester ainsi suspendue. Pour vivre, il fallait demander du secours et se livrer... ou, au risque de s’écraser au pied de la maison, se jeter dans les rameaux de l’arbre.
Fraîchotte recommanda son âme à Dieu; se cramponnant d’une seule main elle saisit de l'autre la branche qui la blessait; il était temps, la gouttière tombait...
Sous son poids la branche, ployant, l’entraîna rapide... Elle se crut perdue et jeta le cri suprême.
Martial, couché sur le toit, eut un frisson, puis un sourire. Tl redescendit lentement en disant .
— Elle s’est tuée.
Et calme il sortit de la maison, sans s’occuper de sa victime, se dirigeant vers sa demeure.