CHAPITRE XIII
Où Jean-Baptiste Auniot trouve une alliée tombée du ciel.
Fraîcbotte avait dégringolé environ deux étages, se cramponnant, avec tout ce qui lui restait de courage et de vigueur, à la branche ; elle avait ressenti une secousse qui avait failli la jeter à terre, puis elle s’était sentie descendre lentement comme si on l’avait posée à terre.
C’était facile à expliquer, la secousse avait brisé la branche près du tronc, et l’arbre, s’écorchant doucement, la pauvre fille avait été, pour dire juste, déposée à terre.
Mais son visage et ses mains étaient en sang, ses vêtements étaient bâillonnés, les mille petites branches qu’elle avait brisées pendant ces deux minutes l’avaient déchirée, blessée, meurtrie... Mais elle vi-
vait... Dieu grandi... C’est si bon de vivre, quand on est jeune... et pour elle, elle n’avait pas encore vécu, puisqu'elle avait renié sa vie passée. Mourir : Plurimas in apparetu vitœ, vita destituit.
A peine si elle se sentait vivre, la malheureuse!
' Domptant ses souffrances — car elle pensait que son ennemi cherchait déjà à la rejoindre — elle se redressa et courut tout d’une traite devant elle. Presque aussitôt, elle atteignit la petite clôture de lattes qui protégeait le jardin; elle la brisa, et seulant qu’elle n’avait pas de temps à perdre, elle continua sa course.
Le petit jour s’annonçait par une longue ligne grise dans le ciel, mais il faisait encore trop nuit pour qu’elle pût se rendre compte de l’endroit où elle se trouvait. Attendre était imprudent : elle marcha... Voyant une voiture de paysan, elle bêla le conducteur et lui demanda s’il voulait la conduire chez elle. 11 la fît monter, et il fut étonné lorsqu’elle lui donna son adresse : elle en était à cent pas.
Le paysan retourna sa lanterne pour l’éclairer et s’assurer s’il n'avait pas affaire à une folle; en la voyant échevelée, déchirée, sanglante :
— Eh I bon Dieu ! dit il, on a donc voulu vous assassiner?
— Oui!
— Mais on ne fait donc que çà à Sedan... Vous vous trouvez mal ?
— Non, non 1 fit Fraîcholte, arrachant son corsage pour respirer ; çà va mieux... j’étouffais...
— Nous allons réveiller un apothicaire...
— Non, non 1 c’est inutile.
— Attendez, je vas vous donner quelque chose.
Et le paysan lui présenta une petite bouteille en ajoutant :
— C’est raide, mais çà fait du bien ; c’est du kirsch que je fais chez nous.
Fraîehotte en but une gorgée et rendit la bouteille...
— Où me menez-vous? demanda* t elle.
— Chez vous, pardi!
— Chez moi... Non, avant, menez-moi à un poste. Il faut que j’en finisse, que je le livre... il me tuerait demain !
— Vous le connaissez donc? exclama le paysan.
— Oh ! oui... c’est un assassin... Je vous le dis, car il faut que tous le sachent, et s’il me tue d’ici là, vous le dénoncerez : il se nomme Martial Caillot... il se fait appeler ici Claude Martial... il demeure à Balan. C’est un assassin ; il a tué il y a vingt ans son maître à Nouzon, et il y a cinq ans sa femme à Liège.
— Seigneur bon Dieu! qu’est-ce que vous me dites-là !... fit le paysan, le visage bouleversé.
— Je dis la vérité, que je vais déclarer devant vous tout à l’heure.
— Claude Martial ! le vieux qui fait de3 affaires à Balan...
— Vous le connaissez?
— Je crois bien, ma fine...
Fraîcholte, craignant de se trouver avec un ami de son assassin, cherchait à descendre de la voiture. Mais le paysan la retint.
— N’ayez pa3 peur... mais je suis avec vous, au contraire...
— Vous me menez alors chez le commissaire?
— Attendez un peu.,.
Et comme le paysan arrêta son cheval pour causer, Fraîchotte, défiante, dit aussitôt :
— N’arrêtez pas votre voiture!... Allons vers la ville, ou je crie !
/ Le paysan obéit en disant :
— Mais n’ayez donc pas peur, ma petite... puisque je vous dis, au contraire, que je suis avec vous... Ah ! c’est ce gueux-là, le père Martial.... Nous allons peut-être faire affaire ensemble. Votre assassin, c’est bien celui-là, Claude Martial, qui reste à Balan, qui a soi-disant une maison de transports...
— C’est ça !
— Et vous dites que c’est lui qui a tué son maître à Nouzon... U était garde-chasse du comte d’Aumov.
— Commentsavez-vousça? demandaLisoninquiète.
— Allez toujours ; je vous dis que je suis un ami.
— Qui êtes-vous, d’abord ?
— Mon nom va vous dire tout... Je me nomme Jean- Baptiste Aumoy, je suis le neveu de celui qui a été assassiné...
— Vous! fit Fraîcholte étourdie.
Et, malgré elle, elle songea au vœu fait à la der-
nière heure; elle se demanda si la main du Dieu vengeur n’était pas visible, dans son sauvetage inespéré et dans celte rencontre qui pouvait la délivrer à jamais des misérables qui l’avaient perdue.
— Oui, et vous concevez bien, ma chère, qu’après ce que vous m’avez dit, je ne vous quitte plus...
— Vous allez me mener chez le commissaire!...
— Tout de suite vous pensez... Oh ! mais j’y pense, la vieille canaille !... C’est çà là qu’est une chance de vous rencontrer...
Et le paysan conduisit la voiture; depuis trois ou quatre minutes ils se taisaient tous deux... Jean- Baptiste pensait en lui :
— C’est bien singulier tout çà; pourquoi diable le père m’a-t-il envoyé chez ce coquin-là... il m’avait bien dit : N’aie pas l’air de t’être dérangé exprès, comme en passant, tu viens demander conseil, c’est le seul qui puisse faire l’affaire...
Et le paysan songeait... tout-à-coup il se frappa le front en s’écriant :
— Ah! c’est vrai... mais alors...
Et il arrêta vivement son cheval. Comme Fraîchotte avait sursauté à son exclamation et qu’elle le regardait les sourcils froncés, il dit :
— N’ayez pas peur... vous voyez que nous sommes en ville... mais j’ai une proposition à vous faire.
— A moi ?
— Oui; écoutez : voulez- vous ne rien aller dire au commissaire?...
— Pourquoi çà ?
— Ecoutez-moi, je me nomme Jean-Baptiste Aumoy,je suis cultivateur près d’Aulry... nous sommes à une époque où la campagne est belle, si vous voulez, je vous propose de vous emmener à la maison... vous serez une amie de la famille qui venez passer la belle saison chez nous, vous dépistez Martial... El comme moi je n’ai plus qu’une idée... venger I’odcle, nous organisons la chose.
— Et pourquoi pas en finir tout de suite, demanda avec logique la Lison, en allant chez le commissaire ?...
— Parce que... parce que... vingt ans, pensez donc, il y a prescription...
— Qu’esl-ce que c’est qu’çà?...
— On ne peut plus l’attaquer...
— Eh bien ! alors comment le prendre?...
— Je vais vous dire, je crois qu’il va encore attaquer la famille... alors là on pourrait...
Fraîcholte ne répondit pas, l’œil fixe elle pensait.
— La famille, se disait-elle, il va attaquer maintenant la famille!... Et tout entière au serment fait la nuit même, elle se dit, superstitieuse, que peut-être Dieu l’avai f choisie pour la protéger. Elle se tourna vers Jean-Baptiste et lui demanda :
— Quand serons-nous chez vous?...
— Ce soir!...
— Et vous mé jurez que vous m'aiderez à punir cet homme?
— Çà, je vous le jure... en route je vous conterai
çà...
— Eh bien ! çà y est! allez-y... passez chez moi que je prenne une valise et nous partons.
— A la bonne heure...
Moins d’une heure après, Fraîcholte et Jean- Baptiste suivaient la route de Sedan au Ctiesnc.
Le même jour ou plutôt la nuit suivante, vers deux heures et demie du matin, la voiture se trouvait sur la route de Grandpré à Autry.
Le cheval trottait, puis reprenait le pas, sans qu’on tirât sur son mors, sans que le fouet lui cinglât les flancs. C'est que les deux voyageurs qui étaient dans la voiture dormaient comme des bienheureux ; ils avaient dîné à Vouziers, et Fraîchotte, épuisée, malade, lasse surtout, s’était blottie dans le fond, tandis que Jean-Baptisle avait pris les guides sur le devant; enveloppé dans sa limousine, il s’était endormi, et se reposait sur la Grise, sa jument, pour reconnaître son chemin. Le vent pouvait souffler, la pluie tomber, ils dormaient tous deux. La voiture longeait le bois de Clémont.
Après avoir fait un coude, la Grise hennit et s’arrêla d’un coup sec, qui fit rouler Aumoy dans sa voiture, et qui réveilla en même temps la Fraîchotte.
— Eh! bon Dieu! Qu’est-ce qu’il y a... fit le paysan en se relevant et en s’apprêtant à descendre.
— Ne descendez pas... tenez-vous sur vos gardes...
cria Fraîchotte, tremblante , impressionnée par la nuit et par ce réveil en sursaut... C’est quelqu’un qui a arrêté la voiture...
— Ayez donc pas peur, fit le grand gars, et tant pis pour celui-là.
Et il sauta de la voiture, brandissantson fouet qu’il tenait par le bout. Il faisait clair de lune et l’on pouvait voir assez loin sur la route.
Tout était désert.
— Ah çà, la Grise, qu’est-ce que t’as donc, tu ne sens donc plus l’écurie à cette heure?
— Eh bien? demanda Fraîcholle, dont la tête gracieuse apparut illuminée par la flamme rouge de la lanterne.
— C’est rien, un sanglier ou un loup qui aura traversé la route...
Jean-Baptiste remonta dans la voiture. Ils se placèrent tous les deux sur la banquette , Fraîchotte, friteuse, tira même à elle toute la limousine, gênant le grand garçon qui tenait les guides. Remise de sa peur, le sommeil reprit ses droits, elle se pencha sur le côté de la voiture et ses yeux se fermèrent immédiatement. Aumoy tira les guides, la Grise fit quelques résistances, cependant elle marcha dix pas, puis elle s’arrêta.
— Eh bien donc-là I... la Grise, hue!... qu’est-ce que c’est donc? Hue ! hue !
La Grise se secoua, mais n’avança pas.
— Hue donc ! hue donc !
Le cheval ne bougea pas.
— Ah ! çà, verrat, tu veux donc du fouet?. . . Hue donc!
Un coup de fouet vigoureux alla cingler les côtes de la jument, qui hennit de douleur et recula.
— Hue donc, carcan! hue ! hue !
Et, du fouet, des guides, Jean-Baptiste poussait la bête.
La Grise piaffa, se cabra, secoua la tête, mais ne lit pas un pas.
— Mais qu’est-ce qu’il y a donc? fit tremblante et épouvantée la Fraîchotte, regardant tour-à-tour la route déserte et son compagnon.
La jument répondit en jetant dans l’air un lugubre hennissement. •
— Ah I mais, c’est pas tout çà ! il y a quelque chose de pas naturel ici...
— Oh ! j’ai peur ! fit Fraîchotte en se reculant dans la voiture.
— Je vas voir çà, dit Aumoy, et çà ne va pas être long...
Il sauta à terre et prit sous la paille, dans la voilure, une clé de fer qui servait à serrer les écrous de l’essieu.
En le voyant s’éloigner, la Lison eut peur ; elle cria :
— Attendez-moi ! Ne me laissez pas seule, je veux être avec vous !
— Venez vite I
II la prit dans ses bras et la posa à terre; puis aussitôt il mil la chaîne à la roue. Alors, brandissant sa clé, suivi par Fraîcholte, il s'avança sur la route et regarda. 11 faisait clair de lune : on voyait à cinquante pas à la ronde.
Tout était calme et désert, les cbamps et les bois dormaient.
— Mais, bon Dieu ! qu’est-ce que çà veut dire ?. . . Je ne vois rien, moi. . . Est-ce que tu as du mal, la Grise?. . .
Et il revint regarder son cheval et le caresser. Sous sa main, il sentit que la peau fumante de l’animal frissonnait.
— Qu’est-ce que çà veut dire?... Il y a quelque chose d’extraordinaire ici ? la jument a chaud,et elle tremble et ne tient plus debout!
— Retournons à Senuc... nous attendrons le jour là... le cheval n’avancera pas...
— Ah! mais non là! Faut que je voie çà de près... on a du sang, Dieu merci, chez nous... on n’a pas peur de ce qu’on ne voit pas.
Aumoy grimpait sur la petite côte dans laquelle la roule était encaissée.
Fraîchotte dit crânement :
— Tant pis, je vais avec vous...
Us montèrent; ayant fait une dizaine de pas, Aumoy se retourna pour regarder autour de lui. Il ne voyait rien. Toul-à-coup il sentit que Fraîchotte lui serrait le bras et s’approchait de lui. Il la regarda.
Fraîchotte épouvantée, sans voix, lui montrait un cadavre étendu dans un sillon. La clarté de la lune le grandissait d’horreur, le corps était presque nu...
Aumoy, se débarrassant de l’étreinte de sa compagne, s’avança vers le corps raidi, il prit la main de la victime, elle était froide. Un frisson lui couvrit le corps.
Il se retourna vers la Lison et lui dit :
— C’est un accident peut-être...
— Oh! mon Dieu! est-ce qu’elle, est morte?
— Je le crains.
Epouvantée, Fraîchotte s’agenouilla et pria, pendant qu’Aumoy descendait vivement jusqu’à la voiture, prenait sa lanterne et revenait près du cadavre. A la lueur de la lanterne il regarda; voyant le visage ensanglanté, les cheveux dépeignés, les vêtements déchirés, il dit :
— C’est un assassinat.
— Oh! mon Dieu! fit Fraîchotte en se rapprochant.
Remis un peu de la première secousse, Jean- Baptiste tâta le pouls, puis plaça la main sous le sein de la malheureuse. Le pouls était éteint, mais le cœur battait encore.
— Elle vit..., dit-il, vite, aidez-moi.
Fraîchotte vint aussitôt.
Le paysan passa Je bras sous le torse de la victime en disant :
— Soutenez -lui la tête. . . N’ayez pas peur! On ne
peut pas laisser comme çà une créature du bon Dieu mourir sans secours dans les champs.
Et portant le corps dans ses bras, il se redressa.
— Vous, portez la lanterne et éclairez-moi. . . Marchez.
Fraîchotte, obéissante, prit le falot et éclaira le chemin.
C’était un curieux, mais lugubre tableau que celui de ces deux jeunes gens portant la morte. . . Sous les ravons de la lune, avec les éclairs fauves de la lanterne rouge, avec les grands parti-pris d’ombre de la nature, avec ce cheval qui hennit et recule sur la route en voyant son maître porter le corps sanglant.
A ce cri lugubre Fraîchotte fit le signe la croix.
Lorsque le corps de l’inconnue fut étendu sur la paille dans la voiture, un soupir s’exhala de ses lèvres.
— Elle vit, voyez-vous... Altons vite au pays; prenez les guides et passez -moi le petit’ cruchon de kirch. . . ça ne peut pas être mauvais pour laver les plaies.
Pendant que Fraîchotte conduisait, Jean-Baptiste essuyait le sang qui couvrait le visage de la malheureuse qu’il avait recueillie.
On arriva bientôt à Autry; la voiture entrée, la victime portée dans la chambre d’Aumoy, ce dernier troussa ses manches, lava le sang, coupa les cheveux, banda la plaie. Les yeux de la victime s’entr’ouvrirent, hagards, cherchant à se reconnaître.
Aumoy lui dit :
— Ayez pas peur. . . ici, c'est des amis et on vous sauvera.
Le paysan donna une chambre à Fraîehotte et revint dormir près de la blessée.
Jean-Baptiste s'était endormi de ce lourd sommeil qui suit les grandes fatigues ou les grands dangers conjurés, sommeil de plomb duquel on ne soit qu’aprôs de longues heures, et pendant lequel rien au monde ne vous éveillerait...
Au jour baissant, il vit qu'il avait fait plus que le tour du cadran. Quelques minutes il chercha la cause qui l’avait obligé à coucher sur de lapailleetdulinge au pied d’un lit.
Il se souvint de la nuit, de la femme blessée qu'il avait ramenée, et il courut aussitôt vers le lit : il était vide... Etonné, il sortit de la chambre pour se renseigner, mais c’était l’heure où tout le monde était aux champs.
Ayant vu le matin la voiture sous la remise, le cheval à l’écurie, les serviteurs de Jean-Baptiste, sachant le maître rentré, étaient partis autravail.il ne trouva dans la maison que Fraîehotte, qui l’attendait seule dans la grande pièce qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger.
Fraîehotte fut aussi surprise que lui du départ de celle qu’ils avaient sauvée.
Aumoy alla s’informer dans le village, et il apprit qu'etfectivement on avait vu, vers huitheures du ma-
tin, une femme inconnue au pays, et qui avait la tête enveloppée de linges, sortir de chez lui et se diriger vers Condé.
Jean-Baptiste, ne voulant pas raconter ses aventures, dit que la femme était la servante d’une de ses parentes de Nouzon qu'il avait ramenée la veille et qui devait, pendant le temps que cette dernière allait rester chez lui, passer quelques jours dans sa famille en Champagne.
Ceci dit, il se hâta de rentrer chez lui, et craignant d’avoir eu affaire à une voleuse, il fit un rapide inventaire de sa maison. Rien n’y manquait : au contraire, il trouva, sur un meuble de la chambre, un papier avec ces mots :
Merci !... Vous m'avez sauvée. Bientôt je vous montrerai que je ne suis ni une ingrate, ni une oublieuse.
Ce billet avait été signé, maisonavait ensuiteefifacé la signature en la griffonnant de crayon.
Intrigué, mais plus tranquille, Jean-Baptiste redescendit vers Fraîchotte.
Celle-ci reçut avec indifférence la nouvelle du départ de la mystérieuse femme.
Aumoy dit alors :
— Vous n’avez pas dîné?...
— Non.
— Mais je crève de faim, moi... nous allons bien vite réparer ça.
Les apprêts furent courts; le dîner fut rapidement servi et les deux convives y firent honneur, il faut le
dire. L'appétit satisfait, Jean-Baptiste, qui avait raconté à Fraîchotte ce qu’il était et les rapports qu’il avait eu avec Martial, — avec quelques réticences cependant, — Jean-Baptiste dit à son hôte :
— Maintenant, ma fine, vous voyez ce que je suis... Si vous voulez que nous nous mettions ensemble pour arranger ce coquin-là, il faut... être franche, dire carrément ce qu’il en retourne avec lui... et voilà...
Fraîchotte était intelligente, elle avait compris qu’elle avait un véritable et utile allié en Aumoy ; elle croyait avoir plutôt péché par faiblesse que par vice — ainsi que toutes les natures fourvoyées qui n’ont qu’inconsciemment Je discernement du bien et du mal — elle était franche, elle parla donc franchement.
Etonné de ce qu'il entendait, Jean-Baptiste regardait curieusement cette femme singulièrement encore fort jolie, ne s’expliquant pas l’amour qu’elle pouvait avoir pour celui qu’il ne connaissait que comme un vieillard. D’abord il fut plein de mépris, le paysan; mais en considérant le visage de la malheureuse, il la plaignit. C’est qu’elle était bien triste, la pauvre Fraîchotte, la chanteuse.
Les cheveux étaient négligés, un sillon d’ironique tristesse glissait de chaque côté des lèvres, le teint pâle, en parlant de Martial l’œil était furieusement brillant, mais les paupières rouges et gonflées montraient le passage des larmes. En voyant la morne
tristesse gravée sur ce visage, le paysan sentit son cœur pris de pitié pour la dévoyée.
— Ainsi, dit-il, vous avez partagé la vie de cet homme... et vous n'avez pas craint qu’un jour sa chute vous entraînât?
— Non, monsieur...
— Non !
— Que voulez- vous? Je l’aimais I...
— Mais savez-vous que dans ces assassinats, vous pouviez être accusée de complicité... et alors il vous entraînait dans le sort qui lui était réservé.
— A cette époque, j’aurai voulu que ce fût vrai.
— Mais c’était la mort, malheureuse!
— Que voulez-vous, je l’aimais... C’était la mort, mais sur le même échafaud que lui... Complice de ses crimes, dites-vous, mais j'aurais réclamé la sévérité des juges pour qu’on nous exécutât ensemble, et c’est dans le panier du bourreau que j’aurais voulu lui donner le dernier baiser.
— Seigneur bon Dieu!... c’était à ce point là. . . est-il possible que vous avez aimé ce... monstre?
— Que voulez-vous... je voyais faux, je qualifiais courage ce qui était crime, et c’est peut-être cela qui me le faisait aimer...
Jean-Baptiste la regardait sans trouver un mot à dire ; elle continua :
— Mais c’est à ce point que ma vie m’est indilTérentc maintenant...
Aumoy, étourdi, écoutait l’expression decetamour
incompréhensible. Celte fleur parfumée greffée sur une ortie, ce rayon de soleil jaillissant de la boue.
Aidant aujourd’hui je désire le voir se tordant dans les dernières douleurs de l’agonie, autant à cette époque sa vie m’était chère, je me disais : « Si on le tue, je me tuerai... »
La tête baissée, triste, lugubre, évoquant un passé misérable, elle continua d’une voix singulière :
— Vous qui naissez heureux, avec des parents, de la famille, vous ne savez pas ce que c’est que l’amour des pauvres qui n’ont jamais été aimés. . . On a mis tous les deux les dents à la même croûte dure. . . quand on mangeait. Quand on ne mangeait pas, on s’embrassait pour l’oublier. L’amour c’est comme la mort, c’est ce qui fait égal le riche et le pauvre, tous les deux deviennent boue dans la mort, tous les deux deviennent espiits dans l’amour. . . Mon amour pour lui était aveugle. . . Au fond, c’est moi peut-être qui ne valait pas mieux que lui : je savais que c’était une mauvaise créature et je l'aimais tout de même. . . Je voyais mal... Cette nuit, quand j’étais pendue, j’ai eu comme un rayon qui m’a éclairée... et j’ai eu honte... Mais j’avais trouvé, alors, tous les raisonnements pour excuser celte passion... Je disais: l’amour n’est que par la haine.
Cette fois, Jean-Ltaptisle ouvrit la bouche, les narines, les yeux et exclama :
— L’amour, vous prouviez que c’était de la haine?
— Oui ! Je disais pourquoi gardons-nous pour nous
seule celui que nous aimons, s’il est beau, s’il est bon, une autre peut l’aimer, la moindre fraternité nous défendrait cet égoïsme : Haine! —Nous sommes heureuse si, sur son passage, il allume des regards d’envie... Celles qui les ont sont prêtes à nous haïr. . . souvent même à nous calomnier, nous amenons la haine. . .
Jean-Baptiste haussa les épaules en écoutant les paradoxales théories de la Fraîchotte et dit :
— Ma chère amie, il était temps que ça finisse, vous deveniez simplement folle... Et enfin où en êtes-vous arrivée aujourd’hui. . .
— J’ai plus de haine que je n’ai eu d’amour.
— A la bonne heure, sur ce chapitre-là, nous nous entendrons. . .
Le soir même, Jean-Baptiste Aumoy présentait à ses gens la nouvelle femme de charge, sa parente qu’il avait ramenée de Nouzon sous le nom de Lison Aumoy.
Çà fit bien jaser deux ou trois jours au pays, les malins échangèrent des coups d’yeux significatifs, mais comme Jean-Baptisle n’était pas un pauvre de l’endroit, on ne parla que bas. . .