CHAPITRE XIV
« L’amour est comme le feu, II purifie tout..,.
ce qu'il ne brûle pas. » v,
Fraîchotte se fit vite à la vie nouvelle dans laquelle le hasard l'avait jetée ; elle avait de grandes souffrances morales, mais quel remède est plus souverain que le calme et la tranquillité pour guérir ce mal... Le lecteur a vu la confession franche delà malheureuse; à dater de ce jour il n’avait plus été question du passé... la Fraîchotte, se souvenant des occupations de son enfance, avait travaillé courageusement à la ferme.
Une seule chose avait été décidée entre eux deux, c’est que l’on ne s’occuperait de Martial que le jour où suivant sa déclaration, il écrirait à Jean-Baptiste Àumoy.
Les jours, les semaines, le mois même s’était écoulé, et de nouvelles de l'affaire du testament, point...
Pendant ce temps un phénomène singulier se produisait, qu’un observateur n’aurait pas manqué d’étudier : Peu à peu, le calme, l’assurance du repos, le travail journalier..., la conscience du devoir, étaient revenus à Lison la Fraîchotte, et avaient ramené en elle sinon la gaîté au moins la quiétude de la campagne; la Fraîchotte ne chantait pas autant
qu’autrefois, mais déjà avec le jour, à l'heure où elle mettait sa petite chambre en ordre, on l'entendait jeter par la fenêtre ses trilles joyeux.
Au contraire d’elle, Jean-Baptiste Aumoy n'avait plus cette gaîté naïve et bavarde, il était devenu sombre et soucieux...
Le soir, à la table où tout le monde soupait, il avait fait placer la Fraîehotte en face de lui, et c’était elle qui faisait rire les gas... lui, maussade, répondait aux questions de ses gens brusquement et comme ennuyé de leur présence, il n'avait de bonnes paroles et de sourires que pour la jeune femme qu’il avait recueillie.
Il arrivait parfois qu'il la regardait longuement, si leurs yeux se rencontraient, il souriait, un sourire lui était rendu... il paraissait gai quelques minutes... il versait aux gens à plein verre!!... Puis tout-à-coup il pleurait, un souci traversait son front, et comme furieux après lui, il jetait sa serviette et se levait en disant :
— Ah çà ! voyons, est-ce que vous allez coucher à table, vous autres. . .
Et pendant que les gas se levaient, il sortait et allait faire un tour de jardin.
Un grand mois se passa ainsi, Fraîehotte, oubliant comme les oiseaux dont elle avait la voix, avait repris ses anciennes façons. Cette allure commune fut prise par les gens pour la brusquerie d’une bonne nature et chacun s’y habitua vite. . . On aima pres-
qu’en même temps la cousine de M. Jean -Baptiste : Lison Aumoy la Fraîcbotte.
Un soir cependant, c’était vers la fin juin... le soir de la saint Jean... On avait bien fêté Jean-Baptiste... Aumoy, et, dame, comme on sait s’amuser en ces bons pays, on avait bien bu... Fraîcbotte, dans un costume tout pimpant neuf, était superbe, sa taille robuste jouait sans gaucherie dans une robe légère, elle était nu-tête et ses beaux cheveux pendaient dans un petit filet. Accoudé sur la table, Aumoy la regardait... Mais ce n'était plus le Jean-Baptiste que nous avons vu... non... il avait du linge fin, une belle cravate... ses mains étaient blanches, les ongles n’avaient pas ce bordé bleu habituel... et, ma foi, disons tout, il avait de la pommade sur les cheveux et sentait la rose... ses gros yeux ronds, comme les yeux des bœufs, ayant la même lueur calme, étaient fixés sur la Lison...
Le regard de Fraîehotte rencontra celui du paysan et l’incendia de sa flamme; ce fut comme une commotion subite, qui secoua rapidement tout le pauvre gars. La Fraîcbotte éclata de rire en disant :
— Vous avez l’air d’un amoureux transi.
Aumoy rougit... il rougit du col de sa chemise à
la plante des cheveux... Mais il sourit... son regard resta rivé sur celui de la Lison.
— Mais, monsieur Aumoy, dit-elle, pourquoi me regardez-vous comme çà?
— Si çà m’est agréable, balbutia Jean-Baptiste.
A son tour, la Fraîchotte regarda fixement son sauveur. Celui-ci, qui commençait à s’habituer aux allures étranges de son hôte, soutint le regard... Ce fut comme un duel aux yeux... et c’est Fraîchotte qui fut blessée, ses yeux se baissèrent...
Pendant cette scène muette, les gens de la ferme se regardaient sans comprendre, trouvant, selon l’expression parisienne, qu’il y avait « un froid. »
Jean-Baptiste s’en aperçut, et pour cacher et son trouble et son émotion, il dit :
— Mais elle chante comme un merle... Faites-la donc chanter...
— Oh! je veux bien! fit aussitôt la Fraîchotte comme pour secouer la torpeur dont elle était envahie.
Ce fut alors un brouhaha joyeux qui dura une grande minute. Le silence rétabli, Aumoy dit :
— Nous vous écoutons, mademoiselle Lison.
Fraîchotte releva la tête : c’était la première fois que
Jean-Baptiste Aumoy l’appelait «mademoiselle. »
— Ecoutez, dit-elle. . . La Fille des Champs.
Et, d’une voix claire, elle commença :
Le teint liâlé, les cheveux roux,
La bouche fraîche, les dents blanches,
Le nez mignon et les yeux doux,
La taille jouant sur les hanches. . .
Le pied solide et bien chaussé,
Un blanc cotillon qui se prête A son petit air balancé,
Laissaut voir sa jambe bien faite.
Avis à celui-là Qui la voudra,
Lire Ion la,
Car voilà ce qu'il aura.
Le chœur entonna aussitôt le « Lire Ion la », avec accompagnement de couteaux sur les verres.
Çà ne se noircit pas les yeux ;
Devant son miroir çà s'ajuste Deux ou trois Peurs dans les cheveux,
Un fichu sur le cou robuste. . .
Çà court danser sous le tilleul,
Aux garçons çà u’est pas farouche ;
Soyez vingt ou bien soyez seul,
Çà vous embrasse à pleine bouche.
Et les paysans d’attaquer le « Lire Ion la », tandis que Jean-Baptiste ne cessait de regarder la grande fille, semblant chercher son poi traildans sa chanson et croyant y voir un appel à sa {dus secrète pensée.
Soignant la ferme et le bétail,
La voix haute, geste rapide,
Dès le matin, c’est au travail ;
Les bras sont rouges, mais solides. . .
Çà veille à tout, de près, de loin,
Et quand un fainéant fait son somme,
Çà vous l’éveille à coups de poing :
Elle aimera battre son homme.
On mit autour de la table la chose à exécution : les femmes frappèrent les hommes. . . Et, comme çà fit rire, après le refrain, Fraîchotte continua :
Elle aime assez le vin clairet ;
Ce goût lui vient de son père,
Et le gars qui l’épouserait Pourrait ainsi choquer son verre. . .
Elle rend le bief! qu’ou lui fait :
Une orange pour uue pomme ;
Mais si jamais on la trompait,
Elle ferait souffrir son homme.
Ce fut un éclat de rire énorme. . .
- Jean-Baptiste Aumoy se leva et vint près de Fraîchotte, qui n’y prit garde. . . Les gens de la maison trouvèrent cela tout naturel : c’était pour rire. . . Le patron était enfin de bonne humeur... Il prit la taille de Fraîchotte; celle-ci, toute à sa chanson, s'abandonna, et, appuyant une main sur l’épaule de Jean-Baptiste, elle pencha la tête... Ils étaient fort bien ainsi.
La Lison continua :
Comme bon sang ne peut mentir,
Qu’elle a la beauté de sa mère,
Que les amoureux vont venir,
Qu’il faudra voir M. le maire. ..
Voulant imiter ses parents,
Elle promet, en bonne fille,
Sa mère ayant eu douze enfants,
D’être digae de la famille.
Le chœur reprit le refrain. Quand il eut fini, voulant donner une dernière note, elle chanta seule les derniers vers :
Avis à celui-là Qui la voudra,
Lire Ion la,
Car voilà ce qu’il aura.
Penché vers elle, tremblant, la serrant à ce point qu’elle se retourna, Aumoy lui dit, l’œil en feu :
— Moi, je la veux, mademoiselle Lison; je la veux, si c’est vous . . .
— Vous voulez vous moquer de moi . . . vos yeux sont de flamme. . .
-- Les feux de la Saint-Jean, Lison !
— Çà ne dure pas, fit en riant celle-ci.
— Ne dites pas çà, mademoiselle, vous me feriez mourir !
Fraîeholtele regarda bien en face. . . et elle devint sérieuse.
Les paysans riaient et parlaient déjà de danser. Fraîcbotte se retira. Aumoy, en la voyant se lever, lui tendit la main et la pressa, la Lison lui rendit son étreinte. . . et lui dit en s’en allant :
— Vous êtes bon, vous !
Quand elle fut partie, Jean-Baptiste devint triste. — 11 avait hâte d’être seul dans sa chambre ; plus d’une demi-heure après le départ de Fraîchotte, laissant les gens de la ferme s’amuser, il gagna sa chambre. En rentrant chez lui, il fut étonné de trouver sa porte ouverte, il alluma aussitôt sa chandelle, et vit sur la table de nuit une lettre .... Il tourna et retourna cette lettre, elle ne portait aucune suserip-
tion. Stupéfait, il l’ouvrit et reconnaissant l’écriture sa main trembla. Il lut :
« Monsieur Jean-Baptiste,
« Seulement ce soir, j’ai vu en face le seul homme qui m’ait aimé. . . Oui, j’ai compris que ce que j’avais jusqu’alors pris pour de l’amour, était le vice. .. J’ai vu ce soir que l'affection qui lie l’homme à la femme est faite de bonté. Hélas I je ne peux plus être aimée ainsi, monsieur Jean, je suis une grande coupable, j'étais cependant née pour être comme les autres. Si celui que j’ai connu jadis avait été un travailleur, si, avec ses bras, il avait chassé la misère de chez nous. . . . Fraîchotte, mère de famille, serait près de lui aimante, reconnaissante et honnête.
« Monsieur Jean, vous ne m'aimez que lorsque je n’en suis plus digne, et moi, indifférente, je restai près de vous, sans croire à ce qui arrive. . . Vous m’avez sauvée et je vous aime aujourd’hui comme je n’ai jamais aimé, de larmes et de cœur.
« La coupable que vous avez enlevée à la justice, vous en demande pardon à genoux, monsieur Jean, je sais ce qu'est votre cœur. Je vous en prie, ne pensez plus à moi, abandonnez l’indigne, oubliez et pensez à l'avenir. Je ne peux ni ne veux vivre ainsi. Je n’ai droit de penser qu’à une chose : la vengeance... Aidez-moi seulement en cette œuvre, monsieur Jean, je veux puuir l’homme qui m’a faite ce que je suis, je veux sauver ceux qu’il va at'aquer. . . Je ne veux pas être aimée, monsieur Jean. . .
« Pardonnez-moi et oubliez ce que vous m’avez dit ce soir, car je vous respecte et vous aime assez pour quitter la maison, si je devais y amener la honte. « Lison. »
Après avoir lu celte lettre, Jean-Bapliste Aumoy sentit qu’il aimait la malheureuse, car deux grosses larmes coulaient sur ses joues et ses lèvres dirent :
— Je t’aiderai à effacer ce passé-là... mais tu m’aimeras, Fraîcbotte...
Il essuya ses yeux.
Pauvre gars, il aimait celte fille... il le sensait bien, et malgré le mépris qui emplissait son âme, malgré le dégoût que lui inspirait le souvenir du passé, le malheureux était bien forcé de se l’avouer à luimême... il aimait, il adorait Fraîcbotte.
— Allons, lit-il, larmes et regrets ne servent à rien. . . Je ne veux pas, je ne peux pas oublier Fraîcholfe. . . Coupable ou noo,que m’importe ; je la lire du mal pour la remettre dans le bien. . . Demain, je lui parlerai. . .
Et se croyant plus tranquille, il se coucha, mais il s’endormit tard.