CHAPITRE XV
Un vieux château dans lequel on voit des fantômes.
Pendant le temps où nous avons conduit le lecteur à Autry, des événements graves se passaient au pays dans lequel a commencé notre histoire.
Un soir, deux hommes attendaient à la porte du petit château de Nouzon. Nous disons soir, c’était la nuit, car minuitvenaitde sonner; nous disons atbm-
daient, c’est se cachaient qu’il faut lire, car ils étaient tous deux étendus sur l’herbe sous une haie.
Ces deux hommes, nos lecteurs les connaissent : l’un était Martial, l'autre Marcassin, le Parisien.
Ce dernier disait :
— 11 doit y avoir quelque chose de nouveau, sans çà il serait venu nous joindre...
— Mais c’est la troisième fois qu’il nous fait ainsi attendre sans nous ouvrir...
— Dam I vous petfsez bien que Bois-Sec tient à sa peau ; s’il ne vient pas, c’est qu'il y a danger aussi bien pour lui que pour nous.
— Mais puisque je ne lui demande qu’une chose, nous ouvrir la maison.
— 11 a répondu une chose plus simple encore...
— Qu’a-t-il dit?
— Que depuis quelques jours Cadet et son neveu, sur l’ordre de madame, font des rondes de nuit, avec le fusil, dans le parc, et que la maison est fermée chaque soir. Madame a reçu des avis qu’il y avait danger pour elle si elle ne surveillait pas.
— De qui cet avis?
— Bois-Sec ne le sait pas. . . c’est le bruit qui court, voilà tout. . . Vous pensez bien qu’il est rentré là pour faire le gros ouvrage, on n’y fait guère attention.. . il ouvre l’œil, l’oreille, quand les bonnes passent ou parlent, et voilà tout.
— Mais enfin cette situation ne peut pas durer, « je vous ai pris pour aller plus vite, » si on ne réussit
pas ainsi, faisons un coup, entrons de ruse ou de force dans la maison.
— Mais puisque Bois-Sec, qui connaît son affaire, vous a dit : « C’est une chose qu’on peut faire pour une fois, je vous ouvrirai la porte, savez-vous, un soir. » Eh bien ! ce matin il m’a fait parvenir un mot à Nouzon.
— Et ce mot dit?
— 11 dit que ce soir il nous fera entrer coûte que coûte. . . et que nous restions-là en face cet arbre.
— C’est la troisième fois. . .
— Justement, mon patron chéri... c’est la bonne... reposons-nous et attendons...
— Attendons... fit Martial qui se coucha dans l’herbe.
Pendant que les deux coquins veillent, nousentrerons dans la maison. Depuis quinze jours, Bois-Sec était entré dans la maison comme serviteur pour le gros ouvrage, il frottait et balayait; son service étant tout d’intérieur, il couchait dans les combles de la maison. Les premiers jours, étonné des précautions qu’on prenait pour garder la maison à la nuit tombée, il s’était informé si c’était une habitude... on lui avait répondu que non, mais que depuis quelques jours M mo d’Aumoy avait reçu un avis anonyme lui disant que des malfaiteurs devaient prochainement tenter un coup chez elle... Or, Cadet, le vieux, avait été chargé de veiller à l’intérieur du château la nuit, et son neveu le garde, avec un aide, veillait sur l’ex-
térieur, ayant l’ordre de tirer sur tout ce qu’ils verraient de suspect.
En entendant cela, Bois-Sec avait senti un frisson dans son sang... Bois-Sec passa deux jours à étudier les êtres de l’habitation... il apprit que le double des clefs se trouvait avec cette étiquette : Clefs des appartements de Monsieur... Bois-Sec le savait et il avait promis d’ouvrir la porte en donnant le trousseau.
Or, le soir où nous sommes arrivés, prétextant la fatigue, Bois-Sec avait quitté l'office un peu avant les autres, pour aller se coucher. De l’air le plus naturel du monde, il avait gagné le premier étage ; au lieu de monter, il passa la première, la seconde porte ; il se trouvait dans le couloir qui menait à la lingerie. Il traversa le magasin de linge et arriva dans le petit escalier qui aboutissait à la chambre dans laquelle Cadet serrait des armes, des outils elles clés. La porte en était fermée; ce n’était pas un obstacle pour Bois- Sec : il se préparait à la crocheter, lorsqu’il entendit des pas. . .
Dans le petit escalier, se trouvait une espèce de cabinet de décharge. Bois-Sec s’y blottit; il tirait la porte sur lui, quand il vit Cadet qui descendait, sortant de la chambre. U ne bougea pas, et, sûr d’être à l’abri, il songea à ce qu’il allait faire.
A tout prix, il voulait en finir ce soir-là, car de jour en jour la surveillance augmentait. 11 fallait donc parvenir à la chambre de Cadet : c’était le difficile, car à chaque instant on allait et venait devant
cette poite et dans la lingerie. Bois-Sec se souvint alors que tous les soirs, avant l’extinction des feux dans la maison, le vieux domestique sortait de sa chambre et, pendant une demi-heure environ, se promenait dans le couloir, attendant que sa maîtresse se soit endormie.
C’est de cette demi-heure qu’il fallait profiter. Voici donc ce qu’il devait faire :
Pénétrer dans la chambre deCadet pendant son absence, attendre la rentrée du vieux serviteur, lui sauter dessus, le bâillonner, l’attacher, l’enfermer, prendre les clés, descendre par l’escalier, forcer la porte des appartements de Monsieur, où on était certain de ne trouver personne, et descendre alors l’escalier particulier qui aboutissait au mur sur la route, juste à l’endroit où ses deux complices l’attendraient. Ils entraient, et pour la nuit les appartements du maître étaient à eux.
Le plan était audacieux et cependant réalisable par sa simplicité.
D’abord, il fallait commencer un peu, c’est-à-dire tout-à-fait à la nuit, ce qui plaisait à Bois-Sec, car il avait ainsi le temps de mûrir les détails de cette tentative.
La plus grande difficulté était d’entrer dans la chambre de Cadet.
Bois-Sec s’était accroupi dans le petit caveau ; il resta ainsi toute la soirée, cherchant vainement. Vers minuit seulement l’idée jaillit de son cerveau.
Tout était muet dans la maison ; les deux premières rondes de Cadet avaient eu lieu ; l’escalier et le couloir seuls étaient éclairés.
Bois-Sec poussa la porte de son réduil ; se glissant sans bruit dans le couloir, il grimpa à l’étage audessus de la chambre où se trouvaient les clefs. C'étaient les combles.
Bois-Sec se trouva devant la porte d’un grenier ; il fallait forcer la serrure, mais pour le Loup c’élait un jeu d’enfant. En bas, il avait dû renoncer à l'effraction craignant d’être entendu de Cadet qui veillait; mais là il élaitlibre. 11 tira son couteau, le glissa sous le pêne, et d’une pesée ouvrit la porte. Montant alors une échelle de meunier, il se trouva dans un grenier bas de plafond et vide. A la lueur jetée par une lucarne, il se dirigea. La lucarne ouverte, il fallait se glisser sur le toit, ramper, afin de n'être pas vu par le neveu de Cadet et son aide qui rôdaient dans le parc.
C'est qu’il n’y avait pas de : Qui vive ! L’ordre était formel : tirer sur tout ce qui sortait de la maison autrement que par les portes.
Rampant comme une couleuvre, Bois-Sec arriva jusqu’à une cheminée; il se pencha et écouta. Le Franco-Belge eut un joyeux sourire : il entendait la voix de Cadet qui causait tout seul en fermant la porte de sa chambre.
Le plan de Bois-Sec était simple. Sitôt onze heures sonnées, Cadet avait l’habitude de fermer les portes
et d’aller dormir deux heures. C’est ce temps qu'il fallait choisir pour descendre par la cheminée dans la chambre prendre les cïefs et sortir le plus naturellement du monde chercher les autres.
Bois-Sec, dissimulé dans l'ombre que projetait le tuyau sur le toit, attendit une grande demi-heure. Au bout de ce temps, il se prépara, grimpant après la haute cheminée et se faisant petit pour n’étre point vu ; il se trouva un moment suspendu se tenant à peine. Un faux pas, une brique se descellant il glissait, roulait sur le toit et allait se briser le crâne sur les marches du perron.
Mais Bois Sec ne pensait pas à cela ; son unique pensée était:
— Dépêchons-nous, nous avons presque deux heures... Une fois les clefs en mains, nous sommes en sûreté, car nous pouvons, sans éveiller personne, aller et venir dans le grand appartement... nous protégeant en fermant les portes derrière nous.
Arrivé au faîte de la cheminée, il se glissa dans le trou noir, se soulevant des coudes el des genoux, il descendit deux mètres environ... deux mètres encore, il devait être presqu’au but... ses pieds touchèrent... il chercha le vide de l’ouverture de la cheminée ; rien, tout était fermé, il portait sur quatre barres de fer croisées qui obstruaient le tuyau. . .
Ah ! le malheureux... la sueur ruisselait sur son front noir de suie... il était prisonnier dans cet étui, en sentant l’invincible obstacle des cheveux aux
ongles, de la chair aux moëlles, un frisson lui couvrit le corps.
il n'y avait pas à hésiter, il fallait remonter au plus vite... Avec une énergie sans égale, Bois-Sec remonta, après de longs efforts, épuisé, les mains en sang, il s’accrocha au bord de la cheminée, sa tète sortait entière du trou...
Il entendit le bruit sec de la batterie d'un fusil qu’on armait... Bois-Sec rentra aussitôt sa tête...
Plus d’une demi-heure il resta ainsi, immobile, le nez dans la suie, croyant qu’un des gardes l’avait vu et ferait feu dès qu’il verrait quelque chose bouger...
Effectivement, c’était le neveu du Cadet qui, voyant surgir une masse noire à l’extrémité d'une cheminée, avait armé son fusil... Après dix minutes d’observation il avait haussé les épaules et avait continué sa ronde.
Après avoir attendu une demi-heure, notre francobelge sortit enfin de sa cachette. Cette fois encore le coup était manqué, bien manqué. On surveillait, il n’y avait plus à penser rôder dans les couloirs, les escaliers, et cependant il fallait en finir. Il réfléchit quelques instanls, puis tout-à-coup, se frappant le front, il dit :
— Oh ! si cela se pouvait.
Et, rampant sur le toit, il gagna le côté de la route, il se coucha sur le toit et regarda au-dessous...
— C’est çà ! fit-il, et la fenêtre est ouverte... Cette fois, j’y suis.
Et aussitôt il se glissa vers une fenêtre de grenier faisant saillie, au-dessus de la fenêtre une bosse soutenait une poulie. Bois-Sec grimpa à la force des poignets et se suspendit à la poulie, prit la corde par ses deux bouts et se laissa glisser.
Une fenêtre était ouverte au-dessous; il s’arrêta et s’y introduisit.
Il était dans la chambre aux outils du père Cadet. *
Là il battit le briquet, et à la lueur de l'amadou il se dirigea. La porte de la chambre était fermée, mais en dedans, c’est-à-dire du côté où il se trouvait. 11 fut donc tranquille.
Bois-Sec alla aussitôt regarder les trousseaux de clés qui pendaient le long du mur; il décrocha celui sur lequel était attaché un petit carton portant les mots : Clés des appartements de Monsieur.
Enfin il pouvait respirer, il était tranquille : le but était atteint.
Nous n’avons pas dit que Bois-Sec avait retiré ses chaussures et que, les ayant attachées par les lacets, il les portait sur le cou : il était donc pieds nus.
Il ouvrit la porte et sortit eu la fermant soigneusement, afin de ne pas donner l’éveil dans la maison; car le côté difficile de l’expédition, c’est qu’clle devait se faire au milieu d’une surveillance active sansdonner l’éveil et surtout sans laisser de traces, car alors des précautions auraient été prises pour y remédier.
Bois-Sec se trouva bientôt au faîte de l’escalier; il était déchiré et couvert de suie. Il essuya ses pieds
sur un paillasson et enfila le couloir; il trouva au bout le petit escalier particulier qui conduisait à l'endroit où on l’attendait; il ouvrit et descendit.
La petite porte donnant sur la rue étant ouverte, le Loup regarda s’il voyait son patron et son camarade.
Rien... pas un être... Tout paraissait désert.
11 craignit que ses deux complices n’eussent pas reçu son avis.
Il était plus de minuit.
Le vieux château dressait sa lourde silhouette dans la nuit ; les feuilles des arbres étaient immobiles, les pointes des hautes herbes restaient droites, dans l’air pas un souffle et autour du château deNouzon pas un bruit. L’ombre des vieux frênes se couchait sur le petit ruisseau de la Boutelle, qui va se jeter dans la Meuse; dans cette ombre et dans cette clarté lunaire, l’eau coulait brillante etsombre comme l’acier bruni. Au plus loin où Bois-Sec pouvait porter son regard, l’eau, reflétant la lune, se confondait avec le ciel blanc. Sur les berges, sur l’eau, dans les champs, rien ne vivait. A celte heure, tout était immobile, muet, désert. Pour l’artiste, à cette heure, la nature était splendide avec son blanc mat et ses ombres, avec ses odeurs d’eau et de limon, et ses parfums rudes de bois et de luzernes fraîches coupées.
La demie de minuit sonna.
Bois-Sec jeta dans l’air le croassement lugubre de la chouette.
Aussitôt, dans les hautes herbes qui se trouvaient
devant lui, an-dessus d’une haie, une tête parut, qui tourna et retourna comme pour regarder autour d’elle, sondant la route et les taillis, puis un corps jaillit.
Certain d’être seul, l’individu qui venait d’apparaître si soudainement, mit ses deux mains en soufflet sur sa Louche et imita à son tour le cri de la chouette, puis faisant un abat-jour de ses mains, il regarda autour de lui.
Bois-Sec ayant vu surgir l’individu, sortit de la porte et développant le compas de ses jambes longues et maigres comme des antennes, il se dirigea vers la haie. L’individu le voyant dit à mi-voix :
— Le voilà.
— Enfin, fit une voix.
Aussitôt et comme par enchantement, semblant sortir de la terre, des herbes, de la haie, un individu parut qui, en rampant, se dirigea vers Bois- Sec... Quand il fut près de lui, il dit à voix basse :
— Nous voici. Eh bien!...
— Eh bien çà est une chose faite... répondit Bois- Sec sur le même ton. Venez, c’est une bonne chose çà d’être à quatre pattes et le long du mur même... Suivez-moi...
En disant ces mots Bois-Sec se mit à quatre pattes et il longea le mur suivi par Martial et Marcassin jusqu’à la petite porte; quand ils furent entrés, ils se redressèrent, Bois-Sec referma la porle et de- . manda :
— Avez-vous une lanterne?...
— J’ai çà, dit Marcassin, et sans oreilles...
Et tirant de sous son paletot une lanterne sourde, toute allumée, il l’ouvrit et éclaira le petit vestibule dans lequel ils se trouvaient.
— Nous sommes dans l’escalier des appartements du patron, dit Martial, qui connaissait la maison.
— C’est ce que vous avez dit, fit Bois-Sec.
— As-tu les clefs?
— Les voici.
— Très-bien ! pieds nus tous et montons...
Après avoir retiré leurs chaussures ils montèrent
au premier étage, dirigés par Martial qui tenait la lanterne.
Bois-Sec avait remis le trousseau de clefs à Martial; celui-ci connaissait à fond la maison, il ne cherchait pas longtemps et se dirigeait comme s’il avait quitté l'habitation la veille. Arrivés au premier étage, ils s’arrêtèrent pendant que Martial ouvrait la porte du petit cabinet de toilette; c’était en traversant ce cabinet que le comte d’Aumoy gagnait l’escalier dérobé par lequel il partait à la chasse de grand matin.
La porte ouverte, ils entrèrent; ils furent pris alors par cette odeur d’humidité qu’on sent dans les chambres depuis lomgtemps fermées et privées de jour. Martial jeta un rapide regard autour de lui, s’éclairant de sa lanterne, il eût un tressaillement en voyant encore pendu dans le cabinet les vêtements
du matin de Michel d’Aumoy. Tout était dans l'état où cela était le jour du crime, la poussière avait couvert le tout d’une teinte grise et le temps avait défraîchi les couleurs.
L’ancien garde ouvrit alors la porte qui communiquait à la chambre; il entra le premier et ayant éclairé la chambre, il recula aussitôt.
— Qu’est-ce qu’il y a, fit à voix basse Marcassin en se mettant sur ses gardes, qui était resté derrière lui.
— On a transformé la chambre, et il ferma la porte sur lui.
En effet, la chambre, toujours meublée de chêne, tendue de tapisserie, ne semblait pas abandonnée ; le lit de vieux chêne à colonnes torses avait été scié par le milieu, les deux panneaux avaient été rapprochés, un marbre avait été placé dessus et on avait fait un autel monté sur trois marches. Sur cet autel était étendu un drap que Martial, effrayé, reconnut à des taches que le temps avait jaunies; c’était le drap sur lequel le comte d’Aumoy avait été couché après le crime; un immense crucifix était placé au milieu de l’autel étendant ses deux bras vers les hautes tapisseries qui pendaient le long des colonnes torses.
— Mais c’est une chapelle, firent aussitôt les deux accolytes de Martial.
Et pris d’un respect soudain, ils se découvrirent et marchèrent en se courbant. Bois-Sec fit même le signe de la croix.
Les coquins avaient peur ; ils voulaient bien voler,
mais on ne leur avait pas dit que c’était dans une chapelle, et ils hésitaient.
Martial avait surmonté sa première impression, et, haussant les épaules, il avait été regarder derrière l’autel ; il était éloigné du mur de plus d’un mètre; il regarda le panneau. . . le panneau était intact.
— Venez donc ici, imbéciles ! et donnez-moi les outils. . .
— Ah! vous savez, fit le Marcassin en allant se placer près de lui, voilà les outils ; mais moi, je ne touche à rien ici, pour un tas d’or comme moi. . . Il me semble que je ne respire pas...
— Je voudrais bien être dehors, fil Bois-Sec.
Martial haussa les épaules; il prit le ciseau à froid
que Marcassin lui donnait et le glissa dans la jointure du panneau et de la moulure qui l’entourait audessus de la cimaise...
Les deux coquins placés derrière lui le regardaient curieusement.
Tous les trois étaient accroupis derrière l’autel.
A la première pesée le panneau bascula.
— Enfin, fit joyeusement Martial en voyant dans la cachette la grande enveloppe scellée des cinq cachets et un petit portefeuille à côté.
— C’est ce que vous vouliez? fit dédaigneusement Marcassin.
Martial avait pris le portefeuille etla grande lettre, il les avait mis dans sa poche et avait fermé la cachette.
Il allait se relever, lorsqu’il tendit l’oreille... Fermant la lanterne, il dit à voix basse :
— Cbutl... j’entends du bruit...
— Bon Dieu ! fit le Marcassin du même ton et ouvrant un large couteau, j'étais sûr que nous serions pincés... vous nous menez dans des églises...
Il se tut, car la porte qui communiquait aux appartements s’ouvrait jetant un rayon lumineux daus la chambre sombre.
Les trois misérables étaient absolument masqués par l’autel et par les tentures qui tombaient derrière. . . Ils regardèrent sûrs de n’être pas vus et furent épouvantés en voyant entrer un long fantôme. . .
Bois-Sec et Marcassin se serrèrent l’un contre
l’autre faisant le signe de la croix tremblant que
le spectre ne vînt sur eux. . .
Martial, l’œil fixe, les doigts crispés, sentait un frisson lui couvrir le corps, des gouttes de sueur froide perlaient de la racine de ses cheveux qu’il sentait se hérisser sur sa tête. . .
C’est que Martial reconnaissait ce spectre. .. . Les
trois bandits regardaient ils virent, éclairée par
un flambeau qu’elle tenait à la main, une femme toute vêtue de blanc, dont les cheveux dénoués couvraient les épaules. . .
C’était Orphise 1 qui venait prier.
Et, disons-le, les coquins pouvaient avoir peur, le tableau était lugubre ; dans celte cbamhre obscure
les grands vêtements blancs d’Orphise, sa pâleur, son regard perdu dans sa pensée, sa démarche lente lui donnaient l’allure d’un fantôme.
Martial, l’œil démesurément ouvert, regardait, épouvanté, tremblant de voir parler cette bouche qui savait.
A mesure qu’Orphise avançait vers l’autel, Bois- Sec et Marcassin se reculaient , persuadés qu’ils avaient affaire à un spectre, et croyant qu’il se dirigeait sur eux, Bois-Sec multipliait ses signes de croix à l’infini, espérant ainsi obliger l’esprit à la retraite.
La veuve du comte d’Aymoy s’agenouilla sur les marches de la chapelle, elle pria, puis embrassa le drap qui couvrait l’autel et tendit vers le Christ ses bras suppliants et dit :
— Seigneur, pardonnez-moi, ma Vie de remords ne peut atténuer le crime. Seigneur, faites qu’il me pardonne là-haut, et qu’il protège mon Jean...
La comtesse piia encore à voix basse, puis s’étant signée elle se retira.
A peine fut-elle partie, que Bois-Sec et Marcassin se relevèrent et se dirigèrent vers la porte par laquelle ils étaient entrés, en marchant sur la pointe de leurs pieds nus... Marcassin disait à voix basse :
— Vile, vite partons, détalons... je n’ai plus une goutte de sang dans les veines...
Comme Martial ne bougeait pas, il alla vers lui et lui frappant sur l’épaule :
— Eh bien ! hé ! est-ce que vous êtes mort...
— Ah! fit-il en sursautant, c’est vous!
— Pardi! donnez donc la veilleuse, et ouvrcz-la, il fait noir comme dans une tombe.
!! ouvrit la lanterne en disant :
— Tu as raison, viens vite...
Ils se hâtèrent; Martial sortit sans détourner la tête... il ferma soigneusement les portes et quelques minutes après, accompagné de ses deux accolytes, il se trouvait sur la roule... Marcassin respira bruyamment alors.
— Ah! bon Dieu de Misère ! en voilà une de passée, que je ne tiens pas à recommencer... Mais çà existe donc les spectres... Crédié! elle aurait pu venir sur moi, j’aurais pas eu la force d’y dire un mot...
— Sais-tu qu’une secousse commeçà... çà peutbel et bien vous donner unfroidissement pour une fois...
— Je ne sais pas comment je respire encore...
Les trois misérables se dirigèrent vers Nouzon, à
l’auberge où ils couchaient, Martial fit servir à souper dans sa chambre, et en mangeant il les paya. Au malin ils partirent par le chemin de fer.
Seul, Martial, l’œil fixe, la pensée aux événements de la nuit, répétait d’une voix sourde :
— Oh ! non ! non ! jamais je n’ai eu peur comme cette nuit... elle était terrible, mais bien belle, Orphise.