‹ Les Drames de la forêtChapitre 3 sur 29 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Le cadre d'un triste tableau.

Pendant que les femmes portaient dansla chambre M me Orphise d’Aumoy complètement évanouie, les domestiques montaient discrètement dans les appartements le cadavre du maître, dirigés par Caulot qui était descendu en entendant le bruit de la voiture.

Le petit château qu’habitait la famille d’Aumoy était des (dus simples. . . c’était un grand corps de bâtiment ayant au rez-de-chaussée un petit salon, une salle à manger d été, une salle de billard, un fumoir — l’offlce, et les cuisines ; l’escalier qui ascendait au premier étage était large et riche, les

marches de pierres noires étaient bordées par une rampe de fer poli, une vieille rampe flamande trèspure de style. . . Les appartements du premier étaient très-beaux, nous entendons beau au point de vue du goût. Michel d’Aumoy était un pur Ardcnnais; mais de dix-sept à trente ans, il avait bohème à Paris ; étudiant en droit, il avait étudié. . . la sculpture. De là un goût pur, une recherché du style, un amour du beau et du simple surtout qui se révélait dans toutes les pièces des appartements particuliers.

L’escalier aboutissait à un large palier sur lequel s’ouvraient trois portes, une à gauche : l’entrée des appartements de madame; une à droite, ouvrant sur les appartements de monsieur, et une autre dérobée qui donnait sur un escalier conduisant au deuxième et dernier étage où se trouvaient la lingerie et les chambres des domestiques. En entrant à gauche, nous trouvons un petit salon anti-chambre, indien, c’est-à-dire des tentures en bourre de soie, et des meubles de bambou. La tenture soulevée, une porte s’ouvrait sur un petit boudoir pompadour; les murs sont capitonnés de soie blanche semée de petits bouquets, les meubles sont or et soie comme la tenture, un lustre de l’époque pend au plafond et dans une vitrine toutes les merveilles de porcelaine de Saxe sont exposées.

La chambre s’ouvre sur ce boudoir par une porte à deux battants. La chambre est bleu-ciel, la cheminée de marbre blanc sculptée, immense, est ornée

d'une garniture en bronze doré Louis XV, trois glaces de Venise à cadres d’or découpé, sont placées de façon à refléter ensemble le lit qui occupe le milieu de la pièce, un lit tout capitonné, ayant quatre marches couvertes de peau d’ours blanc, un lustre flamand pend au milieu de la chambre dont le plafond est couvert de la même soie bleue plissée. Les fenêtres ont des vitraux de couleur qui colorent dans la chambre les rayons du soleil.

D’un côté du lit est une porte donnant sur le cabinet de toilette qui sert en même temps de salle de bain. Une autre pièce se trouve derrière le cabinet de toilette, c’est la chambre de la femme de chambre, et cette pièce permet, par un escalier de service, les communications avec le rez-de-chaussée et avec la lingerie.

De l’autre côté du lit est une autre porte également dérobée qui s’ouvre sur un long couloir aboutissant à la chambre de Monsieur dout l'appartement est semblable, moins l’ameublement.

L’antichambre de M. d’Aumoy était simplement un musée; on pouvait attendre là une grande heure, en ne s’occupant qu’à admirer les toiles et les sculptures qui y étaient exposées.

Tous ceux qui portent un nom dans l’art contemporain étaient représentés là dans leur qualité, ce qui annonçait l’artiste. Car avant que la tombe n’ait enlevé la malheureuse victime du bois de La Grandville, disons vite qu’il était artiste dans toute l’accep-

lion du mol... admirant les anciens, mais laissant aux niais de l’art le soin de les disputer aux musées de conserves, où est absolument leur place ; comprenant bien que la seule façon d’élever l’art, c’est de le faire vivre et de ne pas tuer avec les antiques lts peintres et les sculpteurs modernes.

Nous l’avons dit, le malheureux d’Amnoy avait vécu à Paris de la vie de l’artiste, et plus d’une fois il avait vu dans une vente les prix les plus extravagants payer l’œuvre peu réussie d'Hobbéma, d’Albert Cuyp ou de Terbug, d’un illustre mort enfin... Ces prix (jui doivent relever le grand art n'arrivent qu’à grossir la bourse des marchands; ils élèvent l’art, mais ils tuent les artistes... D’Aumoy avait vécu, lui riche, avec les malheureux que le feu sacré consume, qui rêvent la nuit, travaillent le jour, qui ne reculent pas quand la misère enfonce ses ongles aigus dans leur gorge... les pauvres petits grands hommes dont la famine déchire les poumons et qui travaillent toujours, toujours... Il pensait, l’Ardennais, comme Fernand IKsnoyer :

Il est des morts qu'il faut qu'on lue !

et il s’était bien promis que le jour où la fortune des siens lui reviendiait, il n’achèterait pas d'autres toiles, d’autres marbres que ceux des modernes. De là le petit musée dont nous parlons.

Le salon qui le suivait était un salon mauresque admirable, dans lequel les véritables curiosités s’éla-

laient... Nous disons « les véritables curiosités, » car là encore il y a un attrape-sots que nous devons signaler :

C’est un peu la manie du brave homme qui a gagné une belle fortune dans les affaires de vouloir cacher cette honnête origine et s’en laver les mains; ce Ponce-Pilate de l’épicerie n’a qu’un rêve : passer pour un collectionneur... un savant!...

De ce jour, son salon est envahi par des tessons de bouteilles, par des ferrailles, par des bahuts boiteux, par des bronzes rococo, par des tapisseries rongées des vers, par des cristaux fêlés... Sitôt qu’il voit gravée sur une cruche une phrase qu’il ne comprend pas — le grec est si discret ! — il se persuade que ; cette cruche est celle dans laquelle Socrate acheta le demi-setier de ciguë avec lequel il s’empoisonna. Dès qu’il trouve une chaussure plus grande que ses pieds

— et c’est rare — il est convaincu qu’elle chaussa Charlemagne. Il étiquette toutes ces horreurs et leur donne des noms fantastiques, les attribue à des gens et à des choses qui n’existèrent jamais... Il écrit sur une montre :

« Montre que Clovis portait à la bataille de Tolbiac

— le nom est dans la cuvette. »

Sur un porte-monnaie à fermoir rouillé :«Petitsac dans lequel Périnet Leclerc mit l’argent qu’il reçut pour avoir vendu Paris aux Anglais. . . »

Il écrirait sur une seringue : « Clarinette moyenâge. »I1 a même des preuves et il vous montre un par-

chemin sur lequel on lit : Juillet 1340 . . . Moyen-âge. Je soussigné certifie que, etc

Le salon de Michel d’Aumoy était le musée le plus étonnant et le plus authentique que l’on pût voir...

Il communiquait à sa chambre, une chambre sombre, meublée de vieux chêne, tendue de tapisseries, les hautes fenêtres étaient garnies de vitraux authentiques arrachés, en 1308, au château de Mézièrcs pendant l’incendie.

C’est dans cette chambre, sur le lit de vieux chêne à colonnes torses, que fut déposé le cadavre de Michel d’Aumoy.

Et c’était nn tableau singulier; le corps roide du chasseur était étendu sur le lit; les serviteurs, tous gens pieux, avaient en ifh instant transformé la chambre; les rideaux soulevés, avaient laissé pénétrer la lumière à travers les vitraux de couleurs, et cette lumière fantasque mêlait ses rayons à la lueur de deux hauts cierges placés à la tête du lit... Sur la poitrine du malheureux, ils avaient déposé un crucifix, et sur la deuxième marche au pied du lit, un grand bassin de cuivre, rempli d’eau bénite, dans laquelle trempait une branche de buis, permettait de donner le dernier adieu.

La lumière était une révélation dans cette chambre; elle découvrait, sur les panneaux des meubles et sur les trumeaux des portes, des armoiries. . .

C’est que celui qui se faisait appeler Jean-Michel

d’Aumoy, et le plus souvent M. Michel, était un vieux et vrai gentilhomme.

Aumoy, sire île Watrincourt, nommé dans un édit de Charles-le- Chauve en 858, seigneur d’Arches, eomte de Lûmes, laissa un fils, Michel d’Aumoy, comte de Lûmes. On retrouve un descendant de la famille dans un rcscrit de Charles de Gon/ague, lorsqu’il fit de la petite ville d’Arclies Charles-ville, en 1G08. . . Charles-Michel d’Aumoy est nommé sire et comte de Lu mes, sire et baron de Chàteau-Regnault, prince du Saint-Empire romain, grand bailli! d’épée au duché de Rethel, commandeur de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, de Malte. Le dernier descendant des comtes d’Aumoy, grand’père de Jean- Michel', était colonel sous le premier Empire; il fut tué à ïlougomont, le soir de Waterloo, laissant un fils, qui sous la Restauration s’affilia au Carbonarisme, et ne porta plus que le nom de son père, Daumoy. C’est Jean-Michel, le dernier, qui restitua l’apostrophe sans toutefois reprendre les titres.

Les armes que le soleil tamisé éclairait au-dessus du lit mortuaire étaient simples : sous une couronne de comte une épée à poignée rayonnante avec cette devise : « Je brille ou me brise. »

Les amis de Jean-Michel d’Aumoy (c’est-à-dire lout le pays), traversaient la chambre, jetant sur le corps quelques gouttes d’eau bénite, et sortaient douloureusement impressionnés, non que le visage de la victime fût changé, non que les blessures fus-

sent horribles, mais parce que, agenouillé près du lit, tenant la main froide du mort dans sa main brûlante, la mouillant de ses larmes, le vieil ami de M. Michel, le vieux compagnon de chasse, presque le frère, était là agenouillé, cherchant à contenir les sanglots qui roulaient dans sa gorge.

Et les voisins passaient, n’osant troubler la grande douleur de Martial Caulot. Quand le garde se releva les yeux rouges, quand il eut baisé le front froid du comte d'Aumoy, les paysans s’écartèrent pour le laisser passer... On le suivait des yeux; il hésita à descendre l’escalier, puis, comme s’il se croyait seul, il dit à mi-voix, se parlant à lui-même :

— Non! j’aurai du courage jusqu’au bout... Je ne puis la quitter, il faut que je la console, la pauvre sainte femme! Et il remonta les degrés descendus et se dirigea vers les appartements de M me Orphise d’Aumoy.

Quand il entra dans la chambre, M me d'Aumoy était étendue dans un fauteuil; revenue de son évanouissement, sourde aux consolations que les femmes qui l’entouraient lui prodiguaient, elle fondait en larmes...

Martial fit signe aux femmes de s’éloigner, et comme la femme de chambre qu’il avait déjà rencontrée en arrivant semblait hésiter, il lui dit à mivoix :

— J’ai absolument besoin d’être seul avec madame. . . il le faut...

La femme de chambre regarda sa maîtresse, mais celle-ci n’avait ni vu ni entendu Martial ; n’osant lui parler, et voyant le geste impatient de Martial, elle se retira.

Les femmes sorties, le garde alla aussitôt mettre les verroux aux portes et revint vers le fauteuil où la malheureuse veuve sanglottait. Celle-ci n’ayant pas bougé, Martial regarda autour de lui et dit d’une voix sourde, en lui touchant l’épaule :

— Orphise, c’est moi !...

Comme mue par un choc électrique, la jeune femme se dressa, et, d’un geste fébrile, écartant ses cheveux en désordre, essuyant ses yeux, elle s’écria :

— Toi!... toi! tu oses revenir !... Ya-t’en! va-t’en ! ou j’appelle au secours...

Martial recula stupéfait, mais se remettant aussitôt, il demanda :

— Ah ça! tu es folle! Qu’est-ce que ça veut dire? ..

Sans l’écouter, refusant d’entendre, véritablement

folle d’allures, Orphise, lui montrant la porte, cria :

— Va-t’en! va-t’en ! assassin !...

Martial jeta un regard rapide autour de lui, et s’élançant sur la jeune femme, il lui dit avec inquiétude :

— Mais tais-toi donc! Est-ce que tu deviens folle?...

— Ya-t’en ! va-t’en ! criait toujours la veuve ; lu me fais horreur !

— Tais-toi ou je t’étrangle !... dit à voix basse le misérable.

— Non, je ne me tairai pas. . . assassin !... Et en disant ces mois, le bras tendu, elle se reculait.

Martial haussa les épaules, et, rapide, il se précipita sur elle et la saisit par le poignet. Elle cria :

— Au secours ! au secours ! il va me tuer aussi !

Mais ce dernier appel ne put être entendu ; Caulot

avait appliqué sa main sur la bouche de la malheureuse, et, au risque de l'étouffer, il la traînait dans l’appartement. . . dans l’angle du mur, sur les. marches d’un prie-Dieu, il la jeta, et la prenant à la gorge, il lui dit :

— Tais-toi. . . Orphise; tais-toi ou je t’étrangle. . .

La jeune femme se lut, non volontairement, mais

quajid la main du misérable se desserra, elle tomba sur le prie-Dieu, étouffant, cherchant à reprendre haleine.

Voyant qu’elle était sans force, Martial courut aussitôt aux portes, il les ouvrit et regarda si ses cris n’avaient pas donné l’éveil ; il ne vit personne, on n'avait rien entendu. Il revint alors vers la malheureuse qui reprenait peu à peu ses sens, il la prit dans ses bras pour la porter dans le fauteuil, et il sentit en la prenantle tremblement répubif que lui donnait son toucher. Aussi Orphise râla plutôt qu’elle ne dit :

— Que me veux-tu donc encore?

— Je veux que nous nous expliquions un peu, la belle, parce qu’il me semble qu’il ne sufût pas de dire : « Tue-le ! » et, l’homme tué, de dire à son complice : « C’est toi qui es l’assassin ! »

— Que dis-tu?

— N’est-ce pas toi qui m’a dit : « Je le hais. . . . tue-le ! et je t’aimerai. . . » Ose donc nier cela?

Orphise se tut et baissa la tête.

— Tu es plus calme maintenant. . . Causons donc un peu !

Et Martial Caulot avança un fauteuil près de celui d’Orphise et s'assit. La jeune femme, la tête baissée, les yeux démesurément ouverts, était anéantie, les poings nerveusement fermés; et le garde, sur la bouche duquel errait un mauvais sourire, la regarda longuement.

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