CHAPITRE VI
A Sedan.
Nous arrivons à la fin de cette longue histoire... En quelques lignes nous résumerons les incidents survenus.
Jean-Baptiste avait été porter le testament à la comtesse; celle-ci l’avait immédiatement reconnu apocryphe. Or, comme Aumoy était convaincu qu’il existait véritablement, il était désespéré de s’être laissé duper et jurait qu’il se vengerait du tour que le coquin venait de lui jouer. H allait quitter la com-
tesse pour aviser au moyen de reprendre le papier qu’il voulait, lorsque Orphise fut informée que le capitaine de Braux avait reçu une lettre anonyme, lui demandant un entretien, le lendemain, dans un cabaret de Sedan pour faire une révélation importante sur la famille dans laquelle allait entrer sa fille.
L’on juge des craintes et de l'anxiété de la malheureuse mère... Jean-Baptiste eut une idée superbe d’audace et, pour éviter que la comtesse ne l’empéchât de l’exécuter, il alla bravement au comte Jean qui venait d’entrer, ennuyé de la façon froide dont le capitaine l’avait reçu et lui dit :
— Monsieur-mon cousin, avant de vous marier, il faut que vous sachiez une chose grave.
— Laquelle?
— Un secret de famille que nous savons à trois...
Orphise avait levé la tête et se précipitait sur Jean-
Baptiste pour l’empêcher de parler, mais celui-ci, se hâtant, ajouta :
— Monsieur mon cousin, votre père, mon oncle, est mort assassiné par son garde...
Orphise, effrayée, tremblante, ne pouvant parler, ne comprenant pas ce que Jean-Baptiste voulait faire, se laissa tomber défaillante dans un fauteuil. Le comte Jean, étourdi de ce qu’il apprenait, regardait sa mère comme pour l’interroger, la malheureuse femme acquiesça de la tête.
— Mon père est mort assassiné par ce Martial ?
— Oui 1 fit Orphise.
— Et cet homme vit, monsieur le comte, reprit le paysan, et je viens vous chercher pour que vous m’aidiez à le poursuivre afin de venger l’oncle Michel...
Revenu de sa stupeur, le jeune homme embrassa sa mère et obligea Jean-Baptiste à être plus explicite. Celui-ci cligna de l’œil à la comtesse pour la rassurer et il conta immédiatement l’assassinat dans tous ses détails, et termina en disant :
—.Ce coquin était, vous le savez, frère de lait de M me la comtesse, comme alors vous n’étiez pas né, il voulait, par le poison peut-être, se débarrasser de ma tante, et il héritait, car il faut vous dire qu’il a entre les mains un testament le faisant héritier si la famille s’éteint, et aujourd’hui c’est lui qui, par des lettres anonymes, indispose M. de Braux contre vous...
— Mais il faut faire arrêter cet homme, fit le jeune homme pâle de rage et de colère.
— D'abord il y a prescription, ensuite nous n’avons pas de preuve, et puis c’est un scandale qu’il faut éviter en s’en emparant et en le tuant comme un chien qu’il est... En êtes-vous?...
— Oui, cousin, j’en suis, je pars avec vous.
Pendant que Jean d’Aumoy faisait ses apprêts pour
suivre son cousin, Orphise inquiète disait à celui-ci :
— Etes-vous fou?... Vous allez l'exposer à être la victime de ce misérable qui d’un mot...
— Ne craignez rien, ma tante, j’en réponds ; je
l’emmène pour éviter les bavardages d’ici; seule, sans lui, vous pouvez faire face à tout... en invitant, pendant son absence, le capitaine et sa fille à vous tenir compagnie... moi, je réponds de lui.
Orphise comprit et accepta.
Le jour même les deux hommes partaient pour Sedan où Jean-Baptiste savait devoir trouver Jeandry qui voulait traquer Martial...
La comtesse priait, car elle savait bien que si Martial échappait à ces poursuites, il reparaîtrait ennemi implacable et achèverait l’œuvre indigne déjà commencée, leur deshonneur.
Nous conduirons donc le lecteur à Sedan, c'est là qu’allait se jouer la dernière partie de cette histoire.
Avant de terminer ce livre, nous ne pouvons nous dispenser de nous arrêter un instant sur ce nom que le malheur a buriné dans notre histoire. Notre armée, que le sort a trahi, n’a pas besoin de nos éloges; elle a vaillamment fait son devoir. Ceux dont on n’a pas parlé ce sont les Sédanais, qui, .pendant et après le combat se sont élevés à la hauteur des malheurs qui frappaient la patrie, prêts à tous les sacrifices, fortune et vie, n’écoutant que leur patriotisme et aux risques des plus grands périls, s’épuisant à soigner nos blessés et à sauver nos pauvres soldats de l'exil, subissant sans se plaindre, depuis les premiers jours jusqu’à la dernière heure, les douleurs de l’invasion... Dignes fils du pays deTurenneob-
servant jusqu’au bout la grande devise qui fit la France : Tout pour la patrie.
Le cadre de ce livre ne nous permet pas de nous étendre autant que nous le voudrions sur Sedan, et cependant nous savons des histoires qui honorent trop ceux qui en sont les héros pour qu’il ne soit pas utile de les faire connaître. Nous parlerons ailleurs de ce que nous conta, lors de notre dernière excursion, notre bon ami Brun.