CHAPITRE IV
« L’amour est fait de haine. «
Après quelques minutes de silence, et comme s’il était assuré que le magnétisme de son regard avait éteint toute idée de rébellion chez la jeune femme, Caulot lui dit :
— Ab ça ! Orphise, quelle comédie joues-tu avec moi?... Quelle affection soudaine t’est née pour cet homme?... N’est-ce pas toi qui as décidé sa mort?...
— Non, ce n’est pas moi !
— Ce n’est pas toi !... exclama le garde. Il y a dix jours, non pas dans cette chambre, mais là-bas, au
bout du parc, dans le petit pavillon qui me sert de demeure... tu t’en souviens*bien... Michel était allé à Reims, il ne devait revenir que le lendemain... Le soir, tu me dis : « J’ai peur la nuit dans celte grande chambre, j’irai te voir... » Je t’attendis : tu vins vers dix heures... Est-ce que je mens?...
Orphise ne protesta pas, et le garde continua :
— Alors, nous avons parlé du sort douloureux qui nous était réservé : moi t’aimant, t’adorant d’une passion farouche, de vieille date, et obligé de te voir sans cesse au bras de cet homme...
— Cet homme était mon mari...
— Eh ! sang du Christ ! dit avecerr.portementMartial, je ne le sais que trop!... Orphise, je t’avais quittée enfant; quand tu revins dans nos montagnes, aux Baux, tu étais jeune fille, la plus adorable jeune fille qu’on pût rencontrer. Tu voulus revoiravec moi lesAlpilles où nous courions enfants, les vieilles ruinesdu château, le Trou-d’Enfer où l’on dit que le Dante s’inspira... Tu te souviens...
Orphise releva la tête et dit, méprisante :
— Je me souviens que, jeune fille, confiante, je croyais, en évoquant les souvenirs de ce passé où lu te disais mon frère, je croyais pouvoir m’abandonner tout entière, bien certaine que tu tendresse était toute fraternelle... mais loi, farouche, abusant de ma faiblesse, soufflant avec tes baisers des désirs qui m’étaient inconnus, lu fis le malheur de ma vie...
— Que me dis-tu là ! Tu ne m’aimais pas!
— Quand la femme a seize ans, est-ce qu’elle discerne les sentiments qui traversent son cœur, elle aime qui l’aime... et puis les natures comme la mienne ont des penchants vicieux que la surveillance d'une mère anéantit, mais qu’un misérable exploite, et c’est ce que tu as fait. . . Oui, je t’ai aimé, mais je ne sais si l’amour que j’avais pour toi ne se composait pas d’autant de haine et de mépris que de désir... Oh ! les mères qui ne gardent pas leurs enfants sont bien coupables, c’est si doux à l’oreille ces mots-là, et puis on croit à tant de choses... Ce mois passé dans les Baux ça été le malheur de ma vie. . . Oui, je t’aimais, j’étais heureuse près de toi... comme le buveur qui, tant que les vapeurs du vin lui montent au cerveau, est heureux,et bénit la nature des bonheurs qu’elle donne : mais le lendemain, lorsqu’il s’éveille, le cerveau malade, qu’il a souvenir de ses sottises de la veille, de ces folies... il a honte, et il jure que jamais il ne sacrifiera au vice qui l’a entraîné... J’ai été ainsi, moi, tout ce temps, folle, grise, égarée par tes discours, je n’avais plus conscience de la faute commise, et j’étais heureuse, et je bénissais Dieu de m’avoir donné cette romanesque passion, l’esprit du démon était en toi... Mais le jour où j’ai quitté ces lieux pour revenir ici... lorsque je suis rentrée sous le toit paternel et que j’ai vu, quoique ma mère fût morte depuis cinq aus — le grand vase doré dans lequel était le bouquet qu’elle portait à sa ceinture le jour de son mariage... Oh ! je compris ma honte
alors... et tout l’amour que j’avais pour toi devint de la haine, oui de la haine !
— Ah ça, que me chantes-tu là... .
— La vérité...
— Alors pourquoi m’as-tu fait venir?
— Oses-tu me dire cela?.... Ne te souviens-tu pas de quels mensonges tu entourais ta demande?...
— Tu refusas alors...
t — Oui, ce fut à ta lettre de menaces que j’obéis.
— Soit; mais depuis que je suis ici... tu n’as pas i toujours été aussi sévère...
« — C’est-à-dire que tu as abusé de tout; tu as on
i- toi, homme, toutes les coquetteries. A mesure que tu 3 as vu la nature de mon mari, tu l’es appliqué, par
<» ton langage et par tes façons, à faire naître chez moi
des passions étranges... Enfin je n’ai pas à revenir sur le passé, la honte que j’en ai le paie assez cher... CauJot regarda fixement la jeune femme et lui dit : — Enfin tu ne m’as jamais aimé .. tu ne m’aimes pas! — Si, je t'ai aimé... si, et c’est là mon malheur; j’ai eu de l’amour comme on a une infirmité... Je t’ai A aimé, et je ne me l’explique pas, follement, sans rai- 1 j son, sans retenue... J’ai oublié mes devoirs, j’ai trahi t l’homme que lu as assassiné aujourd’hui, oi Martial fronça le sourcil et dit violemment :
[ù; — A la fin, parlons franchement...
0 — Je le veux bien, fit aussitôt Orphise, relevant la
K fête, regardant Caulot en face, et croisant ses regards
'* avec les siens : c’était comme un défi.
— Il y a huit jours, lu vins chez moi.
— C’est vrail...
— Alors tu m’aimais encore...
— Explique ma nature comme lu voudras, dit bravement la jeune femme, c’est vrai ; je te haïssais seule chez moi, ta pensée m’était odieuse, j’aurais voulu que tu fusses loin d'ici... et près de toi, je ne sais quel entraînement singulier me transformait...
— Je n’ai pasà juger tes caprices... cejourou plutôt celte nuit, lorsque je te dis que je passais des nuits sans sommeil dévoré par l’immense amour que j’ai pour toi, car moi je t’aime vraiment. . . Lorsque je te dis que cet homme était la douleur de ma vie. . . que je croyais que lui seul me séparait de toi; tu me dis : « Est-ce vrai ! » Alors j’ajoutai : « Si tu veux, Orphise, je me sens le courage de te débarrasser de cet homme. . . » Tu me regardas en face. . . et tu me dis : « Oh ! lu ne deviendrais pas assassin pour moi. »
— Oui! je dis cela... je le pensais, et tu ne répondis pas. . .
— Je ne te répondis pas alors. . . mais, je t’ai répondu aujourd’hui . . .
— Et c’est pour cela que je te hais, que je te répète : je ne veux plus te voir; je suis aujourd’hui punie de ma faute, châtiment juste et mérité; je suis forcée de te laisser vivre, de ne pas venger l’homme dont je porte le nom parce que ma vengeance entraînerait sa honte. . .
Martial se leva menaçant et dit :
— Tu ne me connais pas, Orphise, tu crois <]ue maintenant que lu es libre, je le laisserai. . . jamais, entends-tu bien. . . jamais! J’ai tué Michel pour t’avoir, pour t’avoir à moi tout entière... dans dix mois je veux, entends-tu, épouser la veuve de Michel. . .
Orphise se leva à son tçiur et exclama :
— Tu as cru cela. . . toi ! Tu as pensé qu’une fois en ma vie seulement je consentirai à toucher une main dont tu ne pourras jamais effacer le sang... Eh bien! sache une chose, je suis une criminelle, moi, ce ne sont pas les hommes qui me châtieront, car j’échappe à leur justice, c’est Dieu, entends-tu, c’est Dieu... Si lu ne consens à partir d’ici, je te livre à la justice, bravant le scandale que feront tes aveux . . .
— Tu me livrerais?
— Oui ! Ecoute, toute ma viej’ai désiré une chose, j’ai demandé une grâce, si je l’avais obtenue j’étais sauvée. . . Cette grâce que j'ai demandée au ciel, elle arrive aujourd’hui, et sache jusqu’où peut aller ma haine, tu as tué non-seulement mon mari, mais le père de mon enfant.
— Que dis- tu?
— Dans quelques mois, je serai mère.
Caulot fut comme étourdi de celte révélation.
Orphise continua :
— C’est pour cet enfant, entends-tu, que je ne demande pas vengeance. Sans lui, dans une heure, tu serais entre les mains de la justice, et t’ayant livré je
me ferais justice moi-même, je me tuerais... Aujourd'hui que je vois où la faute commise m’a menée, aujourd’hui que honte et remords m’envahissent, je n’ai plus qu'une chance, qu’un espoir, c’est de racheter par une vie nouvelle et mes fautes et ton crime... Tu partiras d’ici demain.
— Jamais 1 répondit Caulot.
— C’est bien, fît froidement Orphise qui se dirigea vers la porte.
— Où vas-tu? demanda Caulot inquiet.
— Veiller le malheureux que tu as tué et dire à tous, devant son corps, que tu as menti et que tu es son assassin.
— Oh ! je te tuerai avant !
— Ose-le donc! fît Orphise aussitôt en se plaçant fièrement devant lui.
Mordant ses lèvres et serrant ses poings, Martial Caulot se tut.
— Martial, dit la jeune veuve solennellement, je veux que tu partes le jour où Michel sera mis en terre... Partiras-tu?
Orphise avait la main sur la porte ; Caulot ne répondait pas; elle allait sortir; le garde l’examina, et voyant dans ses yeux qu’elle était décidée à exécuter sa menace, il dit d’une voix sourde en contenant son dépit et sa rage:
— Je partirai !
— Je vais prier, dit Orphise, qui sortit et se dirigea vers la chambre de son époux.
Martial Caulot seul, montrant le poing, disait :
— Oh ! la partie n’est pas encore gagnée. . . la belle. . . quand je risque ma peau, il faut qu’elle me rapporte, tu ne connais pas encore Martial, j’ai vu la fortune de trop près pour partir les mains vides.
Jusqu’à l'heure où les amis de Michel d’Aumoy vinrent enlever son cercueil, la veuve resta au pied du lit, à genoux et priant, Orphise n’osa pas toucher le corps; criminelle, elle craignait que son baiser de veuve ne fut un sacrilège...
Quand elle eut placé la dernière fleur sur la tombe de son époux, elle revint et trouva sur le seuil Martial . Caulot, elle le regarda tièrement, l’enveloppant d’un souverain mépris.
Le lendemain, le garde quittait le château, et la veuve de Michel d’Aumoy ne gardait autour d’elle que Je jardinier et deux femmes; comme on s’étonnait les premières semaines de ne point voir la veuve à l’église, on apprit qu’elle avait transformé la chambre de son mari ; elle en avait fait faire une chapelle.