CHAPITRE I
Comment on lait la Contrebande.
Rien an monde ne peut donner l’idée des splendides forêts qui servent de frontière à la France, et desquelles les Ardennes tiennent leur nom; l’étymologie la plus simple est l’expression celte urd qui signifiait hauteur, dcan qui signifiait forêt. Aussi, une "vieille abbaye, située sur l’extrémitc d’une montagne boisée, se nommait l’abbaye d’Arden. Ardennes voulait donc dire hautes forêts.
Nous avons souvent parcouru' l’Allemagne, la Suisse; nous avons habité les Vosges, !e Jura, le Doubs. . . une seule fois nous avons cru voir un tableau semblable à celui dont nous parlons ; c’était dans la Forêt-Noire, au-dessus de la vallée de la Mur-
gue, et tout l’avantage restait encore à la vieille Ardennc. Non, rien n’a dépassé pour nous le tableau splendide qui s’étale aux yeux, lorsque sortant de Pussemange on se rend à Sugny pour revenir, par un crochet, dans les bois de Saint-Menges.
C’est en ces lieux que nous transportons le lecteur.
Nous sommes en plein été, la forêt est verte, les hauts arbres y sont chevelus, la nature est dans toute sa vie, toute sa force; le soleil tout le jour lord sur les routes les liserons qu’il grille; la forêt est fraîche et ombreuse. . . A l’heure où commence ce chapitre, le soleil couchant éteignait ses feux, illuminant de ses derniers reflets cuivrés la vallée profonde. Placé au point culminant de la route qui va en montant de Pussemange à Sugny, en se torlillantcomme un serpent, on longe à droite une forêt haute et fougueuse, tandis qu’on borde à gauche et presque à pic, la splendide et verte vallée. C’est, pour les yeux qui quittent le pauvre petit village de Pussemange, et qui n’ont vu tout le long de la route que les grands bois, le plus féerique et le plus gai tableau. On dirait que Dieu s’est plu à mettre au milieu de cette nature mouvementée, imposante, sombre, des Ardennes, ce petit paysage suisse. Ce cadre de boisnoirset de hautes montagnes fait encore plus ressortir la gaieté du tableau. Sur les grandes prairies vertes, dans lesquelles les bestiaux paissent, quelques petites maisons tranchent de leurs murs blancs; le ruisseau qui alimente la scierie et dont on voit les bouillon-
nements neigeux, ravit le regard. La vallée est déserte, et cependant on y sent la vie. Après l’ombre de la forêt qui maintient la pensée dans le cerveau,
ce jour éclatant et cette nature gaie la font jaillir
Il semble que Dieu fit la forêt pour penser, et la vallée pour écrire. «
A l'heure où nous sommes, la nuit venait avec cette rapidité habituelle des pays de montagnes... et deux hommes bizarres descendaient la côte, se rendant à Pussemange ; l’un disait à 1 autre :
— Tu verras ce soir, je ne te dis que çà... en voilà assez des coups manqués, moi je crois qu’il y en a un parmi nous qui vend la mèche...
— Ça se pourrait bien, là !
— Toi, t’es du pays, pas vrai... moi, j’en suis pas, lui il en était... Eh bien, mon petit père, tu verras ce soir si je le connais mieux que vous, votre patelin... ce soir il n’y a pas moyen d’être pigé... nous sommes trois qui savons l'affaire... toi, la mère Coq- Blanc et moi... et encore je prendrai ma route sans le dire d’avance.
— C'est la chose à faire, là, vois-tu !
— J’en ai assez, moi, de travailler avec un tas de propre-à-rien qui se font pincer leur marchandise... et jamais leur personne... je la connais, celle-là... on n’a l’air de rien, on prévient un ami, on fait semblant d’être poursuivi... l’autre tire un ou deux coups de feu... et on revient trouver les autres les mains vides en disant : Vite, vite, détalons, ils sont vingt,..
Comme des serins, on se sauve; pendant ce temps, le copin du monsieur ramasse le ballot et va le mettre au magasin... et c’est pas plus malin que çà... On est deux au lieu d’être dix à partager... et ils s’appellent les Loups... jamais de la vie... des renards, oui; mais aie pas peur, je vais leur montrer que lorsqu’on veut on s’arrange...
— C’est vrai tout de même çà que tu dis-là !
— Toi, mon vieux, j’ai confiance en toi, l’es solide, les épaules portent ce qu’on veut... tu n’as pas de prétention à autre chose...
— Non là !
— Tu es mon homme... je vais leur donner cette leçon-là... et si ça n’est pas suffisant, compte sur moi, tu verras que je sais faire mon affaire...
— Tu sais, Marcassin, que je suis ton ami... fit l’autre en pressant la main de celui qu’il appelait Marcassin.
— Je le sais, mais dépêchons-nous, ma petite vieille, voilà la nuit tout à fait venue, le temps de manger une bouchée chez Gatin, et de me changer, il sera l’heure.
— Oui, dépêchons!
Les deux hommes traversèrent le village; arrivés à l’extrémité de la rue, ils entrèrent dans une auberge que nous recommanderons aux lecteurs, tant nous en avons gardé un bon souvenir. D’abord nous avons trouvé là l’agréable surprise d’entrer dans une salle d’auberge, pour être aussitôt transporté
dans un cabinet somptueux que- Brébant ne désavouerait pas... Ajoutons qu’il en était de même pour Je menu...
Les deux individus se firent servir dans la première salle, et celui qui semblait diriger son camarade dit à Gatin :
— Prépare-nous un ballot, nous l’emportons après dîner.
Pendant que les deux individus dînent nous demanderons au lecteur la permission de les lui présenter plus complètement.
Ainsi qu’il arrive souvent dans les fréquentations suivies, les deux individus étaient tout à fait dissemblables... L’un était grand, l’autre petit, tous les deux étaient maigres cependant.
Le petit était connu sous le nom de Marcassin. A son accent traînard, à sa face livide :
« . . .Jaune comme un vieux suu »
on reconnaissait le Parisien, le Parisien de l’extrême zone...
Celui-ci était laid, — nous ne voulons pas direque le compagnon soit beau, on en jugera. — D’une taille un peu au-dessous de la moyenne, il était mince et sec; pour s’être agréable il disait qu’il était svelte : cherchant la vérité, nous disons, nous, qu'il était décharné. Sur sa face, un peu trop grosse pour son corps, la peau épaisse pendait sur les joues laissant un creux profond au-dessus du coin de la mâchoire; deux
petits yeux verts, Vifs, sans cils, étaient enfoncés sous l'arcade sourcilière dont les sourcils étaient hérissés, le nez, mince en haut, semblait desséché sur le cartilage qui allait se perdre dans une petite boule ronde, très-rouge et couperosée, indiquant le culte du dieu Bacchus... la bouche, qu’on nous permette l’expression, était canaille, les lèvres étaient étroites et cependant lippues, surtout au coin, ce qui donnait constamment un air narquois; disons qu’il y avait un motif à cet affaissement, l’habitude d'une pipe dont le tuyau mesurait au maximum trois centimètres; sur ces lèvres étaient des moustaches rousses, et sur cett^ tête des cheveux châtains ; les cheveux étaient toute la coquetterie de Marcassin; il les portait longs et toujours grassement pommadés. Sa toilette était sommaire : une cotte bleue, dont le bas était serré dans des guêtres de toile qtie les maculations de la boue avaient jaunies, une chemise de flanelle blanchie... anciennement, un ceinturon de cuir noir lui serrait les flancs et faisait ressortir deux hanches énormes; il portait son paletot sur le bras, et son chef était couvert d'une petite casquette de soie noire dont la visière grasse col’ait sur le front.
Dès son entrée dans l’auberge, il s’était placé devant la glace, avait mouillé ses doigts de salive, en avait enduit ses moustaches ; de la paume de sa main il avait lissé ses cheveux, et, satisfait de lui, dodelinant la servante, s’envoyant un sourire, il était venu se replacer devant son compagnon, qui, en l’allen-
dant, soufflait dans les verres et les essuyait du coin de son paletot. Celait l’habitude de Bidard,dit Bois- Sec,sans douteàcause de sa longue charpente etde sa carnation, à peu près semblable à celle du bouleau l’hiver. Ce qui lerendaitencore plus grand, c’est que Bois-Sec portait un pantalon de velours trop étroit, dans lequel ses longues jambes paraissaient des antennes; il était vêtu d’une blouse noire, attachée à la ceinture par une ficelle dans laquelle était passé son mouchoir, grand comme un drapeau. Ses pieds, très-plats, étaient immenses; en fermant la main, il cachait une pomme... U racontait que parfois, près de tomber aux mains des douaniers, ayant arraché un rameau, il restait immobile, et les douaniers passaient, l'ayant pris pour un arbre.
— Pour une bûche... disait le Parisien.
La tête était digne de la colonne sur laquelle le créateur l’avait placée : le nez petit était large, il envahissait les joues, il n’élaitpas camard, il était épaté, sous les narines pendaient deux touffes de poils, étroites, qui recouvraient le milieu de la bouche, si singulièrement blondes qu'à dix pas on les prenait pour deux défenses; les yeux ronds et à fleur de tête étaient bleus, de ce bleu vague comme de l’eau de savon. La bouche lippue avançait en cul-de-poule, beubant à l’extrémité, et le menton étroit fuyait pour se perdre dans un pli non de graisse, mais de couenne, tant sa barbe piquait la peau.
11 avait des cheveux rouges ; mais au contraire du
Parisien, il méprisait cet ornement qui poussait à son grc sur son crâne osseux, les jours de fête seulement le peigne étrillait celte perruque... Une joue était creuse, l’autre était ronde, et phénomène bizarre, elles se creusaient et se gonflaient chacune àleur tour et d’heure en heure... Disons le mot de l’énigme, Bois-Sec chiquait...
Nous avons dit en commençant qu’ils étaient laids, on nous rendra cette justice, que nous n’avons trompé personne...
Hélas! nos lecteurs n’ont vu que le physique... La suite de celte histoire leur montrera que le visage n’élait guère au-dessous du moral...
Ceci dit, continuons.
Le garçon du cabaret avait été chercher dans la boutique qui se trouve à côté de la salle un long ballot d’un peu plus d’un mètre de long sur soixante à soixante-dix centimètres de largeur, et épais de vingt centimètres environ. Le long colis couvert de toile contenait 43 à 30 kilos de tabac, refoulé à la mécanique. Chacun de ces ballots passant la frontière rapporte au contrebandier trois cent ci nquanle francs.
— Voilà notre affaire... dit le Parisien.
— Oui, monsieur...
— Combien ?
— Quatre-vingts francs !...
— Eclaire, Bois-Sec, dit le Marcassin... Puis s’adressant au garçon : Met ça sous la remise, j’irai le corder tout-à-l’heure...
— Bon !
— Il y a de la paille fraîche ici...
— Pardieu!
— Ap|irête-/.-en... Allons, Sans-Graisse... finissons de manger, nous ferons nos comptes quand nous aurons fini...
Obéissant, Bois-Sec vint reprendre sa place en disant à mi-voix :
— Ou me disait qu’on en a pincé là hier, sais-tu.
— Eh bien 1 qu’est-ce que tu veux que ça me fasse?
— Si le service est doublé...
— Le service! malheur! Je la connais l’histoire de ceux qui se font pincer... Qu’ils y viennent pour poser la main sur Bibi... ou sur son beau sac... nous verrons ça...
— Je ne crains rien, pardi!... Parle [>as si haut! je te préviens!...
— C’est moi qui fais le chemin, aie pas peur et à la tienne, ma vieille, et demain matin tu verras, tu verras quinze beaux louis sous notre nez... t’entends?...
— Mais sais-tu que les autres là, ils ne vont pas être contents.
— Est-ce qu’ils viennent me demander avis, les autres, est ce qu’ils s’occupent de nous? Ah! mais, en voilà assez, le Loup dira ce qu’il voudra, moi je ne marchande rien : sang, peau, santé, sommeil ; je me soucie bien de tout cela ; quand on a dit : « A telle heure on marcherai » à l’heure je suis au poste.
vent ou pluie, neige ou glace, je fais mon devoir, et jamais je n’ai été pincé par les gabelous... Si c’est chacun pour soi, j’en suis, et tu verras, ma petite vieille...
— Oui, mais le Loup se fâchera...
— Le Loup... le Loup, répéta le Marcassin en haussant les épaules; il a beau être fort comme un cric, beau comme une pièce d’or... ça ne m’épate pas, moi !... tu vois ça?...
En disant ces mots, il montrait ses bras.
— Tu vois ça, le Loup dit que c’est des cure-dents... eh bien ! mon petit père, c’est de l’acier, et tout grand et tout fort qu’il est, quand il voudra, le Marcassin lui fera voir qu’il ne craint personne et qu’il est solide.
Et le Marcassin avait des airs superbes, des haussements d’épaules dédaigneux, il brandissait ses bras maigres...
Au reste, c’est un peu la manie de ceux que le Créateur fil petits et grêles, ils veulent faire croire à la force factice de nerfs étonnants; dressés sur leurs talons, ils feignent de prendre pour de la lâcheté la pitié des forts.
Cependant, disons bien vite que Marcassin était courageux.
La lâcheté est de toutes les tailles, et en établissant une généralité, nous ne voulons pas qu’elle attaque personne.
— Est-ce que je marchande ma vie, moi; est-ce
que j’ai manqué une expédition, moi?... Eh bien! je ne permets pas aux autres d'en manquer... ou alors qu’on revienne avec la marchandise...
— Ça, c’est vrai 1
— Mais, mon pauvre vieux!...
S’interrompant, Marcassin tourna la tête et dit au garçon :
— Une bonne bouteille de vin...
Et il continua :
— Mon pauvre vieux, tu es un naïf, toi; t’es de ces pays-ci...
— Oui, je sois d’à côté...
— Allons, voyons! faut pas te fâcher de ça ; lu es dans le vrai en faisant le métier que nous faisons.
— Pourquoi? fit Bois-Sec en ouvrant de grands yeux étonnés.
— Ma bonne vieille, tu es mon vrai ami, toi ! Si je dis un mot de trop, l’as pas à te fâcher, pas vrai?
— Non là !.. . entre nous. . .
Et Bois-Sec serrant la main de son compagnon, celui-ci la quitta pour prendre son verre et dit :
— A la tienne !. . . Toi, tu es du pays et t’en es pas ; ta mère était de Pussemange, ton père de Gespunsart?. . .
— Oui.
— Ils n'étaient pas mariés. Donc, vis-à-vis de J’Etat, tu n’hérites ni de l’un ni de l’autre ; mais en même temps, t’es Français et t’es Belge.
— • C'est vrai, là, sais-tu?
— Tu vois que c’est bien ça ; lu dis comme les gens d’ici : «Ah! mon Dieu, là /» et comme les Belges : « Sais-tu ? . . . »
— Oh ! ce Parisien-là ! comme il remarque tout...
— Ma vieille, si je remarque, c’est pour te dire que toi tu as peut-être une raison de faire notre truc. Tu es Belge et tu es Français ; par ta mère tu ne peux pas comprendre les douaniers et tu méprises la frontière. . .
U faut bien dire que Bois-Sec regardait son ami d’un air absolument abruti ; il ne comprenait pas un mot. Marcassin, tout à ses idées internationales, continua :
— Moi, mon vieux, ce n’est pas la même chose... J’ai beaucoup de raisons pour ne me trouver jamais devant un commissaire de police... et chaque fois que je fais une expédition, je risque quelque chose... Je suis Français... j’ai pas d’excuse...
— Mais moi non plus, là... dit naïvement Bois-Sec.
— C’est drôle que tu ne comprends pas.
— Je comprends que tu neveux pas te trouver devant un commissaire, là!... eh ben mais... eh ben mais... et moi?...
— C’est pas la même chose, l’es pas Français...
— Si, je suis Français, puisque je suis né à Gespunsarl...
— T’es né dans un voyage de ta mère... mais t’es Belge... Es-tu inscrit à Pussemange?
— Oui!
— Alors t’es Belge !
— Mais c’est le père, quand ma mère a accouché, qui m’a fait inscrire aussi à Gespunsart.
— Alors t’es Belge sans l’être et tu es Français * aussi... Tu as le bénéfice de la loi belge, mais t’as les punitions de la loi française.
— C’est ça même, là...
Sans s’étendre plus longuement sur le code bizarre qui le régissait, Marcassin reprit :
— Ça ne fait rien, c’est pas la même chose que moi... tu sais, faut pas que tu penses que je crains la police à cause de mauvaises choses, ah ! non ! jamais!... des choses... politiques quoi!... qui m’ont obligé à rester de ce côté-ci de la frontière... et lu comprends, ma vieille, que chaque fois que je passe, je risque d’être pincé, et dame, moi, j’aide la famille à Paris, et je ne voudrais pas leur faire de la peine... Quand je fais une affaire, je me dis : ils me tueront ou je reviendrai : pris, jamais!
— Moi, aussi, puisque je suis avec toi!...
— Oui, toi aussi... toi t’as un peu la tête dure, c’est pas un défaut pour recevoir des coups dessus, c’en est un pour comprendre...
Bois-Sec regardait toujours son ami ; on sentait qu’il faisait des efforts inouïs pour suivre son raisonnement. Marcassin, convaincu qu’être prolixe c’était être clair, continua :
— Donc, voici leur truc, aux autres... Ils connaissent un douanier, ils se font prendre, et au bout
d’une heure on les relâche sans marchandise et ils viennent raconter des histoires, où ils se sont conduits en héros pour se sauver...
— Eh bien ? demanda Bois-Sec dont les yeux bril-
laient sous les plis du front semblables à deux points d’interrogation. *
— Eh bien ! tu ne comprends pas, ils font de fade avec les gabelous et bernique pour nous; ils touchent de moitié, ils ne fatiguent pas, et nous, nous nous brossons...
— Ah ben mais 1 C’est Dieu possible, là!
— Mais c'est tout le temps comme çàl... Ecoute, ma vieille, ce soir nous faisons un coup tous les deux...
— Mais c’est le Loup qui m’a donné l’argent pour acheter.
— Faut bien avoir l’argent de quelque part.
Cette raison sembla suffire à Bois-Sec, car il dit :
— Evidemment.
— Eb bien, nous faisons le coup, nous livrons à Iges, nous touchons le bon à Sedan et nous revenons après demain, c’est dans trois jours les comptes... eh bien tu me verras, lorsqu’ils arriveront et qu’ils diront : Pincé à Rogissart, saisi au Bois-de-Condé... je me lève comme çà, je montre la braise et je dis : — Moi, les loups, j’ai touché çà à Sedan; comme je trouve qu’il n’y a que deux façons de ne pas en apporter autant, la première de faire des tripotages, la seconde d’être maladroit, et que je neveux risquer
ma peau ni pour les traîtres ni pour les imbéciles... je garde tout; que chacun en fasse autant et nous gagnerons beaucoup d’argent.
— Mais moi? fit aussitôt Bois-Sec.
— Toi, tu es avec moi ... tu es bête. . . nous partageons. . .
— A la bonne heure I
Les contrevents de l’auberge étaient placés. La demie de dix heures sonna.
Marcassin se leva aussitôt.
— Dix heures et demie. . . fit-il ; vite, vite, Scccot, en route !... éclaire, je vais ficeler le ballot.
Le Parisien parlait argot : ce qu’il appelait braise, c’était l’argent ; ce qu’il appelait éclairer, c’était payer.
Bois-Sec paya, et pendant ce temps. Marcassin, qui s’était dirigé vers la maison, apportait le ballot.
Avec de la paille tordue, il ficela le colis en formant un X qui se terminait sur le devant par deux bretelles. En moins de cinq minutes, le ballot était prêt, et quand Bois- Sec lui dit :
— Est-ce prêt?
— Oui ; amène ta bosse, lui répondit le Marcassin.
Bois-Sec était habitué au langage bizarre de sou
complice; il tendit le dos. Une fois chargé, le Marcassin lui dit :
— Es-tu bien ?
— Très-bien.
Us sortirent et traversèrent tout le village, remon-
tant la roule de Sugny. Arrivés à la dernière maison. Marcassin dit à son compagnon :
— Suis le pelilsentier ; je serai à la huile du bois de Condé, que je vais éclairer. . . lu viendras au signal.
— Bon. . . j’entre pas sans entendre?
— Non, je serai là une demi-heure avant toi. Je vais par les hauteurs.
Bois-Sec, obéissant, s’enfonça dans le bois à droite, tandis que le Marcassin tournait le village et grimpait pour arriver en pleine forêt.
Après une lourde journée d'été, la nuit était venue pleine d’orage, les éclairs bleus déchiraient le ciel noir, le vent gémissait en effeuillant les arbres, les ronces se tordaient échevelées, les liserons se heurtaient. . . Bois-Sec, caché dans un fourré, attendait le signal, se disant :
— Un bon temps pour faire ce qu’on voudra cette nuit. Si ces messieurs sortent, c’est qu’ils ont le métier chevillé dans le corps. . . Avec ce vent-là, j’entendrai jamais le Marcassin ! Qué chien de temps. . . Ça fait du bien au cœur d’entendre les arbres crier comme ça... Du diable, si je vois à trois pas devant moi. . .
Et philosophiquement, Bois-Sec expectorant, se donna le luxe de changer sa chique. Il mâchait consciencieusement l’immonde poison qui l’enivrait, lorsque, tout à coup, ses yeux luirent comme des braises, sa tête se pencha et ses oreilles frémissantes se tendirent.
— On dirait le sifflet de Marcassin, fit-il.
Il écouta quelques secondes et dit :
— C’est lui !
Il se mit aussitôt en marche. . . On entendait effectivement un sifflement aigu, qui répétait de minute en minute les mêmes modulations. Après avoir répondu par le cri rauque de lachouette, Bois-Sec marcha sous bois, guidé par le sifflet. Tout à coup, deux cris de chouette se firent entendre, et le sifflet cessa.
Alors Bois-Sec se baissa, et marchant à quatre pattes, rampant, glissant, il s’enfonça dans le bois, s’éloignant de la sente qu’il avait suivie; les orties et les ronces lui mordaient les chairs, mais le contrebandier ne sentait plus rien, le danger le rendait insensible; son œil, habitué à l’ombre, sondait les plus proches taillis. D’un mouvement prompt comme l’éclair, il laissa glisser son ballot dans un fourré de hautes fougères et se colla, les bras en l’air, sur le tronc noueux d’un hêtre, ne bougeant plus ; l'œil démesurément ouvert, il cherchait à voir d’où venait le bruit de pas qu’il entendait craquer sur les herbes et les ronces.
Bois-Sec était en sueur, son front ruisselait, ses , cheveux fumaient, et le vent d’orage collait sur sa peau ses vêtements glacés; peut-êlee était-ce la mort, bah! le contrebandier ne bougeait pas... Son regard seul vivait, solide au poste comme s’il était à l’affût, la fièvre lui brûlait le cerveau, sa poitrine haletante se soulevait, son haleine sifflait... il ne sentait rien...
Un éclair lui avait montré, dans la sente qu’il venait de quitter, deux douaniers.
Le contrebandier ne s’était pas trompé; c’est que sous bois l'oreille se fait, on distingue chaque bruit, le heurtement des fouillées, les passées de gibier... ou les pas d'homme^, c’est-à-dire l’ennemi.
Le regard de Bois-Sec ne quittait plus les deux hommes, il les voyait dans la nuit, le corps penché, l’oreille tendue, et caressant de la main les batteries armées de leurs carabines... Bois-Sec sentait bien qu’un mouvement était sa condamnation, car il faisait un temps qui ne permettait de poursuivre les contrebandiers qu’avec du plomb.
Hivé à son arbre, il sentit sur sa figure l’haleine chaude de ceux qui le cherchaient, et il entendit crépiter sous les pieds des douaniers la ronce dont les branches lui mordaient les chairs...
D’une veix sourde, l’un des douaniers dit :
— Il a entendu le signal et doit s’être rabattu du côté des Communaux... Nous allons le retrouvera l’équerre, lorsqu’il va sortir... Suis la sente...
— Non! reste là!
— Pourquoi?... Je vais appeler Daubier...
— Daubier ne peut pas nous trouver ici...
— Il lâchera nos chiens... qui nous guideront... — C’est une idée, nous aurons la piste pour hssuivre. Les deux douaniers regagnèrent la sente, et Bois- Sec entendit aussitôt line étrange modulation, à laquelle répondit un sifflet strident.
Un froid courut les moelles du contrebandier, la sueur se glaça sur lui et ses doigts se crispèrent sur Técorce du hêtre qui le soutenait...
Bois-Sec était perdu ; il sentait bien que les chiens allaient immédiatement le trouver. Le vent hurlait dans les arbres, l’orage se déchaînait plus furieux que jamais : c’était une chance. Les douaniers redescendaient la sente... impossible de se sauver cependant. Une idée lui vint.
Nous avons dit que Bois-Sec avait pour ceinture une corde ; il la déroula rapidement, l’attacha par un bout au ballot qu’il avait jeté dans les fougères et, prenant l’autre extrémité dans ses dents, il grimpa après l’arbre. En moins d’une minute, le contrebandier était à califourchon sur une branche, et avec une aisance qui montrait une force extraordinaire, il hissait et attachait le ballot de tabac.
Il avait à peine fini de serrer la corde, lorsqu’il entendit le grognement des chiens...
Les douaniers les suivaient.
Il les vit se diriger sur l’arbre : celte fois encore, un froid courut dans ses veines; mais arrivés au pied du hêtre, les chiens happèrent joyeusement; lesdouaniers se précipitèrent et arrachèrent aux chiens le grand mouchoir du contrebandier.
— Tu vois, il est venu jusqu’ici, dit l’un.
— Maintenant nous le tenons, dit l’autre; ils vont nous mener sur lui... Holà ! ajouta-t-il en s’adressant aux chiens, oh! oh ! fouinez ça. . .
Les chiens obéissants se lancèrent sur le chemin suivi par Bois-Sec pour venir. . .
Après un grand quart d’heure d’immobilité, le contrebandier détacha son ballot, le descendit, descendit à son tour, et s’étant chargé, il imita la chouette. A vingt pas au plus la modulation sifflée se fît entendre. . . Bois-Sec se dirigea de ce côté. . . Un homme jaillit des herbes....
— Tu ne les as pas vu ? demanda-t-il.
Bois-Sec répondit avec un gros soupir :
— Oh là!... Je l’ai échappé belle... Je n’en ai pas une goutte de sang dans les veines...
— Tout est sauvé, tant mieux... la route est libre, et la mère Coq-Blanc nous attend avec sa voiture sur la route de Bosséval...
— Une voiture!... Mais les gabelous?... demanda Bois-Sec inquiet.
— Que t’es bête ! c’est elle qui les a amenés de Saint-Menges... elle a son passe-debout... fit en riant le Marcassin.
— Ah ben !... t’es un vrai, toi !...
Et, plus tranquilles, les deux contrebandiers gagnèrent la route où les attendait la voiture.
Le ballot de tabac fut placé dans un double plancher, les deux gars montèrent dans la voilure et la vieille femme qui tenait les guides et le fouet dit :
— Vous savez, les enfants, qu’il faut que je rentre par Saint-Menges; vous descendrez un peu avant, parce que l’on pourrait avoir des doutes sur vous et
fouiller, tandis qu’avec mon passe-debout, étant seule, je vais tout droit à Igcs.
— Oui! oui! la mère, soyez pas inquiète... répondit le Parisien.
— Vous avez dû les voir de près aujourd’hui, demanda la vieille en fouettant son cheval.
— C’est-à-dire que ne sais pas comment je me suis tiré de là, dit Bois-Sec.
— Tu vois bien que lorsqu’on veut, on leur passe devant le nez.
— Oh! mais là! s’il fallait recommencer, je réfléchirais... Tu ne sais pas que les chiens m’ont volé mon mouchoir.
— Qui était de garde aujourd’hui, la mère? demanda Marcassin.
— C’étaient Daubier et Sans-Croc; mais il y avait grand service; assurément ils avaient été prévenus, car j’en ai conduit quatre, deux sont allés dans les bois de Floing, et les femmes étaient sur pied...
— Alors, fit le Marcassin, c’est qu’il y avait un grand coup quelque part, ruais ça n’était pas pour nous.
— Ça se pourrait bien... car ils parlaient de mulets...
— Ça doit être une affaire de dentelles...
— Oh ! c’est sérieux, reprit la vieille, Daubier m’a dit : « La Coq-Blanc, faut pas rester longtemps par ici, parce qu’il pourra bientôt y pleuvoir du plomb. »
— Crédié, fit le Parisien, ça met l’eau à la bouche
ce que vous dites là... On voudrait en être... est-ce pas, Boi3-Sec?... Oh! qu’est-ce que c’est!
Le cheval avait fait un brusque écart, et la mère Coq-Blanc avait dit à mi-voix :
— Chut 1 du monde...
Un homme, le fusil sur l’épaule, était au milieu de la route.
— Arrêtez un peu... dit-il d’une voix forte.
Le Parisien disait tout bas à la vieille femme :
— Vas donc, passe-z-y sur le corps ou nous sommes pincés.
Riais celle-ci calme, arrêta son cheval.
— Qu’est-ce qu’il y a donc? demanda-t-elle.
— Mais c’est la Coq-Blanc, fit une voix dans le bois.
— Eh oui, c’est moi.
— Comment es-tu encore ici? demanda le prepremier qui avait parlé.
— J’ai [tassé une demi-heure à arranger ma lanterne, et je n’ai jamais pu en venir à bout... et donc sans ma lanterne je suis forcée d’aller doucement..
— Allons file vite... tu t’exposes en restant si longtemrs en route.
— Je ne serai pas longue, allez, car vous me faites peur... Hue-là hue! et fouettant, la vieille femme pressa le cheval qui partit.
— Nous l’avons échappé belle! dit Bois-Sec,
— Tu vois bien ce que je dis, répéta le Parisien, quand on veut on arrive à tout.
La mère Coq-Blanc était inquiète et elle dit .
— Mes enfants, nous sommes près de Saint-Menges, vous allez descendre et faites bien attention à vous, car il se passe quelque chose de pas naturel.
— Ayez pas peur, la mère, nous sommes des vrais, nous... nous vous retrouverons à Iges.
Et les deux hommes sautèrent de la voilure, et se dirigèrent bras-dessus bras-dessous du côté de la Meuse.
La mère Coq-Blanc s’arrêta devant le bureau de douane, donna son laissez-passer et continua sa route.