‹ Les Drames de la forêtChapitre 6 sur 29 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

La grande maison et C".

Presqu’à l’extrémité du village de Balan, près Sedan, était une maison de rustique apparence; celle maison était occupée par un loueur de chevaux et de voitures.

Une cour large, mal pavée, pleine de fumier; au fond une grande remise-écurie. La cour était bordée d’un côléparun hangardanslequelétaientdéposcesles marchandises qu’on devait expédier, de l’autre, par un magasin à fourrages; au fond sur le côté se trouvait la porte d’un étroit escalier aboutissant au pre-

mier étage au-dessus de la remise. Cette porte semblait être la fermeture d’un grenier; c’était l’entrée d’un logement, logement singulier, habité par un homme plus singulier encore, que nous présenterons tout-à l’heure à nos lecteurs.

Pour arriver aux deux pièces qui composaient ce logement, il fallait monter vingt marches, des marches énormes, rudes comme les pas d’une échelle de meunier; ces vingt marches montées on se trouvait alors devant une porte vitrée, les vitres étaient dépolies... Les chambres dans lesquelles ascendait l’escalier avaient dû servir de grenier, éclairées chacune par une fenêtre dont les jointures mal assemblées révélaient la provenance : le chantier de démolition. Les murs de la première pièce, sans papier, étaient badigeonnés d’une couleur grise à la colle, le plafond était zébré de larges solives. Une grande partie de cette pièce était occupée par un comptoir immense, sur lequel était une paire de balances de cuivre, au fond était un grand casier portant vingtquatre cartons verts sur lesquels on lisait : A, B, C, et ainsi de suite jusqu’à la dernière lettre de l’alphabet.

Juste en face de la fenêtre se trouvait un bureau, placé sur le côté de façon à ce que celui qui l’occupait se trouvât dans l’ombre d’un grand rideau de reps vert.

Ce rideau unique qui voilait la fenêtre était retenu par une seule embrasse du côté du bureau devant le-

quel était placé une chaise- fauteuil. C’est là que le •maître de la maison faisait asseoir le client qui le visitait, l’inondant ainsi de lumière pendant qu’il restait dans l’ombre. C’était, en dehors du tabouret du maître du bureau, le siège unique de la chambre.

Le comptoir, le bureau et les casiers étaient encombrés de toutes espèces de marchandises, neuves et d’occasion, depuis les bronzes d’après l’antique de chez Bardedienne jusqu’aux oiseaux empaillés.

Toute chose a son nom, sa raison sociale, cette maison cependant n’avait d’autre enseigne sur la porte vitrée que ces mots : Entrée.

Nous parlerons peu de la pièce du fond, c’était la chambre à dormir du locataire, elle était meublée d’un lit, d’un fauteuil, d’une armoire et d’un grand coucou, tout cela était vieux, usé ; une seule chose était fraîche et luxueuse : un grand lapis épais et moelleux qui couvrait loute la chambre.

A l’heure où nous pénétrons dans le logis, le maître est devant son bureau.

Le maître paraissait avoir cinquante à cinquantecinq ans; il était grand, maigre, et avait l’aspect d’un méridional. Jeune, il devait avoir été très-beau. Les formes et les attaches avaient encore une certaine élégance, les mains et les pieds étaient extrêmement petits.

Le visage avait un peu le caractère judaïque, l’ovale était long, à peine encadré par des cheveux gris, très-rares ; il portait une longue barbiche grise et

rousse, le dessus des lèvres était rasé ; la bouche était fine, serrée, le nez, droit et mince, paraissait courbé; les yeux étaient restés jeunes, fendus en amandes et bordés de longs cils bruns ; ils avaient comme une lueur fauve. . . Pour un observateur attentif, le visage semblait vieilli, ce que les comédiens nomment : grimé.

La mise était misérable, enveloppé d’une longue lévite de drap usé, on voyait à peine passer le linge d’un blanc douteux ; le crâne était couvert d’une toque en peau de loup, et les pieds étaient toujours chaussés de lourdes galoches.

A l’heure où nous entrons dans la maison, c’est-àdire le soir, l’homme est accoudé sur le bureau, le menton dans les mains, réfléchissant longuement.

Une lampe à clarté rouge, à bec économique, avare d’huile et surtout de lumière, jetait sur le singulier personnage sa fantasque lumière.

Le heurtement du marteau sur la porte fit lever la tête à l’individu. Aucun bruit n’ayant répondu, un second coup se fit entendre, et l’homme dit, maugréant :

— Celte vieille brute n’est donc pas là?

L’écho gémit encore une fois dans l’étroit escalier, et la voix glapissante d’une femme exclama :

— Mais, Notre-Seigneur Jésus 1 qui est-ce qui peut frapper ainsi à cette heure ?

— Bavet ! cria l’homme.

La porte s'ouvrit aussitôt, et une vieille femme parut, l’air inquiet.

— Qu’est-ce que vous faites encore? Etes- vous sourde ? Voulez-vous donc qu’on enfonce la porte?

— A celte heure-ci, monsieur Martial, je ne voulais pas aller ouvrir sans votre ordre. . .

— Allez ! et vite.

La vieille femme descendit en maugréant ; arrivée dans la cour qu’il fallait traverser pour ouvrir la porte de la rue, elle grommela...

— Allons, bon ! voilà la pluie maintenant, en voilà un temps, allez donc vous croire en été; mais maintenant tout est bouleversé... les choses sont comme les gens... Çà! est-ce qu’on sait ce que c’est, et çà vous parle comme à un chien... Je vous demande un peu si c’est un temps à venir visiter quelqu’un... quelque mauvais gars comme on en voit toujours ici.

Le marteau heurta encore violemment la porte, et l'on entendit une voix :

— Ah çà, ce vieux grigou-là, est-ce qu’il est mort dans sa niche... C’est-y un temps à faire attendre un chrétien... Aïe donc, de la maison!

Et des pieds et des poings, le visiteur frappa sur la porte.

La vieille gémit.

— Mais, bon Dieu Seigneur ! on y va... ah cà ! où donc qu’y se croit celui-là.

Elle ouvrit un guichet et demanda :

— Qu’est-ce qui est là ?

Le visiteur, pour éviter de recevoir la pluie, s’était blotti dans l’angle de la porte ; en voyant le guichet s’ouvrir, il avança la tête devant le petit grillage. La vieille Bavet éleva sa lanterne et, faisant un réflecteur de sa main, elle projeta la lumière sur le visage de l’inconnu, interrogeant :

— Qui êtes-vous?

— Qu’est-ce que ça vous fait, vous ne me connaissez pas y ouvrez d’abord.

— Qu’est-ce que vous voulez?

— Je viens pour affaire urgente parler au père Martial.

— Le père Martial, grommela la vieille, çà ne vous écorcherait pas la bouche de dire monsieur...

— Ah çà ! voulez- vous m’ouvrir, vous, je suis trempé jusqu’aux moëlles; il est donc invisible, votre maître ?

— Il n’est visible que pour ceux qui ont un nom à lui dire.

— Puisque je vous dis qu’il ne connaît pas mon nom... je suis Jean-Baptiste Aumoy, d’Aulry...

— Qu’est-ce que vous faites?

— Je suis cultivateur.

— C’est bon... je vais lui dire.

Et calme, la vieille toujours ronchonnant, ferma le guichet et se dirigea vers le cabinet de son maître, disant :

— Encore quelque mauvais gars de ce côté-là... c’est cultivateur comme moi...

Derrière la porte Jean-Baptiste rageait :

— En voilà une vieille taupe, mais elle veut donc me faire fondre, cette fée-là; vieille sorcière va, j’ai de l’eau plein mes poches.

Une grande minute après, Jean-Baptiste Aumoy entendit un bruit de fer et de verrou; la porte s’ouvrit, et Bavet lui dit en désignant l’escalier perdu dans la nuit :

— Montez, il est là!

— Où là? c’est noir comme un four.

— Faut-il pas vous porter aussi... suivez-moi.

L’aimable et avenante mademoiselle Bavet passa

devant, éclairant avec son falot. Jean-Baptiste la suivit; arrivée au premier, elle se retourna et lui dit :

— Vous n’allez pas entrer comme ça, je pense. .

— Eb bien! comment voulez-vous donc que j’entre.

— Mais Seigneur Jésus! vous êtes dégouttant de pluie, vous allez vous secouer au moins... c’est pas vous qui frottez.

— Vous ne voulez pas que j’entre tout nu...

— Allons, entrez.

Jean-Baptiste entra; sans se gêner, celui qu’il avait appelé le père Martial, prit sa lampe, la leva et faisant de sa main un abat-jour, il regarda dix secondes celui qui entrait chez lui; puis, la replaçant et se rasseyant, il fit signe à son visiteur de prendre un siège.

C’était chose difficile et qu’il essaya vainement.

car M I,e Bavet enlevait le siège chaque fois que Jean- Baptiste voulait le prendre.

— C’est çà, il ne manque plus que çà, maintenant; pourquoi qu’il ne vide pas des seaux tout de suite sur les chaises... c’est pas assez de mettre delà boue plein la maison.

Baptiste haussa les épaules et n sla debout.

— Monsieur, dit le père Martial, le regard fixé sur le nouveau venu et le front plissé, étudiant la physionomie de celui auquel il s’adressait, quel est le motif de votre visite.... je ne vous connais pas.

— Non, monsieur; je ne vous connais pas non plus, ou plutôt si, je vous connais de réputation.

— Ah ! de quel pays êtes-vous?

- — D'Autry.

— Il y a des Aumoy du côté de Nouzon..

— Oui, c’est de la famille.

— Ah !... Et que me voulez-vous?

— Mon Dieu, monsieur, voilà ce que c’est. On m’a dit que vous étiez très-retors i n affaires... Et dam ! j’ai une affaire difficile, et je voulais vous consulter.

— C’est un peu tard.

— Je vais vous dire, monsieur, reprit Jean-Baptiste embarrassé de l’observation et se grattant le front et le nez. Je suis parti bien au malin pourtant, mais les voitures, les chemins de fer... on n’en finit pas; je suis arrivé il n’y a pas une heure, le temps de vous trouver.

— Vous ne comptez pas partir ce soir ?

— Dam ! monsieur, moi j’ai des bêtes là-bas et faut que je retourne. Je complais celte nuit aller déjà pas mal loin avec la voiture à Célestin, et j’aurais pris le chemin de fer au matin.

— Nous allons causer alors... Quelle est votre affaire ?

— Je dois vous dire d'abord que c’est une affaire., drôle; vous savez... c’est pour un héritage, et c’est des gens qui sont pas morts cependant.

— Ah! vous êtes bien avec votre familledeNouzon.

— Oh! mais non. Au contraire, c’est justement contre ceux-là...

Le père Martial plaça sa lampe sur le casier du bureau, baissant l’abat-jour de son côté pour rester dans l’ombre en inondant de lumière son interlocuteur qui, sans y prendre garde, continua :

— Avez-vous entendu parler d’un Michel d’Aumoy, tué en chasse il y a une vingtaine d’années?

A cette question, le père Martial se souleva sur les bras de son fauteuil, sa tête s’avança pour mieux voir celui qui lui parlait, ses yeux jetèrent une lueur phosphorescente, il mordit ses lèvres; une minute il resla ainsi, dévisageant celui qui lui parlait. Mais comme celui-ci, de l’air le plus naturel du monde, attendait une réponse, il retomba dans le vieux fauteuil, et du ton le plus calme, il répondit :

— Non, je n’étais pas dans ce pays il y a vingt ans... Un des Aumoy, de Nouzon, a été tué en chasse, dites- vous?

— Oui, monsieur, c’était notre parent direct.

— Ah !.. . Vous avez hérité de lui?

— Non, monsieur, justement; et c’est pour çà que * je viens vous consulter.

— Mais je ne suis pas un avocat, moi. . .

— Oh ! je sais bien çà, monsieur Au reste, je

ne veux pas y aller par quatre chemins avec vous. 1 Des gens qui vous connaissent et auxquels j’ai compté mon affaire, m’ont dit : Il n’y a qu’un homme qui puisse s’occuper de çà et qui peut vous faire avoir quelque chose si on peut en avoir quelque chose, ï c’est Martial. . . monsieur Martial, se reprit aussitôt le paysan.

Mais le père Martial n’y prit pas garde. Accoudé sur son fauteuil, absolumentperdu dans l’ombre, son regard ne quittait pas celui qui lui parlait.

— Pourquoi diable, fit-il, vous a-t-on adressé à moi plutôt qu’au premier homme d’affaires venu?

— Ah ! voilà. C’est qu’on m’a dit : C’est l’homme qu’il vous faut si vous lui donnez un intérêt dans la chose. . . C’est un malin. . . un vrai malin. . . On disait même que vous étiez Gascon.

— Bien ! fit sèchement le père Martial. En deux mots, quelle affaire venez-vous me proposer?

— Eh bien ! monsieur, voici la chose, fit en s’accoudant sur le casier du bureau Jean-Baptiste : La famille des Aumoy a deux branches, l’une qui était finie et la mienne, l’une qui était riche et l’autre qui était pauvre. . .

— La vôtre ?

— La mienne, c’est çà ! . . . Or, on ne pouvait pas se sentir. . .

— Natureltement.

— Comme vous dites, c’est toujours comme çà . . . Ceux qui ont de quoi peuvent jamais sentir ceux qui n’ont rien. . .

— C’est assez souvent le contraire.

— Ah ! fit l’Ardennais embarrassé, c’est vrai; je ne dis pas que nous les aimions, çà non, nous ne pouvions pas les sentir... Des fois là, cependant, quand ils apportaient des petites choses pour les enfants.... Voilà donc la chose: notre parent...

— Quel degré ?

— Hein ?

— A quel degré?

— Comment, le degré?

— Je vous demande ce qu’était ce parent...

— C’était un rentier, un riche, quoi! de Nouzon.

— Elait-il votre frère, votre cousin...

— Ah! je comprends... C'était notre oncle.

— Bien ; achevez.

— Notre oncleMichel, donc, était un brave homme; il avait fait une vied’enferàParis,etildisaitdenous: Ils ne valent pas cher, mais cnûn, ma mort leur fera du bien.

— Qu’est-ce que cela voulait dire?

— C’estque j’ose pas vous dire absolument ce qu’il disait, fit Jean-Baptiste embarrassé.

— Dites toujours.

— Il disait : Cos coquins-là, ils ne m'estiment pas plus qu’un verrat , je leur ferai du bien après ma mort,

Et le bon neveu éclata de rire.

— Je ne vois pas cette affaire, fit le père Martial impatienté.

— Je vais vous dire. Au fond, il était bon, l’oncle Michel, et, je dois le reconnaître, c’est un homme qui avait de l’intelligence, et s’il ne s’était pas ruiné la santé dans ce Paris, il aurait été quelque chose, allez... Nous n'étions pas bien ensemble, mais je suis juste avaut tout... Quand il était garçon, il vivait bien avec nous, on allait le voir; mais le jour où il s’est emmouraché de cette fillette... et qu’il l'a épousée, dam! vous pensez bien qu’on lui t a fait la grimace... Voyons, la famille, c’est la famille; il va prendre une pas grand’chose... Vous pensez, tout le monde travaille pour soi.

— Evidemment...

— Chacun pour soi, Dieu...

— Pour personne , fit sardoniquement le père Martial.

— Comment que vous dites? demanda le paysan étonné.

— Je dis ce que vous pensez...

— Au fait! c’est vrai çà... Nous travaillions tous en nous disant : le jour où il mourra nous sommes sûrs d’être à notre affaire... et ça donnait du courage. Donc comme il avait une mauvaise santé...

— Je ne vois toujours pas l'affaire!

— Ah! c’est vrai! Je vous demande bien pardon, on bavarde, on bavarde-là comme des femmes et on ne fait rien... Voici la chose. Quand il a été tué, nous avons été chez un notaire et le notaire nous a dit que la femme de notre oncle était enceinte, qui fallait attendre...

— Ce n’est pas vous qui avez été chez le notaire. Vous êtes bien jeune.

— Certainement non, c’est notre père, qu’est mort il y a dix jours...

— Ah! très-bien.

— Et c’est lui qui m’a dit en mourant : « 11 y a un homme à Balan, le père Martial, partage l’affaire avec lui et vous aurez quelque chose. Lui seul peut faire cette affuire. »

— II a dit a Lui seul! » répéta Martial d’un air sombre.

— Oui, il a même ajouté : « Toi et lui seulement devez savoir ce que je dis... »

— Que vous a-t-il dit? demanda aussitôt en se soulevant encore le père Martial.

— Laissez, laissez venir...

Le père Martial s’accouda, observant toujours son interlocuteur, et celui-ci, avança la tête et dit plus bas :

— Le fils de M. d’Aumoy va être majeur, on va s’occuper des comptes de l’héritage; or, nous voulons, nous, nous opposer à cet héritage qui nous est dû.

Martial écarta aussitôt la lampe, pour voir bien en face le madré coquin qui venait lui proposer ce qu’il appelait une affaire.

— Comment, qui vous est dû?

— Mais oui, nous sommes les héritiers directs de Michel d’Aumoy.

— Mais l’héritier direct de Michel d’Aumoy, c’est son fils...

— Son fils..., et le paysan haussa les épaules... Il est mort sans enfants...

— Ce fils, quoique posthume, est né dans le délai légal, c’est son fils...

— Pardon, monsieur, je dois vous dire une chose : c’est que papa nous a appris à lire dans le code... Il disait toujours : çà, mes enfants, c’est la grammaire de la vie...

— Je ne vous comprends pas.

— Je veux dire que le code est pour nous!... nous ne devons qu’une pension à cet enfant.

— Mais, mon ami, vous êtes fou !...

Et Martial, très-intéressé par le récit de Jean- Baptiste Aumoy, prit un code et lut :

— Article 745 : Les enfants ou leurs descendants succèdent à leur père, mère, aïeule, etc., etc., c’est clair...

— Ce n’est pas cet article-là... voyez 756.

Martial tourna la page et lut :

— Les enfants naturels ne sont pas héritiers; la loi ne leur accorde de droits sur les biens de leur père

ou mère décédés que lorsqu’ils ont été légalement reconnus. Elle ne leur accorde, etc., etc... Mais, fit Martial, ce n’est pas un enfant naturel.

— Vous avez raison, dit froidement le paysan, c’est l’article 762 que je voulais dire.

Assez surpris, le père Martial obéissant, allait lire, lorsque Jean-Baptiste Aumoy répéta, comme une leçon et tout d’une haleine :

— Article 762. Les dispositions des articles 737 et 738 ne sont pas applicables aux enfants adultérins ou incestueux. — La loi ne leur accorde que des aliments. — Article 763. Ces aliments seront réglés eu égard aux facultés du père et de la mère, au nombre et à la qualité des héritiers légitimes. — Article 764. Lorsque le père ou la mère de l'enfant adultérin ou incestueux lui auront fait apprendre un art mécanique ou lorsque l’un d’eux lui aura assuré des aliments de son vivant, l'enfant ne pourra élever aucune réclamation contre leur succession.

Jean-Baptiste respira, il était pourpre. Martial le regardant étourdi lui dit :

— Mais ce fils n’est pas un enfant adultérin...

— Nous savons le contraire...

— Que voulez-vous dire, demanda le père Martial.

— Je veux dire qu’il existe un testament fait par notre oncle dans lequel il affirme, sur la déclaration de docteurs par lui consultés et dont il dit les noms, que, devant mourir sans postérité, il laisse une partie de ses biens à sa famille et l’autre à sa femme.

— Vous avez ce testament, demanda le père Marial sortant de son bureau, et d'une voix si singulière que Jean-Baptiste effrayé se recula.

— Ohl mon Dieu ! qu'avez-vous? demanda-t-il.

Le père Martial passa la main sur son front, et,

comme sous un effet magnétique, il devint calme immédiatement et dit:

— Mais je n’ai rien, les jambes engourdies, et je me mets plus à l’aise ; et en disant ces mots, il marcha de long en large.

Aumoy le regardait sans parler, attendant qu’il lui adressât la parole.

Au bout de quelques minutes, le père Martial vint se rasseoir dans son fauteuil.

— Je vous demande pardon, dit-il ; il m’arrive parfois des engourdissements qui m’obligent à cette petite gymnastique. Maintenant je suis remis, Si vous voulez continuer votre récit...

— Je suis à votre dispositiou, monsieur... mais vous m’avez fait peur.

— Excusez-moi.

— Vous êtes tout excusé. . . Je ne sais plus où j’en étais...

— Vous me parliez d’un testament.

— Ah! c’est vrai, j’y suis...

Le père Martial releva la tête, et d’un geste de la main il pria le paysan de l’écouter.

— Pardon... dans ce que vous m’avez dit, je vois une affaire, et je crois qu'elle est possible à tenter.

Seulementil me faut des renseignemenls que je vous priede me donner... d’uneautre façon.

— Comment cela?

— Tout cela se brouillerait dans ma tête. Vonlezvous me permettre de prendre des notes... etde vous interroger...

— Oh ! mais, fit aussitôt le paysan avec joie, j’aime beaucoup mieux çà. Je me perds, moi, en racontant... Je suis à vos ordres.

Le père Martial se recueillit une grande minute; plusieurs fois sa main fiévreuse passa sur son front; on eût pu croire qu’il condensait ses idées. Mais s’il n’eût été dans l’ombre, Jean-Baptiste eût vu qu’il essuyait une sueur froide qui perlait sur son crâne.

Ayant écaité son col, pour librement respirer, il demanda :

— Vous êtes le neveu de d'Aumoy, de Nouzon ?

— De feu Michel-Jean d’Aumoy, lué le 12 avril 1851, dans le bois de Neufmanil.

— Ah ! fit le père Martial qui, accoudé sur le bureau, laissa tomber sa tête dans ses mains comme pour faire entrer ce qu’on lui disait «dans les tiroirs de sa mémoire, » selot» l’expression de Rabelais. Après quelques secondes, il releva lentement la tête et reprit:

— Il y a donc un peu plus de vingt aus...Ce Jean- Michel d’Aumoy était marié.

— • Oui, monsieur.

— Pour être son héritier, comme vous le prétendez, il était donc marié en séparation de biens?

— Non, monsieur, mais sous le régime dotal.

— Les acquêts restaient à chacune des parties...

— Oui, monsieur!...

— Chacun pouvait li bremen t d isposer de ses biens. . . Vous êtes certain qu’il n’avait pas fait de donation à sa femme?...

— Nous savons qu’il y avait un testament.

— Qui lui donnait?...

— Qui lui donnait tout...

— Eh bien? interrogea le père Martial en fixant un regard singulier sur celui qui lui parlait, et en essuyant la sueur persistante qui lui mouillait le front.

— Ce testament était détruit par un testament secret qu’il fit quelques années plus tard...

— Vous êtes certain qu’il existe un autre testament?...

— Oui, monsieur...

— Comment avez-vous eu connaissance de ce second testament... secret?

Jean-Baptiste ne répondit pas.

— Vous vous taisez?

— Dam! monsieur, çà, c’est un secret de famille, et... pas agréable à dire.

— Vous venez me consulter, je n’ai pas été vous chercher... Si vous croyez devoir vous taire, restonsen là... Je ne puis accepter une affaire... et donner des avances dessus qu’en la connaissant à fond.

Jean-Baptiste releva la tête, une phrase avait agréablement sonné à son oreille; il la répéta en répondant :

— Je comprends... que pour faire des avances... il faut bien savoir, et je vais vous dire tout.

Accoudé, le front entre le pouce et l’index formant l’équerre, le vieux roué regardait en dessous celui qui lui parlait.

— Mon Dieu! voici la chose... dam! c’est pas agréable à dire, on n’aime pas à avoir dans sa famille des gens qui ne se conduisent pas comme ils devraient... Pas vrai-là?

Clignant des yeux, rongeant sa lèvre, Martial ne perdait ni un mot, ni un geste de Jean-Baptiste qui continua :

— Notre oncle était garçon, il avait fait une vie infernale à Paris; quand il revint chez nous, le médecin nous dit : « Il n’en a pas pour longtemps! » Nous ne nous voyions guère avant, mais en apprenant çà nous avons été le voir...

— Pour arranger les affaires...

— Oui! fil naïvement le paysan... Ah! et puis pour ne pas laisser un homme seul dans cet état-là...

— C’était votre devoir, dit Martial avec un grincement de dents.

— Certainement, on a du cœur ou on n’en a pas... et, Dieu merci, c’est pas çà qu’on peut reprocher à la famille.

— D’avoir du cœur? fit sardoniquement Martial.

«îi v

Jean-Baptiste regarda le vieillard, mais ne voyant sur son visage perdu dans l’ombre aucun air de malice, il continua :

— Donc, on va chez lui, et comme on s’occupailde tout, faut dire la vérité, au lieu de nous en savoir gré — il avait un mauvais caractère, vous savez bien — il nous en a voulu à tous... si bien qu’un jour, dans un accès de fièvre chaude, pour reconnaître le service qu’on lui rendait en venant vivre avec lui... il nous a chassés comme des garçons d’écurie...

— Il était intelligent ! fit Martial à mi-voix et se parlant à lui-même.

— Qu’est-ce que vous dites? demanda Aumoy en tendant l’oreille.

— Moi?... rien... répondit l’autre entre ses dents.

Le paysan poursuivit :

— Alors, resté seul, désœuvré, il tomba entre les mains des médecins... On lui dit qu’il lui faudrait la vie tranquille, la vie de famille ; savez-vous ce que fit cet imbécile-là?... Comme on lui fourrait dans Ja tête de se marier et que, dans sa position, il pouvait trouver une jeunesse de bonne famille, qui aurait apporté ledoubledece qu’il avait,il s’ingénia de chercher une petite fillette jolie... Naturellement, il tomba sur une jeunesse dont les parents n’avaient pas le sou . . . des gens de rien,qui menaient grand train pourfaire croire qu’ils avaient quelque chose, qui envoyaient leur enfant dans le Midi l’hiver... bref, des gens

enfin qu’étaient morts sans le sou, en laissant l’enfant obligée d’aller donner des leçons de piano... car faut dire çà : on avait appris à celte enfant anglais, français, piano, le diable et son train... elle savait broder des pantoufles, mais elle n’aurait pas su mettre un col à une chemise... Eh bien ! monsieur, çà vous peint l’homme... c’est de cette fille-là, qui était orpheline, que notre oncle s’amouracha... Et vous le savez, tout le monde à Nouzon le savait... quand il l’a épousée, dam !.... enfin, ça ne fait rien... Vous comprenez que lorsqu’une famille honnête voit des choses comme çà, elle ne peut pas rester inactive.

— Que fîtes-vous? demanda le père Martial, observant toujours son interlocuteur jusque dans ses moindres gestes.

— Le père se mit à chercher, à chercher... si bien qu’il trouva. . . .

— Quoi?

— La preuve de ce que valait la tante Orphise.

— Alors?

— Alors, il ne fit ni une ni deux, là... il partit un matin, alla trouver son oncle et lui dit : « Mon oncle Michel, il se passe çà el çà... » Vous voyez l’affaire d’ici...

— Oui, je vois, dit Martial dont les doigts crispés déchiraient les papiers qui se trouvaient devant lui. Et qu’advint il?

— Dam! on chercha, mais on ne put pas trouver

de preuve. C’est alors que mon père décida noire oncle Michel à faire le second testament.

— Et ce testament dit?

— Je vais vous le lire.

— Vous l’avez? demanda vivement Martial.

— Non, j’en ai la copie.

Et, en disant ces mots, Jean-Baptiste sortait de dessous son gilet un grand portefeuille crasseux qu’il ouvrit et duquel il tira un papier jauni plié en quatre.

Le père Martial s’était levé, l’œil ardent, contenant avec peine sa main crispée, il demanda :

— C’est le testament, çà?

— Non, c’est une copie !...

— Mais, c’est l’écriture...

Se mordant les lèvres, il reprit :

— On dirait l’écriture...

— A quoi voyez-vous çà? demanda le paysan surpris, en relevant la tête.

Martial, assez embarrassé, se remit et répondit :

— Dans une copie, il n’y a pas d’hésitations, pas de ratures...

— Vous avez du nez, vous... vous êtes un malin.

— C’est bien le testament? reprit Martial avec une voix singulière.

— Mais non, je vous dis que c’est une copie... ou plutôt, voici la vérité, c’est le brouillon...

Calmé par cette explication, le père Martial dit froidement :

— Lisez, je vous écoute.

Jean-Baptiste s’approcha de la lampe et lut :

« Faible de santé, mais sain de corps et d’esprit, dans la conviction d’une fin prochaine, j’écris ce testament, qui devra annuler un testament précédent fait en faveur de ma femme, Orphise d’Aumoy, née Lebeau.

En raison de motifs que je tiens à garder secrets, je modifie ainsi qu’il suit mes volontés premières, lesquelles privaient ma véritable famille des bénéfices de mon héritage :

1° Tous mes biens, or la propriété de Nouzon et ses dépendances, seront divisés en deux parts égales.

2° Orphise Lebeau, ma femme, jouira jusqu’à sa mort de l’usufruit d’une de ces parts.

3° L’autre part reviendra immédiatement à Jean- Michel-Baptiste Aumoy, cultivateur à Autry, mon neveu.

4° La propriété de Nouzon restera la demeure de ma veuve, Orphise Lebeau, sans qu’elle la puisse vendre, hypothéquer ou louer. Du jour où elle cessera de 1 habiter, ou après son décès, ladite propriété et ses dépendances appartiendront à la commune de Nouzon. Je désire qu’elle soit transformée en hôpital pour les malades et les vieillards, les terres en dépendant étant d’un rapport sufûsant pour l’entretien de cette maison.

Telle est ma volonté. Si le ciel m’avaft donné la joie d’avoir un enfant, tous mes biens lui eussent

appartenu.... Si cette faveur m’arrivait encore aujourd’hui, ce testament serait nul. Mais ces dispositions sont faites dans l’assurance que ma race légitime doit s’éteindre avec moi... les déclarations des célébrités médicales qui ont prolongé ma vie sont formelles à cet égard...

Ces déclarations écrites et signées sont jointes au présent...

Nouzon, 20 mars 1851.

Jean-Michel d’Aümov. »

Le gars, repliant le papier après avoir lu, regarda le père Martial et lui dit :

— Maintenant, vous voyez l’affaire...

Le père Martial, la tête baissée, les regards fixés sur le plancher, ne répondit pas ; Jean- Baptiste, croyant que des explications plus claires étaient nécessaires, ajouta :

— Voici donc la chose... Aujourd’hui la tante Orphise jouit des biens, bénéficiant de la loi qui fait son fils héritier; elle a une part à elle et elle a la tutelle de son fils ; or, en prouvant que son fils n’est pas le fils de notre oncle Michel, en la faisant déclarer indigne, nous avons tout... Voilà l’affaire...

Toujours plongé dans ses réflexions, Martial ne répondit pas; Aumoy crut que l’affaire lui semblait douteuse et il ajouta :

— Nous avons des phrases très-claires : En raison de motifs que je tiens à garder secrets ; et celle-ci : Ces dispositions sont faites dans l’assurance que ma race légi-

time doit s’éteindre avec moi. Vous voyez race légitime ! — Ce qui est impossible, el il a pris le soin de joindre au testament « les déclarations formelles à cet égard, » déclarations signées... Le procès vous effraie. Mais voici : Je crois que par la menace d’un scandale on peut arriver à quelque chose... Eh bien! qu’en ditesvous?

Le père Martial regagna sa place dans l’ombre, il releva lentement la tête et dit froidement :

— C’est une grande affaire. . . Je ne puis répondre ainsi, il faut que j’y pense longuement; vous ne pouvez partir cette nuit...

— A votre aise s’il y a quelque chose à faire?

— Oui!... laissez-moi. Couchez à l’auberge etdemain, à six heures du malin, venez, je vous répondrai.

— Bien.

La vieille Bavet, appelée par Martial, vint chercher Jean -Baptiste et le reconduisit en maugréant.

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