‹ Les Drames de la forêtChapitre 7 sur 29 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Oû l’on volt qu'il est possible de « réparer des ans l’irréparable outrage. •

Quand la vieille Bavet, la lanterne à la main, eut dirigé Jean-Baptiste Aumoy, que la porte sc fut refermée derrière elle, celui qu’on appelait le père Martial se dressa tout-à-coup, arracha plutôt qu’il ne

déboutonna le col de sa lévite et entrebâilla la fenêtre comme s’il étouffait. Ayant donné un peu d’air à ses poumons, il se découvrit et passa la main sur son front ruisselant, sa main glissa sur son visage et vint caresser la barbiche... Une étrange chose se produisit, effet de magnétisme peut-être, le visage parut moins vieux... la peau était moins tendue, plus souple aux impressions de la pensée.

11 marcha quelques minutes à grands pas dans son cabinet... puis, lassé, il prit la lampe et passa dans la seconde pièce; là, il se jeta sur le lit... pâle, les yeux secs, étendu sur le dos, la main crispée dans les cheveux et sous la tête, l’autre accrochée à son col; il respira bruyamment et resta ainsi silencieux, le regard perdu sur le plafond à solives.

Mais ce silence était terrible : le corps tressaillait, on sentait, à la fixité du regard, que d’étranges pensées bouillonnaient follement dans le cerveau. L’expression du visage était effrayante, comme celle d’un homme qui se sent devenir fou... on y lisait à la fois de la haine et de l’amour, de la douleur et de la joie, de l’audace et de la peur... la vie tout entière était dans la bouche et les yeux...

Il resta ainsi une grande heure, sans entendre le grondement du tonnerre et le crépitement de la pluie sur les vitres... tout-à-coup il se leva, ou plutôt il jaillit et debout, droit, bravant l’invisible, secouant la tête comme pour en chasser des pensées trop lourdes, il dit :

— Jamais mes rêves n’avaient été jusque-là.

Puis les bras coisés, immobile, il songea.

Nos lecteurs ont reconnu déjà dans l’homme que nous leur présentons l’ancien garde-chasse de Michel d’Aumoy.

U avait quitté le pays après le crime, et c’est une dizaine d’années plus tard que, sous le nom de père Martial, il y était revenu ; personne ne l’avait reconnu, il vivait seul, et nos lecteurs verront plus loin de quelle façon bizarre.

La révélation qui venait de lui être faite le surprenait et lui ouvrait un horizon inconnu. Quoi, le fils d’Orphise n’était pas le fils de Michel ! Mais alors, le

père de cet enfant, c'était A cette pensée, Martial

sentait lui courir dans les veines une sensation étrange.

Il se souciait peu des contes que le paysan lui avait faits, il se moquait des offres qu’on lui faisait; Martial ne pensait plus qu’à ces mots : Un fils.

Mais, avant d’aller plus loin, nous devons revenir sur nos pas et expliqueras changements qui s'étaient produits dans la situation de Martial Caulot.

Il y avait un peu plus de dix ans, vers six heures du soir, après une de ces chaudes journées du mois de juillet, un homme à la barbe grisonnante mais encore vigoureux, à en juger parla vivacité saccadée de ses allures, suivait la route de Vouziers. Plusieurs fois déjà, son regard inquiet s’était longuement arrêté sur les rares maisons qui de loin en loin

égayaient de leurs toits rouges la monotonie de la plaine.

Quelques mots incohérents qui s’échappaient de ses lèvres, trahissaient en lui une secrète préoccupation; son visage, d’une expression régulière et plutôt douce que sévère, s’assombrissait d’instants en instants. On eût dit que la vue de ce paysage lui rappelait de pénibles souvenirs.

Il suspendait alors sa marche; puis, avec un petit hochement de tète suivi d’un mouvement impatient du bras, reprenait sa course, pressant le pas comme s’il lui eût tardé d’atteindre un but ardemment désiré et qui lui échappait toujours.

En ce moment, à l’endroit de la roule où se trouvait notre inconnu, le chemin, creusé de profondes ornières tracées vraisemblablement par l’écoulement des eaux de pluie, faisait un coude vers la droite.

Là, un certain embarras se peignit sur le visage du voyageur. Il souleva légèrement le chapeau de feutre à larges bords qui couvrait son front, essuya les gouttes de sueur qui tombaient le long de ses tempes, et regardant tout autour de lui, sembla vouloir recueillir sa mémoire.

— Ohé, brave homme! fit-il en s’adressant à un paysan occupé à rassembler quelques bottes de foin fraîchement coupées, ne pourriez-vous pas m’indiquer le chemin le plus court pour me rendre à Autry, et me dire combien il me faudrait encore de temps pour y arriver?...

A cette brusque interpellation, le paysan releva la tête et répondit, s’apercevant qu’il parlait à un homme d’une certaine condition :

— Monsieur ne connaît sans doute pas le pays, mais s’il désire que je l’accompagne, je...

— Merci, interrompit le voyageur; donnez-moi, je vous prie, le renseignement que je vous ai demandé. Je suis pressé et voudrais être à Autry avant la tombée de la nuit.

— Ob! alors, vous pouvez être'tranquille, reprit le paysan ; vous avez à peine une petite demi heure de marche à faire, et quand vous aurez atteint les grands arbres que vous voyez là-bas, voüs apercevrez les premières maisons d’Autry.

— Merci, mon brave, dit le voyageur en glissant au paysan quelques pièces de menue monnaie.

Là-dessus, il s’éloigna rapidement.

Au bout d’une heure et demie, l’inconnu, maugréant contre un pays où il n’y avait ni voitures ni chemin de fer, n’avait encore rien découvert.

La nuit était venue.

Tout-à-coup, au détour de la route marqué par les arbres qu’avait désignés le paysan, il aperçut une immense lueur et des gens affolés dont les cris : Au feu ! au feu ! lui parvenaient d’une façon sourde et lugubre.

Cest un terrible fléau que le feu pour nos campagnes, contre lequel tout le monde est toujours prêt à lutter. Les granges s’appuyant les unes sur les au-

tris, le blé qui brûle ch< z l’un allume celui du voisin et commandeainsila mutualité. Au fond de toutes choses l’égoïsme est toujours.

C'était un superbe tableau, au reste , que cette plaine vallonnée, enveloppée par le voile sombre de la nuit et au milieu de laquelle, comme un immense bûcher, se consumait une vieille maison.

Tour à tour la roule, les champs, les arbres, la petite rivière d’Aisne, s’illuminaient; puis, craquement terrible, un mur s’éboulait, et tout était replongé dans l’obscurité. Le feu couvait alors un imtant sous les décombres, et tout d'un coup ses longues langues de flammes allaient rissoler la cime des peupliers.

Le silence de la plaine n’élait troublé que par les cris des oiseaux éveillés qui fuyaient à lire d’ailes.

A deux lieues à la ronde, les paysans voyaient la lueur sinistre de l’incendie, les cloches avaient sonné, les tambours et les clairons avaient appelé les pompiers, et chacun arrivait lutter contre le danger commun. Peu à peu un brouhaha lointain se fit entendre; les villages s’éveillaient.

Aussitôt, de tous les coins de la plaine, des lumières qui semblaient des étoiles, des lumières avançaient rapidement: on distingua bientôt, c’étaient des torches que des hommes portaient devant les pompes.

Derrière pompes et pompiers accourait le village... femmes, enfants, qui portent des baquets, des seaux, des cordes...

Tout ce monde apparaissant dans la lumière rouge et funèbre de la résine... tous ces gens courant par cette plaine que sillonnaient capricieusement les lueurs de l’incendie... c’était un terrible tuais superbe spectacle que l'inconnu regardait, vivement impressionné.

Tout-à-coup il sentit une main vigoureuse se poser sur son épaule :

— Nous le tenons, oh 1 le coquin! fit une voix derrière lui.

L’inconnu, élonné, se laissa prendre; mais, revenu de sa stupeur, il chercha vainement à se faire entendre. La foule couvrait ses cris, il n’entendait que la terrible accusation :

— C’est un des incendiaires.

Malgré ses protestations, il fut poussé jusqu’à une maison voisine. Là, sommairement interrogé, ne pouvant donner aucun garant de sa personne, ne pouvant expliquer les motifs qui lui avaient fait demander quelques heures auparavant la maison du notaire d’Autry, ayant déclaré se nommer Jean Martial, marchand de bestiaux, et ne pouvant montrer ni une facture ni un papier établissant sa déclaration, il fut la même nuit dirigé sur Vouziers. . . Une fois en prison, il fut de nouveau interrogé et répondit :

— Je me nomme Jean Martial, je suis marchand de bestiaux dans la Camargue, je viens ici pour faire des achats, et j’allais à Autry chez le notaire pour

lui demander s’il y avait dans les environs un grand pâturage à vendre où je placerais les bestiaux que j’ai l’intention de ramener dans le Midi, je veux faire des élevages, voir ce qui est possible avec les bêtes d’ici et de chez nous.

Pour toutes preuves de sa déclaration, il montrait un portefeuille assez bien garni, et/au contraire, ce portefeuille servait à ses accusateurs pour le confondre.

Cinq jours, le soi-disant marchand de bestiaux resta sous les verroux sans voir personne. L’enquête se poursuivait, on prenait des renseignements dans son pays. Un matin, il s’éveilla ayant un compagnon de cellule. Martial regardait celui qui était venu d’un air méfiant et répondit à peine aux quelques questions qu’il lui fit. L’air inquiet, embarrassé du nouveau venu ne donnait à penser rien de bon sur son compte.

Vers dix heures, deux gardiens parurent.

— Robert, dit l’un d’eux.

— C’est moi, fit aussitôt le prisonnier.

— Allons vite.

Et, le saisissant brutalement, les geôliers le poussèrent dehors. Quelques minutes après, Martial entendit le malheureux qui criait comme si on le rouait de coups.

— Pauvre diable ! fit-il.

Celui qu’on avait appelé Robert n’avait pas été rudoyé, il criait sans motif. Sorti de la cellule, il quitta

ses gardiens; seul il enfila les longs couloirs de la prison qu'il connaissait , et , arrivé devant une porte, il entra.

Un agent venu en toute hâte de Paris, était devant le bureau, et, voyant entrer le prisonnier, il lui demanda :

— Eh bien ! Misère, qu’avez- vous fait?

— Ah ! rien encore, monsieur Allard, répondit celui qu’on appelait et Robert et Misère; mais, j’en réponds, demain il aura jaboté. . . Je retourne vile... J’ai inspiré sa pitié, et il ne faut pas le laisser seul.

— Allez alors, et à demain?

— Oui, monsieur, à demain.

Misère sortit, longea le couloir, et arrivé devant la porte de la cellule où les deux employés de la prison l’attendaient, il leur dit à mi-voix :

— Ouvrez et jetez-moi au milieu de la chambre.

La porte ouverte, les agents obéirent.

Pendant qu’ils refermaient serrures etverroux, Misère se relevait en geignant devant Martial, étourdi.

— Oh! les canailles! disait-il, ils m’assassineront sans me juger !

— Pauvre homme ! fit encore Martial.

Nous avons dit que nous racontions aux lecteurs une histoire vraie ; si quelquefois nous devons changer les noms des gens et les lieux qu’ils habitaient, nous ne changeons pa3 les faits, et si singuliers qu’ils puissent paraître, nous en garantissons l’exactitude.

Nous devons expliquer ce qu’était le singulier prisonnier que nous venons de mettre en scène, et qui sera une des chevilles de cette histoire.

Dans les bagnes, dans les prisons centrales et départementales, au-delà des murs et des portes des cellules et des préaux, la justice doit tout voir. Toujours l’Euménide réaliste doit tenir dans ses mains les misérables soumis à la surveillance de la haute police. Pour cela, elle emploie des hommes spéciaux, bandits vieillis dans les crimes et dans le vice, que la force abandonne et auxquels l’astuce reste.

Criminels endurcis, ayant vécu avec eux, ils connaissent les voleurs et les assassins; l’indice devant lequel les agents passent aveugles, leur suffira pour reconst uire le crime tout entier.

C’est une armée occulte que la police tient entre ses mains, dernier ressort qu’elle fait jouer dans les affaires mystérieuses.

Or, Martial arrêté, accusé d’être coupable d’incendie, de faire partie de ces bandes terribles qui désolent nos campagnes, répondait toujours aux accusations portées contre lui...

— Mais où sont les preuves... les preuves?

L'agent venu de Paris, pour informer contre cet individu, ayant seulement un signalement fourni, l’agent Allard, ne réussissant pas dans ses interrogatoires, avait pensé à placer près de l'accusé, un mouton, c’est le nom que portent dans les prisons ces utiles misérables. L’agent choisit alors un des plus

adroits renards- moutons, renommé pour arracher des révélations... Robert, dit Misère.

Le fit-on venir de Paris? d’un bagne? d’une maison centrale? peu nous importe.

Le but donné par l’agent à Misère était simple. Se faire passer pour un coupable et arracher des confidences à son compagnon.

— Monsieur Allard, avait répondu Misère, je vous demande huit jours...

Le matin, il n'en demandait plus que deux en voyant leS marques de sympathie que lui donnait son camarade de cellule.

Misère avait environ cinquante à cinquante-cinq ans... Possédant une science merveilleuse pour se travestir, il parvenait, à l’aide de certains cosmétiques, à effacer trente ans sur son visage. Il parlait plusieurs langues, connaissait beaucoup d’idiomes et parlait l’argot admirablement, et faisant allusion à sa jeunesse passée au bagne :

— Dame ! vous pensez, j’ai passé toute ma jeunesse au collège.

Misère était de petite taille, les biceps et les cuisses étaient énormes, le torse était nerveux et maigre, il avait une petite tête et un cou de taureau.

Les joues creuses, les yeux enfoncés sous l’arcade sourcilière sur laquelle s’étendaient des sourcils rouges épais et relevés comme des flammes de grenade, le nez petit semblait avoir été rouge au bout et montrait des narines immenses : sous chacune des

narines, un petit bouquet de poils hérissés que Misère appelait ses moustaches, le front était couvert d’une courte chevelure, « poivre et sel » hérissée comme une lête de loup; la bouche était fine, l’œil flamboyant, vif, courant toujours sous la paupière.

Tel était le compagnon du marchand de bestiaux Jean Martial... qui tomba dans sa cellule sous les brutalités des geôliers, et qui s’étant relevé, dit en pressant sa poitrine :

— Ils me tueront.

Et il cracha le sang.

Martial le prit sous les bras et le fit asseoir en disant :

— Pauvre malheureux!

— Merci... râla Misère.

Nous avons peint physiquement le nouveau compagnon donné à Martial. Un rapide coup d’œil sur sa vie nous le fera connaître tout entier. La vie de Robert, dit Misère, est un véritable roman.

Chassé de la maison paternelle à l’âge de neuf ans pour vol, ramassé dans les rues de Paris encore pour vol de chaussures à l’étalage des boutiques, on l’enferma dans une maison de correction jusqu’à l’âge de vingt ans; le tribunal reconnut qu’il avait agi sans discernement.

En prison, il jouait déjà au renard, mais avec une habileté tellement prodigieuse, qu’un chef supérieur des prisons l’employait pour découvrir les complots et autres méfaits de ces populations dangereuses.

À sa majorité, Misère reprit le cours de ses déprédations ; mais il apporta tant d’art, tant de prudence, de réserve dans l’exploi talion de sa coupable industrie, que sans un concours inouï de circonstances, on ne l’aurait jamais découvert.

En plein soleil et profilant de l’absence d’un cocher, il monta sur le siège d’une voiture et alla vendre l’équipage à vingt-cinq lieues de Paris. Ce nouvel exploit lui procura des ressources pour quelques jours.

11 voulut se créer un genre de commerce dans cette industrie. Aperçu par de plus madrés que lui, il tomba dans une souricière que lui avait dressée la police. Cette fois, il en eut pour cinq ans : aucune circonstance aggravante n’avait entouré le fait principal.

Dans la prison de Clairvaux, Misère fut promptement remarqué. Ses aspirations, son flair, son tact exquis, son discernement furent employés. Il se faisait bien venir du personnel de la maison et captait presque toujours la confiance de ses compagnons de captivité. Il faut dire aussi qn’il profitait du bénéfice de ses délations.

Mais quiconque aurait vécu dans cette atmosphère pestilentielle et l’aurait suivi de près, ne se serait pas douté du rôle infâme que jouait Misère.

Beaucoup de sesco-délenus le considéraient comme un protecteur, une Providenee ; il semblait si obligeant que si on avait eu à soupçonner quelqu’un

d’une délation, il eût été le dernier auquel on aurait songé. .

Redevenu de nouveau libre, et bien que soumis à la surveillance de la haute police pendant cinq ans, il ne craignit pas de gagner Paris et de s’y enfermer dUns les plus épaisses ténèbres pour échapper à l’action de la police. A force de larcins, il était parvenu à se créer un riche bien-être, et méditait « un grand coup qui devait le conduire à l’opulence, » a-t-il dit plus tard.

il avait jeté son dévolu sur une famille anglaise qui était allée faire un tour dans le voisinage de la capitale. Il avait sondé les valeurs dont elle était possesseur. Profiter adroitement de son absence, s’introduire dans ses appartements à l’hôtel, ouvrir les portes, les placards, les malks, faire un paquet de son butin, tout cela fut l’affaire de quelques minutes. Des recherches fort actives furent essayées, mais elles restèrent vaines.

« Jamais je 11’aurais été découvert, dit Misère dans ses mémoires, si un concours de circonstances inouïes n’avait mis la police sur mes traces. »

Le cadre de notre récit est trop restreint pour les reproduire.

La justice, cette fois, sa montra inexorable envers ce réfractaire incorrigible, il fut condamné à vingt ans de travaux forcés.

On le reçut au bagne de Toulon comme un des rois du préau. Mais l’administration l’accueillit

comme Tua des malfaiteurs les [dus redoutés. L’œil de la chiourme était constamment fixé sur lui.

Misère se plia facilement aux exigences de sa situation nouvelle.

Il feignit le repentir, le remords, mais en réalité il se perfectionna dans le rôle qu’il avait si ardemment caressé... celui de renard émérite.

Il épiait avec un art inimitable les écarts de ses compagnons et les dénonçait, et bien que rivé à la chaîne d’un forçat violent et emporté, il l’avait tellement dompté, maîtrisé, rendu si docile à ses volontés, qu’il l’avait accoutumé à toutes ses délations. Quelque aversion qu’il en eut, il en avait fait un véritable disciple. A la chiourme, on le considérait comme le renard le [dus accompli. Jamais mouton ne remplit mieux son rôle en tout temps. L’adjudant de service, le commissaire de la marine voulaient-ils découvrir les traces d’un complot de quelque gravité, le nom de Misère était prononcé, et dans la journée il en remettait tous les fils entre leurs mains. Enfin, dans l’art de la délation, il était devenu un véritable artiste. Il est certain qu’un exécrable forfaitétant commisquelque part depuis vingt à trente ans, lorsque les auteurs en étaient introuvables ou conservaient bouche close au secret, on en appelait à Misère.

Tel était l’homme qu’on avait placé près de Martial pour savoir ce qu’il était.

Nous avons dit que Maniai, pris de pitié pour le misérable, l’avait pris dans ses bras, et l’avait assis,

prêt à le secourir; il soutenait sa tête lorsque, le regardant, il s’exclama avec surprise :

— Comment, toi !

Clignant de l’œil, le renard qui n’avait pas bougé regarda celui qui lui parlait. Aussitôt il ouvrit ses yeux tout grands, se redressa, et subitement remis de sa syncope, il dit :

— Mais c’est Caulol !

Martial plaça aussitôt un doigt sur ses lèvres, en lui désignant du regard la porte derrière laquelle on pouvait écouter.

Misère d’une voix sourde, lui dit :

— Tu t’es donc fait pincer. . .

— Je ne sais pas pourquoi je suis ici !.. .

— Ta parole !

— Je te l'assure. . . On t’a mis avec moi pour ton travail. . .

— Oui ! lit le mouton.

■ — Alors tu vas me renseigner. . .

— Vraiment, tu n’as rien. . . du tout? Tu n’es pas chef d’une bande d’incendiaires?

— Non !

— Ce n’est pas toi qui te renseignais sur les plus riches propriétés d’Autry?

— Pas du tout. . . Je demandais l’adresse du notaire pour acquérir une propriété. . .

— Une propriété?

— Oui! une grande affaire que je veux faire.

— Mais tu n’es pas marchand de bestiaux.

Martial jeta un regard sur la porte et dit plus bas :

— Non, mais Misère, si tu es las du métier que tu fais, je peux te prendre avec moi. . .

Misère regarda Martial en face, comme s'il voulait lire la pensée jusque dans le cerveau.

— Tu es l'homme qu’il me faudrait, continua Martial, tu dépisterais tout... Mais j'ai besoin qu’on ne me garde pas longtemps, j'ai besoin que l'enquête ne soit pas faite à fond... j’ai besoin de m’appeler ici Claude Jean et de mon nom de famille Martial... j’ai besoin enfin qu’on ne sache pas que j’ai été à Toulon... donc, fais-moi sortir d’ici et dès que je serai dehors je t'associe avec moi...

— Et on y fera fortune par des moyens... honnêtes ?

— Peuh !... à peu près honnêtes...

— Une vraie fortune?

— Une vraie fortune avant cinq ans...

— Mais nous pouvons peut-être nous entendre?

— Je ne demande que çà.

— Eh bien I causons un peu...

Et, prenant sa chaise, Misère alla s’asseoir dans le coin le plus reculé de la cellule ; Martial prit également un siège et vînt se placer près de lui. Misère dit aussitôt à voix basse :

— Tu disais donc une affaire! Quelle est cetteaffaire?

Misère et Martial causèrent alors pendant deux

grandes heures à voix basse.

Au bout de ce temps. Misère se leva, et prenant la main avec effusion à son compagnon, il lui dit:

Page 1