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— Eh bien I je suis ton homme! Nous nous connaissons trop tous les deux pour nous tromper ; en perdant l’un l’autre se perd.
— C’est entendu!
— Ce soir, tu se ras libre. . . Dans quinze jours à Sugny, j’aurai mes hommes. . .
— J'y serai, où tu sais. . .
— Voici l’heure! Observe-toi. . .
Martial s’étendit sur le petit lit, et l’autre se promena de long en large.
Une demi-heure environ après, la porte s’ouvrit et les gardiens appelèrent Robert. Celui-ci sortit aussitôt sans renouveler la scène du matin.
Il se dirigea vers le cabinet de l'agent. Immédiatement reçu par lui, ce dernier lui demanda :
— Avez-vous du nouveau?
— - Oui, monsieur Allard, répondit le renard.
— Ah ! dites vite.
— Nous sommes dans une fausse route.
— Que dites- vous-là? demanda M. Allart surpris.
— La vérité simple; vous savez queje m’y connais; il est difficile de me tromper.
— Mais qu’est cet homme?
— Un nommé Jean-Claude Martial.
— Mais il n’est pas marchand de bestiaux?
— Il vendait des bestiaux et tout ce qu’on voulait lui vendre sans argent. C’est un faiseur qui, ayant fait de mauvaises affaires, va essayer d’en faire de meilleures à l'étranger. Voilà vérité pure.
— Et ce n’est pas l’homme signalé?
— Pas du tout.
— Mais pourquoi n’a-t-il pas franchement déclaré son état?
— C’est simple comme tout; il n’a pas besoin de
dire : Je suis de tel endroit, et je le quitte parce que j’ai mangé l’argent de tous ceux qui ont eu confiance en moi. Avouez que c’est difficile à dire En ou-
tre, çà offrait un danger. Il vous dit au contraire : Marchand de bestiaux, je veux élargir le cercle de mes affaires, je veux voir si avec des achats faits dans le Nord, je ne trouverai pas une différence avec
mes achats dans la Provence Pour les gens qui
traitent avec lui, c’est un homme sérieux qui s’oc;cupe de ses affaires. . . Vous télégraphiez, dans cet ordre : « Est-il vrai qu’un sieur Martial, marchand de bestiaux, résidant chez vous, soit en ce moment en tournée d’achat dans nos pays? » Le pays là-bas s’enquiert chez les gens avec lesquels il est en affaires. On dit aussitôt : Martial ! je le connais. . . Vous dites qu’il est parti? Le gendarme ou le clerc du commissaire répond : « Il serait parti faire des achats dans les Ardennes. » Le créancier, rassuré, dit aussitôt : « Oui ! oui ! c’est un homme audacieux mais intelligent. » On vous télégraphie ça, et tout est dit.
Au même moment, un employé apporta une dépêche. L’agent la lut et dit :
— Décidément, vous êtes fort. Misère; vous avez raison.
— C’est la dépêche ?
— Oui.
— Et que dit-elle?
L’agent lut :
« Jean-Claude Martial, parti depuis dix jours, marchand de bestiaux, mauvaise réputation commerciale, dans le pays depuis deux ans, est parti pour affaires. Rien contre lui. »
— Rien contre lui ! Vous voyez. . . je ne me trompais pas.
— Ma foi. Misère, j’avoue que je suis tout honteux
de mon aveuglement Alors, nous n’avons plus
rien à faire ici; vous pouvez repartir. Je vais donner l’ordre d’élargir ce pauvre diable, et je vais gagner Relhel pour retourner à Paris.
L’ordre fut immédiatement donné, et Martial était mis en liberté le soir même, à l’heure où l’agent et son mouton retournaient à Paris.
Martial, libre, se fit conduire à Rethel, là, il se rendi t à la gare après avoir pris, dans la coiffe de son chapeau, un billet de bagage, il alla réclamer une petite malle dite chemin-de-fer, et gagna la ville.
Le marchand de bestiaux descendit dans une petite auberge sans enseigne, se fit servir à souper, demanda une chambre et dit qu'il allait dormir deux ou trois heures seulement, étant harassé de fatigue, mais qu’obligé de partir la nuit même il voulait être éveillé vers une heure afin de prendre l’express de une heure trente; il régla sa note d’avance.
Après le souper, on le conduisit à sa chambre; la bonne lui ayant souhaité le bonsoir, il ferma aussitôt sa porte rentrant la clef en-dedans, il tira les rideaux de la fenêtre, et certain d’être bien seul, il ouvrit sa petite malle, il y prit un costume assez élégant et un coffret qu’il plaça sur la cheminée.
Martial n’était point harassé de fatigue, il venait au contraire de jouir d’un repos forcé qui ne l’obligeait pas aux heures de sommeil qu’il avait réclamées. Mais l’ancien garde devait à la négligence de sa toilette d’avoir souffert d’une méprise qui l’avait trèsinquiélé, et de laquelle il ne savait pas comment il serait sorti s’il n'avait rencontré un ancien complice; il le croyait du moins, ce qui indiquait qu’il se jugeait bien à sa juste valeur.
— Je ne veux pas, se disait Martial, me faire prendre une seconde fois, peut-être n’en sortirais-je pas aussi facilement que la première. Tout homme, par cela seul qu’il est homme, vaut qu’on songe à lui, et je suis seul pour songer à mol... Et puis, chaque jour de retard peut amener une plainte, la plainte, c’est la déclaration de faillite, la faillite et mon absence prolongée, c’est la banqueroute... et alors impossible de tenter la fortune. Oui, j’en suis certain, surtout avec Misère, c’est la fortune. Faisons de Martial un autre homme.
En disant, ou plutôt en pensant ces mots, Martial ouvrit le petit coffret qu’il avait placé sur la cheminée et qui n’était autre qu’une boîte à maquillage.
— iU —
C’est l’cutil le plus commun de certaines créatures de Paris.
D’abord, il étendit sur ses cheveux un cosmétique qui les appliqua sur le crâne,puis il frotta sa peau de cold-cream ; il plaça ensuite sur sa tête une perruque blonde un peu foncée. Ceci fait, il s’étendit sur la peau, assouplie par le cold-cream, une épaisse couche de blanc gras ; avec un ébauchoir semblable à ceux dont se servent les sculpteurs, il combla d une pâte rose les interstices qui se trouvaient entre l’épiderme et la perruque.
Le gros œuvre était fait. Il suspendit son travail quelques minutes et, grimaçant devant sa glace, il effaça et combla à mesure les rides qui se marquaient sur le visage. Puis il prit avec une houppe une poudre excessivement fine qu’il sema sur le blanc gras, et avec un linge il l’étendit. Alors commença le travail d’art, c’est-à-dire au pinceau. Martial blondit ses sourcils, ses cils, bistra ses paupières, rougit ses lèvres et fondit le tout avec une patte de lièvre.
Ceci fait, il prit la lampe et se regarda de très-près. Martial n’existait plus, et il se dit malgré lui :
— Je défie la mouche la plus rusée de reconnaître Martial Cauîot... et nous verrons là-bas ce qu’ils vont dire du jeune homme que je leur amène.
Martial revêtit vivement les vêtements qu’il avait tirés de sa malle, et, tout-à-fait transformé, de visage, de tenue, d’allure, on l’eût pris pour un parfait gandin.
II finissait de boucler sa malle, lorsqu’on frappa à sa porte. Feignant de s’éveiller en sursaut, il demanda :
— Qu’est-ce que c’est?... qu’est-ce qu’il y a?...
— Monsieur, il est une heure.
— Ah ! c’est vrai... Merci, mon ami, merci !
— Si vous voulez donner vos chaussures, je vais les cirer...
— Merci! Je m’habille à la hâte... Yons pouvez vous recoucher, je trouverai bien la porte.
— Vous n’avez pas besoin de moi ?
— Non.
— Bien, monsieur... Vous tirerez la porte de la rue sur vous... Bon voyage, monsieur! à une autre fois!
Dès qu’il n’entendit plus de bruit, Martial descendit.
Il se rendit à la gare et prit un billet de première pour Liège. Le train allait partir ; il sauta en voiture et s’étendit sur la banquette, en boutonnant ses gants.