‹ Les Drames du villageChapitre 10 sur 60 · I.a virille demoiselle eut un malin sourire · texte numérisé non relu

I.a virille demoiselle eut un malin sourire

— Sans doute , dit-elle, mais une jeune et jolie femme qui viendrait s'asseoir entre nous...

An.itole se crut deviné et il devint écarlate.

— Allons 1 allons! poursuivit mademoiodle do Misseny, il faudra que nous cherchions cela...

— Ma tante.. ,

— Je vais écrire h nos cousins du Blaisois. Blois e.st un pays d'héritières...

— Les liérilières ne voudront pas de moi, ma tante.

— Kt pourquoi cela donc, mon beau neveu ?

— Mais parce cjue je suis... pauvre...

— Mais tu es de belle et bonne raa-. C’est quelque chose.

Anatole soupira et ne répondit rien.

Ce n'etait pas li une héritière qu'il songeait.

Avec ce tact exquis qu’ont les femmes de savoir s'arrêter è temps, madetnoiselle du Misseny, qui ne pomait pas cependant s'imaginer que M. Anatole, son • neveu, eitt déjà une préoccupation fixe, brisa l’entietien pour ce jour-là,

— Est-ce que tu ne vas p.is faire un tour de chasse f dit-elle.

— il le f uit bien, répondit Anatole.

— Comment donc î

— J'ai promis à M. le curé de retrouver Rossignol et de le lui envoyer.

— Ah I

— Kt pour trouver Rossignol, U faut bien que j'aille •m forêt.

Sur ces mots, Anatole mil ses jambières, endossa sa vestc-carnicr, prit son fusil et siffla ses demi bassets.

Fuis il embrassa sa tante et s'en alla.

Une heure après il était en forêt et ses chiens allaqu.iient dans nue petite encciiUC rectangulaire qui avait deux passages à [leu prés sûrs , deux bonnes chules, comme on dit dans l’Orléamis.

Anatole se posta à l'une d'elles et altciidit.

A la manière dont les clilens chassaient , il était facile de voir que c'éuil un lièvre.

La chass- venait droit sur le jeune homme et déjà il avait le fusil à réj)aule lorsqu’un coup de feu se fit entendre.

Puis les chiens mir.mt bas tout aussitôt. Porter la main à la bride de votre cheval ii'esl p.is une plus grande insulte que tirer une hèle de chasse devant vus cbiCDS.

C’était la première fois peut-être que pareille cjiose arrivait à M. de .Misseny.

Aussi, bien qu’il fût nalurellenienl fort doux, éprouvat-il un premier mouvement de colère bien légilime.

Riiodain un homme sortit du fourré, tenant par les oreilles le lièvre qui gigotait encore.

Mais cet liomiuc au lieu de se sauver, comme font

les braconniers en pareil cas, vint droit à .M. Anatole en le saluant.

— Kxcusez-moi, monsi -ur , dit-il, et criiyez bien que je n’ai p, as voulu vous faire une in’-uite. J’ai pris vos cJiiens jaour Ic-s miens ; comme je les ai tout nouvellement, je ne connais pas bien encore leur voLx. et c'est ce qui m'a trompé. Et puis, c’est si fourré là-dedans...

Comme cet homme disait cela, deux briquets sortirent à leur tour de l'enceinte.

O.a eût dit qu’ils avaient h.Ale de venir témoigner en fitveiir de leur maître.

Or cet homme qui s'accusait avec tant d’empressement n'élait autre que le. Mulot.

Il avait su donner à sa physionomie une expression pileuse et pleine de respect qui désarma la colère croissante de M. de Misseny.

Ce dernier fit un signe qui pouvait se traduire p.ir une «cceiiiallim d'excuses.

— Permettez-moi de vous restituer votre gibier, monsieur, c.anltnua le Mulot.

Et H présenta le lièvre à M. Anatole.

Celui-à le refusa en souriant.

— Alors, dit le Mulot, si vous le voulez bien, nous ailuns en attaquer un autre, ici Elambo ! Hou, là là ! Ravaude I

— Mais, monsieur, observa M. Anatole, au risqu' do vous paraître curieuï, oserais-je vous demander h . qui j’ai l'honneur du parler 1

— Je me nomme Maurel , monsieur ; je suis votre voisin. C'est moi qui ai acheté Bellevue.

— Ah 1 fort bien, dit le jeune homme.

Puis, avec une nouvelle liéailation ;

— Voue ignores peut-être, monsieur, dit-il, que nouasoumies ici dans le lot de M. le duc de S...

— l>,rlainement non. Je ne l’ignore pas.

— Alors le duc vous a sans doute donné une permission, comme à moi?

— Oh! pour qa, non, répondit le Mulot, qui repril son ton arrogant, et je me ficlie un jaiu de lui, entre nous.

— Vous vous exposez à un procès...

— Eli bien, qu’il y vienne I

Anatole eut un léger froncement de sourcil qui témoignait de rétoimomcnl pénible que lui causait cet |■•trangc langage.

Le Mulot reprit :

— Nous avons des bois à la Renardière, ma sœur et moi. ]

Anatole tressaillit :

Ce nom de Maurel ne lui avait pas appris grand' ciiose, mais la mot la Henardiére le mit tout de suite au courant.

Il avait dovant lui le frère de celle feniine qui avait ' dépouillé inadeinoisi'lle Paume.le de son iiérilagc, et il ne fut pas assez maître de lui pour réprimer un geste hautain et presque de dégoût.

Le Mulol jioiirsiiivit :

— Nous avons des buis à la Keiiardière , et ,M. ie

MADEMOISELLE MIGNONNE

>lu^ ue S... iiü iw ^ùnt: (jas pour >' venir (|uatul sa meute est apres un sanglier. St on lui avait fait des procès à chaque fois, il en serait saoAlé.

Ce tou d'eslaniiiiet, celte airogaiice achevaient de slupétier M. de Mi.'Seny.

— Par conséquent, dit encore le Mulot, il n’y a pas à se gêner. Si vous voulez, nous alloiis attaquer un autre lièvre : c'est le cantuii ici. A moins que vous tie vouliez descendre du cèle de Ville-Perdue ; nous tomberons sur une harde de chevreuils, c'est à peu près sfir. Ils sont bien gorgés, vos bassets, cl bien colles à la voie. Si vous vouiez , nous ferons deux relais ; je prendrai mes briquets en laisse. Il n'y a que le basset pour tout ; c'est le meilleur chien et ça fait la meilleure chasse.

11 avait dit tout cela d'aine haleine, sans que .M. Anatole de .Misseny eét pu placer son mut.

.Mais eiiGn quatid il eut fini, le gentilhomme s'efforça de sourire, lit appel à cette poiitesse exquise qui est le lot des gens de race, et lui dit :

— Monsieur Maurel, je serais certainement trèsheureux de chasser avec vous, d'autant plus que vous avez la réputation d'un excellent fusil et d'un chasseur consommé ; vous tue voyez dans un bien grand embarras.

— Vous n’avez peut-être pas le temps 1 dit le .Mulot.

— Ce n'est point cela ; veuillez me perineltre de m’o.xpliqucr. .M. le duc do S... a eu la bonté de m'autoriser à citssser dans son lot. Je ne suis ni garde ni gendarme, cl je n'ai mission ni quabté d'empêcher qui que ce suit de chasser ; mais si M. le duc de S... savait que nous avons chassé ensemble, il pourrait trouver ce procédé désobligeant.

Le Mulot fut frappé de la justesse de ce raisonnement.

— C'est bien possible, après tout, dit-il; c'est un original, le duc...

.M. de Misseny ajoutacommcuucorrecüfèson refus;

— Si jamais, monsieur, nous nous rencontrons en plaine, ou si M. le duc de S... vous donne une permission, croyez que je serai très-heureux de chasser avec vous.

Puis il salua le .Mulot et s'éloigna.

Le Mulot demeura un moment comme pétrifié.

Cependant il se fut bien vite remis :

— Hé! monsieur? cria-t-il.

Anatole s’arrêta.

Le .Mulot se mit à courir et le rejoignit.

— Excusez, dit-il, mais nous sommes voisins...

— Vous me l’avez appris tout à l'heure.

— J’aurais peut-être une petite aflaire à vous pro- [tosor î

— A moi?

— Oui, monsieur.

— Eh bien! dit Analola, s’il vous plaît de venir chez moi ce soir ou de.nain, uous pourrons causer.

Et il salua do nouveau et s’cluigna.

Le Mulot sinia scs cliiens et rentra insolemment dans l'enceinte déjà battue, murmurant :

— Avec tout ça, j'ai gardé le lièvre ; pas .lier, moi !

Kl comme je te le vais faire filer do Saint-Florentin d’ici deux mois, mûssim If baron !

Il est fier, mais ça ne fait rien... Quand on n'a pas le sou, la fierlé ne sert pis à grand chose !

Un quart d'heure après, les bassets de M. Anatole altaiiuaient de nouveau, et un homme accourait à la voix des chiens.

C’était Kosfignol.

— Je te cherchais, mon ami, dit le jeune homme.

— Moi aussi, répondit le pauvre diable; aussi, quand j’ai entendu vos chiens, je me suis empressé d'arriver...

Rossignol avait encore la mine plus délabrée que do coutume.

Il était couvert de boue et ses vêtements ne tenaient plus.

Peut-être même avait- il souffert de la faim.

Copeiidanl il sembla à .M. Anatole qu'il y avait dans ses yeux comme un vague rayon d’espérance et que . son front pâle s’éclairait à sa vue.

— Mon garçon, lui dit le jeune homme, j’ai vu M. le curé de Saint-Florentin. Je lui ai parlé de toi.

— Vous êtes bien bon, monsieur, répondit Rossignol.

— I.e curé a écrit à un de ses amis qui est là-bas du cété de Malesherbes et qui te recevra. On le trouvera de l'ouvrage.

— Vous êtes bien bon, monsieur, répéta Ros- ignol.

M. Anatole prit ces paroles pour un acquiescement ' et continua ;

— Tu jteux venir ce soir à Saint-Floremin, chez moi ou chez M. le curé. Viens un [leu tard pour que personne ne le voie. Nous te fournirons les moyens de faire ta ixtuie, M. le curé et moi.

— .Monsieur, dit Rossignol pour la troisième fois, vous êtes bien bon, mats ce n’est plus mon idée de partir.

M. Anatole tressaillit.

— Pourquoi doue? fit-il.

’ — Parce que, répondit Rossignol, si je m'en vais, si je quitte le pays, on dira que j’ëkiis coupable , et aussi vrai que voilà le jour qui nous éclaire, monsieur, je suis innocent de la mort do Saurin.

— Mais, malheureux, dit M. Anatole, songe donc qu’ici 011 te chasse de partout et que tu meurs de faimi

— Je ne dis pas non, monsieur.

— Comment vivras-lu ? que deviendras-tu?

Le pauvre braconnier se transfigura pour ainsi dire tout à coup aux yeux du jeune homme.

Ce visage |iàle et vulgaire s’éclaira, ce regard fougueux se fixa sur M. Anatole avec une certaine dignité, riioinmc sembla grandir, tant la convidion tpii l'animait était profonde.

— .Monsieur, lui dit-il, un homme comme moi. un uudlieureux qui ne sait ni lire ni éaire, qui n'a m un

eo

l.KS DRAMES DU VILLAGE

)jouce de terre ni une cabane, et il qui tout le monde refase du travail, c'est peu do chose , n'est-cc pas J ce n’est mdme rien du tout... Kli bien, pourtant, il peut se faire que cet homme se souvienne que, lorsqu'il était petit, sa mère l'envoyait au cahichisme et que le prêtre qui l’enseignait disait que tous les hommes étaient frères, et que Dieu était bon pour tous, puisque c'était pour les sauver tous, les pauvres aussi bien que les riches, qu'il avait envoyé son fils sur la terre.

Ce langage frappa M. Anatole et il attendit.

Rossignol continua ;

— Moi le misérable, moi le pauvre homme qui ne mange pas tous les jours, moi qui suis une fois plus malheureux que la béte qui vit au fond des bois, je n’ai pas oublié ce que disait le prêtre qui nous enseignait le catéchisme, et comme il était vieux, j'ai cru ce qu’il disait, car les cheveux blancs ne mentent pas. Eh bien ! je crois au bon Dieu et à sa bonté, et je ne puis pas me figurer que le bon Dieu permettra toujours que l’innocent soit accusé, quand on salue partout le coupable et qu'on lui fait bonne mine.

M. Anatole tressaillit.

— Tu connais donc le coupable î dit-il.

— Peut-être bien, répondit Rossignol.

Puis comme s’il eût craint d’être forcé de s'expliquer, il dit encore :

— Le prêtre nous disait aussi que le bon Dieu n’aidait que ceux qui s’aidaient eux-memes.

— Ah ! fit .M. Anatole.

— C’est pour cela, ajouta Rossignol, que je reste ici, parce que je suis sur les traces du véritable assassin et que, si le bon Dieu m’aide , je pourr.ai le prendre au collet quelque jour, et le conduire chez les gendarmes, en disant ; Voilà celui qui a tué Saurln I

— Mafci, mon garron, dit M. Anatole, il ne suffira pas de dire : Voilà l’assassin ! il faudra le prouver.

— Je le prouverai.

— C’est différent.

— Oh! je serai patient, monsieur, poursuivit Rossignol. La patience, voyez-vous, ça me connaît... un braconnier... J’ai passé des trente nuits de suite à l’affût, sur une brandie d’arbre, pour guetter des sangliers qui venaient dans une avoine; mais j’ai fini par les tuer. Tant que je n’aurai rien à dire, je ne dirai rim... Si je rencontre rhomme qui a tué Saurin, je lui ferai bonne mine... mais le ne le perdrai de vue ni jour ni nuit.

Ces derniers mots donnèrent naturellement à penser à M. Anatole que Rossignol ne livrerait pas son secret.

— Ainsi, dit-il, tu ne veiLX pas partir?

— Non, monsieur.

— Mais comment vivras-tu ?

— Comme je pourrai...

El il fit cette réponse avec une résignation admirable.

Le jeune homme tira cinq franc.s de sa {wclie et les lui donna.

Le braconnier sentit ses yeux s’emplir de larmes :

— Vous voyez bien qu’il a y un bon Dieu, dit-il, puis- <iu'il y a des gens conusc vous, monsieur.

— Quand tu n’iuiras plus d’argent, ajouta M, Anatolr, viens à Saint-Floronlin ; M. le curé et moi, nous ferons ce ((ue nous pourrons.

— Le bon Dieu vous bénira, répondit Rossignol.

Et il s’en alla et s’enfonça dans la forêt.

— Pauvre homme ! murmura M. Anatole. Le cure Diiv.ll n’est plus te seul à croire à son innocence; le crime ne s’exprime p,is ainsi.

M. Anatole était rentré de tonne heure ce jour-là. Il n’avait chassé que jusqu’à trois ou fpiatrc heures. A peine prit-il le temps , en arrivant, de mettre ses cliiens au clienil et d’accrocher son fusil dans la salle basse. Il ne monta point à la chambre de mademoiselle de Misseny et repartit sur-le-champ.

H s’en alla tout droit à Sainl-Florentin; il avait à rendre compte au curé de sa rencontre avec Rossignol et de ce que lui avait dit celui-ci. En passant, il jeui un coup d’oeil à la dérobée sur la maison d'école.

Celait l'Iicure de Ta classe, et Mignonne n’étail pas à sa fenêtre.

M. Anatole soupira et passa son chemin.

Ce fut avec une sorte de joie qu'il apprit que le curé était absent.

On était venu le chercher en toute hâte pour un malade qui était au jilus mai.

— Je reviendrai ce soir, se dit-il.

Comme U repassait devant la maison d’école, il tressaillit et éprouva comme une sensation do dégoûi. Un bumme faisait le pied de grue de l'autre côté de li rue et paraissait surveiller également les croisées de la jeune fille.

Cet homme, c’était le Mulot, qui revenait de la cliassc et avait encore son fusil sur l’épaule.

Quand il vit M. Anatole il s’éloigna sans aflcctalitm et prit le chemin de flellcvuc à petits pas.

M. Anatole rentra cliez lui en proie à une sorte de colère dont il ne se rendait pas compte.

Cependant, de pour que ia vieille demoiselle ne reprit sa conversation matrimoniale du maUn, conversation qui l’avait mis au supplice, il s'efforça d'être gai et de chasser les nuages de son front.

Il abrégea même son souper, tant il était pressé de retourner chez le curé, c'est-à-dire d’apercevoir de nouveau ces liienlieureuses fenêtres derrière lesquellos lui apparaîtrait |>eiil-élre en pleine lumière le demi visage de mademeisellc Alignonne.

Mais comme il se levait de table, la servante qui cumulait au cliâieau les fonctions do cuisinière et d-r femme de chambre, ouvrit la porto de la salle à manger et annonça ;

— M. Alaurcl!

M. .Anatole se souvint alors que le rustre lut avail demandé un entretien.

Que lui voulait-il !

M. Anatole n'aurait pu le dire.

Mais il fit contre forluno ton emur, se promenant de l'expédier au plus vite, et il donna l'ordre de faire

MADEMOISELLE MIGNONNE

A raiifuiirei^ii »ur le laar «ta j^nlln du tare... M.)

entrer le Mulot clans une petite! salle du rez-dechauss(!c qui lui sellait de cabinet.

— 0-J'est-ce que M. Maurel? demanda la vieille demoiselle avec étonnement.

— Le nouveau propriétaire de la ferme do Uellovuc, répondit le jeune homme en se levant.

Et il passa dans la salle où le Mulot était déjà installé dans un fauteuil, dans l’importante attitude d'un homme qui, pour nous servir de l’expression orléanaise, a le sentiment de sa valeur.

M. .Maurel n’avait pas dédaigné, pour cette démarche solennelle, de se parer de tous ses avantages.

11 avait endossé la redingote, plastronné sa poitrine de ce gilet ù carreaux rouges qui avait tant fait rire la Clievretle, et coiffé le liii/au de poêle,

II avait même des gants.

Des gants noirs, à filets blancs, ce qu’il avait trouve de mieux chez l’unique mercière du pays.

M. Anatole, en dépit do scs préoccupations, eut toutes les peines du monde à réprimer un sourire.

— Monsieur, dit-il au Mulot, vous m’avez fait l’honneur de me demander un entretien?

— Oui, monsieur.

— Je vous écoute.

Et M. de .Misseny s’assit.

— Monsieur, dit le Mulot avec l’aplomb d’un parvenu, je ne vous cacherai pas que lorsque j’ai envie d’une chose, je ne suis pas du tout regardant. Belle-

vue me convenait, je l’ai paye un peu clicr, mais je ne m’en repens pas.

— Après, monsieur, dit ,M. Anatole.

— Une chose qui vaut, bien payée, quarante mille francs, je la paye cinquante, si elle me convient.

— Vous êtes généreux, monsieur.

Et 51. de Misseny ne put, celte fois, réprimer u i sourire. Puis il ajouta :

— Mais pourquoi me dites-vous cela ?

— Je veux taire une affaire avec vous.

— Ohl

— Si vous voulez, je vous donne dix mille francs do pot-de-vin.

Anatole fronça le sourcil.

■ — Je no vous comprends pas, dit-il frohlcrnent.

— Vous allez voir, continua le Mulot avec un imperturbable aplomb. Quand on aura payé votre bien quarante mille francs, maison comprise, c’est tout ce que ça vaut.

— Eh bien ?

— J’en donne cinquante.

Anatole se leva stupéfait du siège où il était assis.

— Mais , monsieur , dit-il, mon bien n’est pas à vendre.

— Je ne dis p.as... mais dix mille francs de potdc-vin...

— Monsieur !

— Ça ne se trouve pas sous le pied d'un cheval, allez!

Anatole avait épronvé tour à tour un bentiment d'ctonncment, pu's de coRtc.

i.a cuRre Ht place tout à caup à une Idiaiitè bruyante ; il regarda ce grolcsipio personnage qui venait lui (rroposer de vendre la nivisun |>aiernelle, et le trouva si ridicule et si comique, qu'il partit d'un grand éclat de rire. Cette fois, le Mulot se leva tout déconcerté.

— Vous refusez? dit-il.

— Mais certainement , dit le jeune homme, qid demeura debout pour lui faire comprendre qu'il n'avait plus qu'à se retirer, lui le Mulot.

— Vous avez tort.

M. Anatole ne se donna pas la peine de rép.indre.

Le Mulot prit son chapeau, se dirigea vers la purlBi puis, avant d’en franchir le seuil ;

— Vous pourriez bien vous en repenllTi ajouta-t-il d'un ton menaçant.

Anatole s'inclina sans répondre et le rt conduisil courUviseaient jusqu'à la porte du vestibule.

Puis il le salua de nouveau et lui tourna le dos.

— .Nous allons bien voir I murmura le Mulot, a'en allant ivre de rage.

Dorothée, la servante qui avait passé du service de la Martine à celui de M. Maurel, s’était levée de boime heure, selon .son habitude, ce jour-là, et elle donnait à sa cuisine un vigoureux coup de balai.

Depuis qu'il était passé bourgeois, le Mulot se levait volontiers assez tard.

In bon lit n’est p.is chose à dédaigner pour qui, durant de longues années, n'a jamais couché que sur la feuille sèche roulée par le vent au fond des bois.

Les joies de la propriété rendaient le Mulot paresseux.

Avant qu'il ne descendit de sa chambre, la Dorothée avait ordinairement fait tout son ouvrage.

Aussi fut-elle très-étonnée, ce niatin-là, de l'entondro remuer dans sa chambre, un peu avant sept heures, alors qu'il était jour à peine.

Un quart d'heure après, le .Mulot desceiuUt.

Il était guétré, liabilié, et il avait sa carnassière au dos.

— Vous êtes matinal, monsieur ? dit la Dorothée.

— Cest parce que je vais en route.

— Et où donc que vous allez î demanda la servante.

— De l'autre côté de Nibelle, répondit le Mulot, auprès de Cbcmault.

— Ah I mon Dieu ! fit la Dorothée stupéfaite ; mais c'est à dix lieues d'id I

— Environ.

— El qu’est-ce que vous allez faire par là î

— Je vais chez un fermier qu’on appelle iaubert. Connais-tu ?

— Serait-ce celui qui a les UrouUlles, une ferme à M. de Salnt-JuUien t

— Peut-être bien.

— Est-ce que vous all a cliasscr?

— Oui, dit le .Mulot avec un sou. ire mystérieux.

— Mais vous n.e pouvez pas rexenir ce soir?

— Aussi je ne reviendrai que demain.

— Ça se trouve bien, dit Dorotliéc.

— Pouniuoi donc ça î

— J'ai laissé t outes mes frusques à la Renardière, J'irai les chercher.

— Comme tu voudras, dit le Mulot avec iidifférence.

— Mais vous n'allez peut-être pas partir à jeun ? d.t la Dorothée d'un ton mielleux et plein de sollicitude.

— E’ais-moi du café.

La Dorothée mit une bouillaire au feu. et le Mulot alluma sa pipe, après s’étre assis à califourchon sur Uns chaise devant le feu.

— Mais, dit encore la servante, est-ce que vous allez à pied aux Broutilles ?

— J'ai de bonnes Jambes, et je prendrai au travers de ta forêt.

— Je crois bien que vous feriez mieux de prendre le bidet et la carriole au fermier. Ça fiil, continua Dorotliée, que vous passeriez avec moi par la Renardière.

Le Mulot parut réfléchir un moment.

— Ce .n'est pas beaucoup plus long, objecta Dorotlicc, et un bidet comme celui du fermier ça fait du chemin.

— Comme tu voudras, répondit le .Mulot, qui s’acharnait trop après une idée fixe pour attacher à tout le reste la moindre importance.

— La Dorothée était déjà dehors, parlementait avec le fermier dont la cour n'était séparée de la ma;-on de maître que par une grille de bois, et le fermier, qui tenait à être bien avec le nouveau maître, s’empressa de répondre ;

— Je vais donner uno corbeilléc d'avoine à mon cheval.

— Est-ce que monsieur Conduira ?

— Je conduirai bien, moi, dit la Dorotliéo. Les cliovaux, ça me connaît, j'ai été élevée dedans...

Une heure après, cahin-caha, tenant quartier pour éviter les ornière.s, et n'y réussissant pas toujours, tantôt enfonçant dans la boue jusqu'au moyeu des roues, tantôt faisant des tours do force d'équilibre à donner le vertige, la servante et le maître suivaient une de ces belles et magistrales lignes do forêt qui font regretter le plus humble chemin de traverse, où en hiver, par les temps doux, les chasseurs se crolient jusqu'à l'édiine et cassent de temps en temps une jambe à un cheval, quand il gèle dùr.

Mais Dorothée avait eu raison de dire qu'elle connaissait les chevaux.

Elle vous conduisait la cjrriolc avec l'aplomb ol la hardiesse d'un maquignon de campagne.

De temps en temps, quand la ligne forestière bordait une jeune vente au lieu d’une futaie, elle iM.ssait le fossé en biais et trottait au bord, de l'autre côté.

MADF.MOISF.I.I.K MIGNONNE

Le diev.ll passait partout, la carriole aussi.

— Hue ! huo! disait la Dorothée en frappant le malheiircuï bidet sur l’arriÈre-lrain avec le manche du fouet.

En allant de ce train-là, on eut atteint la Renardière avant dix heures du matin.

La Martine fronça ses noirs sourcils en voyant repaniitra son frère.

Mais le Mulot lui fil son meilleur accueil et lui dit :

— Sans la Dorulliée, lu ne m’aurais pas vu aujoiird hui.

La Dorothée se chargea d'expliquer comment .M. Maurel, par pure obligeance, avait consenti à passer par la Renardière et à faire un détour, alors qu'il allait à Chemault.

— Et qu'est-ce que tu vas Liire à Diemault? demanda la Martine.

— Je vais acheter un couple de bassets, répondit le Mulot.

La Martine p,is.sa la main sur la croupe du bidet attelé .à la carriole.

— Ça n’a pas de bon sens, dil-elle, de mener les bêles un pareil train.

— Il a trop de cœur, dit la Doroliiée.

— Kl le fo lut est |> nit-élre un peu lourd, observa séchem nt la nouvelle châtelaine.

La Dorotliée qui avait passé dix années de sa vie à trembler devant la .Martine, ne répondit pas. La Martine s'adressa à son frère :

- Si lu veux aller à Çhemault, dit-elle, faut que tu ailles prendre la roule de .Nibelle, si tu vas en carriole, fit ferais mieux de, prendre un cheval ici, et de conl'nuer ta roule à selle; le bidet se reposerait.

— Je veux bien, dit le Mulot.

— Est-ce que tu coucheras à Chemault ?

— Four sûr.

— Alors demain lu rcfiasseras par ici, et lu repren • (Iras Dorothée, le bidet et la carriole.

— Ça va, fit le Mulot.

Michel, qui était devenu le serviteur le plus humble do la Martine, sella, à M. Maurel, tandis qu’il déjeunait, le cheval de chasse de feu le commandant Richard.

Tout en déjeunant, le Mulot parla do choses et d'autres, mais il ne souflla pas un mot du château de Saint-Florentin et de ses projets d’acquisition.

l a Martine lui dit :

■— Voici que tu as viugt-duq ans, est-co que tu ne songes pas à C établir 1

— Ça dépend, répondit-il.

— Tu devrais profiler d’une occasion que j’ai soas la main.

— Qui donc ça? demanda le Mulot avec indifférence.

— l.a fille au jière Vincent, le fermier des Cheneviéres; elle a quarante mille francs, écus sur table; je crois bien qu'un te la donnerait.

— J’ai mieux que ça, répondit le Mulot.

— Qui donc ?

— Ça me regarde... on verra plus tard...

Et le Mulot ne voulut pas s’expliquer davantage.

Ij Martine n’insista pas, mais elle fronça de nouveau ses noirs sourcils qui avaient liait trembler si souvent ie pauvre commandant.

Le .Mulot prit un copieux verre de rhum, embrassa son neveu et sa sœur, recommanda à la Dorothée do se tenir prèle à partir le lendemain à la première heure, et mit le pied à l’étrier, après avoir placé la crosse de son fusil dans un talon de cuir suspendu à l’arçon de la selle. Puis on le vil sortir de la Renardière et disfiaraltrc au petit galop de chasse dans une allée forestière.

Alors la .Martine dit à la Dorolhée :

— Monte dans ma chambre, j'ai à te parler.

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