‹ Les Drames du villageChapitre 11 sur 60 · I.a Dorolhée ne put s’emitécher do frissonner · texte numérisé non relu

I.a Dorolhée ne put s’emitécher do frissonner

Jamais elle ne s’était trouvée en télé à tète avec la

Martine, sans éprouver un certain malaise.

La Martine l’enferma avec elle et lui dit :

— J’entends être au courant de ce que mon frète a fait à Faini lToreniin depuis huit jours, je ne t'ai pas mise auprès de lui pour autre chose.

lui Dorothée, qui d’abord avait eu peur, acquiesça avec empressement aux volontés de la Martine.

Elle raconta de point en point, et même heure par lieure, toute l’existence du Mulot à Bcllevuc.

U allait beaucoup au café. La veille, il avait fait toilette, il avait fait visite à M. Anatole de Misseny.

— Après? (Ut froidement la Martine.

Dorolhée n’eut garde d’oublier la CbeiTette.

La .Martine n’avait jamais connu que très-imparfaitement la liaison de son frère avec celle fille des bois.

Mais les détails que lui donna la servante, laquelle s’étendit longuement sur l’alUludo très-liumble de M. Maurel, qui ne paraissait p.-is être dans ses petits souliers et avait fini par supporter la Cbevrelle près de vingt-quatre heures, lui donnèrent à penser.

— C’est bien, lui dit-elle, lu peux t’en aller.

Va-t’en à la cuisine dîner avec les autres, et prends

tes frusques, nous parmns ce soir.

— Plait-il ? demanda la Dorolhée un peu étonnée.

— Nous partons ce soir, répéta la Martine avec ce ton du commandement qui lui était famiiior.

— .Mais oû allons-nous 7

— A Sainl-Florenlin.

— Cependant, madame, observa la Dorotliée, vous savez bien que M. Muurcl ne doit revenir que demain.

— Je le sais.

— Et qu’il passera ici pour me prendre.

— Eh bien ! on lui dira que tu os partie ce soir, voilà tout, répondit la .Martine d'un ton qui n’admetUiit lias de réplique.

Le soir, en effet, comme la brume arrivait, la carriole du fermier était prèle, et la Martine y mont lit, auprès de la Dorothée, assise sur sa malle.

Comme la .Martine sortait de la cour, elle dit h Michel :

— Tu prendras la voilure, tu gagneras la roule impériale de Kay-aux-Loges, el lu iras m’allendre, à minuit, à la porte de Saint-Florentin.

— C’est entendu ! dit Michel.

La Dorothée ne comprenait rien h tous ces ordres bizarres. Mais la Martine n’etait pas une femme à i|ui on pût demander des explications.

• Trois heures plus tard, la Martine et elle arrivaient h Bellctme.

La Martine tira sa montre — car elle avait une montre, à présent — et grâce au fanal de la carriole, elle constata qu'il était neuf heures.

Les fermiers étaient couchés.

— Remise le cheval comme tu pourras, dit la Martine, et donne-moi les clefs do la maison.

Dorothée obéit.

La .Martine entra dans la cuisine, et, comme elle avait froid, elle se fit du feu.

Puis elle attendit que la Dorothée cfit rangé la carriole sous la remise et le cheval dans l'écurie.

Quand celle-ci revint, la Martine lui dit :

— Tu me connais.

— Oh ! fit la Dorothée en tremblant.

— Je tiens toujours ce que j'ai promis.

— Je le sais bien, murmura la servante.

—V Le jour où il me plaira de te faire du bien, je t'en ferai, et cela dépend de toi.

— Madame est bien bonne, murmura la Doroihé-e.

— Le jour où Je voudrai te faire du mal...

— Oh! madame... vous savez bien que je vous suis dévouée.

— Il faut me le prouver.

— Que dois-je faire ï

— Demain, quand mon frère reviendra, lu lui diras que t'ayant offert de te faire reconduire, tu es revenue pour ne pas laisser la maison seule.

— Faudra-t-il lui dire que je suis revenue avec vous ?

— Au contraire, tu te garderas bien de lui en souffler un mot.

La Dorothée fit un signe de tète .affirmatif.

— Où couclie mon frère î

— Au premier, dans la chambre qui a un papier jaune.

— Sais-tu s'il emporte la clef de son secrétaire ?

— Je ne sais pas.

— Bon ! pensa la Slartine, je la trouverai.

La Dorothée prenait une lampe pour éclairer la châtelaine de la Renardière.

— C'est inutile, dit cclle-d, tu peux aller te coucher.

Dorothée obéit et monta à la chambre.

Alors la Martine se dit ;

— Quand je devrais démolir la maison, il faudra bien que je retrouve ce qu'il dit avoir brûle, et ce qu'il garde , le misérable ! afin de me soutirer de l'argent.

Sur ces mots, la Martine s’empara d’un flambeau, verrouilla la porte de peur d'élre dérangée, et monta h la chambre du Mulot, ajoutant ;

— Si je no retrouve pas la clef du secrélaire, je briserai la serrure...

Après, il dira ce qu’il voudra I

Cepcnrlanl le Mulot s’en était allé â Chemault.

Chcmault est un hameau forestier plutèt qu’un village.

(là et là, au nord de la forci, se dressent des fermes qui, la plupart, appartiennent à des bourgeois des environs.

Celle où se rendait le Mulot se nommait les Droiililles.

r.llc appartenait à M. do Sainl-Jullicn et était tenue à bail depuis plus de cent ans. et de père en fils, par d’honnêtes cultivateurs qu'on appelait Jaubert.

Le grand-père du Jaubert actuel avait racheté, en 1703, pour mUle écus d'argent, la ferme des Broutiles, vendue comme bien national.

Puis, la Terreur passée, il l’avait restituée au grandpère de M. de Saint-Jullicn, dont nous avons eu occasion de parler d.ms les iU‘moires d'un (jendurme, cl qui vivait avec sa gouvernante.

Les hommes dégénèrent.

Autant le grand-père était grand seigneur, désintéressé, et mémo prodigue, autant le AI. de Saint-Jullien actuel était mesquin et avare.

Il n'avait pas osé renvoyer ces gens, qui lui avaient honnêtement conservé une ferme de plus de soixantedix mille francs, mais il les avait successivement augmenté à chaque fin de bail.

Si bien qu’à celte heure. In revenu n'élait plus en rapport avec le fermage, et que le iière J.iubert se trouvait en retard de près de trois années, près d’une douzaine de mille francs.

.Mais il était né dans la forme, son |>ère et son grand-pt're y étaient morts.

II avait consenti à tout, |>oiir ne pas être expulsé.

D’un autre cêlé, M. do Saint-Jullien, qui depuis une dizaine d'années s'était mis en tête do faire valoir toutes ses terres, avait fait un calcul.

Jaubert avait un bel outillage, trois charrues, un troupeau considérable, une vinghiine de vaches qui no lui coûtaient rien, car, en vertu d'un vieux droit d'usage qui s'était perpétué, la ferme des Broutilles avait droit de pacage dans la forêt.

M. de Saint-Jullien s'était dit :

— Quand Jaubert sera assez arriéré pour ne jamais plus pouvoir payer, je le ferai vendre et je profiterai de son outillage.

Ce calcul expliquait la mansuétude apparente dit maître qui consentait à recevoir, sous toute réserve, l'intérêt des sommes en retard.

.Mais, un beau matin, M. de Saint-Jullien s’était démasqué.

Il avait envoyé aux Broutilles une manière do maître Jacques qui avait signifié à Jaubert que le maître voulait être payé.

Le Jaubert d’alors éuit un homme d'environ soixante ans, encore très-vert, excessivement travailleur et qui, si élevé que fût son fermage, se fût cer-

HADEJfÜISF.IXE MIGNONNE

l'R «oiilez-ifisAt ieBAa‘iil.i le N«t«i.

tainemcnl tirp d'aiTairc, sans trois mauvaises récoltes successives.

II avait trois fils et deux filles. Fa femme était aveugle.

L’alnê de ses fds sortait du service. La plus jeune de ses filles allait se marier. Klle devait épouser un cultivateur de Nibelle qui avait quelque bien et avait même promis de tirer son beau-père d'embarras.

La visite du maître Jacques de M. de Saint-Jullien fut un véritable coup de foudre.

Or, celte visite avait eu lieu quelques heures avant l’arrivée du Mulot.

Le père et les fils se regardaient consternés.

— U n’y a pas à dire, murmurait le pauvre père, si mvn$ieur veut être payé, nous serons obligés de nous en aller.

9^ ùvaAiNOx.

[jfi fils allié dit :

— J’ai bien une idee, moi. J'ai bonne envie de me réengager. On me donnera trois mille francs. Peutêtre bien que monsieur consentirai! recevoir cet à* compte, et qu’il donnera du temps pour le reste.

— A savoir, dit le {>ère Jauberi en secouant la tôle. Monsieur n’est pas comme défunt son pauvre père, tant s'en faut. Une fois qu'il s'est mis à réclamer son argent, faut qu'il soit payé...

— Mais, père, dit le second fils, si nous voulions être payés, nous aussi. Il y a des gens qui nous doivent de l’argent.

~ Tais-toi, mon gari^n, dit la vieille mère aveugle, assise au coindu feu, je sais bien de qui tu veux par* 1er... mais...

r — Et pourquoi donc, fit Anselme, le deuxième ûls du

I,KS DKAMRS t)lî VlU„\f.K

fermier, puisque chacun réclame son iU‘i. ne rédamerions-nous pas le n6tre ?

— Tais-loi ! dil erjcore la \ieille.

— J aimeraLs mieux inVn aller d'id, dit le père Jaubert, que de rédanier à M. Anatole les aix nulle francs (]u’il nous doit, cl dont il paye si régultèremenl les intérêts.

Le (ils grommela quelques paroles de mécontentement. mais il n'insUta pas.

Comment le père Ja«iberl, qui i»e pouvait parvenir h St* meure au courant de son fermose, élait-il créa»icler pour une somme de six inillo francs de M. Anatole 4le .Misseny ?

C'était lA une touchante histoire que nous allons raconler en pr*u de mots.

La mère Jaubert. celle-là même qui était aveugle maintenant, était phis Agée que son mari de cinq à six ans.

Elle était née à Saiot-Klorcnlin, dans le château, et die éuit la sœur de lait de feu M. de .Missony, le père de M . Anatole.

graml-pàrc de ce dernier, qui avait encore alors une certaine aisance, avait constitué, 11 y avait plus de soixante ans, une dot de mille écus à )a sœur de lait de son fils.

Marianne, c'était tuin nom, était «ienmurée au château. La sœur de lait, devenue .servante, avait près de trente ans lorsqu'elle se maria.

Hélis! le grand-père du M. Anatole était mort. La gène était arrivée peu h peu dans la maisoni et il eCit été diiTiciie, pour ne pas dire impossible, de payer les mille écus qui, par la composition des inlérôta, avaient doublé, sans vendre une terre quelconque.

Marianne no réclamait {)as son argent ; mais le père de M. Anatole était d'une [^robité rigoureuse : il voulut que la dette fût reconnue, que le mari de sa sœur do lait prit hy{K>thé<]uc^sur ses biens, et il s'engagea à payer les intérêts.

Il y avait de cela près de trente ans.

M. Anatole, qui savait aussi bien que son père combien celle dette était sacrée, (>ayait les intérêts avec une grande ponctuai] 'é.

Seulement, Il donnait tranquille, car il savait bien que jamais on ne lui réclamerait le capital.

M. Anatole avait raison de compter sur la délicatesse de JaubrTt, comme on a pu en Juger aux paroles échappées à la vieil e M irianne.

Ce fat donc. p*ndant que la malheureuse famille au désespoir cherchait un moyen de parer le coup terrible qui la roenar.-ait. que le Mulot arriva.

Le .Mulot avait pris un prétexte des plus plausibles pour se présenter à la ferme.

Les Jaubert étaient chasseurs; ils élevaient depuis longues années une race de bassets à jambes droites qui jouis<^aient d'une grande réputation.

Le Mulot savait cela et bien d'autres choses encore.

Le hasard ava:t voulu qu'à une lieue de la ferme, au poteau dos liuit roules, il rencontrât le maître Jacques de M. de Saiul-Jullien.

Le Mulot et lui .<^e connaissaient.

Le Mulot lui dit qu'il allait voir si le pèi avait une ()aire de bassets à lui vendre.

I.e mal re Jacques s'’ mil à rim et ré|>on père Jaubt'rl en avait qintre et qu'il les donn ce qu'on voudrait, tant il avait besoin d'arge

Puis, comme rinfortune d'autrui est loujt r'*riains8 gens un agréable sujet de convers: homme, qui était méclianl, raconta au Mul haur qui menaçait les Jaul>ert.

Le Mulot, qui Rvail son Idée, l'écoutiil avi puis quand le maître Jacques eut flnl :

— Eh bien l dli-il, je vas tâcher d'avoir U et de faire une bonne affaire.

Kl il piqua des deux vers I»1 farine.

U y a lum do Chemaull à la Renardière.

Les Jaubert ne connaissaient pas le MuN t; Us en avaient à peine entendu parler.

Le M'ilot était bien couvert, U avait un bea i cheval, on lui fit un aussi bon atx:ueil què le comporl lit la circimstince, car les femmes avaient les yeux 'ouges et les hoinmea la mine assombrie.

Néanrnoin.s, le }x>re Jaubert le conduisit nu chenil et lui montra les bassets, tandis qiie l'un de ses fiLs conduisait le cheval à l’écuriè.

Les bassets élai^*nl superbes.

— Combien en voulez-vous? demanda le Mulot.

— Les quatre valent-ils bien pour l ous deux cents francs? répondit le fermier. Je vous hs donnerai à { IVssal tout le temps que vous vou 1res.

Le Muiot avait de.s raisons (mur ne p.is marebander.

— Vous pouvez me les amener demain, dil-il, votre argent sera prêt.

Quand il le voulait, te Mulot savait se doitm^r un reriain air de rondeur.

Lui qui déplaisait généralement, il sut plaire à ces bonnes gens.

On lui offrit de manger un morceau.

11 accepta.

Puis il sut faire des questions adroites et il parvint il fairw convenir les (>amn‘s gens de leur embarras i‘xtrême.

Le deuxième fils du fermier revint encore avec une certaine obstination sur la créance de M. \naloIe de Misseny, créance qui était exigible.

C'était ce que L^ Mulot attendait.

— lié! dit-il, mais il y a un moyen de vous tirer d'affaiie.

— 1 cquel? demanda vive.nenl le fermier.

— \ üus pouvez transporter votre cn*ance.

— L'argentest rare, dil le vieux Jaulieri en sea)uunt la tète.

— Ça dépend...

Fl le Mulot parut réfléchir.

Puis il dit tout à coup :

— Vous êtes dj braves gens. Justement je connais quelqu'un qui cherche à faire un placement de fonds.

Le amdamné qui va gravir les degrés. de i't chafand

Jauben

t que le •ail pour

irs pour i m, cet t le mal- ,

: extase,

i bassets

MADEMOISKLLB MIGNONNE

cl à qui ou apporte la grâce n'éprouve pas une émo* lion plus vive que ctlloqiû s'empara, à ccs paroles, du f.*rmier et de sa famine.

Le Muîol Continua avec une feinlc bonhomie :

Ce queU[u'un , c'est moi. J'ai une dizaine de mille francs à placer. De combien est votre créance?

— De six mille.

—r Je puis bien achclcr voire créance iK)ur vous obliger. Les intéréis sont bien (layés, u*esl-cc pas?

— Oii! pour oui...

— Mais, monsieur, dit la vieille aveugle, e'esl qui? nous voudrions pas faire arriver du malheur à ce pauvre M. Anatole.

— Soyez sans crainte, ma bonne femme. Ou^id mon argent est bien placé, je nu le réclame jamais.

Le misérable avait su donner â sa voix un tel acc* ni de franchise, que les Jaubert tombèrent ii ses genoux en l'appelant leur sauv«^ur.

— Mes amis, dii-il encore d’un ton protecteur, puisque c'est chose convenue, autant on linir tout de suite. Combien de lieues d'ici Bois-Cummuii?

— Une ptHite.

— Eh bien, allorw à Dois-Commun , chez le notaire, père Jauberl; vous me ferez un transport en bonne fomte. et dans huit jours vous aurez votre argent.

Une heure après, lo Mulot dievauchant, le père Janbert marcliarit attprès de lui un bâton à la main, prenaient le chemin de Boia*Commun.

Le vieillaril croyait rju il s'agissait d'un simple transport, €*l considéraiLle Mulot comme sa providence.

Le Mulot dissimulait sa joie et murmurait :

— Je crois qu3 d'ici un mois je ferai passer un vilain quart d'heure à .M. Anatole, et nous verrons bien s’il me rira toujours au nsz.

Le transport de la créance fut fait en bonne forme chez le notaire.

Cet officier ministériel, qui était un homme simple et droit, ne vit d.ms cet acte qu'une chos’ : un excellent plac.Mncnl de fonds <pie faisait le Mulot, en même temps qu'un service (lu’il rendait au [lère Jaubert.

Le notaire savait, en outre, que lu commandant lUcbard avait laissé, iion-seulemenl une'belle fortune en terres, mais encore une somme assez considérable en capitaux.

Il était donc tout naturel que les héritiers eussen! des fon is à placer.

Knsiiite, il aunit fallu une certiine dose d’astuce et de nialveillancc pour suppis^r que le Mubt ne se f.iisait Ipansporicr celte créance que pour chagriner M. Anatole de .Mis.seny, qui était généralemeiU aimé dans toute la contrée.

Le notaire n'avaii pas l'esprit assez machiavélique. Il fit le transport de la créance sans penser à mal, et il fut convenu qu'il tiendrait le titre à la disposition du .Mulot, contre payement d’une somme de six mille

franc», (pi’il s'engagea à venir verser à Hois-Uommun dans la huitaine.

11 était à p.dne six hetires du soir lorsijue le père Janbert, radieux, cl le .Mulot, non moins satisfait intérieurement. bien qu'il ne laissât rien paraître de sa joie, S'irlirtiiU de t'élude du notaire.

Quand les paysans ont fait un marché ou passé un acte quelconque, ils ont pour habitude de dluer etiscmble au cabaret le plus voisin.

l.e Mulot emmena donc Jaubert à l'auberge do Bois- Commun et se Ut servir à dîner. Le pauvre fermier [deurait de joie. Il était sauve !

Tout en mangnant cl versant force rasades à son hô'e, le Mulot agitait dans son esprit une question qui avQÎt bien son importance.

Heiourncrail-ü coucher à la f:^rine des Jaiihcrt. ou bien prcndrail-il Iranquillemcnt la route de lïellegapdc à Sainl-Klorenlin, et s'en irait-il tout droit chez lui 'f Aller coucher à la Keriardièrc était mie chose à laquelle ü ne fallait pas songer, vu reloignemeiU d'abord, et ensuit? le mauvais état das chemins de forêt.

Si le Mulot prenait le parti de rp[Kisserpar la Henardière pour aller à .Saint-Florentin, il fallait absolument Coucher h la ferme des Broutilles.

Or cela souriait fort peu au Mulot, depuis qu’il avait conclu l'affaire.

II craignait de trahir si }oie, de donner ainsi des souprons aux femmes de la ferme, toujours plus clairvoyantes que les hommes, it, par conséquent, de les mettre on mesure do prévenir M. Anatole.

I a route de B.dlegarde h Saint-Florentin qui passait tout près de Bois-Commun, était, par contre, une trèsbelle route bien oiUreieniirf et sur laquelle un cheval Comme celui dn fou le commandant Kichard, ferait sans SC gêner ses quatre lieues a l’heure.

II y en avait huit de Buis-Ooinmiin à Saint-Florentin.

C'était donc un trajet de doux heures environ.

Le Molüi opta pour ce dernier parti, se disant :

— (la ne m’cmpécliera toujours pas d'aller à la Henardière demain matin, d'ant int plus qu'il faut que la .Martine crache ses six mille francs.

A iiuithoures précises, le Mulot «errait donc la main au père Jaubert qu'il avait (]ULd{ue peu poussé à la b jissoii et qui reprenait en titubant le chemin de sa ^'■rme.

Fuis il sautait en selle et Ian(;ait le vieux cheval de cha^sc ù f md de train dans ta direction de la roule de B^'Hegarde.

En cht ruin, doux s?niimeiits occupèrent exclusivement l'esprit du Mulot.

Le premier était un sen'imenl de naïve admiration p.mr ma le noisidlo Faumelle.

La biatilé de Mignnimo avait fait sur le misérable uiij impreist >n violeulj et profonde.

lui rayon do soltùl était descendu du ciel dans les fanges obscures de celle âme vile.

Le deuxième sentiment qui le posséda fut un senlimonl de liaiiio jalouse à l'a ira.^se de M. Anatole de Misseny.

LKS DRAMES Dü VILLAGE

Il devinait en lui un rival.

Ensuite il le haïssait instinctivement de nette haine sourde et violente de l’inseclc pour le papillon.

Ce fut la télé ivre de vengeance et le cœur tout frémissant d’amour, qu'il arriva h Saint-Florentin.

En passant devant le château, il lui montra le poing.

Puis il songea à aller, comme la veille, errer sous les fenêtres de .Mignonne.

Seulement, auparavant, il voulut mettre le cheval a l'écurie, et il prit le petit sentier qui conduisait a Bellevuc.

.Mais â peine était-il dedans qu'il s'arrêta tout surpris.

Il avait vu de la lumière aux croisées du premier étage.

Or, il avait laissé Dorothée à la Henardicre, et qui doiKT, autres que des voleurs, jwuvaii être chez lui.

Le Mulot mit pied k terre.

;\u lieu de faire entrer son cheval dans la cour, il l'attacha à un arbre, au bord du chemin.

Fuis, s'emparant du fusil ((ui pendait à raivon de la selle, il s’avança sur la pointe du pied jusi]u'k la clairevoie de l'enclos.

La claire-voie était ouverte.

Il entra sans faire plus de bruit, personnelle bougea dans la maison.

Comme U faisait clair de lune, il put jeter un coup d œil dans la cour de la ferme.

Ce fut avec un soupir de satisfaction qu'il constata (|ue la carriole du fermier était sous la remise.

Dorothée était donc revenue ?

Le .Mulot fui sur le |«inl de l’appeler et en mém.' temps de retourner détacher son cheval pour ramener dans la cour.

Mais un soupçon rapide comme l’éclair tra\ersa son esprit.

La lumière partait des croisées de sa chainhrj.

Qu’est-ce que Dorothée poiiv.aii y faire, sinon fouiller dans son secrétaire, un vieux bonheur du jour acheté avec le mobilier de la maison, et dont il cachait la clef sous un des vases de fleurs de la cheminée.

Le Mulot «'était pas d'une moralité assez robuste pour croire à la vertu chez les autres.

— gueuse, fw.isa-t-il, aura trouvé im prétexte pour revenir, oi comme elle me croit a Cheniaiili. comme elle s'imagine que j’a» mon argent là-haut, elle retourne les tiroirs. Je va.s lui flanquer um rude tripotée.

Pensant ainsi, le Mulot s'avança sans bruit vers la jKirle.

Il avait une clef, Dorothée avait l’autre.

Il ouvrit sans bruit, entra dans la cuisine sans lumière, marchant toujours sur la pointe du pied, et laissa son fusil dans un coin.

Puis il gagna l’escalier cl, pour plus de précautions, il ôta ses bolU‘s.

Il votilail .‘surprendre Dorothée en flagrant délit.

Il gravit donc l’escalier, atteignit le corridor qtjî ré giiait au pnunicr étage et au fund duquel se trouvait la f>orle de la chambre.

Cette porte était fermée; mais la clef était en dcliors dans la serrure.

Le Mulot la tourna bru.sqnement et entra tout d'un coup en s'écriant :

— .\h I je te pince, coquine î

.Mais il s'arrêta stupéfait sur le seuil.

Son secrétaire était ouvert; un désordre impossibh^ à décrire régnait dans toute la chambre.

On avait fouillé les placards, bouleversé les meubles, retourné la paillasse et les matelas.

Une femme qui se trouvait debout devant le secrétaire s'était vivement retournée au bruit qu'avait fait la porte en s’ouvrant.

El cette feninie était non moins stupéfaite à la vue du Mulot.

C'était la .Martine.

La Martine ne put se défendre d'un premier mouvement de crainte.

Le .Mulot, au emtraire, eut en ce moment, une prodigieuse do?e de sang-froid, car il s’écria :

— Hé. dis donc, si j’allais cfiercher les gendarmes,

que dirnis-Ui ? '

Puis il érlala de rire, aJoiiLinl :

— T’es rnaline, c'est bien sûr! et c'est pas la peine de te demander pourquoi tu c.s ici.

La Martine retrouva son caractère altier et fougueux. |

— Je suis ici parce que ça me plaît, dit-elle.

— Tu es cliez moi, pourtant.

— Ça ii'esi pas vrai, c’est moi qui ai payé celte | maison.

Le Mulot riait toujours.

— Ça n’est pas la peine non plus, dil-H, de le demander ce que lu cherches ?

Et il ricanait de plus belle.

\ji Martine eut un accès de fureur. i

El, les deux poings fermés, l'teil en feu, elle s’avança I vers so i Père en lui disani : !

— Eh bien, oui, c'esl ça ry«c je viens chercher.

— Cherche ! cl... app.irtc î dit le Mulot qui se jeta, riant toujours, dans un fauteuil.

La Martine continua :

— Je suis venue pour l avoir cl je l’aurai !...

Et comme le Mulot ne se départait point de son i iro lie. elle le prit au collet et le sc:oiia vivement. '

— Il me le faut! répiti-i-süe, il nie le faut! enlends-tiAÎ

— Mais puisque je l’ai brûlé...

— Tu mens, misérable!

El elle le secouait à l’étrangler. I

.Mais le Mulot se dégagea en un tour de main, et ’ comme il était fort, il dit avec calme :

— Si lu veux jouer ce jeu-là, nous allons voir !

La Martine coinprilqua dans une lutte corps à corps, elle aurait le dessous.

Kl se calmant à son tour :

— Voyons I dit-elle, Il faut en finir. Où esl-ü ?

— Jé l’ai brûlé, répéta le .Mulot.

— Si tu l’avais brûlé, dit la Martine, tu ne m’aurais pas demandé hier de l'argent aussi insolemment.

MADEMOISELLE MIGNONNE

bu ^4. '>4Mt «luNau( le dwilvau, U lui anoutra le |•olU{. 'i -igc i/f-,

— Bail! (lit le Mulol, tu crois si bien que je lui bri'ilé que tu m’as refusé et envoyé promener.

— Eli bien, si je te donne cet argent...

— Tiens ! ricana le Mulot, voilà c[ue tu deviens bonne fille. Jasons donc encore un peu.

El il s’assit de nouveau.

La Martine paraissait résolue à obtenir ce qu’elle voulait, au prix des plus grands sacrifices.

— Parle, dit-elle, que veu.x-lu î

— Oh 1 peu de chose, pour le moment.

— Voyons î

— J’ai acheté une créance... première hypothèque... de l’argent siir. Il me faut six raille francs.

— Quand T

— D’ici trois jours.

— Tu les auras. Après?

— Après, je verrai.

— Mais tu rendras ce que tu sais.

— Tu ne veux donc pas croire que je l’ai brûlé?

— .Non.

— Eh bien, cherche-le... A ta place, je démolir.tis la maison.

Et le .Mulot se reprit à rire.

La Martine était effrayante à voir.

— Voyons, dit le Mulol, ne fais pas la béte. Tu sais bien que je ne suis pas capable de le faire du mal... .Mais enfin, tu me dois une jolie chandelle... Qu’esl-ce

qu’il a laissé, ton ho. unie.' h lil Cant mille francs... et tu me marchandes...

— Il faut que je pense à mon fils.

— Elle est forte, celle-là! Et si tu étais obligée de partager avec la demoiselle, hein î

Cette raillerie .apaisa encon une fois la Martine.

— Tu veux sLx mille francs ? dit-elle.

— Oui, d’abord.

— Et après î

— Après? je n’ai pas encore d’idée... nous verrons.

— Mais tu me rendras ce que tu sais. . .

— Oui... plus tard... on verra...

La .Martine comprit qu elle n'avait rien à obtenir de son frère par la violence.

— Viens demain, dit-elle, je te donnerai les six mille francs.

Le .Mulot, se jeta à son cou et l’embrassa en lui disant d’un ton hypocrite ;

— Je savais bien que tu étais une bonne sœur.

Et il continua à rire.

La .Martine quitta le Mulot la rage .nu cœur, mais singulièrement radoucie en apparence.

— Il faudra pourtant, murmura-t-elle, que je trouve un moyen de le tenir...

Et ce. fut en faisant des serments terribles au fond de son cœur qu’elle remonta dans la voiture que Michel venait de lui amener à l’autre bout du village de Saint-Florenbn.

LES ÜKAMES 1>U VIIEAÜE

Il est un personnage de noire récil que nous avons un peu perdu de vue et qui a cependant son importance. Nous vouions parler de Bigorne, Is sacdsiain mal bàli , aux cheveux roux, le dâaté, comme on l'appelait.

Bigorne avait un goiM très-prononcé, en dehors de ses fonctions semi-ecclésiastiquea, pour le jardinage. Il avait passé deux armées, dans sa jeunesse, chez le jardinier du château de C..., et il avait appris son art, comme il disait.

Depuis qu'il était au service du curé Duval, Bigorne ne cessait de se plaindre de la mauvaise exposiiion du jardin qui dépendait du presbytère, de la qualité inférieure de la terre, et U disait fréquemment :

— Si nous avons envie de manger des petits pois, il faut attendre au mois de Juillet.

De curé écoutait les plaintes du sacristain-jardinier en souriant et répondait i

— Je ne puKs pourtant pas demander un autre jardin au conseil municipal qui a déjà bien de la peine è voler cent francs par an pour réparer la toiture du presbytère.

— Ce qui u’enipôche pas, répondait Bigorne d'un ton bourru, qu il pleut à plein temps dans le grenier.

.\Iais, un malin, Bigorne avait changé de langage, de physionomie et d'attitude';

Comme il sortait de l’église où ilavait servi la messe, il dit au curé :

— Le jariiin de la maison d'école, à la bonne heure ! voilà un jardin !

— Vraiment T dit la curé en souriant.

— En plein midi, bien abrité, avec da la terre à y planter des ananas, tant elle est bonne.

^ Eh bien l répondit le curé, demande à mademoiselle Paumelle, si elle veut le prendre pour jardinier.

— Cest déjà fait, dit Bigorne, et la demoiselle et moi nous sommes d’accord.

“- Hein? dit le curé.

^ — Je commence h travailler demain, et vous verrez comme je vous remuerai ça de fond en comble.

— ^ Alors, dit l'abbé Duval, lu résignes sans doute ICS fonctions de sac^i^tain; et puis, comme naademoiselle Paumelle n'est pas riche , tu entres à son service pour le simple amour de la gloire ?

— Mais non, dit Bigorne, je resterai sacrislaîn.

— Mais lu n'es plus mon jardinier ?

— Au contraire.

— Tu n'as pourtant pas le temps de cultiver deux jardins à la fois.

— Oîi ! pour ce qui est du vôtre, dit Bigorne avec un accent d? dédain suprême, je vais Joliment le laisser eu jachère. Mais je ferai votre jardinage chez la demoiselle.

Je ne comprends toujours pas, dit le curé.

— Vous allez voir, reprit Bigorne, la demoiselle n a

pas besoin d'un si grand jardin. Je lui en ai loué la moitié.

— El avec quoi payera.s-tu cette location , mon Bigorne ?

— Avec mon travail, donc! je cultiverai sa part et la nôtre, je lui ferai venir de beaux légumes et de belles Heurs, et tout le monde y trouvera son compte.

Lo curé ne vit aucun inconvénient à cette combinaison, oi il y consentit.

Mons Bigorne se mit au travail.

Il dessina le jardin, le retoiinin, le fuma, et lorscfue mademoiselle Paumelle lui eut appris, rougissant un pou, que M. Anatole de .Misseny lui avait offert des oignons de tulipe, U s'écria :

— Pour ce qui est de cela, mademoiselle , il faut les prendre, car c’est un fait que les tulipes du château •ont les plus belles qu'on puisse voir.

Et comme le lendemain, \es tulipes n’étaient pas encore venues, Bigorne, dans son impatience , s'en alla au château les réclamer.

.M. Anatole était à la chasse.

Mais la vieille demoiselic s’était fait rouler dans son fauteuil ftu milieu du jardin, a l'abri d’un mur, pour y jouir d'un de ces pâles rayons de soleil d'hiver qu'atinont les vieillards.

Bigorne était au mieux dans les pa]ders de mademoiselle de Misssny. Cela tenait à ce que, le dimanche, quand la pauvre infirme allait à la mssso dans une espèce de i>eUte voilure traînée par un garçon de fpitnc, Bigorne venait h la porte de l'église et offrait ses services.

.Mademoiselle de Misseny , alors appuyée sur l’épaule de son neveu d'une port et sur celle de Bigorne de l’autre, gagnait tant bien quo mal l'antiqus banc seigneurial, qui était encore k sa place en dépit de trois rcvoluiions.

Bigorne était plein de déférence et de respect et avait pour mademoiselle de Misseny une foule de petits soins.

Au^i, quand par hasard il allait au château, il était admirablement bien reçu.

— Toi) mon garçon, dit la vieille demoiselle en le voyant entrer, de quoi s’agit-il ? Comment va M. le curé? Tu voulais peut-être voir mon neveu ?

— Oui. maderaoisL'lle, répondit Bigorne qui tenait respectueusement sa casquette à la main.

Et Bigorne exposa le motif de sa visite.

— Ün m’en a parlé de votre nouvelle maîtresse d'école, re[)rii la vieille dame. N’es'.-ce pas celte jeune fille qui .1 été de.shériiée par son oncle ?

— Oui, mademoiselle.

— Pauvre petite! on m'a conté ça tout au long... Du reste, la chose a fait grand bruit... Comment estüJe, celle Mignonne ?

Bigorne n'était ]ias un peintre ; ce(>cndant il lit de mademoiselle Paumelle un portrait fort ressemblant e fort aitrayani.

Il vanta sa vertu, sa douceur, glissa sur sa beauté, comme il convierC. a un hommo qui est k moitié d'é*

MADEMOISKME MIGNONNE

glise et qui ne doit point se connaître h ces cboses-ià, et s’enireiinl longuement sur les pe:its talents d’agrément de la jeune fille.

Elis était musicienne, comme mademoiselle de Misseny pourrait en juger le dimanche suivant, car clli; devait toucher de l’orgue à la grand’messe.

Elle avait de véritables doigts de fée, et les travaux à raiguille les plus compliques n’étaient qu’un jeu pour elle, témoin une nappe d'autel au plumetis qu’elle brodait pour l’église, qui avait fait l’admiration de toutes les dévotes de Saint-Florentin qui avaient vu commencer ce travail.

.Mademoiselle de Misseny, religieuse dans sa jeunesse, avait eu tous ces talents-là.

Elle avait môme été la perle de son couvent i>our tous les ouvrages à aiguille, et longtemps après q i’dîe était rentrée dans sa famille, elle avait continué à broder et à faire de la tapisserie; malheureusement, depuis quelques années, ses yciLX lui faisaient défaut.

Elle 4i’y voyait plus assez clair pour continuer un travail entrepris par elle depuis de longues années, un meuble de salon au point des Oobelins, quelle avait été obligée d’abandonner aux trois quarts de son œuvre, et dont chaque fauteuil, chaque siège portait au dossier l'écusson des Misseny.

Longtemps elle avait espéré pouvoir achever son œjNTc, qu’elle réservait, dans sa pensée, au jeune ménage.

La bonne demoiselle n’avait jamais eu le inoindro doute à cet égard :

Anatole sc marierait et épouserait une riche héritière.

On pense bien que ce que lui disait Bigorne fut pour elle comme une révélation.

Puisque la pe'-ilc malirme d'école était si adroite, pourquoi ne lui confierait-elle pas rachèvomeiu de son travail ?

Puisqu'elle était si douce, si modeste, si bien élevée, pountuoi ne visndrait-eile pas de temps en temps, apres sa classe, tenir compagnie à la vieille demoiselle du château ?

U est vrai que lorsqu’elle fil naïvement cette confidence à Bigorne, si le bon sacristain eût été plus perspicace, il eût pu lui répondre que mademoiselle Paumelle était fort Jolie et qu’elle pourrait bien tourner la léle à M. Anatole.

Mais Bigorne ne fit pas celte réflexion, et mademoiselle de Misseny, qui rêvait une hériliàre pour son neveu, ne songea même pas que celui-ci pût regarder, même d’un ge^ü complaisant, une demoiselle PaumcUe devenue maîtresse d'école. '

Bigorne s'en alla donc emportant les oignons de tulipe et chargé de transmettre l’invilation à mademoiselle Paumelle.

Mignonne rougit plus fort encore, lorsque le sacristain eut débité sa harangue.

Il faut même dire à sa louange qu'elle se débattit longtemps, se retranchant derrière cette raison excel-

lente, qu’elle avait beaucoup d’écoliers, en Ifiver surtout, et fort psu de temps à elle.

A quoi Bigorne répondit que mademoiselle de Misseny était une personne fort respectable et qu’on ne pouvait pas lui refuser le petit service qu’elle demandait.

Néanmoins, la jeune fille dit à Bigorne qu’avant d'aller au château elle demanderait avis au curé.

Bigorne, qui tenait essentiellement à se ménager les bonnes grâces de la vieille ileinoiselle, recommen ;a dès le suir même la même antienne auprès du curé, et le curé, n'y voyant pas malice et, loyt au contraire, enchanté que sa chère petite protégée fût renie au château, s’empressa dî répondre que c’était fort lieureux que mademoiselle de Misseny eût songé à madcinoi-, selle Paumelle.

Le soir, la jaune fille vint au presbytère, et le curé lui vanta fort naïvement la piété de niadcmaisclle de Misseny, en s’offrant à conduire lui-même Mignonne r.u diâleau.

.Mignonne soupira et ne résista plus.

La présentation eut lieu le leride.nain.

Les choses tournèrent an gré de Bigorne, mademoiselle de Misseny fut ravie de la petit?.

Mignonne trouva mademoiselle de Misseny excellente, et se laissa siiduire par l’accueil cordial et mignard de la bonne vieille.

M. Anatole était à la chasse.

Mignonne s’on alla s.ins l’avoir vu; mai> e!h promit de revenir le hndemain, h cinq licures, et do se meure à l'ouvrage pour continuer la fameuse tapisserie.

Le lendemain, comme on le pense bien, M. \nalo|e s’y trouvait.

il était rentre la veille, im p?u après le départ de ta jeune fille, et la tante s’était extasiée sur elle.

M. Anatole, qui déjà, sans se rendre bien compte l>eiit-êtrc (le la situation nouvelle de son esprit et de .son cœur, se trouvait chaque jour une demi-douzaine de prétextes pour passer devant la maison d’école et apercevoir la jeune fille, M. Anatole, disons-nous, n’était pas allé à la chasse.

Quand la jeune fille e.atra dans le salon, il s’y trouvait.

Elle Ij s;üua en baissant les yeux, et il fut un peu troublé.

Mais la vieille demoiselle ne s’aperçut de rien.

Elle garda Mignonne à dîner.

Puis, après le dîner, Mignonne so remit à l'ouvrage

M. Anatole ne bougea pas.

A six heures, la vieille demoiselle dit à son neveu :

— Anatole, vous allez offrir votre bras à mademoiselle Paumelle et la rqpnnduire.

— Oui. ma tante, ré[»ndit le jeune homme d’une voix étranglée.

La veille èt peut-être le matin, si on eût dit au timide gentilhomme : * Vous aurez, ce saàr, pendant un quart d’heure, mademoiselle Mignonne au bras; vous vou> en irez seuls, par les petits sentiers déserLs. » il cul frissonné de joie.

Maintenant ii était comme effrayé de cette mission qu'on lui donnait.

Mignonne tremblait un peu en posant le bout de sa main sur l’avant-bras du jeune homme.

M. .Anatole marchait d'un pas mal assuré.

A peine échangèrent-ils quelques mots.

Ces deux enfants s'aimaient déjà, et j>eut-étre n'oseraient-ils jamais sc le dire.

L’amour est parfois instantané, et ferait volontiers croire à la transmission des âmes et à la pluralité des existences. Qui sait? Ces deux âmes qui frémissent au premier contact et qui, naguère, se croyaient incwinues Tune à l’aûtre, n’onl'Clles pas été sœurs autre fois ?

Et, comme ils arrivaient dans la grand'ruo de Saint- 'Kkorenün, ils se croisèrent avec un homme qui iiiarchait assez rapidement et qui, à leur vue, éprouva une espèce de coimnoiign électrique.

Cet homme, c’était le Mulot, (|ui sortait du café de ri'nivers.

Mais M. Anatole et Mignonne ne le virent point.

hecujillis et silencieux, vivant pour ainsi dire en eux-mémes. leurs âmes étaient loin sans doute de cette terre qu’ils foulaient.

Le Mulot s’était arrêté tout net, en voyant pass er M. Anatole et mademohelle Paumelle.

On eèt dit que la foudiv l’avait happé.

Uu reste, la journée avait été agitée pour lui, comme on va le voir.

Le matin, il était allé à la nenardiere pour y cherclier les six mille francs que sa sœur lui avait promis la veille.

Il était tellement sèr de son fait en quittant Saint- Florentin, il avait tellement la persuasion que la Martine était pour jamais sous sa déjïeiidance, qu'il avait siffloté des airs de chasse tout le long du chemin.

l.e vieux cheval de chasse du commandant était encore une rude bête, et le Mulot ne se priva point de le mener bon train, sautant les fossés, les ornières, passant au besoin sous bois.

Le Mulot était content de lui comme cavalier, et du cheval comme monture.

— Voilà, se dit-il en roule, un cheval qui se |>erd les jambes chez ma sœur, car on ne le monte plus que rarement. C’est dommage. Je le garderai.

Il entra dans la Benardièrc comme on entre dans un pays conquis.

Cependant, il cnit s'apercevoir que Michel le saluait un peu moins bas qu'à l'ordinaire.

Michel avait sans doute surpris quelques paroles de colère échappées à la Martine, durant le voyage de la nuit.

— Où est ma sœur? demanda le .Mulot. .

— -Monsieur, répondit l’ancien soldat, je crois que madame est là-bas, au bout du parc, dans ce pavillon

rustique où défunt le commandant allait lire les jou^ naux.

Le Mulot mit pied à terre et jeta la bride à Michel en lui disant :

— Bouchonne-le comme il faut et donne-lui une l>onnc avoine, car je le ramène.

— Ah! fit Micliel un peu étonné.

Le fusil du Mulot était resté à l'arçon de la selle, ei le Mulot ne songea point à le prendre et à le meure sur son épau’e.

La Martine était en effet dans le pavillon.

C'éiail une sorte de petit kiosque pourvu d’une cheminée.

La Martine s’y tenait quelquefois cl y emportait un ouvrage d'aiguille.

Le Mulot entra d’un air vainqueur et l'embrassa.

— Ah! t:* voilà, dit froidement la Martine.

— .Me voilà, réjwndit le Mulot. Esi-ccque ce n’éiait pas convenu <|ue je viendrais ce matin?

— Si.

— Alors pourquoi fais-tu l’étonnée?

— Je ne suis pas étonnée, dit la .Martine, seulement, quelquefois, on ehniige d'avis.

— .Moi, jamais.

— Je ne suis pas comme loi, alors.

— Ali! dit le Mulot qui fronça le sourcil.

La Martine continua avec calme :

— J’ai beaucoup réfléchi, celle nuit, en m'en revenant.

— A quoi d(*nc?

— A ceci d'abord, que lorsque je t'aurais donné les six mille francs que tu demandes...

— Je viens les chercher, dit le Mulot.

— ... Ce ne seraît pas encore fini, reprit la Martine, et (|uc dans un mois, peut-être avant, tu demanderais autre chose encore.

— Bon! fit le Mulot, Après?

— Kl j’ai renoncé à te donner les six mille francs.

— Kh bien, elle est forte, celle-là! dit le garnement.

— Attends encore, dit la Martine, je n’ai pas fini.

Elle attacha, en parlant ainsi, un tel regard sur k

Mulot, que celui-ci se sentit dominé.

— Qu’esl-ce qu’il y a encore? fii-il.

La Martine alla vers le seuil du pavillon et s'assura d'un regard qu'il n’y avait personne dans le parc et qu’ils étaient bien seuls.

Elle ferma la porte et revint vers son frère.

— Tu penses, dit-elle, que si je l’ai attendu ici, c’est que je voulais que nous parlassions à cœur ouvert.

— Je ne demande pas mieux.

— Et que nous puissions jouer cartes sur table.

— Ça va, dit le Mulot qui retrouvait peu à peu son impudence.

— C’est toi qui as fait le coup.

— Après?

— Mais je n’y suis pour rien, moi, et je ne crains rien.

Bah!

MADEMOISELLE MIGNONNE

Ëllt Mcouatt à l'élraiigler. CPagc 68.)

— Je ne s^is p«is, je ne suis pas censée savoir ce qu’a fait le commandant avant do mourir; U y avait un testament en ma faveur, il s'est retrouvé. On m'a mise en possession, voilà tout. Le reste ne me regarde pas. S’il y en a un autre et qu’on le produise, je rendrai ce que je dois rendre.

— Hé! lié! dit le Mulot, c’est bien raisonné, cela. .

— Donner pour donner, j’.aiino autant restituer; par conséquent, le voilà averti.

Le .Mulot ne se déconcerta point.

— Tu as peut-être tort, dit-il, car je ne le ilemanderai jamais quatre cent mille francs, moi !

— C’est possible, mais comme lu ne veux pas me rendre ce que tu sais...

— Pas si bète I

Et le .Mulot eut un rire îles plus francs qu'il lança au nez de sa smur en manière de déii .

10‘ uvattsoN.

— Si on relrouve le second testament, je m’y conformerai, dit sèchement la Martine.

— Hé! hé! on le retrouvera peut-être...

— Oui, mais ce jour-là ne sera pas loin d'un autre jour oh quelqu'un que tu connais encore mieux que moi se fera couper le cou sur la place Dauphine, à Orléans.

Le Mulot ne put réprimer un léger frisson et il pâlit.

Mais il SC fut bientôt remis et répliqua :

— C’est encore passible, ce que tu dis là, mais il y a quel(|u'une autre qui pourrait bien en être de la fête.

— Tu te trompes, dit froid mient la Martine. Pour que cela arrivât, il faudrait prouver la complicité de la personne dont tu parles, et lu sais bien qu’elle n'y est pour rien.

— C’est une erreur ! dit le .Mulot avec un calme cynique.

LES DllAMES DU VILLAGE

— Ah ! tu cruLs ?

Et la Martine se mit li rire à sun tuur et ne se donna plus la peine de parler à mots couverts.

— Est-ce que j'y étais, luoi ? lit-elle.

— Pour ça, non.

— Est-ce que j’ai conseille de faire le coup 7 — Non encore. .Mais tu aurais pu t’y opi»ser.

— VoUi ce qui sera difficile à prouver.

— Et prévenir Saurin quand il montait à cheval.

— Oh ! pour ça, je suis bien tranquille, dit la Martine, il est parli sans que je le voie, et j'aurai des témoins.

— Et puis, dit le Mulot, il faudrait encore expliquer une chose.

— Laquelle ?

— C’est que tu n’a.s jamais cru que le commandant eût fait un second testament.

— Personne ne m’en a parlé.

— Alors tu n'y crois pas ?

— Naturellement, puisque j'ai hérité sans remords. — Et que tu as fait de ton frère, un vagabond et un braconnier que tu aiais cliassé autrefois, un bourgeois de Saint-Flurenlin. ^

Cotte dernière réplique était écrasante.

Évidemment, pour la justice, si jamais elle avait è débrouiller cette ténébreuse affaire, les libéralités de la Martine envers son frère s’expliqueraient difllcilement.

La Martine tressaillit, car le Mulot avait touciic juste.

Néanmoins, elle no broncha pas.

— Eh bien , dit-elle ^ s'il m’arrive malheur , j'en subirai les conséquences.

— C’est ton dernier mot î — C’est le dernier.

Le Mulot cul un accès de rage.

— Écoute, dit-il, tu as tort de me pousser à bout comme ça. Tu ne sais pas le tour que je te ménage. — Je me moque de toi, dit la Martine.

Et elle se leva pour sortir.

Mais , tout à coup , elle s'aiTéta , regarda fi.xemeiit son frère et dit :

— Veux-tu transiger 7 — Ça dépend...

— Je le donne cinquante mille francs contre ce que tu sais. Sinon, fais oe que tu voudras.

— En plus des six mille francs 7 — Soit.

— C’est qu’il nie faut les six mille francs tout de suite.

— Tant pis !

Tu as tort... Je ferai des liétises I

A ton aise , dit la Martine. Tu réfléchiras. Ap-

|iorte-moi ça demain, et nous verrons...

Le Mulot connaissait sa sœur; il la savait résolue et tenace dans ses volontés.

Mais il eut un accès de rage qu’il ne put maîtriser.

Et comme elle voulait ouvrir la porte, il s’élança sur elle en disant

— Tu ne sortiras pas !

Il avait les yeux injectés de sang et tout son corps frémissait.

Cet homme, qui avait déjà du sang sur les mains, était homme è commettre un nouveau crime.

— Il me faut les six mille francs, répéia-l-il ; il me les faut ! Si tu ne craches pas, je l’étrangle !

— LAche-moi ou j’appelle au secours, fit la Martine essayant de se dégager.

— Je m’en fiche ! avant qu’on ne soit venu , je l'aurai étranglée.

El il lui arrondit ses doigts noueux autour du cou. La ALirlino était perdue si elle n’eùl conserve son sang-froid.

— Eh bien! làcbe-moi, dit-elle, et tu les auras.

Un souvenir venait de traverser son esprit, rapide, fulgurant. Ce souvenir devait la sauver.

Le Mulot s’accola k la porte en lâchant le cou de sa sœur k demi suffoquée et lui dit :

— Je ne me laisse pas prendre aux couleurs que tu as essayé de me monter. Tu as l’argent dans la poche; ainsi fouUle-toi... et dépéchons-nous.

— Dans ma poche, non, dit la .Martine. Mais l’argent est ici et je vais le le donner.

— C’est bien, j'attends.

Et le Mulot resta appuyé à la porte.

Il y avait un meuble dans le pavillon, une sorte de vieux bahut où le commandant serrait souvent divers objets, tels que des livres, des journaux, des graines de jardinage et même une bouteille de rhum.

La Martine venait de se souvenir qu’elle avait ouvert CO bahut quelques jours auparavant et qu’elle y avait vu une ptare de pistolets d'arçon chargés et amorcés.

Courir au bahut, l'ouvrir, s’emparer des pistolets et se retourner rivement en les braquant sur le Mulot fut pour elle l’affaire d’une seconde.

— Élrangle-mui maintenant ! dit-elle.

Le .Mulot voulut faire un pas.

— Si tu avances. Je le brûle I dit la .Martine.

Et elle l'eût fait, en effet. Le Mulot le comprit à la froide énergie de son regard.

Il eut un mot naïf :

— Eidoncé ! dil-U.

— Je le conseille do t’en aller, dit encore la Martine, et de ne revenir id qu’avec ce que tu sais.

Le Mulot ouvrit la porte et s’élança dans le parc. L’altitude froide et résolue de sa sœur l’avait décontenancé.

— Elle ne me craint p;is , murmura-t-il en s’en allant. Je crois bien qu’il faudra que je lui rende la chose I

El il ne songea point à retourner à la Renardière, et i aller prendre le cheval sur lequel il avait tout à l’heure mis son dévolu.

11 s’en alla tout penaud jusqu’au bout du parc, franchit la clûture et se trouva dans la forêt.

Bah ! se dit-il en s’en allant, j’ai encore six jours devant moi pour payer la créance au père Jaubert ;

MADEMOISELLE MIGNONNE

d’ici six jours elle rélléchira peut-être... et j’ai le temps de voir venir. Laissons courir la bille jusque-là... Le testament est en sftretê cl le diable luimême ne le trouverait pas.

Et sur ces mots , qui le réconfortaient un peu , M. .Maurel reprit la roule de Saint-Florentin, peu soucieux d’aller chercher son fusil à la Hcnardiêre.

Le Mulot était entré à Saint-Florentin la rage au cœur , en dépit des réflexions consolantes qu’il avait faites.

La Martine lui résistait, la Martine n’avait p,is peur de lui.

Toute la question ébiit là.

Or, il faut bien le dire, cet homme qui était né vagabond , qui avait vécu sans vêtements et presque sans pain toute sa vie, demandant au brigandage sa subsistance quotidienne , s’était habitué avec une merveilleuse rapidité à sa nouvelle situation. L’appétit lui était venu on mangeant.

— Si ma sœur est riche , s’était-il dit , c’est à moi qu'elle le doit. Donc elle est mon obligée et a contracté envers moi de grandes obligations.

Ce point do départ une fois adapté, cet homme, qui dès son jeune âge s’était placé au-dessus de la loi et avait pour maxime que le bien d’autrui apparUenl qui sait se r.approprier , ne s’était plus arrêté dans scs vues ambitieuses. U fui fallait la moitié de cette fortune laissée par le commandant Richard et qui était tout entière dans les mains de la Martine.

L’acquisition de llellevue n’était, à son point de vue, qu’un pot-de-vin insignifiant.

Cependant, huit jours plus tét, U eût transigé.

Mais, depuis huit jours, bien des espérances avaient germé dans sa tête.

U avait vu mademoiselle Paumelle, non plus enfant, mais grande et belle jeune flile.

Ces choses-là arrivent souvent, qu’un être vil s’éprenne d’un être élhéré, que le ver qui vit dans la fange infecte tombe amoureux d’une étoile.

Le Mulot , cet être grotesque à force de hideur , cet assassin dont la face suait le crime , avait tressailli des pieds à la tête en voyant la pauvre déshéritée penchée un soir sur son ingrat ouvrage d’aiguille.

Ce sentiment, tout nouveau pour lui, et qui était devenu d’une ténacité inouïe , il en avait honte cependant, puisqu'il n’avait osé en parler à sa sœur.

Peut-être que s’il lui eût dit : « J’aime celle dont nous avons volé l’héritage , » l'a Martine , épouvantée , etil fait tout ce qu’il aurait voulu.

M.iis le Mulot , qui ne voulait pas s’avouer à luimême celte étrange pudeur, se donna une raison excellente puisée dans son esprit cauteleux et dans son imagination pleine de singulières défiances.

— Quand j’aurai tout repincé, se dit-il, faisant allusion à la part qu'il s’éuiil arrogée d’avance et qu’il comptait bien avoir , de ce gâteau qui s’appelait la

Renardière , j'épouserai la petite , et ma sœur n'aura plus rien h dire.

Or, l'anitudc de la Martine l'avait un peu déconcerté. Il ne se dissimulait pas que s’il s’était attendu à rencontrer des obstacles sur sa route , c’était partout ailleurs que là.

Aussi , pesant et ruminant tout cela dans sa bile , il arriva à son château de llellevue , de fort méchanto humeur.

La Dorothée était dans la cuisine et préparait le souper de son maître.

Le matin, le Mulot ne lui avait rien dit.

Mais le soir , le vent avait tourné sans doute , car il se souvint que celte fille était venue, la veille, avec sa s<sur; qu’en son absence elle avait introduit la Martine dans la maison , et que , par conséquent , elle s’était faite sa complice.

Il entra donc comme un ouragan.

La Dorothée se retourna effrayée.

Le Mulot lui dit ;

— Pourquoi es-tu revenue hier soir, quand je t’avais dit de ra’aticndre à la Renardière î

— C’est madame votre sœur qui l'a voulu.

— Madame ma sœur est donc ta maîtresse 7

Cette question , faite d’un ton ironique , stupéfia la Doroüiée.

— Mais... monsieur Maurel... balbulia-l-elle.

Pour toute réponse , le Mulot lui appliqua un violent coup de pied en lui disant :

— Puisque c’est ma sœur qui est ta maîtresse , vat’en à la Renardière.

La Dorothée joignit les mains et demanda pardon ; mais le Mulot fut Inflexible.

— Si tu n'as pas vidé l'enceinte d’ici un quart d’heure, dit-il , se servant d’une locution cynégétique, je t'assomme!

Et U lui donna un second coup de pied.

— Prends ton baluchon et va-t’en , ajouta-t-il , et plus vite que cela, encore I

La Dorothée comprit qu’elle jouerait trop gros jeu en essayant de rester.

— Je ne peux pourtant pas emporter ma malle sur mon dos, dit-elle.

— Ça ne me regarde pas, va-t'en!

Et U la prit par les épaules et la jeta dehors.

La Dorotliée s’en alla ; mais cUc se réfugia chez le fermier.

Le Mulot ferma la porte , attendit que sa soupe fût cuite et la posa sur la table.

Puis il SC servit lui-méme et soupa comme si de rien n’était.

Dorothée et lui avaient chacun un passe-partoui , mais la grosse clef restait dans la serrure, et, quand on avait donné deux tours de cette clef, le passe-partout devenait impuissant.

Comme il avait oublié de réclamer ce passe-partout à Dorotliée, le .Mulot, quand il eut fini son repas, sortit en fermant la porte avec la grosse clef.

U oublia do donner à manger à scs chiens qui Imrlaient au chenil, alluma sa pipe et s'en alla.

Le café de rL'nivers, comme on le pense bien, était son but ordinaire.

Mais il ne passa point deVanI la maison d'école sans jeter un petit coup d'œil au travers des contrevents.

La maison d'école était sans lumière.

— Bon ! se dit-il avec colère , elle est encore chez ce maudit curé, bien sfir.

Et il passa «levant le café de l'Lnivers sans s'arrêter, et dominé de nouveau par cette jalousie qui , deux fois déjé. l’avait mordu au cœur.

Comme la lune était nouvelle, il faisait sombre.

En outre le temps était froid, cliacun restait au coin du feu et la rue était déserte.

Le .Mulot arriva jusqu'au presbytère sans rencontrer personne.

Comme la première fois , il tourna le bâtiment , escalada le mur du jardin, se mit â califourchon dessus et plongea un regard investigateur dans la cuisine où l'on voyait de la lumière.

Le curé lisait son bréviaire, la vieille Nanon dormait, et Bigorne, qui était un peu bon â tout faire, éplucliail des carottes. Mais , de M. .ânatole et de mademoiselle Paumelle, point !

Le .Mulot se laissa glisser en bas du mur, revint dans la Grande-Bue et passa de nouveau sous les fenêtres de la maison d'école.

Aucune lumière !

Où donc était la jeune fille?

Le Mulot, dépité et ne sachant que faire , se décida â entrer au café de l'Univers.

Mais il était dit, ce jour-lù, qu'il aurait de la déveine perpétuellement.

Le café éuiit presque désert.

Le maître do l'établissement lisait , dans son comptoir, le dernier numéro du Journal du Loiret.

Le tonnelier beau parleur qu'ou appelait Ulysse était absent, la table habituelle de M. Jouval déserte, et le père Boutteville, un des plus fidèles, ne montrait nulle part son visage rouge et astucieux.

Deux paysans seuls faisaient la partie de billard et cau.saient en jouant.

Le Mulot demanda du vin chaud et se fit servir auprès du biliard, espérant se distraire en reg.irdant ia partie.

Les deux paysans causaient, et, dès les premiers roots qu’il entendit, le Mulot fit la grimace.

L’un disait i

— On dira tout ce qu’on voudra, mais on peut aller bien loin de ci et de lè, et partout alentour, on r.c trouvera pas une famille plus respectable que la famille des Misseny.

— Pour ça, répondit l’autre, c’est vrai; c'esî de bien braves gens tout de même et charitables , quoique pas riches.

— L'autre soir , reprit le premier , il y avait ici un tas de clampins , des rie» du loul , quoi 1 qui avaient Pair de se gausser de .M . Anatole parce qu'il n'est plus

riche, lien aura toujours plus qu’eux et que nous... Et puis c'est un homme juste et franc , quoi ! et , avec tous ses écus, ce n'tsl pas .M. Jouval qui ferait comme lui.

— Pardi, celui-lè , dit l’autre joueur , quand il vous iloit , deux et deux font trois ; mais quand on lui doit , >;a fait huit.

— Avec tout ça il a eu bien du mal à être du conseil, tandis que M. Anatole, il sera maire quand il voudra.

— Et .M. Anatole est aimé, «|uoi qu’on en dise, et il n'y a pas dans Saint-Florentin dix |>ersonnes qui voudraient lui faire de la peine... tandis que M. Jouval... Oh ! malheur I

— Pardi ! il fait la banque... à sept du cent... il a prêté de l’argent à presque tout le monde... Qu’est-ce que vous voulez qu'on puisse lui faire !... on lui doit... mais si on ne lui devait rien...

— En temps de révolution , il passerait peut-être un mauvais quart d'heure, reprit le premier.

— C'est bien possible, dit le second.

Cette conversation était si peu du goût du .Mulot qui haïssait déjà mortellement ,M. Anatole de .Misseny, qu’il quitta sa place et alla s’aa’ouder au comptoir.

— Vous avez peu de monde ce soir, dit-il au patron qui achevait paisiblement la lecture de son journal.

— C’est samedi, aujourd'hui.

— Ah ! vous n’avez donc pas autant de monde le samedi ? demanda le .Mulot.

— Le samedi est jour de marché à Orléans , et M. Jouval y va toujours.

— Bon !

— Le pore Boutteville aussi et le père Ulysse quelquefois ; ça fait que , lorsque ni le père Boutteville , ni Ulysse, ni ,M. Jouval ne sont ici, les chalands ne viennent guère.

— Alors, personne no viendra ce soir.

— Oh ! pardon, dit le cafetier, ils arrivent tous p.ir la voiture qui p.irl le soir d’Orléans; et M. Jouval ne s’irait pas coucher sans venir faire un tour ici.

— Et à quelle heure passe la voilure ?

— Aux environs do dix heures.

Le Mulot to ma les yeux vers le coucou placé audessus du billatd.

11 était dix Heures moins vingt.

L’impatieiic' le gagna; il sortit.

Peut-être espérait- il voir enfin de la lumière chez mademoiselle Paumelle.

Aussi alla-t-il se promener de nouveau , en fumant sa pi[.e, et les mains dans scs poches, sous les fenêtres de la maison d'école.

11 n’y avait pas plus de lumière ù dot heures moins un quart qu'à huit heures et demie.

Le Mulot était hors de lui .

On eût dit que la jeune maltresse d'écolo lui devait un compte fidèle de son temps, et qu'elle n'avait pas le droit de sortir sans sa permission.

Il se prome.iail donc d'un pas inégal et brusque devant la maison d'école, lorsque dans le lointain se

MADEMOISELLE MIGNONNE

Il k» tühil d'uB (pil glBpide. (Piic<' TT.)

dessinèrcnl les silhouettes de mademobclie Mignonne et de M. Anatole.

La nuit était sombre, mais le Mulot les reconnut aux battements subits et précipités do son cœur.

U b’anèla suffoqué, les cheveux hérissés, sans voix, sans haleine.

Ils passèrent près de lui et ne le virent point.

U les suivit d'un œil stupide et les vit se séparer h la porte de la maison d‘école, Anatole la saluant ot elle lui faisant un petit signe d'adieu de la main...

M. \naiole était déjà bien loin que le Mulot n'avait pas changi; de place.

— Oh 1 dit-il enfin , et cotnmc s*il se fût arraché brusquement à quelque vision terrible , je suis capable de faire un malheur ce soir !...

Et il s'approcha de la porte qui venait de se re* fermer sur mndemoiseilo Paumelle et frappa.

M. Anatole de Misseny était loin déjà. Mais au lieu de rebrousser chemin pour retourner au château . il av.Tit continué à descendre la rue dans la direction du presbytère.

Page 1