‹ Les Drames du villageChapitre 12 sur 60 · XXX · texte numérisé non relu

XXX

Pour expliquer la scène étrange que nous allons raconter, il est jusqu’à un certain point nécessaire de dire quelques mots du temps oü mademoiselle Mignonne. encore enfant, vivait à la Renardière, et était adorée de son oncle.

La Martine dominait déjà dans celte maison quelle

devait posséder un jour, mais elle dominait dans Tombrc, ne man^^eait j>as h table et le petit Auguste n' était pas né.

Mignonne était la petite fcc du logis, la jeune maîtresse en qui on saluait la future héritière et que tout le monde aimait.

Par contre, Mignonne aimait tout le monde, et plus d’une fois, d'un mot, d’un geste, enjoignant ses petites mains roses, clic avait apaisé les plus violentes colèrt's du commandant,

Kn ce temps'ià le Mulot venait déjà à la Renardière.

Mats il y venait humblement, en tremblant, comme un va^nu-pieds qu’il était, bien heureux d'emporter un peu de pain, un morceau de viande et une pièce de vingt sous, que sa sœur lui donnait en cachette.

La petite Mignonne l'avait pris en amitié parce que le mauvais drôle, déjà courtisan et ne prévoyant pas alors ce que lui gardait l’avenir, axait voulu se bien faire venir d’elle.

La chose n'était pas difficile et il y avait réussi sans peine.

Mignonne aimait les oiseaux, le Mulot lui en déni' chait et les lui apportait.

Klie adorait las fraises et les framboises sauvages ; le Mulot ne venait à la Renardière qu’avec un panier rempli de ces fruits cueillis on forêt.

Quand le commandant le chassait, Mignonne inter* cédait }^ur lui.

Klie le tutoyait, et le Mulot l'appelait respectueuse' ment mademoiselle.

Puis les années avaient passé, et le Mulot et Mignonne ne s'étaient pas revus.

A la mort du commandant, on le sait, le Mulot n'avait point paru à la Renardière.

Il n’y était venu qu'après le départ de la jeune fille.

Le curé Duvat avait affirmé que le commandant, à son lit de mort, avait fait un noüvcau testament, et .Mignonne le croyait fermement.

. Peut-être même, comme lo vieux prêtre, était-elle convaincue, bien que Jamais elle n'en parlât, que la Martine n était pas étrangère ù la mort de Saurin.

Mais la |>ensée que le Mulot eût pu être rinstrurnenl du crime ne lui était point venue.

D’ailleurs, à peine se souvenait-cUe de lui, et le bon curé avait si bien recommandé à Bigorne, h la vieille Nanon, h la veuve, qu'il avait installée à la maison d’école, de ne jamais i>arlcr du commandant ni de la Martine à niadetnoiscllc Mignonne, que celle-ci, bien qu’elle fût à Saint-Florentin depuis quelque temps déjà, ne savait môme pas que ce M. Maurel, qui venait d'acheter Bellevue, n’était autre que son ancien ami le Mulot.

Mignonne venait donc de rentrer che< ehe, tout émue et toute troublée, et elle avait à peine eu lo Uuups d’allumer sa petite lampe et de quitter sou chùle et son chapeau, lorsqu’elle entendit frapper à la porlp.

La veuve n’était pas rentrée encore. Mignonne crut que c’était elle et alla ouvrir sans défiance.

A la vue d’un homme que d’alwrd clic ne reconnaissait pas. tant le Mulot était changé, elle ne put réprimer un mouvement d’effroi.

De son oSté, le Mulot qui avait frappé comme un furieux, se calma subitement.

U devint timide, domioé sans doute par les souvenirs d’autrefois et le respect qu’il avait si longtemps professé pour la tUmoùftif.

Ce fut presque d’une voix tremblante qu’il murmura, tandis que Mignonne le regardait maintenant avec plus d’élonnemcnl que d'effroi :

— Je vois bien que vous ne me reconnaissez j>as, mademoiselle .Mignonne.

— Il nie semble que je vous reconnais h la voix, dit-elle. Vous ôtes le Mulot ?

— Justement.

— Comment, c’est toi ? fil la jeune fille.

Elle avait oublie tout d’un coup, dominée qu’elle était, elle aussi, par ses souvenirs d'enfance, et la mort do son onde et la perte de son héritage, et, enfin, que le Mulot était le frère de la femme qui l'avait spoliée.

Elle ne vit, en ce moment, dans ce paysan endimanché, que le petit vagabond qui, autrefois, lui apportait des paniers de fraises, lui dénichait des oiseaux.

— Oui, mademoiselle, dit lo Mulot qui s’efforçait en vain de retrouver l'aplomb de M. Maurel, c’est moi.

— Comme te voilà changé I dit-elle naïvement.

Celle exclamation réconforta un peu le Mulot, et il

eut un deiui-sourire d'orgueil.

— Mais, dit-elle encore, tu es mis comme un monsieur.

Le sourire du Mulot s'épanouit.

Mignonne demeurait sur le seuil de la porte et le Mulot restait on dehors.

— Que xiens-m faire à Saint-Florentin? demanda la jeune fille.

— Mais j'y demeure...

— Ah !

— Et je venais pour vous parler, mademoiselle.

— Entre, mon garçon, eutre, en ce cas, dit la jeune fille avec celle simplicité sans défiance d'une femme qui SC sent placée si haut que nulle insulte ne lui S(unblfi possible.

Mignonne ne pensait môme pas qu'elle était seule dans la maison, qu'il était dix heures du soir et qu'elle pouvait être exposée à un danger (luelconque en demeurant tôle à tête avec un tel chenapan.

D’ailleurs le .Mulot était humble et respectueux comme autrefois. Elle ouvrit la porte qu’elle avait à sa gauche et qui éLiil celle de la classe.

Un reste de feu brûlait dans le {Kiéle.

— Entre Ij, dit-elic.

Et elle posa le flambeau quelle tenait à la main sur un des pupitres.

Puis elle s'assit, taudis que lo Mulot demeurait de bout devant elle, son chape.'xu h la main.

: by Goo

MADKMOISELLK MIGNONNE

— Va, dit-elle, je t'ccaute, qu’eat-ce que tu as à me dire?

Le Mulot avait été fort décontenancé de cette aisance avec laquelle mademoiselle Paumelle l’avait reçu.

Si, à sa vue, elle se fût troublée et eût témoigné le moindre effroi, la moindre inquiétude, certainement le Mulot, retrouvant toute son audace, lui eût, sur-lechamp, tenu les propos les plus inconvenants et les plus étranges, et il eût débuté peut-être par une scène de jalousie.

Mais la petite châtelaine d’autrefois re])araissant tout entière dans la pauvre maîtresse d'école, M. Maurel redevenait le Mulot comme devant et se trouvait placé sur un plan d’infériorité.

Cc|vendant, n’osant faire usage de son audace, il se réfugia dans une astuce basse et cauteleuse.

— Mademoiselle, dit-il, je venais vous parler rapport à ma sœur.

Mignonne se souvint alors ; un niwge passa sur son front et y creusa un léger pli ; un pou de tristesse voila son regard. Mais tout cela fut si rapide qu’à peine le Mulot put saisir cette émotion passagère et n’eut pas le temps de s’en faire une arme.

Mignonne lui dit :

— Je n’ai aucune affaire à démêler avec ta sœur, mon garçon, et je ne me plains nullement ; je serais même, à tout prendre, son obligée, puisqu’elle m’a offert de resler avec elle.

Mignonne, en i>arlanl ainsi, venait de tendre une perche au .Mulot qui s’en servit avec empressement, car son imagination commençait h être à bout de ressources.

— Ah ! mademoiselle, dit-il, croycï-bien que ma sœur vaut mieux qu’on ne dit. Je sais bien qu’on l’a accusée...

— Je ne l’accuse pas, moi, dit Mignonne avec douceur.

— Mais les autres l'accusent , et c’est ce qui fait son désespoir, voyeï-vous.

— Mon oncle avait le droit de disposer de sa fortune, dit encore Mignonne; il l’a fait, et personne n’a rien à y redire.

— Mais, ma sœur dit le Mulot, et moi, mademoiselle, nous voudrions réparer le mal que le commandant a fait.

Mignonne tressaillit cl regarda le Mulot avec un étonnement subit.

Le .Mulot continua :

— Ma sœur vaut mieux qu’au ne croit, ailes I

Mignonne sc tut.

— Elle aime bien son enfant, c’est vrai...

— C’est tout naturel, dit .Mignonne.

— .Mais elle m’aime bien aussi , moi qui suis son frère.

— J’aime à le croire, dit Mignonne, et en le voyant

ainsi habillé, je pivsume qu'elle t’a pris avec elle et que lu n’es plus misérable comme autrefois, mon pauvre Mulot. '

— Oh ! elle a fait mieux que cela, mademoiselle.

— Vraiment !

— Elle m’a acheté Bellcvue.

— Ou'est-ce que Bellevue ?

— C'e.st cette mai.son en briques rouges qu'on voit en sortant de Saint-Florentin, sur la gauche, et elle me l’a donnée en toute propriété. Ça vaut bien soixante mille francs.

— Alors le voilà riche ? dit .Alignonne en souriant.

La candide jeune lille ne faisait même pas celte ré-

llexion, que c'était peut-être avec son argent, à elle, que la .Martine faisait ces libéralités.

Le Mulot [Kiursuivit.

— Elle me donnerait bien encore cent mille francs, si nous pouvions arriver à ce que nous désirons lant.

— Et que désirez-vous doue tant? demanda Mignonne.

— Réparer les injustices.

-Mignonne ne compril pas.

— Faire du bien à la place du mal, continua le Mulot.

— Il est toujours facile de faire du bien, dit .Mignonne avec sa naïveté charmante.

— Ça dépend de vous, eu ce cas.

— De moi î

Et Mignonne regarda le Mulot comme elle eût regardé une énigme vivante.

— Voyez-vous, mademoiselle, reprit le misérable, au jour d’aujourd'hui il ne suffit pas d'étre un mon- .sieur ou une demoiselle, il faut avoir de quoi. Sans argent, on n’aboutit guère. Aiec de l’argent, on se fait toujours respecter.

— Tu crois ? dit Mignonne.

Et elle eut un sourire doucement ironique.

— Voyez comme les choses changent en un rien do temps... Il y a seulement sept ou huit ans, vous étiez une belle demoiselle et l’on disait quovous seriez un jour la plus riche héritière du pays. Moi, j’étais un pauvre diable.

— Oui, lu as raison, dit Mignonne; maintenant, toi, le pauvre diable, te voilà riche, et moi, l’héritière, je suis une pauvTe petite maîtresse d’école.

Elle souriait avec une mélancolie sans amertume en parlant ainsi.

— Ah! mademoiselle... dit le Mulot, si vous vouliez, tout ça changerait, et ma sœur serait bien contente.

— Et comment veux-tu qUe cela change, mon pauvre Mulot? demanila Mignonne en hochant la tête.

— Si vous vouliez devenir ma femme...

Ce fut un coup do théâtre.

Mignonne sc leva de sa chaise cl poussa un grand éclat de rire, mais un éclat do rire si franc, si net, si mo<|ucur, que le Alulot en fut tout déconcerté. I.a|x;lite châtelaine avait reparu tout entière. Elle ne trouva pas un mot à répondre, mais elle conUiiua à rire comme une folle.

Ce rire exaspéra le Mulot.

Les veines de son cou se gonflèrent, ses yeux s’iii*

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jecièrent, tout son corps fut pris d’un tremblement nerveux.

En môme ^omps, sa voix devint rauque, et il fit im pas vers la jeuiu? fille en <lisdTîl :

— Et si je vous aimais... moi

Sa figure était devenue hideuse et ses lèvres se frangeaient d’écume.

il fit un pas encore, ajoutant :

— Et si je m'étais juré que vous serez ma femme.

Celte fois, Mignonne cessa de rire, et clic cul pruir de cet homme tant it était eipouvanlablc è voir en ce moment.

— A moi ! cria-t-clle, comme si quelqu'un cfit pu l'entendre; à moi t au secours’

— fiah! dit le Mulot en ricanard, nous sommes seuls.

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Mignonne c;*ouvanlc' vamliil s'élancer vers la porte de la classe et prendre la fuite.

Mais le Mulot se plaça devant.

— Non. dit-il, vous ne sortirez pas ! je ne veux pa'^ vous assassiner,» ni vous voler, mais il faut que voa> m'écoutiez.

|.a jeune fille se réfugia à l'autre extrémité de la pièce.

î.e Mulot ne la suivit pas.

— écoutez, dii-Ü, je vous aime, et je veux vous épouser.

— Oh ! murmura Mignonne en levant les yeux au ciel, cel homme est fou !

— Je ne suis pas fou, répondit le Mulot, mais quand j’ai mis qtiel(|iic chose dans mi tète, il faut que ça soit.

Et il se frappa le front.

— Sortez ! s'écria la jetme fille indignée, sortez surle-champ.

— El si je ne veux pa.s sortir, moi, dit-il en ricanant.

Mignonne joignit les mains ;

— Je vous en prie, dit-elle, sortez. Que vous ai-je fait pour que vou.s veniez m’insulter chez moi... nie parlerde ma pauvreté, mainienanique vous ôtes riche.. N’ai- je pas été bonne pour vous autrefois? Et quand mon oncle voulait vous battre, n'ai-je pas souvent obtenu votre grâce?...

VoyoïKs, mon.vicur... fit-elle encore, comme si elle etil es[)éré le loucher par cet acbî de déférence, n’abusez i>as de votre force... de rhciire av,ancée... de mon isolement... Allez -vous-eii... et je vous promets que je vous pardonnerai... que je ne parlerai ù (icrsomte de ce qui est arrivé...

Elle joignait toujours les mains en parlant ainsi, cl ceUe voix suppliante et douce eôt atlrndri m autre homme que le misérable.

Mais le Mulot avait retrouvé toute son audace, et ce fut avec un rire cynique qu'il dit à la jeune fille :

— Je siiü bien pourquoi vous no vouiez pas do moi : oh ! je le sais bieu...

— Je ne puis écouter vos paroles, dit-elle avec une (liiinité subite, parce (|ue nous ne sommes pas faits l'im pour l'autre : parce que, quoique vous prélendici que l'argent est tout en ce monde, je suis la fille d'mi officier, et vous êtes un vagabond, en dépit de celte fortune qui vou.s est venue.

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