‹ Les Drames du villageChapitre 14 sur 60 · I.'Hl-kvikh Loiaeau · texte numérisé non relu

I.'Hl-kvikh Loiaeau

nage ne doit pas être une affaire, mais bien l'union de deux êtres qui s’aiment, s'estiment réciproquement et veulent être heureux.

Ue cœur de Mignonne éclatait. Cependant elle n'interrompit point son travail et ne souffla mot.

Anatole continua :

— Voyez-vous, mademoiselle, le bonheur ne consiste point dans la fortune, mais dans l'amion de deux êtres qui se comprennent. Ah! dit-il encore en soupirant, si ma tante connaissait ma pensée tout entière... si j'osais la lui dire...

En parlant ainsi, il quitta son livre et se pencha sur le métier de Mignonne.

Mignonne jeta un regard désespéré sur la vieille demoiselle, qui dormait toujours.

Anatole s'enhardissait peu li peu.

— Je'^ais, dit-il tout bas, une jeune fille bonne, charmante autant que belle et vertueuse, qui n'aurait

1i' I.IVBAISOS.

qu'un mot li dire pour devenir la reine et la fée de cette humble maison.

En même temps il osa prendre la main de la jeune fille et y mettre un respectueux baiser.

Mignonne jeta un petit cri d'effroi et dégagea vivement sa main.

Mademoiselle de Misseny dormait toujours.

La pauvre institutrice, après avoir retiré sa main, leva sur .M. Anatole un regard plein de reproche.

— Ah 1 monsieur le baron, dit-elle, c’est mal... c’est bien mal...

Et elle avait les yeux pleins de larmes.

Mais Anatole avait fait appel à son grand courage, et il était décidé à aller jusqu’au bout.

— .Ah ! madeinoisello, dit-il, si vous saviez combien je vous aime !

Mignonne le regarda avec une douceur pleine do dignité, et répondit simplement ;

— Je vous crois, monsieur ; mais il faut n'sisler h ce sentirneni. Vous vous devez îi voire nom, ii voire race. Je suis une pauvre fille d'origine bourgeoise, sans parents, sans forlime, cl je ne suis pas faite pour m’appf'l' r jamais la baronne de .Mi>.'Ony.

Elle disait C:^!a a\cc irislesso cl fernirlé, cl rertes file le pensa i, Tl.o môle fil e du bon Dieu qu’elle était. ln>enàiblenicnl, Anatole avait glissé de son f.iuleuil et s'c'.ail agenouillé auprès du métier de tapisserie.

— Mjdemoisello, disait-il, je xous jure que jamais je n’aurîii d’autre femme que vous.

El il avdit repris la main de Mignonne, et, une fois encore, il allait y imprimer scs lèvres, lorsque deux au rcs mains s’ouvrirent cl se posèrent en même tempe sur la tète de la jeune fille et sur celle du btd amoureux.

Puis une voix douce et un peu moqueuse murmura :

— Aliî petits sournois, vous avez dune cru que j’avais le sommeil bim dur (

C’clail mailemoi.'C.le de Misseny qui venait de rouvrir les yrux.

Mignonne jeta un cri et tomba aux genoux do la vieille demoiselle.

Aitalolc SC l ‘va tout effaré.

Mais la bonn * tinte souriait et les regardait tous deux, comme si elle eiii voulu se faire un plaisir innocent do leur confusion.

— Ali ! reprit-elle, vous vous aimoz donc, mes pauvres enfants?

Puis, avec un sourire plus indulgent et plus donx J

— Cela devait être, vous êtes jeunes et b^aux tous deux. Toi, mon paladin, lu as de grands yeux mélancoliques et qui disent toute l’ardeur de ton âme. El toi. ma Mi.;nj ;ne, lu es si bien nommée, avec tes pc iies joues roses, tes yeux bîeus et tes mains do madone! Si vous vous aimez, c’est que Dieu l’a voulu, et il ne faut pas lui désobéir...

Alors, de scs deux mains étenilucs , elle rnpproclia les deux léics de .Mignonne cl d’Anatole, disant encore :

— Vous serez pauvres, mes enfants, mais la vie est douce à ceux qui s'aiment... Mettez-vous à genoux devant moi... je vais vous bénir.

Mignonne pleurait à chaud'^s larmes.

Mais, à travers ses larmes, brillait un sourire — le rayon de sole l qui se dégag i un soir de printemps à travers la pluie fl glisse sur riierbi mouillée.

— Ail ! ma Uinto, ma bonne tante ! murmurait Anatole suffoq’ anl de joi#*.

— Mes amour.s, dit la vieille demoiselle, il ne faut pas reculer votre bonheur, b quoi bon ? Je vais envoyer dire à notre b(»n curé Duval qu’il vienne souper avec nous. Dimanche on publiera vos bans, et dans trois seir.aincs vous serez mariés..

Et ce fut au moment où la vieille demoiselle faisait si noblement le sacrifice de ses rô\cs trambition, de fortune et (l’avenir pour son b"au neveu — au moment où ran^c du bonheur .secouait son aile blanche

en se reposant sur le toit du viaux chMeau, que le lilliury crotte do maitre Loiseau entra invjlemmcul dans la COUP.

I>e petit homme vélu de noir cl cravaté de Manc, sous SI blouse bleue, descendit de voilure et s’av'.inça maj7stueusomcnt, son affreux porlcfeu l!c à la main.

De ce piriefîtiiU'e, il avait tiré une feu Ile de papier timbré porlmt, h h requête du sieur Maur« I, propriétaire Il Paiol-Floreulin , commnn iemcnl d'avoir à payer, dt^dans vingt-qnalr?: heures pour tout dEai, h somme de six mille fraies, au lit sieur Maurel, acquéreur de ladite créan:» liypnilnqué^ sur hs bieis, meubles et imm*’ubles de M. le baron Anatole de Misseiy.

Après le calme. l'orage; après le Foleil, la lenirélo; aprëi le langige céleste du* l’amour, la langue barbare de la procédure.

Le Midi, pays d’exubéranc®. ae passionne aisément.

C’est la terre classique de la querelle, des animosités violente^, des emportements sans limite.

Mais c'est ausi»t le pays d.^s chaudes amitiés, des enthousiasmes faciles et des dévouements ù toute épreuve.

Le Nord a certaines de ces qunlii >s, quoique plus réservé, plus contraint, plus replié en lui-môrne.

Lo centre de la France, en amont comme en aval de la Loire, est un t »ui autre pays.

L’Orléanais surtout est d’une prudence extrême en toute chû.^; U n'avenuire pas ses capitaux à la légère; il est pe 1 prêteur, il a un® aversion insurmontable pour quiconque gaspille ou denmgesa f >rlune.

Dans la bonne ville d’Orléan'^, l’iiomme qui dépense tous ses revenus pisse pour n’avoir pas tout son bon sens. Celui qui se ruine est lionni.

Le dépareillent se ressent un peu des mœurs de sa métropole.

Saint-Florentin est à six lieues d’Orléans h peine.

Dans le Midi, è Marseille ou b Bord mux, dans le plus petit village de la Provence ou du Languedoc, maître Loiseau apportant du papier timbré au château, eût été cli.issê par la population, et le lendemain nu plus tard, M. Anatole de Msseny ofit trouvé le trip e de la somme dont il avait besoin.

A Saint-Florentin, on laissa maître Loiseau s’on aller lranquill(*menl cl on se birna à p'aindre .M. de Missciiy sous le maniein de la cheminée.

Anatole devait six nulle francs. Son bien au s< îeil représentait pour h moins huit fois cette somme, elles préteurs n’avaienl rien à craindre.

Mais on ne prête pas b un homme qui est poursuivi, dans un pays comme l’Orléanais.

Là (h'i l'huissier a passé, le notaire se déclare incompétent.

Huit jours plus uit, le transport delà créance des JaulM'rl à un lionn Me homme se bornant à faire un placement eût été chose farile.

MADEMOISELLE MIGNONNE

Mais à préscnf, U ëlait trop Urd. M. Anatole de Missent était P >ursüivi.

l.e si “Cle dans lequel nous vivons n’est rien moins que fèoJal, cl le temps est passé où un grand seigneur mécontent faisait bâtonner un exempt qui osait se présenl jr muni d'un exploit.

lJ*ailleui*s, le dernier des Misseny n’étail i)lus uii grani scignour, et l’eCit-il clé, sa nature loyale tt simple l’eùt cmpècbé de manquer de respect à la loi.

Le coup avait été rude néanmoins.

O'aUord, le jeune homme n'avait pas compris ce que lui voulait maître Loiscau ; puis il s'ôtait étonné que les J.iubert n*euiS:?iu pis réclamé simplement leur argent en lui donnant le plus petit délai.

A quoi ] huissier lui fit observer que la créance était dans les mains d'un tiers porteur.

Le nom de Maurel fut toute une révclaliou pour Anatole.

Maurel, cctait ce cuistre qui lui avait proposé d'acheter son château.

Aussi sa stupeur fil'clle place à une sorte do colère dédaigneuse.

— Monsieur, dil-il à riiuissier, apres avoir lu Irèsatteolivemeiit te grimoire aux formules peu courtoise^, vous comprenez patfailcmjnt que n étant jias prévenu, j 3 n’ai pas les six intbo francs ciioz moi. .Mais donnezmoi quelqujs jours et M. Maurel sera payé.

.Maître Loiseau répondit avec son plus aimable sou* rire — une grimace hideuse — que les mots vingl’ (jitalre heures éta enlune formalité pu:c; seulerneni, ijUü SO I client avait besoin do son argent cl comptait luen. r irès i ondement ridfaiio * m:<is li s en a la sans avoir dit au juste qu;l délai réel avait M. de Misseny.

Gela s'eiail pas-é dans le petit s.don du rez-decliaiisséo et nul n'avaii entendu la conversation dn maiire Loiscau et du jeune homme.

SeultMneiil, les doniesüipus et les gens d,j la ferme S3 livrai ;nl déjà ù milia commenuiras, et maître Loiseau n'elail pas encore hors de Saint-Fiorealin qu'on disait tout bas au ctfé de 1 Univers ;

— Si M. Jüuval n’avait pas envie du château, M. Anatole trouverait h-S six mille francs en deux jours. Mais quand .M. Jouvat a envie d'une chose, il faut le laisser faire, et malheur à qui veut lui Isnir tôle I

Dans les pays d’avarice, le despotisme de l’argent est sans limites, comme on va le voir parles dmx lettres que nous transcrivons ici et que la bon.ic vieille niaJcrnoiselle de Misseny écrivait, huit jours après la visite iuailciidae de inaiira Loiseau.

L’uric da ces lettres était adressée h madame la marquise do Charvimonl, à Ülois.

L'aulrc à M. Galland, notaire à Monldésir, par Gion.

Voici la première :

c M l nièce Cl petite-cousine,

4 Voici bion un quart de siècle que nous ne nous sommos vues, peut-être môme un peu plus, car si mes souvenirs ne me trompent pas, la dernière fois que je suLs ailée au château du Seuil, en Sologne, chez

votre C-'.coUont père, mon cousin à la mo le bretonne, vous aviez s?pL ans, et m’appeliez gntude cousiiu', Ur, ma beile enfant, vous vcn<’z de marier votre fiÜe aînée, et vous ne pouvez guère avoir moins de trentedeux ou trenlf’-qualre ans.

€ Depuis voli-e mariage, ma chère nièce, nous nous sommes peu écrit, une fois l'an peut-être, aux grandes foies de Pâipies ou de Noël.

* Qui sait ? Vous m'avez peqt-étre même un peu oubliée.

« Mais vous êtes une Misseny comme moi, et votre nom ne peut que vous être cher.

* Or, chère pct.te, il y va un peu do l'honneur de ce nom, aujourd’hui, dans lô petit service que je vous demande et qus votre mai'i, qui est fort riche, pourra nous rendre à coup siàr.

« Nous vivons dans un mauvais temps, ma petite. Les vieilles familles sont bien persécutée'?, et les libéraux font tout ce qu’ils pcuvcril pour les faire disparaître.

€ Figurez-vous, ma chère enfant, que deux mauvais sujets de Saint-Florentin, notre modeste vU agv, se sont lignés et ne veulent rien moins que mettre notre hu nble héritage en vente.

i Anatole, moa pauvre neveu, a passé huit jours h cheval, en voilure, à droite et à gaudie, pour trouver une misérable somme do sLx mille francs, dont nous avons le plus jiressant besoin, et il n'a pu le trouver nulle part.

« Un certain M. Jouvat s’est mis en tMc d'avoir b château, ce berceau de notre conimuoe famille, bâti p;ir un de iios aïeux, il y a sept ou huit siècles.

« Il s’C't entendu pour cela avec un petit misérable qui a surpris la bonne fui d'un pauvre fermier qui était notre créancier et n’aurait pas voulu, pour tout au monda, naus occasionner un désagrément.

€ Ce malheureat, qui éüit gàné, a venJu sa créanje; et maintenant on nous poursuit, et un huissier li;e sur nous à boulets rouges.

« Il parait même qu» cet huissicr-Ià mène si rondement ces sortes d'affaires, que nos biens i)cuvcni être mii en vente d'ici h un mois.

« Inutile de vous dire, ma chère petite, que nous donnerons au marquis voire mari une première hyputhèque.

« J’attends votre réjwnse avec onfiancc, car je sais combien le nom de votre regrettable père vous est cher.

t Votre tante à la mode breioimc,

c STipUANiK o£ Misseny. •

L'autre lettre était plus courte t « Mon cher Gallund.

< Vous ôtes le seul homme parim les gens d’affaires en qui j'aie confiance, car vous n'avez pas oublia que c’est mon père qui vous a aidé auueloiâ â achetct votre étude.

DI

lÆS nnAMES DU VILLAGE

« M. le baron de Misseny, mon neveu, joint à ces quelques lignes, une longue lettre qui vous expliquera notre situation.

< J’ai écrit déjà à ma nièce la marquise de Chavrimont, mais est-elle à Blois? Je l’ignore, d’autant plus qu’elle passe les hivers ii Paris.

« Or, mon bon Gallnnd. il faut absolument que vous nous trouviez six mille francs à emprunter, à court délai, comme vous allez voir par la lettre de mon neveu.

« Je vous donne ma main à baiser et suis votre affectionnée.

« Stéphavie de Missew. »

Anatole, le front chargé de nuages, avait cacheté ces deux lettres.

Ne te désespère donc pas, mon mignon, lui avait dit sa tante, la marquise ou Galland, et {>eut-étrc tous les deux, vont nous répondre que l’argent est prêt.

Inatole secoua la tête.

— Et il ne faut pas que celle misère d’argent trouble ton bonheur, continua mademoiselle de Misseny, votre mariage est loujoiirs fixé au mois prochain.

— Mais, ma tante, dit Anatole, puisque M. le curé nous offrait d’écrire à son neveu à qui il a abandonné toute sa fortune en entrant dans les ordres, pourquoi n'avoir point accepté ?

— Je vais te le dire, mon mignon : le neveu de ce bon curé a fait un mariage ridicule et presque odieux. Depuis plus de dix ans, Ponde et le neveu n'ont aucunes relations, et il fallait toute Pamitié qu'il a pottr nous, pour que le brave homme se résolût à une pareille démarche .

11 sera toujours temps d'en venir là. D'ailleurs, je ne te caciie pas que M. Duval n*a qu’un espoir très-faible dai]s le résultat que pourrait avoir sa lettre.

Anatole ne répondit pas, mais il leva un douloui eux regard sur les portraits de famille qui couvraient les murs du salon, coiuiiie si ses aïeu.\, muets dans leurs iiadres noircis, eussent pu sc repentir, ù celte heure, de leurs prodigalités passées.

Knce moment Mignonne entra.

Elle venait tous les jours à la même heure.

Ce fut un rayon de soleil brillant au travers de l’orage, et, le front plissé du jeune liomme se dérida tout à coup.

WXVJI

La réponse de la marquise se fit attendre plus de huit jours.

« hiui«. k...

biiiiii elle arriva, ainsi conçue ;

« Ma bonne cousine et tante, mon mari et moi nous sommes véritablement désolés de ce qui vous arrive de fâcheux, et le pauvre Armand pourrait vous dire

que j’avais les yeux rouges, hier , en trouvant votre lettre, car nous revenons de Paris.

« Armand ne comprend pas comment vous puuver avoir .à vous plaindre de M. Juuval.

« Si c’est bien le M. Jouval de Saint-Florentin, marchand de biens, nous le connaissons Ireaucoup.

• Armand s c.st trouvé en relations d’affaires avec lui, l’année dernière, et n’a eu qu’à s'en louer.

« C’est un fort brave homme, et on vous aura c. rtainement mal renseignée; il est incapable de vous faire de la peine.

• Armand lui a acheté deux fermes qui touciiaienl à notre terre de Sologne, et il a été très-rond dans le marché.

• Au reste nous allons lui écrire.

€ Maintenant , ma bonne tante et cousine, Iaiss»zmoi vous dire avec douleur, avec désespoir, tenu l’ennui que nous éprouvons, mon mari et moi, de ne pas nous trouver en mesure de vous rendre le petit service que vous nous demandez ; mais jugez de nos embarras momentanés.

< Nous avons marié Virginie l’an dernier, et noului avons donné le plus clair de notre fortune, c’est -idire tout ce que nous avions d’argent comptant.

« Hector, mon fils, vient d’entrer à l’école prépara- | loire de marine ; il a fallu un trousseau, une année rtc i l>ension payée d’avance, (jue sais-je?

« Enfin, ces deux fermes que nous avons achetées, et notre hiver passé à Paris ; .

< Nous sommes tout à fait désargentés, et Armand n’a pas cinquante louis dans son secrcUiirc. Je siii> navrée do celte situation qui m’oblige à vous refuser.

« Heureusement, ma chère l.antc et cousine, que six mille francs se trouvent aisément, et je suis persuadé> que le |>remicr notaire venu, à Orléans, sera encliaiité (le les nictlrc à votre disposition.

• Votre petite cousine désolée. i

< iKètIE. >

Anatole lisait [«r-dessus l’épaule de s.i taule, alors ^ (]ue la vieille demoiselle décliilfrait les jolies pattes dr mouche allongées, menues et régulières de l,i marquise.

La main qui les avait tracées n’avait certainement été agitée par aucune émotion.

— O mon Dieu! murmura mademoiselle de Missent, je croyais qu’ils étaient riches.

Anatole eut un sourire plein d'amertume.

— Rien ne prouve qu’ils ne le soient pas, dit-il.

— Mais, tu vois bien...

— Vous êtes naïve, ma bonne tante.

— Naïve I

— Le marquis aurait son tiroir plein d’or qu’il ne nous prêterait pas un sou.

— Oh ! par exemple !

— Elccla parce qu’il est en affaires avec M. Jouval, qu’il connaît aussi bien que nous, comprenez-vous?

Mademoiselle de Misseny no se désespérait p;a facilement.

MADEMOISEI.LE MIGNONNE

VuiiM «1» dMc ttu ^u« i'^uiM le «ooiweil bk-u Uur f W).J ■

— Eb bien I dit-elle, je suis persuadée que Galland nous trouvera l'argent que nous lui demandons.

Anatole secoua encore la léte et, pour la seconde fois, il leva un regard de respectueux reproche sur ces portraits de famille qui garnissaient le salon.

— En attendant, dit-il, l’huissier marche.

— Laisse-le marcher... il n'ira pas si vite que cela I murmura la vieille demoiselle.

— Cest le quatrième papier timbré que je reçois depuis quinze jours, dit Anatole d’une voix sourde.

Et pour ne pas affliger sa tante davantage, il sortit.

Les gens de Saint-Florentin qui avaient vu passer quatre fois en quinze jours maître Loiseau se rendant au château, ne se gênaient plus pour dire que M. Anatole était perdu.

Ceux qui rencontraient le jeune homme et le sa-

luaient avec Irisiesse étaient les plus courageux, ceux qui étaient trop pauvres pour rien devoir à M. Jouval.

Les autres ne le saluaient plus.

En revanche , on saluait beaucoup M. Maurel que personne , maintenant, ne se serait hasardé â appeler le Mulot.

Le nouveau châtelain de Béllevue crevait d'orgueil dans sa peau.

Il avait les gilets les plus voyants, ne quittait plus le café de l’Univers et tutoyait tout le monde.

M. Jouval l'appelait < Maurel > tout court, ce qui le flattait infiniment.

Maître Loiseau n'avait pas perdu une minute depuis qu'il avait commencé les poursuites.

Il rédigeait acte sur acte, et on ne voyait [4us que lui dans les rues de Saint-Florentin.

Oi

Lu débilÆur qui a bciuiii de gagner du temps peut arriver à ce rc^uItal par une procédure coiilrad ctiire.

Ué'.asl M. An ilolo n’avait oppose aucune résistance.

On avait pris un jugement contre lui, et il avait laissé passer le délai voulu pour faire apposition.

Le jugement prononcé par défaut était deveu.t

déntiitif.

M. .Maurel et maître Loiseau se frottaient les mains.

Anatole continuait à clicrcher de l'argent et n’en trouvait pas.

U eût ntieu,t fait de s'adresser à un homme d'affaires qui, répondant à une procédttre par une autre procédure, eût gagné trois ou quatre grands mois.

Eti attendant, le vieux notaire Gallaiid no répondait pas.

Mademoiselle de Misseny trouvait cela d’un boti augure, tandis qu’Analole achev ait de se désespérer.

Enfin, huit ou dix jours api és l'arrivée de la lettre de la marquise, le facteur apporta 1a réixinse do M' Galland :

« Chère et bien respectable demoiscile.

Vous avez eu raison de vous adresser à moi et de compter sur mon dévouement à la famille de Misseny.

> M.dlieureusement, je ne suis plus notaire et j'ai vendu mon étude au printemps dernier,

< Mon successeur est un jeune homtue qui n'est pas encore tiré d'embarras, cl quelque effort qu'il ait fait ou essayé de faire, depuis quinze jours, il n’a pu trouver la somme que vous lui demandez.

• Je ne l’ai pas non plus h ma dispovilion, mais je la trouverai, dussé-je l'emprunter sur ma maison de Gien et la propriété dois laquelle j’al englouti toute;, mes épargnes et le prix de mon étude.

• Je vous demande pour ceU un mois, six semaines au plus.

• Je ne vous cacherai pas, ma clière demoiselle, que ,M. le baron de .Misseny el vous, êtes en ce moment les victimes des intrigues d'uii liomtiie trèsinlluciil du pays qui veut, Ji tout prix, votre château de Sainl-Florentin.

t 11 a été partout, ii a fait agir sur tous ceux qui avaient de l'argent disponible.

c C’est ,M. Jouval, le marchand de biens.

• Sans lui , j'aurais eu en quarante-huit heures cette misérable somme de six mille francs.

■ Mais il se défie de moi et de mon attachement à votre maison, et U m’a pour ainsi dire mis en quarantaine.

• Mais je trionipheraf, soyez en sûre.

< La grande affaire, pour le moment, est de gagner du temps. ,

■ J’envoie h M. Anatole une note explicative qui le guidera.

I Si on a d.'-jh pris jugement, qu’il fare opposition dans les delais prescrits , et nous gagnerons deux grands mois.

• C’est (dus qu’il n’en faut pour di^uuer tous les pians de innilrc Jouval.

€ Priez doue M. Anatole de venir me voir la semaine

lirucliaiiie à Gien, et nous achèverons de conjurer ce petit oiagc, impuissant, il faiil bien l’o.spcrer , à lenvers'T la vieille et noble maison de .Misseny.

« Veuillez me croi-c, mademoiselle, le plus obéissant et le plus respectueux de vos serviteurs.

« G.vluxd, ancien nolaire. s

— Vive Dieu ! s’écria la bonne demoiselle en achevant la lecture de cetle lettre, je savais bien que Galland ne nous laisserait pas dans l’embarras. Nous sommes sauvés, mon ciir.int,

— Nous sommes perdus! ma tante, répondit Anatole qui fol pris, en ce moment, d’un véritable accca do désespoir.

— Perdus !

El mademoisello de Misseny leva sur son neveu un regard effaré.

— Oui.

— Alais... pourquoi!

— Galland deiuaole un mois pour trouver de l’argent, n’csl-ce pas !

— Sans doute.

— Eh bien , le ciiàtsau sera mis en vente avant quinze jours.

— Mais puisque tu peux gagner du temps...

— Je ne le puis plus, ma lanle. J’ai laissé passer les dé'ais légaux. Toute la procédure iostrumenlce contre moi est régulière et...

Analolc n'adieva pas.

Un bruit de roues te Ht entendre dans l’allée du cliètcaii.

Analolo se précipita vers la fenêtre et son cœur se serra.

Le tilbury crotté de maître Loiseau en'raitdans la cour.

Cette fois, le terrible huissier ne demanda point à voir M. de Mi.^seny.

Il SC borna à remettre h un domestique une grande pancarte jaune, en tète de laquelle on hsait :

Yenle pur atUvrilé de Justice.. . etc., etc.

Puis il remonta en voiture cl tourna bride.

Le domestique bébélé louait l'afliche à la main el n osait entrer dans la maison.

Anatole, pJdo et frein saanl, le front collé aux vitres d'une croisée du prem er étage , seuUit ses genoux Oécliir.

Mais à peine le tilbury de nLiIlre Loiseau avait-il tourné l'allée de tilleuls el disparu sur la graiuTruut.e, qu’un homme à cheval entra dans celte même allée et s’avança au petit galop de cliasse.

Cet homme était inconnu à .U. Analolc de Misseny, et cependant le jeune homme eut, h sa vue, coinuae un trissou d'esiiéraace.

nxviii

Il était pre.<iquo nuil quand maître Loiseau émit parti, et par conséquent, au moment où arriva caiis la cour du château ce personnage que M. Anatole de AUsse.iy

MADEMOISELLE MIGNONNE

voyait pour la première fois, mais en qui U avait subi* temeiii pl ie? une vague e'jiérance.

D'ailleurs il était asse* ilificile, à première vue, de dire quel éuiil C3 cavalier.

Il ciaii couve t d’une peau de bique dont le col relevé lui cachait le bas du visage, tandis que le haut disparaissjit presque tout entier sous la visière dune casquette de chasse ronde.

Le cheval qu’il montait était un gros percheron gris, comme il y en a dans toutes l^s fermes, et p.ir suite ne pouvait nullenteni servir à reconnaître le cavalier.

Enln, auli.»u devenir parta grand'roule et par conséquent d’avoir traversé S-iint-Klorenlin , cet homme avait pris à travers les vignes et personne ne l’avait vm dans le bourg.

il mit pied è terre, jeta la bride nu valet de charrue qui tenait» encore è la main l’afilche de vente , et lui dit :

— Il faut que je parle tout de suileà M. dcMisscny.

— Mais... fit te valet liésitant.

— Il le faut, dit le nouveau venu.

Le vnlet de charrue hé.sjtait encore, que M. Anatole était dans l.i cour.

— Monsieur le baron, dit cet homme, qui fit plutôt le g"8ie d’ü'cr sa casquetie qu’il ne Téta on effet, si bien que le valet de charrue ne put le voir, il faut que je vous parle sur-le-champ. J’apporte de bonnes nouvelles ol de bonnes paroles.

. El, avant môme d'en avoir reçu l’invitation, il entra dans la maison, comme yu eût vnulti couper court, chez b jeune homme, à toute hê.sitation.

Anatole avait piU des mains du valet de charrue l’affiche jaune.

— Venez, monsieur, dit-il h l’inconnu.

Et il ouvrit la porta dç ce petit salon du rez-dechaussie qui renfermait è la fois ses livres, ses papiers, ses fus U et ses instruments de pèche.

L’inconnu entra.

Anatole ne savait ce que lui voulait cet homme, et cependant son espérance grandissait.

Il ferma la porte et lui avança un siège.

L’inconnu demeura debout, mais i) 6ia sa casquette. Alors, aux dernières lueurs du crépuscule, Anatole put voir un visage déjà vieut, marii.il et bronzé, des cheveux gris tailles en brosse et une moustache toute blanche*

Evidemment CH homme était un ancien soldat.

— Où diable ai-je déjà renconiré cet homme? se demanda Anatole.

Mais sa mémoire rebelle refusa de lui répondre.

— Monsieur le baron, dit le nouveau venu, je ne suis pas un monsieur et je ne sais pis tenir un beau langage; mais jo vais voua dire on deux mots pourquoi je viens. Vous avez besoin de six ntiile francs, je vous les apporte.

Anatole fit un pas en arrière et chancela comme si le plancher du petit salon eût manqué .sous ses pi;*ds.

— Ça vous é:onne, dit cet homme, mais nous n’avons pas de ^mps à perdre on reniorclments et en

explicaiious. Vous devez six mille francs; avec les frais qu'on vous fait, çn passe six mille cinq cents. Je suis chargé de vous en prêter sept mille pour dix années, sur votre simple billet.

En même temps, cei homme bizarre ouvrit sa peau de bique et montra une sacocJie qu’il portait dessous en bandoulière.

Il ouvr.l celte sacoche, en tira successivement sept rouleaux qu'il posa sur une taide et les defit tranquillement l'un après Taulre en disant :

— Vous pouvez accepter.

Anatole était comme pétrifié et regardait d’un œil stupide ces pièces d’or que l'homme entassait méthodiquement avec flegme.

— Mais qui ôtes-vous donc, monsieur ? s’écria Anatole, qui retrouva enfin l'usage de la voix.

— Monsieur le baron, répoudit l'inconnu, je ne suis qu’un do:ucsüi]ue et mou nom ne vous apprendfail rien ; et puis ce n’est pas moi qui vous prèle. Le billet est tout prêt ; il es' au nom de maître Cliivot, notaire à Loiiry,ce qui ne vous appronipas grand'chosa non plus. Prenez-en connaissance, et voua verrez qu’on vous accorde dix ans pour payer.

— Mais, monsieur...

— Jè puis bien vous dire encore une chose, monsieur le baron.

— Parlez!

— Il ne man<|ue pas de gens qui, sachant votre embarras, auraient voulu vous obliger, mais M. Jouval fait trembler tout le monde.

La personne qui vous vient en aide d^ire n'ôtre pas connue; elle exige mémo votre parole que vous no direz pas cliez quel nutnire vous avez trouvé de l’argent.

— Ah ! fit Anatole; mais je ne puis emprunter ainsi... sans donner une garantie...

— Ceux qui vous prêtent vous connaissent, et ils savent que votre parole vaut mieux qu’une hypothèque.

Anatole sentait deux grosses larmes rouler le long de ses joues.

— Voyons, monsieur le baron, dit l’iiomme à la peau de bique, prenez votre argent. Vous enverrez le billet signé demain h maître Chivoi. .Moi, je me sauve 1

El Anatole n’était pis encore revenu do sa stupeur, que C3 bizarre fiersonnage s’était élancé au d *hors, enfonçait sa casriuflte sur SOS yeux, sauliit en selle et lançait son clieval dans l'allée de tilleiiis.

-^Je crois quejo fais un rêve! murmura le jeune homme.

Mais, aux clartés mourantes du jour, il vit briller ir U lab'e les sept piles d’or.

— Oh mon Dieu ! dli-il en tombant à genoux, vous voulez donc sauver ma pauvre vieille maison?. .

Et, comme un fou il s’élança vers l'appariement de la vieille demoise la.

Ce soir-là» le café de l’Univers avait un a«|)6ct bizarre et tout à fait inaccoutumé vers huit heures du soir.

Les habitués était au complet» sauf M. Jouval et M. Maurel.

En dehors même des habitués» quelques habiianis paisibles de Saint-Florentin et qu’on voyait rarement au cabaret, étaient venus s’entretenir de l’événement du jour.

Cet événement, on le devine, était cette grande pmcarte jaune dont maître Loiseau avait porté un exemplaire au château et qu’il avait eu bien soin de placarder, selon son droit» à la porte de la mairie et à la porie du café de l’Univers,

Le peuple est lâche quelquefois ; mais quelquefois aussi un grand sentiment de justice s’empare de lui. et il redresse tout à coup la léle.

Le.s envieux» les jaloux, ceux qui n’aimaient pas M. Anatole parce qu’il était biron» et ceux qui le haïssaient parce qu’il portail sa pauvreté avec une fieri ' toute castillane, avaient été, chose bizarre, les premiers à subir la réaction.

I.a gène horrible de .M. de Misaeny» l'impossibiliU; où il était de trouver cette misérable somme de six mille francs, n'étaient maintenant un secret pour personne.

— C’est un coup monté par M. Jouval qui a envi* du château ! murmurait-on tout bas depuis quinze jours.

Ce soir-là, on le disait tout haut, et M. Anatole commen<;ait à avoir des partisans.

— Hé l père BouUeville, dit un fermier des environs. vous qui avez plus d’argent qu'un marchand do cochons, vous avez donc bien peur du père Jouval, que vous n’osez prêter six mille francs à .M. Anatole?

— Pourquoi ne les prêtez-vous pas vous-même , Joseph Midiet? répondit le père Itoutleville.

— Je ne les ai pas» sans ça...

— El puis, dit Ulysse le tonnelier, il ne faut pas jouer contre le jeu de M. Jouval.

— C’est pourtant vrai» dit un troisième, qu’il nous tient tous.

— Il ne me tient pas, moi, observa le père BoiiUeville.

— Alors, prêtez donc les six mille francs.

— Merci bien, dit le père Bouilevüle. Et si jamais fai besoin de mon capital, comment l’aurai-jo? Faudra que moi aussi je poursuive M. Anatole» et alors vous me tomberez dessus comme vous tombez sur M. Jouval.

— Oh ! quel gredin ! murmura le fermier, qui avait son franc parler.

— Et dur au pauvre monde» fit un autre paysan.

— Il n’est curieux de nourrir ni les bêtes ni les gens» dit un campagnard qui était venu à Saint-Fiorenlin pour afîaires. Moi qui vous parle» je lui ai amené,

l’hiver dernier, trois cents bourrées du fin fond de la forêt, et il m'a donné cent sous tout secs. I) était dix heures du soir quand nous avons eu Hni de décharger.

Il ne m’a seulement pas offert une assiettée de soupe et un verre de vin, et mon cheval a fumé sa pipe tout le temps. Ça fait que je suis allé à l’auberge et que mes cent sous y ont passé.

— Camarade, dit le sentencieux Ulysse, U ne faut pas mal parler de M. Jouval, comme tu le fais ; on ne sait pas... lu peux en avoir besoin.

.Mais la réaction crois.sait» impuissante il est vrai, car personne, sauf le père Bouttrville, n’avait les six mille francs à sa disposition, et lc.> paroles d’Ulysse furent couvertes par un murmure désapprobateur.

Néanmoins le tonnelier ne se tint pas pour battu.

— Après ça, dit-il, je ne sais pas pourquoi vous en avez tous à M. Jo ival. Est-ce que c’est lui qui fait vendre M. Anatole? Non, M. Maurel.

Ç.a ne fait rien.

— M. Jouval et M. Maun*l, ça fait deux.

— El les deux font la paire, ricana le fermier.

— A preuve que M. Jouval n’y e^t pour rien, dit Joseph Michel, c’est que maître Loiseau et M. Maurel soupont CO soir cliez M. Jouval.

— Qu’esl-co ((ue ça prouve 1

— Que c’c6t un coup monté, répondirent six personnes à la fois.

Ulys.se grommeb quelques mots iiiinlelligible.s et cessa de soutenir M. Jouval.

Alors la réaction arriva à son comble.

On parla sans ménagement de l’usurier du Wllage. de ce mardiand de biens qui jouait depuis quinze an.' | le rôle d’oppresseur dans le pays; et de M. Maurel. | qu’on méprisait si fort jadis quand il n’avait pas d’auU c I nom que le Mulot, et <Ie la .Martine sa sœur, qui avait volé Thérilagc de la petite maîtresse d’école.

Mais de même qu'il suffit de l'apparition, dans lc< airs, d’un milan ou d'un épervier, pour réduire tout à J coup au silence la nichée de moineaux piailleurs qœ I .s'ébattait dans un buisson, il suffit que la porte du J café de l’Univers s’ouvrit tout à coup devant M. Jouval J pour (]ue tous ces naïfs insurgés redevinssent tout à | coup humbles et timides. 5

M. Jouval, ayant .soupé joyeusement, venait prendre j le café avec m soctVfé. 1

Sa société se composait de mailre Loiseau, I huissier | terrible, et de M. Maurel, le créancier impitoyable. ?

M. Jouval avait la figure enliiminéo et l’œü brillant.

Le Mulot Hagcolail agréablement sur ses jambes, tant il avait fait honneur aux différouts crus qui nissaieni la cave de son hôte.

•Maître Loiseau lui-même avait une fleur de sourire sur ses lèvres minces r t fendues au couteau.

ÇHiand iis entrèrent, ils ressemblaient aux trois gais campagnons dont parlq.Rabelais. \

Néanmoins un morne silence les accueillit. '

Seul, Ulysse, ie flatteur, se leva avec empressement i et dit à mailre Loiseau : !

— Vous avc2 joliinciil mmvhé, depuia un iiioia, iiivinsicur I^iscau.

I/huissicr salua, évidemment flatte du cumpliment.

— C'est ^1, dit le père Boutteville, entre l'afOclie (le vente et l'adjudication, il y a encore un bout de chemin.

— Huit jours, fit .M. Jonval qui regarda le père Boutteville de travers.

— En huit jours, on fait souvent bien des elioses.

— Heu I heu !

— Et ça ne serait pas impossible que M. Anatole trouvât de l’argent.

— Tant mieux s'il en trouve! dit le Mulot.

- Karœur ! dit le père Boutteville. Ça vous générait peut-être s'il en trouvait.

— Pourquoi ne lu’ en prétea-vous pas. vous ? dit M. Jouval.

13* UVKAIsON.

— Et vous î fit le père Doutteviiie.

— Parce que, dit M. Jouval qui promena autour de lui un regard è faire frémir, j'ai assez prêté d'argent (»mme ça ; tout le monde m'en doit, dans le pays, et il faudra voir un de ces matins k faire rentrer tout ça,' n'est-ce pas, l'ami Loiscau ?

— A vos ordres, dit l’huissier.

Tout le monde frissonna sous le poids de cette menace, et les plus chauds partisans de M. Anatole jugèrent prudent d’étouffer leur sympathie.

On apporta le café 11 .M. Jouval.

Le marchand de bk»s et ses deux convives étaient fort gais.

M. Anatole avait laissé passer tous les délais d'opposition, et à moins qu’il ns trouvât de l’argent, chose impossible, le château serait vendu sous huit jours.

Maurel et Jouval avaient jeté le masque.

MADEMOISELLE MIGNONNE

I/|]ui>sîGf ne complaisait et screngorgeaiLdans cette cravate hl.iriclic que le deuil et le désespoir condui* saient toujours.

Mais, comme dix Iieuros du soir allaient sonner, et que chacun songeait à la rr traile, b porte du café s'ouvrit de nouveau, et un homme entra qui plongea l'assemblée dans une véritable stupeur.

Celait M. Anatole de Missî-ny.

Jamais le Jeune homme n'avait franchi le seuil du café.

Pour qu’il y vint, il fallait que le malheur efil bien réduit sa fierté.

H s'arrêta un moment sur le seuil, se faisant de sa main un abat-jour, i>our mieux voir h iraxers cetle atmosphère nuageuse des iatn[)CS qui fumaient et des pipes qui hnMaibC.t.

Puis il avisa mailre Loiseau cl marcha droit lui.

L’huissier SC pencha h l'oreille de M.jüuval et lui dit h mi-vuix :

— Il vient demander du temps.

— Üh ! mais pas de bèlises ! dit le mm'chand de hiciis.

— Pas une heure ! ajouta le Mulot.

Anatole salua l'huissier avec son urbâuilé acoouWmée et lui dit :

— On ra‘a assuré, monsieur, que vous couchiez à Saint-Florentin, et je suis allé à votre auberge, oît l’on m’a dit que je vous trouverais ici. Pardonnez-moi de vouloir éviter une course demain à Lorris.

— Monsieur le baron, dit insolemment l’huissier, pas.sé huit heures du soir je ne m’occupe plus d’affaires.

— Même quand on vous ajiiwie de l'argent? fit Anatole en souriant.

L’huissier fil un bond sur sa chaise et M. Jouval laissa échapper le verre qu’il tenait à la main.

— Loiscau, dit le Mulot avec une émotion subite, je h'accepte pas d'à-compte I

M. de Misseny leva sur le Mulot un regard calme et dédaigneux.

— Pardon, monsieur, dit* il, mais je n’ai nullement affaire à vous.

Et, continuant k s'adresser à mailre béseau :

— Si vous avez mon billet, dit-il, et la note des fiMis, je vais vous payer.

(Juand Anatole était entre, les conversations avaient été suspendues, tout le monde s’était levé.

Une émotion indescripiible s’empara de tous les emurs, aux dernière-s paroles du jeune homme, et on s'aperçut alors que M. de .Misseny portait en bamjou* lière un petit sac à cartouches.

— Comment! que dites-vous?... balbutia maître Loiscau... vous d.tes...

— Jo vous demande si vous avez mon billet?

— Sans doute, répondit l’huissier abasourdi, qui . voit posé un des coudes sur son portefeuille graisseux.

— Eh bien je vais vous |jayer.

M. Jouval et le Mulot échangeaient des regards ciiiTCS.

M. de Misseny ouvrit sa cartouchière et en lira successivement six rouleaux de mille francs.

Au sixième, b terreur fui dominée par Pcntliousiasme.

Les habitués du café battirent des mains.

— Mais il y a sept cents francs de frais, Ixilbuüa maître Loiseau, qui était devenu verdâtre.

— Aussi vais-je vous le.s payer.

];t toujours calme, toujours poli, Anatole tira de b carDuchière un septième rouleau, qu’il posa sur b table.

Alor.s les applaudissements éclatèrent comme une tem(>èle, et Jouval eut j«.ir qu’on ne sc ruât sur lui et qu’on ne le mît eu pièces.

M. Anatole de Misseny était parti, emportant le billet souscrit par son grand-père aux Jaubert; les plus cîiaiids partisans de M. Jouval avaient prudeminent battu en retraite ; le café s’était vidé, que le marclian.l de biens, fy Mulot et maître Loiseau nétaienl pas encore revenus de leur stupeur.

Us étaient là àsc regarder et à regarder l’or qui couvrait la table, avec une sorte d’héh^-iemenl.

Enfm mailre Loiseau rompit le silence :

— Nous sommes fumés, dit-il.

Le Mulot ne rép^ondait pas, U était comme foudroyé.

— Mais o‘i donc a-t-il trouvé de l'argent ? s’écria enfin M. Jouval d’une voLx terrible.

Maître Loiseau traduisit à son tour son élonneiuent :

— Si on m’avait joué ma tète contre cent sous, il y a une lieum, que .M. Anatole pourrait payer, j'aurais tenu le coup, dit-il.

— Et vous auriez perdu votre teto, bonhomme, nmrraura M. Jouval avec une fureur concentrée.

Puis un souvenir traversa son esprit.

— Oli ! dit-il, si j’étai< sùr que ce fût le Boutteville, . .

— Quoi donc? fit Loiseau.

— Qui ra’ait joué ce tour-là... je le ruinerais !...

Loiseau haussa les épaules :

— Boutteville, dit-il, est un homme de bon sons ; [K)ur faire une chose sembbblc, il faut être fou.

— Ou bien être mon plus mortel ennemi, gronda sourdement M. Jouval.

— Et vous savez bien, dit riiuissier, que le père Boutteville est des nôtres.

M. Jouval prit si tête à deuxmains et garda pendant quelques niiimlcs un silence farouche.

— Oii l dit-il enfin, si je sais jamais quel est le notaire qui a prêté l’argent, Je le ruinerai.

De semblables paroles n’étaient point une vaine lucuace dan.s b liouche de M. Jouval.

— Je vous y aiderai, dit loiseau.

M. Jouval releva enfin la tète et ses yeux rencontrèrent de nouveau le monceau d’or.

— Puisque nous sommes roulés , dit-il , faisons no» , comptes.

MADEMOISELLE MIGNONNE

El s’adressant au Mulot ;

— Puisque c*est moi qui avais prôté les fonds, ditil, je rentre dans mon argent.

Et il engloutit dans les larges poches do son gilet les six rouleaux de mille francs.

— Je fais comme vous, dit maître Loiseau.

Et il empocha la pile de pièces d'or qui représentait ses frais, <liligcnces et honoraires.

Lo Mulot seul . au nom de qui s'était fait tout ce tapage , n'avait rien h mettre dans sa ]>oche.

Ses deux complices avaient fait table rase.

11 n'avait plus dcvaui lui que les morceaux de papier qui avaient servi b fabriquer les rouleaux.

M. Jouval se leva le premier :

— Loiseau, dit>il,jc crois qu'il fait clair de lune. Vous ferez bien d'en profiter pour mettre votre cheval en limon et filer chez vous. Moi , je vais me coucher. Bonsoir , jeune homme, acheva-t-il d'un tou sec en s'adressant au Mulot.

L'amitié qui avait un moment lié ces deux homnics venait de se rompre en deux minutes.

Ils n'avaient plus (riiUérét commun.

^ Bonsoir, mon client, dit maître Loiseau au Mulot, modelant son geste et modulant son accent sur le geste et l'accent de M. Jouval.

Puis il prit le bras de ce dernier, et tous deux sortirent.

Le Mulot, atterré, ne songea môme pas à les retenir.

Quand ils furent partis, le misérable eut un véritable accès de rage.

— Comme ra, murmura-t-il , c’est lui qui aura la maltresse d'écoIc ! Ah ! mais non... ou il n’y a pkis un grain de poudre h la maison !...

11 allait se lever et se retirer à son tour, lorsqu'il fut pris de cette soif ardente qui s'empare des gens qui viennent d’éprouver un grand mécompte.

— A boire, tonnerre! à boire! dit-il en frappant sur la table.

Le cafetier n'aimait ni le ta{>age ni les querelles; il jugea prudent de servir le Mulot et il lui apporta une bouteille d'eau-de>vie. se disant :

— 11 boira à même ei il roulera sous la table; mais, i^a m’est égal ! j'aime mieux ça qu'une querelle.

Le Mulot SC mit à boire k petites gorgées, promonan' autour de lui un regard féroce.

En ce moment il on voiLait peut-être autant ù M. Jouval et b l'huissier qu’a M. de Missnny lui-mème.

Le cafetier posait les volets de sa devanture et ne paraissait pas s’occuper de lui.

Le .Mulot gesticulait et pariait tout seul, car le café' était vide, et, l'ivresse aidant, il s’oubliait à faire le:^ plus affreux serments de vengeance contre .M. de Mi.sseoy, latidis que ses doigts convulsés s'amusaient à plier et à déplier les morceaux de p<ipier qui avoienl enfermé les rouleaux d'or.

Mais, tout à coup, son œil déjà obscurci s'arrêta sur l’un d’eux, et se mit à déchilTrer machinalement récriture dont il était couvert.

Ces lignes bizarres le frappèrent :

Du 17 maiy de Léon Monttereau la tomme de 35 francs, pour loyer tle la pièce de Imr qu'il a à /wi/... ci... 35 fr.

— Hein ! qu’est-ce que c'est? fit le Mulot qui tressauta sur son siège, comme s’il eftt reçu une décharge électrique en pleine poitrine.

El il prit un autre mor eau de papier et lut :

Ce même 17 «mi, payé pour joiirnéea ù Jean, de la Grantje- Brûlée, dix-huit francs, ci... 18 fr.

— Al. >nnerre ! exclama le Mulot, celle-là est trop forte.

Ces deux morceaux de papier, ainsi que les autres avaient été coupés avec des ciseaux dans un livre de comptes.

Or, le Mulot avait reconnu l’écriture do feu le commandant Richard.

Or, Jean de la Grange-Brûlée était un homme que le commandant employait beaucoup autrefois, et Léon Monttereau un petit locataire de la Henardiûro.

Ce papier venait donc de la Renardière ?

Et si le papier en venait, l'or ne pouvait-il en venir aussi ?

Un homme plus intelligent que le Mulot se fût pos(î sur-le-champ cette question :

— Quel intérêt la Martine pouvait-elle avoir à prêter de l’argent h M. de Mis'îeny ?

Mais les gens haineux croient bien plus k la haine chez autrui qu’à riniérét proprement dit.

Le Mulot se dit :

— Elle a voulu se venger de moi!

Et. fourrant les papiers dans sa poche, il sortit du i*.afé comme un ouragan, oubliant de payer, comote l’avait oublié M. Jouval

Le cafetier le laissa partir, trop heureux d'en être débarrassé à ce prix-Ià.

Quand il fut dans la rue, les fumées de Tivresse aidant, le Mulot fut pris d’une rage indcscriptiblo.

— Oui, se di.sait-il en marchant d'un pas et

saccadé, elle m'en veut depuis le jour où j’ai failli l’étrangler.

* Et puis elle a peut-être su que je voulais t^pouser Mignonne.

« Ah t mille noms de tonnerre ! elle ne sait pas à qui elle a affaire.

Sa tète était si lourde et scs jambes si faibles qu’il eut toutes les peines ûu monde à trouver le chemin de Bellevue, ou |>our mieux dire un sentier à travers les vigne.s qui abrégeait la distino:?.

11 sc jeta par terre deux ou trois fois, se releva cii blasphémant et finit par arriver chez lui.

Il aperçut de la lumière k travers les carreaux qui surmontaient la porte d’entrée.

Cependant la Dorothée n’était point revenue et il riait peu probable que la Martine eût songé à revenir ch»*z son frère pour y chercher ce qu'on sait bien.

Le Mulot laissa écbaj)per un juron et une menace 5 la vue de cette lumière '

LES t)R\MES OU VILLAGE

— Ah ! dit-il, si c’est la Chevrette, elle payera pour les autres !

Et il poussa la porte, qui n’ditait pas fermée, d'un violent coup de pied.

C'élait la Chevrette, en effet, qui était arrivée dans la soirée, avait pris la clef dans le trou du mur oii le Mulot avait coutume de la mettre, était entrée, s’était fait du feu et de la soupe, et mangeait alors tranquillement.

La fille sauvage venait ainsi tous les quatre ou cinq jours, et passait vingt-quatre, quarante-huit heures au plus avec son Aomme, car sa nature vagabonde ne lui «ïermeltait pas de vivre éloignée un plus long temps de sa chère forêt.

— Ou’est-ce que tu as donc, mon homme ? fit-elle en voyant le Mulot bouleversé.

— Ah I te voilà, s’écria-t-il.

— Bon I fît la Clievrette en riant, il est sofil, mon liomme !

— Je vas le cogner ! dit le Mulot ch s avam^anl sur elle, les yeux injectés et les poings fermés.

Mais la Chevrette avait, d'un bond, mis la table entre elle et lui.

Le Mulot voulait assouvir sa rage sur quelqu'un; ü défaut d’autre, il allait tomber sur la Chevrette, et il tournait après elle autour de la table, lorsque ses yeux rencontrèrent son fusil accroché au manteau de la cheminée.

Cette vue le calma, ou plutôt détourna sa colère, en le dégrisant à moitié.

— Je suis bétel dit-il, de vouloir te battre, ma I>auvre chèvre... ce n’est pas à toi que j’en ai...

— Ou‘est-ce que tu as donc ? fit la Chevrette qui se tenait prudemment à distance.

— • C’est M. Anatole que je veux tuer ! dit-il.

Et il s’élança vers le fusil et s’en empara.

— T’as perdu la télé ! dit la Chevrette.

— Non, je veux le tuer! répétait le Mulot qui s’avança vers la porte.

I..â Chevrette s’éiait jetée au-devant de lui pour l’arn'*ter.

Mais il la repoussa, disant :

— Olc-toi ! ou je te brûle !...

Et il fit un pas encore...

Mais alors Tivresse reprit ses droits, l'étreignit de sa main de fer; il fit un dernier pas et tomba, tandi.s que le fusil lui échappait.

— H est ivre-mort ! murmura la Chevrette qui se hâta de fermer la porte, de peur qu’on n’eftl entendu au dehors tout ce tapage.

Mais le Mulot ne songeait même plus à se relever et ses yeux venaient de se fermer, vaincus par un s(ïm« iTieil de plomb.

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