XI.I
Rétrogradons maintenant de quelques heures.
A peu près à l’heure où maître Loiscau, après avoir porté triomphalenjent son affiche de vente au château,
venait s’asseoir à la table hos[>italièrc de M. Jouval, Mignonne entrait au presbytère.
II y avait maintenant un mois que la jeune fille et M. Anatole étaient fiancés.
Depuis un mois Mignonne passait toutes ses soirées au château, et elle, était, par conséquent, initiée à toutes les douleurs de la vieille demoiselle et aux angoii^s d' Anatole.
\jd bon curé Duval avait en secret fait de nombreuses démarches pour trouver l'argent dont on avait besoin, démarches infructueuses jusque-là.
Pour la première fois depuis quarante années bientôt qu’il était dans les ordres , cet homme, qui s'était nommé le marquis de Champerret, avait brillamment {)orté répaiileite et joui d’une grande fortune, s'était repenti de s'ètre dépouillé en quittant la vie du monde.
Le jour où M. Duval se fil pi'être, il abandonna toute sa fortune à sa famille, ne se réservant qu’une rente de deiLx mille francs pour les pauvres de sa paroisse future.
M. Duval avait écrit à son neveu.
Son neveu n’avait pas daigné lui répondre ; U était allé chez des notaires, des gens d’affaires, à droite et U gauche : partout M. Jouval avait passé.
Mais, ce jour-ià même, le facteur du soir, qui avait apporté la réponse de M. Galland au château, apporta une lettre datée de C..., j>ar Pilhiviers.
Le curé l'ouvrit . courut u la signature , et lut ce nom :
« Moüliîi, pi'êtrr. *
La lettre était ain.si conçue :
« .Mon cher frère en Dieu et mon vieil ami,
c C’est un ancien frère d'armes , c'est un camarade de séminaire qui l’écrit, après un silence de IrenU* années.
« Ensemble nous avons servi la France, ensemble nous sommes entrés au séminaire, et nous avons été ordonnés prêtres le même jour.
c Tandis que tu te contentais du modeste apostolat de prêtre de campagne, entraîné par ma foi ardente, je suis entré dans les missions étrangères et je suis allé en Cochincliine. J’aurais dû y mourir, car j'ai été martyrisé plusieurs fois. On allait même roc trancher la tôle, lorsque le drapeau tricolore est venu flotter tout h coup sur les murs de Saigon.
« On m’a ramené en France moribond. J’ai passe près de deux années entre la vie et la mort. Enfin, ma constiUition robuste a triomphe , et , en dépit de mes soixante-cinq ans, me voilà sur pied, à peu prf*s valide et nommé à la petite cure de C... , près PiÜJÎviers.
< Je me »jis informé de toi. 11 parait que tu es toujours curé de Saint-FIorenUn cl adoré de les paroissiens.
« Or, mon ami, en entrant dans les ordres, j'ai
MADEMOISELLE MIGNONNE
lOt
Ta (tai» Joltocot podiard. bieMuin homme f (Page 10C>.)
fait comme toi, Je me suis dépouillé de toute forlune au profit de ma làmille.
« HélasI ma fortune m'est revenue. Tous mes neveux sont morts et je me trouve presque riche.
< Tu penses bien que, je n’ai pas besoin d'argent, moi, pauvre apôtre; mais les pauvres en ont besoin, et je vais voir à distribuer cet argent de mon mieux.
• As-tu, beaucoup de pauvres dans ti commune? Veu.x-tu dbt mille francs pour leur constituer une rente annuelle de cinq cents francs ?
€ Réponds-moi , et si tu as conservé ta belle santé de jadis, si les quatorae lieues qui nous séparent ne t’efllrayenl pas, viens me voirl...
• Ton ami,
« Moi’ux. »
Le curé Duval achevait la lecture de cette lettre lorsque Mignonne entra.
La pauvre enfant avait les yeux tout rouges tant elle avait pleuré.
Le vieux prêtre lui tendit la lettre ;
— Lisez, mon enfant, dit-il.
Mignonne lut, puis elle leva sur M. Duval un regard timide.
— Eh bien î dit-elle.
— Eh bien I dit le curé, M. Anatole est sauvé. Mon vieil ami Moulin me prêtera les six mille francs. Et si, par impossible, il no pouvait prendre cette somme que sur les dix mille francs qu'il réserve aux pauvres de ma paroisse , eh bien I que cet argent soit placé chez M. Anatole où ailleurs , qu'importe ! Je suis certain qu’il payera les intérêts avec d’autant plus de régularité qu’il aura les pauvres pour créanciers.
— O mon Dieu ! vous êtes bon I murmura Mignonne en joignant les mains et fondant en larmes.
Mais comme le vieillard la prenait dans ses bras, I.1 porte de la salle basse s'ouvrit et Bigorne entra tout effaré.
— Seigneur! seigneur! disait-il, quel malheur!
— Ou’as-tu donc? que t’arrive-t-il, grand imbécile? dit le curé.
— L’huissier est revenu.
— Eh bien ?
— Il a collé une grande affiche jaune h la porte de la mairie.
— Bon ! fît M. Duval, après ?
— El rafficho dit (jue le château sera vendu dans huit jours.
— Eh bien ! dit le curé , dans huit jours, ce n'est pas demain.
— Comment I exclama le sacristain, stupéfait du calme de son curé, ça ne vous fait pas plus d'effet?
— Nous allons voir à parer le coup, dit le prr trc. Va seller Coco, nous partons dans une heure.
Bigorne sortit tout ahuri de ce sang-froid.
— Mon enfant, dit M. Duval à Mignonne, il est inutile, pour ne pas dire dangereux, qu’on sache â Saiiîl-Floreuiin que nous allons trouver de l’argent. Ce misérable Jouval se croit certain du triomphe, et il vaut mieux le laisser dans cette conviction jusqu’à la dernière heure.
~ Oh ! vous avez bien raison, monsieur le curé, dit Mignonne, qui songea, en frissonnant, au Mulot.
— C’est pour cela que je n’al rien dit â Bigorne, qui est un bavard et s'en irait courir sur la place et colporter la nouvelle. Je vais manger un moiceau h la hâte, je voyagerai toute la nuit, et demain matin, je serai à C... J'y passerai la nuit avt^ mon vieil ami, et après demain je serai de retour,
— Mais, dit Mignonne, ne pourrai-je, au moins, courir au château?...
Et, parlant ainsi, elle songeait au coup terrible qui avait dti frapper son cher Anatole, h la vue de celte terrible affiche.
— Sans doute, mon enfant, dit le curé, vous irez au château, et vous montrerez même cette lettre que je viens de recevoir ; mais attendez qu’il soit tout à fait nuit. II ne faut pas que les oisifs, pour qui tout est commentaires, puissent établir une coïncidence entre | votre sortie du pre.sbyière et mon départ , rapprochés de votre visite au château. Vous allez souper avec moi.
Il éiait alors un peu moins de six heures du soir. Le vieux curé appela Marianne et la pria d’avancer l’heure du souper.
— Seigneur Dieu ! fit la vieille fille , vous allez encore en route , monsieur le ciin* , mai.s vous vous tuerez â ce métier-Ià!
— Eh bien, si je me tue, dit le curé en souriant, c'est que Dieu l’aura voulu, et, comme je suis son serviteur, tout sera dans l’ordre.
Une heure après, M. le curé Duval, qui était loin de SC douter qu’à celte heure Anatole était un possession des '7,000 francs prêtés par uihî muiti inconnue, enfourchait son grand bidet et emmenait avec lui, de peur qu’il ne commit quelque indiscrétiim, Bigorne, qui se reprit à trolUT devant le vieux cheval.
Le curé passa jjar liigraimes et entra au presbytère chez son confrère qui achevait son repas du soir.
Il venait le prier d'aller dire |)uur lui la mcs:>e à Saint-Florentin le lendemain.
Le bidet souffla quelques minutes, le prêtre voyageur se chauffa un moment; Bigorne avala, pour sc réconforter, deux assiettées de soupe, bien qu’il eût fait un assez bon repas avant de quitter Sainl-Florentin, et on perdit ainsi une demi-heure
Pour aller, d'Ingrannes, rejoindre la route de Pilhiviers, il fallait passer devant la Renardière. A un quart de lieue de l’ancienne demeure de son ami défunt le commandant Richard, le bon curé avait pris un amble modéré, de façon à ne pus essouffler son ami Bigorn'^, lorsque le trot lourd d'un cheval de ferme se fit entendre derrière lui
Un liomme que le curé reconnut sur-le-champ pour être Michol, l’ancien brosseur du commandant, débouchait par une des lignes de la forêt.
— Bonsoir, monsieur le curé, dit Michel en ralemissant l’allure de son percheron et le rangeant cote a c6te du bidet fleur de pêcher.
— Bonsoir , Michel , répondit assez froidement le curé.
— Monsieur le curé, reprit Michel avec tristes.se, je vois bien que vous m’en voulez d’èlre resté à la Renardière, après tout ce qui s'est passé... Mais qu^ voulez-vous? il y avait si longtemps que j etais dans U maison... S<ana doute il est arrivé un grand malheur... Mais est-ce ma faute? Et puis, voyez-vous, j’ai vu naître le petit... et c'est tout le portrait de notre pauvre commandaiil...
— Michel, dit sévèrement le curé, vous ne me devez aucun compte de votre conduite...
— Le pauvre petit , continua Michel, voici huit jours que la mère le veille jour et nuit.
— Il est donc malade? fil le curé en tressaillant.
— Nous avons manqué de le perdre... aussi la mère est comme une folie...
i Le curé s’arrêta brusquement ;
— Quel mal a-t-U donc ?
— Nous n’en savons rieg... le médecin de lx>ris non plus...
Et Miche! parlait d’une voix émue.
— Quanti je suis parti, reprit-il, il allait un peu mieux, mais si peu...
— Et quand êtes-vous p«arli de la Renardière , Michel?
— A quatre heures, monsieur le curé.
Puis, après avoir hésité un moment, Michel ajouta :
— Ah! monsieur le curé, vous devriez bien venir le voir... Qui sait? vous rassureriez peut-être la mère, qui perd la tête.
M. Duval fit un soubresaut sur sa selle.
La naïve proposition de Michel avait quelque chose de révoltant.
Quoi! lui, l’ami de feu le commandant, le protecteur de la pauvre nièce déshéritée, il franchirait le seuil de cetto demeure souillée qui abritait peut-être un assassin!
Quoi! il irait |)orter ses consolations aux spoliateui's, lui, l'ami des spoliés !
U se posa cette question avec une sorte d’horreur; mais sa conscience lui cria aussitût *
MADKMOISKLLE MIGNONNE
— N ea-lu pas lo niinislre de Dieu ? N'es-tu pas le représentant de la charité divine sur la terre? N’es-tu pas le prêtre qui doit h tous ses consolations et ses prières ?
Et le prHre fit taire l'Iiomnio et répondit à Midiel :
— Eh bien, allons à la Renardière.