NUI
Michel pritlo cheval du cure par la bride, tandis que le vieillard mettait pied h terre dans la cour do la Renardière.
Le curé entra.
Ce fut la Dorothée qui le conduisit jusqu'au premier étage , où l’enfant était couché.
La Martine était assise au chevet de son fils.
Quand elle vit lo prêtre, elle leva sur lui un regard à la fois craintif et reconnaissant.
Les douleurs de la mère avaient calmé les emportements de la femme.
En toute autre circonstance, peut-être n’cùt-cUe vai en lui que son ennemi, le protecteur de Mignonne, rhomine qui avait tout fait pour obtenir l’acquittement de Rossignol.
Mais elle ne se trompa point au but de la visite du prêtre.
11 venait visiter l'enfant malade.
C’était le ministre de Dieu et non pas l'homme qui entrait.
M. Durai s’approcha du lit et regarda attentivement l’enfant.
Il était pèle, grelottant, son œil vitreux trahissait la fièvre.
Sa mère le considérait d’un air affolé, comme s’il eût été sur le point de mourir.
Le curé prit le bras du petit malade et put sc convaincre que la fièvre était très-forte.
Puis il l’amena à ouvrir la bouche, et il examina la langue qui était blanche et chargée.
Alors se tournant vers la mère :
— Depuis quand est-il ainsi?
C’éLait la première parole que lo vieux prêtre prononçait depuis qu’il était dans la chambre.
— Je ne sais pas, répondit la Martine qui fondit en larmes, il est comme ça depuis trois jours.
— Vous avez fait venir un médecin I
— On est allé chercher M. Chivot, le frère du notaire.
— Que dit-il ?
— Rien, il ne sait pas.
— Il n’a pas défini la maladie?
— Il croit que c’est le croup.
El la .Martine prononça ce nom avec terreur.
Le curé haussa les épaules.
— Votre lits, dit-il, a pas,sé l’àgc où les enfants ont le croup, et M. Chivot aurait dû y songer. L’enfant n'est pas en danger.
La .Martine jeta un cri.
. — Vrai ! dit-elle.
— 11 n'est pas en danger s’il est bien soigné, continua le curé. Je vais vous faire une ordontiance. Mettea un domestique à cheval et envoyea-le chez les sœurs (le Fay-aux-Loges , qui tiennent une petite pharmacie.
— Et mon enfant guérira ! s’écria la Martine avec une explosion de joie.
— Il guérira, répondit le curé, si on fait bien tout ce que j’aurai ordonné.
La Martine s’était élancée au dehors, laissant le curé auprès de son fils.
Elle trouva .Michel au rez-de-cliaussée, disant à la Dorothée :
— C’est moi qui ai amené le curé Duval. Jesuissùr qu'il va guérir l'enfant.
— .Michel, dit la Martine, il faut repartir.
— Je suis prêt, madame.
Depuis longtemps déjà Michel disait t madame i en parlant à la .Martine.
— Tu vas aller à Kay-aax-Loges...
— Quatorze kilomètres, murmura Michel à part lui.
— Chez ies sœurs qui tiennent une pharmacie , chercher un remède dont M. le curé de Saint-Florentin va faire l’ordonnance.
Et elle remonta auprès de son fils, emportant une plume et de l’encre qu’elle avait pris au rez-dechaussée, sur la table du salon.
Le curé écrivit l’ordonnance, puis il se tourna vers Michel, qui avait suivi la Martine jusqu’au seuil de la chambre ;
— Certainement, lui dit-il, les sœurs seront couchées quand vous arriverez ; mais elles ont une sonnette de nuit. Elles sc lèveront. Il faut une demi-heure pour préparer la potion que je demande.
— Ça presse, n’esl-ce pas? fil Michel, qui regarda le curé d’un œil anxieux.
— L’enfant soutfic beaucoup, il faut le soulager au plus vile.
— Je ne llàner,ii pas en roule, répondit Michel, je vais prendre ('Miamba, le vieux cheval du commandant, c’est encore la meilleure bête des écuries.
La Martine sortit sur les pas de .Micdiel et lui dit tout bas :
— Je perds si bien la tête depuis que mon pauvre enfant est ainsi, que j’ai oublié do te demander ce que lu avais fait à Sainl-Florcniin.
— M. Anatole a pris les .sept mille francs. Il ne voulait pas... il résistait... mais j’ai posé l'argent et le billet sur la table , et je me suis sauvé. Du reste , acheva Michel, l’argent n’arrivait pas trop tût.
— Ah ! fit la Marline en Iress.aillant.
— On venait d’afficher la vente.
— Le misérable ! murmura la Marline, faisant allusion Il son frère le Mulot.
Puis elle rejoignit le curé.
Ce dernier conlinuait à examiner le petit malade et h étudier le mal dont il était atteint.
Il se fit raconter par la mère les circonstances et les événements qui av.iient précédé la maladie; et, quand
loi
LKS ItRAMKS DU VILLAGK
elle eut fini, elle s'agenouilla dcvanl son fils et se mit Il le baiser sur le front avec délire.
— Rassurez-vous, dit le curé; je vous le répète, il n’est pas en danger de mort.
Michel était parti.
Bigorne se chauffait au coin du feu de la cuisine et causait avec la Dorothée qui disait pis que iiendre de son ancien maître, M. .Maurel.
Le curé se souvint qu’il ne s’était pa.s mis en roule pour la Renardière, mais bien pour Pilhiviers , et il dit à la Martine :
— Maintenant que vous voilà rassurée...
El il fit mine de se lever.
Mais la Martine leva sur lui un mil suppliant.
— Ne me quittez pas, pria-t-elle, au moins avant le retour de Michel.
— Je le veux bien, dit le prétrè.
Et il s’assit de nouveau au chevet de l’enfant. Seulement, comme U répugnait au vieillard de causer avec la Martine de toute autre chose que de la ma- [ ladie do son enfant, et qu’il voulait éviter avec elle toute conversation relative soit à Mignonne, soit aux poursuites exercées par son frère contre M. de Misseny, le curé répondit :
— .Mors, je vais lire mon bréviair, .
La Martine demeura silencieuse et farouche, ne quittant pas son enfant des yeux.
Trois heures s’écoulèrent. Il était jirès de minuit, iurqu’on entendit relenür au loài la galop d’un cheval.
— C’est Michel qui revient, s’écria la Martine en s'élançant au dehors pour aller à sa rencontre.
Le curé prit les mains de l'enfant.
La fièvre était arrivée à son paroxysme, et le délire l’accompagnait.
La Martine revint avec la potion.
— Donnez-moi une cuiller et de l’eau tiède, dit le curé.
— O mon Dieu! mon Dieu! voyez, monsiettr le curé, s’écria la mère, voyez comme il tourne les yeux... .Mon Dieul il ne me reconnaît plus... Auguste! Au- j gusle! mon enfant...
— 11 a le délire, dit le curé, mais nous allons le calmer.
Et il se mit à préparer la potion.
Il fallut ouvrir de force la mâchoire serrée du petit malade pour lui faire prendre une cuillerée du remède.
La Martine se tordait les mains de désespoir, car il lui semblait que le mal empirait.
Mais, ô miracle! moins d’un quart d’heure après qu’il eut pris la première cuillerée de potion, l’enfant, qui s’agitait convulsivement sous ses couvertures, se calma peu à peu ; son reil fixe retrouva une lueur intelligente, et il apiiela sa mère.
— Voyez-vous, dit le curé, la potion commence à agir.
I.’onfant prit de bonne volonté la seconde cuillerée qu on lui pri'senla.
Le délire avait cessé.
Puis peu à peu ses yeux se fermèrent et le sommai le prit.
Alors la Martine tomba à genoux :
— Mon Dieu! dit-elle, voici quatre nuits qu'il j n’avait pas fermé l’œil !
lÆ curé attendit Iv jour à la Renardière.
Comme apparaissaient les premiers rayons de l’aube , l’enfant dormait encore , d’un sommeil égd et loisible.
Celte fois, le curé songea à continuer son chemia.
— Je vais à Pithiviers, dit-il à la Martine. Je reviendrai demain, peul-élie meme ce soir un peu tard, le repasserai par ici et nous verrons comment va votre fils. Mais je le crois hors de danger.
— Oh ! vous êtes un saint homme de Dieu ! s’écria* l-elle avec un élan de reconnaissance.
Et elle voulut prendre la main du prêtre et la | naiser.
.Mais elle ne la |)orta point à ses lèvres :
— Non, non , murmura-t-elle, je n'en suis pas if gne...
Lo prêtre ne dit rien ; mais, il laissa peser sur ell* ce regard sévère et doux à la fois qui lui avait gager tous les cœurs.
— Adieu, dit-il; au revoir... du moins.
Et il se dirigea vers la porto.
I.a Martine, en ce moment, fut prise d’un tel élan de reconnaissance, qu’elle faillit se jeter aax pieds vieillard cl [«ut-èlre lui faire l’aveu de ses fautes.
Sans doute le prêtre le devina, car il répéta avec douceur ;
— Au revoir !
Le regard de la Martine éuit tombé sur son fils ea* dormi...
Et les paroles qui montaient de son cœur à s« lèvres ne les franchirent point...
Avouer, n’était-ce pas dépouiller cet enfant qui é«! lo fruit do ses entrailles’!
Le prêtre avait deviné le premier élan, il devina h lutte qui s’était engagré dans lo cœur de la feranz coupable...
Quand il vit la mère regarder sou fils, il coropi ’ que la bonne cause était perdue.
La Martine était mère avant tout !
— Allons! dis,ail-il en enfourcliant son cheval, q« Rigome tenait par la bride, mon espérance a duré « que dure une illusion... Dieu a scs vues secrètes, sai> doute.
El le vieux prêtre se remit en clicmin 0001™? " ivremicr rayon de soleil glissait à la cime des granarbres de la forêt.
l.’ivrcsse du Mulot fut longue, et son sommeil, ine vcr,^ant la nuit et la matinée du lendemain, dorai enccre vers les deux heures de l'après-mùli.
MAbKMOISKLLK MIGNÜNXK
l'iX
Il 1‘lait palf, Rrriotlanl. (Pacf tK<.)
Kiifin il s'éveilla et se trouva dans son lit, oti la Chevrette l’avait transporté h grand’peino.
Un rayon de soleil couchant passait à travers de la fenêtre entr’ouverte, et l'air était doux comme au printemps.
I.e Mulot eut d’ahord le regard égaré, et sembla se demander comment il pouvait être au lit II pareille heure. Mais, grÿcc à la présence de la Chevrette, qui lie l’avait point quitté, il eut bientôt retrouvé la mémoire.
— Tu étais joliment pochard hier, mon homme, lu! dit la femme sauvage.
— C'est bien possible, répondit le Mulot.
— Que t’est-il donc arrivé ï
Le Mulot promena autour de lui un regard farouche.
— Mais parle donc... insista la Chevrette.
— Après ça, reprit M. Maurel, je n'ai rien de caché |X«ir toi et je vas tout te dire.
14' i.iva«so!(
— Voyons î
— Tu sais que j'avais envie de devenir maire de Saint-Florentin.
— Excusez 1 dit la CheiTelte avec dédain, pourquoi pas gendarme, puisque lu y es.
— Enfin, n'imporic, c'était mon idée.
— Va toujours, mon homme.
— Pour ça, M. Jouval m'avait promis un coup do main.
— Ah I c'est pour ça, dit la Chevrette, que tu as .acheté le billet du père Jaubert ?
— Oui.
— El que tu veux faire vendre le château à M. Anatole?
— Hélas! soupira le Mulot, c'est fiiû, on ne le vendra pas.
— Pourquoi donc ça ?
— Maisparce qu'il a trouvé de l'argent et qu’il a payé.
ioe
DRAMES DU VlUAGE
— Quand T ’
— Hier soir. ^
— Qui donc lui a prét^ de l’argent ?
— Voilà ce que je oe sais pas bieo sûrement, mais ce dont je me doute.
^ Et qui as-tu en doutanceT Le Mulot hésita :
— Ah! tonnerre! diMl, si je savais cela... si j’cn avais la preuve!... je ficherais le feu à la Renardière.
Ces derniers mots firent faire à la Chovrctie un véritable soubresaut.
— La Martine! exclama-t-elle, tu croit que c’est la Martine?
— Oui.
La Chevrette changea tout à coup d’attitude.
— Eh bien, dit-elle, moi je oe le crois pas, j’en suis sûre.
— Toi?
— Vrai. Comme je venais ici hier soir... à travers champs, j’ai rencontré dans le chemin des vignes un lioiimiG à ciicva! qui s’en retournait de Saint-Florentin.
— Et cet homme?...
— C’était ce brigand de Michel, le garde de ta sœur. Car, pour moi, dit la (llle sauvage avec un accent de haine vivace, tous les gardes sont des brigands.
— Miche! I il revenait de Saint-Florentin ?
— C’est-à-dire non, il venait du château.
— Comment le sais-tu?
— Tu n'ignores pas que le chemin des vignes se fourciie à un certain endroit.
— Oui, une des branches va à Saint-Florentin, l'outre au château.
— Eh bien, je n’y ai pas fait grande attention alors, mais je m'en souviens parfaitement à présent, c'est la i fourche qui mène au château qu'il avait suivie.
— Comment le sais-tu ? i
— J’ai vu les pieds du cheval. i
Le .Mulot sauta à bas de son lit, et, comme il était i tout vêtu, il se contenta de passer la main dans ses longs cheveux pour les rejwusser en arrière et dé- | gager son front. j
A sa violente colère avait succédé tout à coup un < sang-froid terrible. I
— Ou‘esl-cc que tu veux faire, mon homme ? dit la ' Chevrette timidement.
— Je te l’ai dit, je vais aller mettre le feu à la Re* * nardière.
— Pourquoi donc? i
— .Mais pour me venger de la Martine, répondit le » Mulot.
La Chevrette le regarda.
— Atlcmds donc un peu, fit-elle.
— Pourquoi attendre? i
— i’arce qu’il faut toujours jaser un brin d’une ^
affaire avant de l’entreprendre. D'ailleurs, ce n’est : pas le jour qu’on met le feu, c’csl la nuit, et U n’est j pas encore soleil couché. 1
La Chevrette parlait avec un tel sang-froid qu’elle domina le Mulot.
Celui-ci courba la tète et dit :
— Eh bien, jasuna...
La Chevrette s'a.s.sit et continua :
j — ^ la Martine a prêté de l'argent au monsieur du château, c'est une gueuse, et si on brûle la Renardière, ce sera bien fait.
I — Oh ! mais oui... et je mettrai le feu rooi-mèm?.
— Non, dit la Chevrette.
I — Plalt-ll?
— Tu es mon homme, et je ne veux pas qu'il l'arrive malheur.
Le Mulot tressaillit.
I — Mais il faut pourtant que je me venge ! dil-iî.
— Cast bien sûr; mais écoute-moi...
— Voyons?
~ Tu es tranquillement ici, au coin du feu, ou bien au café do l'Univers et tu joues au billard.
— Bon!
•— Une servante de la Renardière va traire une vache, prend une chandelle au lieu d’une lanterne, laisse tomber une étincelle dans le fourrage et met le feu h la grange.
— Après? dit le Mulot, qui regardait attentivement sa rompagne de brigandage.
— Le feu couve toute la soirée, poursuivit la Clievreite; au milieu do la nuit les flammes se font jour, gagnent la maison où tout le inonde dort, et pour peu quo le vent y soit, personne n’a le temps de se sauver.
— Après? répéta le Mulot.
— La Martine brûle, le petit Auguste brûle.
— Et je suis vengé ! dit ie misérable.
— Non, tu hérites de la sœur et de ion neveu qui sont morts, dit froidement la Chevrette.
Le Mulot lit un pas en arrière et son visage s'empourpra.
La Chovrette venait de lui ouvrir un nouvel horizon.
— Ost pardine vrai! s’écria-t-il. Alors raison d.: plus...
— Pourquoi ?
— Pour mettre le feu à la Renardière.
— Non, dit la Glievrelle. Parce que la Renardière brûlée, les gendarmi^s viennent, ils devinent tout, ces brigands. Pourquoi donc qu'on a mis le feu? Pour brûler la mère et le petit; boa! Mais à qui que qa proflte? A toi, rien qu'à toi. On t’emmène à Orléans on te tourne, on te retourne, et tu finis par avoue.'*.
— Continue, dit froidement le Mulot.
— En place de qa, reprit la Chevrette, lu es resui toute la soirée au café de l’Univers à jouer au billard. Pendant ce temps-ià la Renardière flambait comme une meule de foin sec. 11 le sera facile de prouver que ce n'est pas toi qui as mis le feu , puisque tu n’auras pas quitté Samt-Florenlin.
— Mais qui donc le mettra ?
La Chevrette regarda le Mulot avec un sombre entliousi )&me :
MADEMOISELLE MIGNONNE
— Mais tu n’es donc pas mon hommo? dit-eile.
— Si. Eh bien?
— Eh bien! pourquoi donc que c’est faire une femme ?
— Tu mettrais le feu, tuil Oui.
— Mais quand ?...
— Quand tu voudras.
Le monstre eut alors un sentiment humain.
— Mais si l'on te prend, toi, dii>il.
— üah! fii-oUe, on ne m'appelle pas la Chevrette pour riwî... les gardes ne m’oni jamais prise... et les gendarmes ne courent pas aussi vite que les gardes... et puis, on ne pensera seulement pas à moi...
Ce 8oir*id, on ^ il li Cîievrelte dans les rues de Saim- Fiorentin, un panier a\t bras, allant cberclier des provisions pour le dîner de son homme.
Il fut avéré pour tout le monde que la Chevrette renonçait à sa vie vagal>onde et se menait décidément servante che* M. Maurel.
A iiuU heures du soir, ce dernier fit son entrée au café do rUnivors, bieti décidé à n'en sortir que le dernier.
A reuf heures, la Chevrette couvrit le feu de la cuisine, monta dans la ch;iml>re qu'occupait la Do> ro: liée quaud elle était encore auser\icedu Mulot, et y alluma une lampe auprès de la fenêtre.
l^s ge.is qui pa.<saient sur b roule, voyant la lumièt c dis<iiont :
— trost la nouvelle servante i .M. Maurel qui rapetasse s s nippes.
Mais les bonnes gens sc trompaient...
La Chevrette c ait pariic depuis longtemps, agile et silencieuse comme l'animnl dont eilc portait le nom, «H elle trottait iiiainlenanl sous bois dans la direction de la Kcnardière.
La Chevrette courait, courait, sautant les fossés, se glissant h travers les broussailles, suivant parfois un faux chemin et, comme on dit, gagnant au plus court.
Elle passa comme un éclair devant la maison du brigadier Lebomeux.
Au lieu de l’éviter, elle s’approcha et se dressa sur la pointe dos peds devant la fenêtre.
Le brigadier, sa femme et ses enfants étaient aupW-> du feu.
Le brigadier avait 6té ses jambières et quitté son uniforme. C’était une preuve qu’il ne comptait pas ressortir le soir.
U Chevrette continua son chemin.
Elle üest endit à la ferme de la Grenouillère et s’arrêta un moment devant la mare qui avait donné son nom à la peliie métairie.
Les gnns de la Groiiouillèro étaient coudiés et on ne voyait aucune lumière briller à l'intérieur.
Cepeodaol la Chevrette ne pouiauivait pas son
chemin. Elle s'était assise au bord de la mare et paraissait réfléchir.
Un nom vint même ï ses lèvres :
— Mtnos!
Qu’élaii-ce que Minos?
C'éLait un chien, un molosse, le chien de garde de la Itenardière.
Quand tout le monde dormait au château, Minos veillait.
Les chiens de chasse étaient enfermés au chenil, la chien d’arrêt du commandant couchait dans la maison.
.Minos, sentinelle vigilante, errait par les cours, les écuries et les granges, chiche de voix, mais l’œil enflammé, b gueule béante.
Les mendiants et les vagabonds le savaient bien.
Si l’un deux eCil songé à aller demander l'baspilalils dans la grange, Minos lui aurait sauté à la gorge et l’aurait étraugiê, san.s même se donner b peine d’aboyer, jaloux qu’il était de ne pas troubler, pour une bagatelle sombbble, le sommeil de ses maîtres.
Et pour mettre le feu, il fallait pénétrer dans la grange, et, dans son dévouement pour le Mulot, la Chevrette avait oublié Minos.
Minos n'etait ni un boule-dogue, ni un milin, ni même un de ces énormes chiens de montagne qui viennent des Pyrénées ou des Alpes. Minos était un lévrier d’Afrique, un de ces slonghis féroces que les Arabes élèvent pour garder leurs tentes.
Le commandant, à sa dernière campagne, s'en était emparé à la suite d’une razzia, non sans avoir fait au préalable connaissance avec les dents terribles et laissé la moitié de son burnous dans la gueule du féroce animal.
Minos n’avait alors que deux ans.
Minos avait maintenant plus de quinze ans; mais il était aussi robuste que dans sa jeunesse.
Seulement, il s’éudt un peu civilisé, et quiconque était familier è b Renardière n’avait rien è craindre de lui.
Le Mulot serait venu de duit k la Renardière que Minos lui aurait lécité les mains.
Mais la Chevrette 1 c’était une autre affaire... il ne b connaissait pas el il l'eût étranglée sans pitié...
La Chevrette ruminait donc dans sa tète un moyeu d'apaiser Minos, et elle demeurait assise au bord de b mare, jetant des petits cailloux dans l'eau, lorsqu’une véritable inspiration lui vint.
Elle songea è Ferdinand, le Tueur de chiens.
Cet homme, qui détruisait les chiens des autres, avait une chienne qu'il n’aurait pas donuée en échange d’uno fortune.
Issue d'un chien de vache et d’une chienne d'arrêt, cette bête entochee de bâtardise avait un nez d’enfer et faisait tuer plus de gibier k son maître que le braquo le mieux dressé.
Or, un peu avant le coucher du soleil, comme elle $’en allait à Saint-Florentin, la Chevrette avait rencontré Ferdinand, son fusil de bois sous sa blouse, qui s’en l'ülournait chez lui.
Ferdinand n'avait pas sa cliienne.
La Chevrette lui avait dit :
— Est-ce qu'on t'aurait rendu la pareille en te tuant Belaude?
— 11 n'y a pas de danger, avait répondu le tueur de chiens. Elle est à la maison.
La Chevrette, que cela n'intéressait pas davantage, avait continué son chemin.
Mais à présent, en songeant h Miaoa, elle se souvenait de sa conversation avec Ferdinand.
Aussi elle prit son parti sur-le-champ.
Il y avait une bonne lieue de la -Grenouillère à Ingrannes; mais les gens qui ont à cœur le désir de faire le mal n’y regardent pas do si près.
La Chevrette reprit sa course, tournant le dos au cliemin delà Renardière, et se dirigeant vers Ingrannes.
En moins de trois quarts d'heure elle eut franchi la distance qui séparait la Grenouillère de la maison de Ferdinand.
Celle-ci était b.ttie è la lisière do la forêt.
Ferdinand était veuf et vivait seul.
Il donnait à façon scs trois arpents de terre et ne voulait personne avec lui.
La Chevrette s'était dit :
— La lune est nouvelle; c’est un bon temps pour l’affût, et certainement Ferdinand est en forêt.
Elle ne se trompait pas.
Elle frappa doucement; un aboiement lui répondit.
Belaude était enfermée, et Ferdinand était absent.
Le paysan qui ferme sa maison emporte rarement lu clef.
Il se contente de la cacher sous une pierre ou dans un trou du mur.
La Chevrette fourra scs bras dans une lézarde qui se trouvait auprès de la porte et en retira la clef.
Quand la chienne qui aboyait toujours entendit tourner la clef dans la serrure, elle se tnt.
Ij Chevrette ouvrit la porte et entra.
La chienne qui la connaissait vint la carosser.
La Chevrette lui passa son tablier roulé en guise de corde autour du cou et l'emmeici, ne prenant même pas la peine de refermer la porte.
11 pouvait être alors dix heures du soir.
Belaude avait le caractère de son maître et son humeur indépendante.
Elle ne suivait personne, et si la Chevrette ne l'efit pas tenue à l’attache, elle se serait sauvée.
Elle se débattit même et commença par refuser de marcher.
Mais la Chevrette lin allongea deux ou trois coups de pied et l’animal se soumit.
D'Ingrannes à la Renardière il y avait presque aussi loin que de la Renardière à Saint-Florentin.
Mais la Chevrette avait un jarret qui justifiait son nom.
Et puis, elle ne tenait pas a arriver au terme de sa course avant minuit ou une iieun^ du matin.
La nuit était étoilée, mais la lune ahsi nie.
I Comme tous les gens qui vivent à la campagne, b ^ Chevrette connaissait l'heure aux étoiles.
Elle calcula qu’il était onze heures du soir, lorsqu’elle rep.assa devant la Grenouillère, traînant toujours la cliienne après elle.
U était plus près d'une heure du matin que de minuit, lorsqu'elle parvint li la lisière opposée de la forci et vit se détacher en vigueur sur le ciel déjà noir h masse noire et confuse de la Renardière.
Cependant elle s'arrêta tout à coup, inquiète, l'oreilk au vent.
Il lui ai ait semblé entendre derrière elle un bruit de feuilles mortes froissées jiar un pied humain.
— Cherche ! cherche ! dit-elle à la chienne, sam loutefoLs lui rendre la liberté.
Mais la chienne se contenta de [lointer les oreillis, puis elle continua à tirer sur la corde pour s'échapper.
— Cest le vent, pensa la Chevrette.
Et elle SC remit en marche.
En effet, le vent commençait à s’élever des profondeurs de la forêt, et il secouait la chevelure emmélà et flottante de la Chevrette.
Il soufflait du sud ; c’était, comme on dit, le vent du bas.
La Chevrette le remarqua et se dit :
— C’est une bonne alTaire; les granges sont au raidi, le vent poussera les flammes vers le nord.
Elle se glissa alors en rampant, le long de la ha>' qui conduisait au potager, traînant toujours la chiene. après elle.
La Renardière était silencieuse et plongée dans les ténèbres.
Aucune lumière aux croisées, aucun être vivant à l’entour.
Les bûtimenLs d'exploitation, les granges, la cou: de la ferme, étaient entourés d’une muraille à hauteur d'appui, fermée par une claire-voie.
Cétait dans celte enceinte que, très- certainement, rodait le vigilant Minos.
La Chovreltc se glissa jusqu’au mur, détacha b chienne de Ferdinand, la prit dans scs bras et la jeta de l’autre coté.
En retombant sur scs pattes, la chienne aboya.
Mais comme les chiens du chenil hurlaient souvent [rendant la nuit, ce n'était pas là un bruit de nature à donner l’éveil à tout autre qu'à Minos.
Ce que la Chevrette avait prévu arriva. Minos boiidil vers la chienne qui se mit à fuir.
Minos la poursuivit.
Alors la Chevrette courut à la claire-voie qui ne fermait qu'au loquet et l’ouvrit toute grande.
La chiénne, voyant une issue se sauva.
Minos la poursuivit encore, sortit après elle de U cour, et passa h dix pas de la Cbevrelle sans l’avoir |■•venlée.
La chienne n’avait [dus qu’un désir et qu’un but. retourner chez son inaitre.
Le lévrier, dont la vieillesse avait diminué l’agilité
51 M» E 51(11 SELLE >i I (1 ^O.N N E
E|te>« delMtili même et coomeu<4 par refuser de marcher. (Page iun.'
première, eut i]uei>|ue peine à la suivre, car elle fuyait au galop, mais il la suivit néanmoins...
Alors la Clicvrctle murmura :
— Maintenant, à l'æuvrc ! Ce n’est pas le chien qui me dérangera î