I.e vagabond poursuivit
— il parait que le àlulol l'a prise pour servante depuis qu'il est riche.
— Ça se peut bien encore et ça ne regarde personne, dit la Chevrette qui retrouvait peu à peu son audace.
— Mais quand il sera marié, continua Rossignol, to gardcra-l-il 7
— Marié !
Et la Chev rette se dressa tout d'une pièce et regarda Rossignol d’un air effaré.
— Eh bien vrail marié, reprit Rossignol ; est-ce que tu ne sais pas ça ?
— Je sais que tu es un misérable et un assassin ! dit la Chevrette, et que tu vaudrais bien me brouiller avec mon homme.
Rossignol ne se fâcha [mint ; m.ais il ajouta avec un accent convaincu qui perça le cœur de la Clicvrcite ;
— Je vois que le Mulot est plus malin que toi, voilà
MADEMOISELLE MIGNONNE
tout; il te promènera comme ça jusqu'au dernier jour.
La Chevrette affolée répétait machtnalemeot r
— Marié!... marié !...
Puis elle eut une explosion de fureur :
— Et avec qui donc se marie-t-U? dit-elle.
— 11 voudrait faire une bonne affaire... Pas bélc, le Mulot! Une jolie fîlle... et beaucoup d'argent... Du moins, quant à l'argent, on verrait è trouver moyen de l’avoir...
— Une jolie fille... balbutia la Chevrette étourdie»
— Oh 1 pour ça, oui...
— Et riche?...
— “ C’est-à-dire qu'on lui a volé son bien. ..«Mais un honnête homme comme M. Maurel... et malin avec ça, ricana Hossignol, trouvera bien moyen de le lui faire rendre...
— Mais de qui donc veux-tu parler ? s'écria la Chevrette, l'écume a la bouche.
— De la maîtresse d'école de Saint-Florentin, pardieu, de mademoiselle Mignonne.
La Chevrette jeta un cri de rage, un hurlement plutôt...
Rossignol riait.
— OU ! dit enfin la Chevrette avec un accent de fureur sauvage, s'il avait le malheur de faire une chose pareille I...
Et elle eut un regard qui fit tressaillir Rossignol et lui donna à comprendre qu’il avait peut-être trouvé en elle un auxiliaire.
\LVl
La Chevrette n’avait jamais aimé quun être au monde ^ le Mulot.
Ce grand amour lui était venu le jour où le braconnier l’avait sauvée de la dent des clûens dressés par le garde à la chasse de ce singulier gibier.
Elle adorait cet liomme laid, elle avait place sur lui tout ce quelle pouvait avoir do bons instincts au fond de son cœur pervers.
Elle voulait bien n’èlre que la servante, ne point partager cetlc fortune dont il allait hériter; elle voulait bien continuer à marcher pieds nus, à coucher dans un fourré, à vivre de fruits volés et de nèfles des bois; mais ce qu’elle ne voulait pas, c’était qu'une autre femme lui vint prendre son homme comme elle disait.
Peut-être sa fureur eût-elle été moins grande, si Rossignol lui avait parlé d’une fille de fermier; mais il avait prononcé le nom de Mignonne.
Et h Dievretie haïssait d'instinct cette créature éthérée; elle la haïssait d'aulani plus qu'elle avait contribué à la dépouiller.
Cependant, après avoir gardé un silence farouche, elle s'écria :
— Tu mens, Rossignol, ce n’est pas possible.
— C'est la vérité pure, dit Rossignol.
— Prouve-le-moi.
— Et si je te le prouve...
^ Oh I fit la Chevrette, je me vengerai î
— Comment?
Elle tressaillit, et une fois encore elle garda le silence. Mais bientôt sa nature fougueuse et sauvage reprit le dessus.
— Si c’est la vérité, dit-elle, je parlerai I
Ses yeux lançaient des éclairs.
— Ah ! tu parleras, ricana Hossignol.
— Oui.
— Et que diras-tu ?
— Ça me regarde.
Rossignol leva la tète vers les branches d’un arbre qui se trouvait à peu de distance.
— Qu'est-ce que tu regardes ? fil la Chevratta avec défiance.
— Rien, dit Rossignol,
Et il reprit :
— Ah ! tu parieras !
Mais la Chevrette luttait en ce moment, contre ellcméme. Elle cherchait à s’apaiser et à se persuader que Rossignol mentait.
Celui-ci reprit après avoir v'ainement attendu qu’elle parlât :
— Est-ce que tu n’as pas entendu dire à Saint- Florentin que le Mulot avait acheté une créance...
— Oui, la créance des Jaubert sur .M. de Misaeny.
— El qu'il le poursuivait...
— Pour faire vendre le château, dit la Chevrette.
— Le Mulot en veut donc à M. de Misseny ?
— Faut croire.
— Mais püiiniuol?
— Je ne sais pas... M. Jouval a envie du château.
Rossignol so mit à rire.
— Pour une fille qui met les gardes sur les dents, tu n'es pas fine aujuurd’liui, ma chèvre, dit-il.
— Eh bien ! dit la Chevrette avec emportement, quand bien même mon homme en voudrait à M. Anatole, qu’est-ce que ra prouve?
— Ça prouve que M. Anatole inspire de la jalousio
au Mulot. ,
— Pourquoi donc ça ?
— Parce que M. Anatole est amoureux de mademoiselle Mignonne.
La Chevreile jeta un nouveau cri.
El, celte fois, le voile qui i>esait sur ses yeux sa déchira... il se fit un travail rapide et foudroyant dans son esprit...
Elle se rappela les fureurs du Mulot, vou'ant tuer son rival d'un coup de fusl, sous le prétexte que celui-ci avait trouvé l’argent nécessaire au payemaat de sa dette.
Et alors elle comprit tout...
Cei homme qu’elle avait aidé à commettre un premier crime, pour l’amour de qui elle venait d’en accomplir un second, cet homme ne s’etait servi d’elio que comme d’un instrument I...
Alors elle eut un véritable accès de rage folle; ce no fut plus une femme, mais une bétu fauve...
Elle ne paria plus, elle hurla...
^Ah! misérable! ahi canaille I disait-elle, ou-
LKS lUtAMKS 01 VIM.AGK
bliant que Hossi^’nol était là, avide de recueillir ae« paroles ; aii ! brigand ! tu veux épouser la demoiselle!.., et tu crois que je te laisserai faire!... Mais j’irai la trouver, moi, la Chevrette, qui me fiche de me faire couper le cou autant que de boire un pichet de vendange, j’irai la trouver et je lui dirai : « Vous ne savez donc pas que c’est lui et moi qui avons tué Saurin pour lui voler le testament do voire oncle ? »
Mais ù peine ces paroles imprudentes étaient-elles édïappées à la ChevreUe, qu’une nouvelle réaction se fit en elle...
Elle regarda Rossignol et |)oussa un cri étouffé... honteuse, éperdue d’avoir livre son secret.
El Rossignol répoudit {>ar un cri de triomphe.
Et soudain une masse noire dégringola du haut de cet arbre vers lequel, tout à l'heure, Rossignol avait levé la tète.
Cette masse noire était un homme qui s’approcha et à qui le braconnier dit encore :
— Eh bien, l’avez-vous entendue!
Comment le brigadier Lcbouieux tombait-il là, comme du ciel, pour entendre la (Uievreltc affolée faire l’aveu de son crime ?
C’est ce que nous allons expliquer en peu de mots.
Depuis un mois. Rossignol, le vagabond devant qui SC fermaient toutes les portes et que l’opinion publique s’obstinait à designer comme le meurtrier <ie Saurin, Rossignol avait paru accepter son triste sort avec plus de résignation.
Quelques secours du curé Duval et de M. de Mis- Bcny, quelques assiettées de soupe que la Métivière lui donnait par-ci par-là, lui avaient permis de vivre. | Ro&signol ne braconnait plus.
Les marcliands de gibier n'entendaient plus parler de lui et les gardes ne trouvaient plus de collets dans les endroits de la forêt qu'il continuait à fréquenter; car il s’obstinait à vivre dans les bois qui environnaient la Grenouillère, et gardes etbûclicux l’y rencontraient joumellemcnt.
Un jour, U so trouva face à face avec le brigadier Lebouteux.
C’était, comme on dit, entre chien et loup. Le soleil était couché et ces vapeurs chargéc-s de fièvre, qui empestent le pays, commençaient à s'élever des mares environnantes.
Le brigadier était un des rares habitants de la contrée pour qui la culpabilité de Rossignol ne fût pas clairement démontrée.
Plus d’une fois ntéme ü avait assez énergiquement | soutenu son opinion. |
Aussi, un certain soir, madame I.eboutcux, la femme | du garde, avait-elle fait entrer le {>auvrc diable mourant de faim cl de froid, et l’avait fait ciiaii/Tcr et > manger.
Néanmoins, ce soir-là, le brigadier rencontrant \ Rossignol à l’angle d’un faux chemin, démasqué tout ;i coup par une cépée, fnjiiça le sou.'cil en lui disant : i
— Mon pauvre gan^on, Dieu m’esl témoin que j’.ii t pitié de toi et que je no clierchc pas à te pi*endiv'. |
mais tu ferais bien de ne pas te trouver sur roob chemin.
Rossignol répondit avec son sourire triste et doux:
— Vous vous trompez, Lebouteax, je ne bracotmipas. Je n'ai plus ni fusil, ni collcls.
— Tarare! fit le garde.
— Aussi vrai qu’il y a un bon Dieu et que je sot innocent, reprit Rossignol, je vous jure que je ne braconne pas en forêt.
Il y avait dans la voix, dans le geste, dans l’attlUKl du pauvre diable un te! accent de conviction que le brigadier répondit :
— Je te crois; mais que fais-tu toujours en forêt?
~ Et où voulez-vous que j’aille ! répliqua Rossignol avec plus de douleur que de colère. On me chasse dp partout... les enfants me jettent des pierres... Au moins, en forêt, les sangliers, les chevreuils et te lic\Tes ne passent pas plus vite devant moi que devant un autre, ce qui est une preuve qu’ils ne me méprisai pas.
Le brigadier no put 8’cmp<’‘cher de sourirr de celle naïve réponse.
— Mais, fit-il, je me suis laissé dire que M. le cur de SaiiU-Floreniin l’avait offert le moyen de quitter le |)ays et d’aller gagner ia vie ailleurs.
— Sans doute, mais je ne veux pas m'en aller.
— Pourquoi ?
— Parce que je veux m*innocenler.
— Coraiijpîil cela?
— En trouvant le véritable assassin de Saurin.
— Ah! fit le brigadier qui tressaillit. Tu le connais donc?
— Peut-être... Mais, fil brusquement Rossignol, o n'est pas tout de savoir où est le coupable, il fau< encore le prouver.
— El c’est difficiio, mon garçon.
— J’ai confiance en Dieu...
Et Rossignol, sur ce mot touchant, allait s’éloigner, quand le brigadier le rappela
— Écoute, mon garçon, dit-il, si jamais tu as besoa de moi, viens me trouver. A toute heure de jour ou de nuit, je suis ton homme.
Et ils se quitU'^rent.
Or, Rossignol s'était souvenu sans doute de cette bonne parole, car celte nuit-là, tandis que la Chevrette courait, par la forêt de Saint-Florentin à la Renardière, et comme le brigadier, dont la femme et les enlaais étaient déjà couchés, allait lui-méme se mettre au ItU on frappa doucement à la |x>rte.
— Qui est là? fit-il.
— C'est moi. Rossignol, répondit une voix è trarcTS la porte.
— - Que veux-tu 7
— Voua m’avez fait une promesse, vous en souvenez-vous ?
— Oui.
— Eh bien ! le moment est venu... je crois que no«b allons savoir du nouve.'iu celte nuit.
— Ah 1 fit le brigadier...
MADEMOISELLE MIGNONNE
Et il remit ses souliers et reprit son fusil accroché au manteau de la cheminée.
Rossignol l'attendait, assis sur le talus du fossé.
— Où allons-nous ? demanda Leboaleux.
— Je ne sais pas encore, répondit tout has lu vagabond... mais c'est égal, venei avec moi... j'ai bon espoir...
Et le brigadier, sans demander de plus amples explications, avait suivi Rossignol.
Quand ils furent à cent pas de la maison de Leboutuux, Rossignol s'arrêta.
— Un moment! dit-il.
Et il se coucha toutde son long, son oreille appuyée sur le si^, pour entendre déplus loin sans doute.
lu* LIVSAI.SON
Leboutuax le regardait faire avec une cerlaino curiosité.
Enfin il se releva et dit :
— Elle descend du cité de la Grenouillère.
— Mais qui dune? fit le brigadier.
— La Chevrette.
L'étonnement du garde redoubla.
— .Monsieur Lebouteux, dit Rossignol avec douceur, je ne suis allé vous chercher que parce que vous me l'aviez permis.
— Eh bien 7
— C'est inutile que je parle maintenant, m.iis vous verrez bien.
Et il se remit en marche, avançant avec ptécauUon et évitant le plus passible les amas do feuilles mortes qui crient toujours un peu sous les pieds.
\ deux cents pas de la Grenouillère, il s'arrêta do nouveau.
i;i:s m;AMKS i»r viu.xr.K
— Vous avez de bons jeux, souflla-l-il à l‘or ille de LcbouU'UX, mais pas aussi bons que les miens.
— Tu crois ?
— Je vois l.i Chevrette .issisn au bord de la tnare.
— Eli bien?
— Il y a une h?urc et diunio qu'elle est parti* de Saint-Fbrenlin. Nous savez que cest la fcmUiC au M'iiot.
— Oui, le frère de la Martine.
— • Justement.
Lebouteux n avait pu s’e:ii|’èclicr dé' tH*SsailIir en enten lanl prononcer le nom du Mulot.
— Suflit! murmura Ros.si..4nol, nous vrrf^.ms plus tard.
— Mais enfin, dit le l>ri.,'adicr, que veux-tb' fa're de la Clicvrt'Ue, mou garçon?
— Elle manigance un mauvais coup.
— Contre qui?
— Contre la Renardière et les qui rh.diiieiii.
— Comment sais-tu ra?
— J’élâis cach'î dans un buisson, h lit porte de Reb leviie. Lu Mulot et la Clievrelle uhl passe tout près de moi.
La Ciicvreîte disait :
— Va-t’en au café de l'Univers, mort' h'-'irtmoV
je me charge de f lire le coup à la Renardière. Niors j'ar suivi I I Cbevrelt *.
— Mais, dit naïvement le brigaliej* î.cbMit'‘nj\*, (|u est-ce que ra p^ul \f^ faire, m'»n garron, l'jue' Irt Mulot et la Chevrette se chi iOit *nt avec la .Nfarthe/ Tout <;a, c’est des gens tpiî ne (’.iot pas fait} du 6îen'.
— Laissez faire, laissez fair'»! dit RossigrVol aveértW tel accent de haine que le brigadior tressaillit denoVlveau.
Cependant, contre l’attente de ^ïos^igrtnl,- la vrcile, après avoir fait une halte dd ix)f^ Iw la man* aux grenouilles, n’avait pas prK le cliefhin fa /Renardière, mais bien '‘[‘lui d’Ingns'nfs.
— Monsieur Lelioutcux, dit le pauvre diable, je no vo’îdrai.s pas abuser de voire patience. Foiirlinl, j’ai iiiou idée...
— Eh bien! suis-la, mon garçon.
— II ne fait pas bien froi i celle nuit, reprit Rossignol d’un ton timide, resteriez-vous bien ici une couple d’heures à m’attendre?
— Soit, dit le brigadier que les façons mystérieuses de Rossignol intriguaient au dernier point.
Kl le brigadier uueiidit en effet, as>is au pied d’un arbre, tandis que Rossignol repartait sur les traces de la Chevrette.
V i tre Lf houtenx .avait pa'îsé presque toute la nuit prérô lento (*n forêt, à la ponrsuib' des braconni -r.s.
Le froid de la nuit aidant la lassitude, U ne larda pas d s'endormir, son fusil entre les ja.ubes, sa tête appuyée conirc le tronc de l’arbre.
Il aurait dormi sans doute jusq l’an point du jour, si *.iæ main ne s ciait appuyée sur son épaule.
U ouvrit les yeux et vit Rossignol.
— Ven-.z, lui dit celui-ci.
— Où allons-mnis?
— Du côté de la Uenardi re; la Chcvrelic a inic rad^ avance. Venez, je vous conterai tout en chemin.
Lebouteux sc remU en marche.
I — Elle est fine, la C- evrelte, dit Rossignol. Je n* >aii pas ce quelle va faire û la Renardière, mais fi n’e"l rien de bon, pour srtr, aux précautions quV.b prend.
— (Juèllcs pn'canlUins .a-t*^lle donc prises?
I — Elle est'allée jtis^iu’à liigraimcs.
— bon!
— Clierclior ik' chienne do Ferdinand, histoire <1l’ mettre en d*:faut là rigilance de Minus, le grand chien jaune de la Ren.ardièlv:
— La précaution est lionne, murmura Lebouteux qui connaissait la ft*rocité de l’animal.
— Causant ainsi tout bas, marchant lentement, s’arrêtant parfois, Ro5signol et le brigadier arrivèrent è la ' lisière de la for'd, en Ihce dé la Renardière, juste an irtomeni où la Ciievreite, d’ barrasscc de Mlnos, pêiiét’rail dans la cour.
— Mnintennitl'. dit Rossignol, il faut l’attendre.
— Peut!- être vaudrait-il mieux la rejoindre à L Renardière ? observa P.ehoiileux.
— Non. dit Rossignol. Les affaires des gens d* ! Renardière ne mrt 1‘egardent pas, moi. Qu’ils s’ari.. • gent entre eu\ 1
— Maisrfiir'VMiN-fu faire de la Chevrette?
— Je VèuN qo'eïle parle.
I F.lle Sait donc «iiivlque chose?
— Je le crois, dit /{^'ssignol.
Alors ST# prièic (hi braconnier, Lebouteux avait consenRf à grîmfper dans orrt arbre, et Rossignol s’eüit assis au bord <hi b.iis. On sait à présent ce qui s'éui' passé, et cfftuith'ii en etcKîmi sa jalousie, Kossignui, fh^atU amené la au paroxysme de la fureur et
^ rîtve'islcmerît.
Mais à ixdnc eiil-eile fait l’aveu de son crime, à piMW eut-elle vu le brigadii.T se dresser devant elle comis^ un témoin incorruptible, qu’elle comprit toute Fétendae de sa faute.
— Ah 1 malheureuse que je suis ! dit-elle.
F.l elle cacha sa lèle dans ses mains.
Puis elle eut un rnomenl d’énergie sauvage.
— Ça n’est pas vrai, dit-elle, qa n’esl pas vrai ! j’étais folle I
El elle se leva, se débattit contre Fétreinte vigoü- I reusc de Rossignol et voulut fuir, j Mais Ros^ignol la tenait comme dans un étau en murmurant :
I — U faudra bi^n que lu parles, et lu parleras!... j — Non, disait-elle. non... qa n'esl pas vrai!... j< [ 1 ne sais rien... c’est la jalousie qui ma fait dire tout | ça... Le Mu!ot est innocent... moi aussi... '
l.e brigadier lui dil d'une voix grave et triste :
— Ma fille, si le Mnlot et loi n’élicz pas coupablei. lu n’aurais pas parlé ainsi.
— J'étais f^jUe ! répéta la Chevrette.
— C’est ce que les juges décideront.
MADEMOISELLE MIGNONNE
— Les juges I exclama-t-elle avec un accent d’épou* vante subite.
— Je suis un garde assermenté, reprit l.ebouteux, et j'obéis à la loi en t’arrêtant.
Elle jeta un cri et voulut de nouveau se dégager des maios de Rossignol.
— Tiens-la bien, dit l.ebonleux ; j’ai une corde dans xnon carnier, nous allons lui attacher les mains.
Et, en effet, il prit la corde et la déroula.
l,a Chevrette lutta en désespérée ; mais cite avait affaire à deux hommes robustes.
Ils la renversèrent sur le sol, lui lièrent les pieds et les mains, et la réduLsirenl è l'impuissance. ,
— Ma fille, dit alors le brigadier, on pourrait ne pas croire Rossignol ; mais on nie croira, moi, et quand je dirai aux gendarmes qui t'emmèneront que lu as tout avoué, ils ne douteront pas de ma parole.
Rossignol riait et pleurait tout à la fuis.
— .Aht disait-il vous avez pourtant voulu me faire guillotiner, moi! Eh bien, c'est vous qu'on guillotinera et j'irai vous voir !...
Ce mot de guillotine acheva de plonger la Chevrette «lans une terreur désespérée.
— Laissez-moi... disait-elle; pardonnez-moi... .Mais je ne veux pas mourir... je ne veax
— On le guillotinera! répéUiit Rossignol avec un accent de haine sauvage. Le Mulot d'abord, toi cnsuiUiJ...
La Chevrette criait, épouvantée, et répétait avec Taccont du délire :
— I.a guillotine ! la guillotine !
— J'ai vu ça une fois, moi... disait Rossignol devenu impitoyable... Ce n'est pas beau... Tu verras!
— A moi ’ au secours ! hurlait la Chevrette.
“ 11 faut pourtant prendre ua parti, dit le brigadier Lebouleux. Nous allons la porter chez moi... et puis tu ins chercher io.s gendarmes...
La Gievretie eut une de ces inspirations que dictent le désespoir et le délire; il lui sembla que ce*^ deux hommes, possesseurs de son secret dâsurmais, éiaitmt scs juges uniques, que d'eux seuls dépeodait nuinicaam sa vie ou sa mort.
— Si vous me faites grâce, dit-elle...
— Eh bien ? lit Lebuuleax.
— Si vous ue me guillotinez {m...
— Ou te guiliotioera, répétait Rossignol avec rage.
— Je vous dirai tout, exclama la Chevrette. Je vous i.rai comment le Mulot a trouvé le fusil de Rossignol et s'en est servi pour tuer Sau.rin.
— Continuez... dit le brigadier attentif.
— Car ce n'est pas moi qui ai tiré, poursuivit-ello. c’est lui... Moi, je l'ai seulement aidé à monter le cadavre dans rarbrc,*pour qu'on crût que c'était Rossignol qui avait fait le coup.
— .Mist-rable ! b;mdii ! c-inaille ! disait Rossignol.
— Et puis je i'ai aide encore à caciier le testament, acheva la Chevrette.
— Oh ! il y avait donc un testament? fit LebouUMix avec un sourire de satisfaction.
— Un testament en faveur mademoiselle Mignonne.
— Et oi'i e^t-il ce testament ?
~ Si on me promet de ne pas me guillotiner, je le dirai, réj>ondit-elIe.
— Je le sais, dit Rossignol. U est au même endroit que la boucle d’oreille perdue par le Mulot. Q)uan.i les gendarmes seront venus, je les y conduirai... On rao croira iiuinlenant.
Ma’s le brigadier Lebouleux interrompit tout è coup Rossignol.
— Reganle, dit-il.
El ii étendait la main dans la direction de la Renardière.
Rossignol regarda et vil une fumée noire qui s’élevait au-dessus des toits.
— Le feu ! s’écria-i-ü.
— C’est moi qui l’ai mis... dit la Chevrette en délire, pour f.iire plaisir au .Mu!ot.
En effet, la fumée, noire d'abord, étincelait de rcllets fauves, et bientôt les fiammes s’en dégagèrent ardentes et projclatit à l’entour une fulgurante clarté.
— Au feu! au feu! répéta le brigadier l.cbouieux.
Et ces deux Iiomme.s oublièrent la Chevrette cl s'élancèrent vers la Renardière pour essayer de porter secours à ses malheureux habitants cmloruiis!
Cependant, k la môme heure, 1*^ lx»n curé Duval et son sacristain Bigorne s’en reven lient de Pilhivier.s.
Ils avaient dépassé le village de Coiircy et toudiaient aux étangs de la Cour-Dieu, lorsque Bigorne, levant la tète, crut voir le ciel tout roug' au su l-e>t.
Cela paraissiit d’autant plus extraordinaire que la lune toute nouvelle était au-dessous de l’horizon et qu'au zénith le civl était étoilé et d'un bleu gri être.
— Monsieur le curé, dit Bigorne, qu csl-ce que cela peut être? voyez...
Le curé, qui était un peu las, s’était endormi sur sa scUc, suivant une vieille habitude' commune aux soldats, aux médecins et aux notaires qui ont fini par dormir à cheval.
El, de fait, le bon vieux prêtre ne s'éiaii pas coqché dojiuis l'avanl-vcille.
Nous l’avons vu passer la nuit précédente à la Renardière , assis au chevet du petit Augiisle , puis so remettre en route au point du our, Umi il avait iiàtc d’arriver chez l’abbé Moulin, son ancien frère d armes et son compagnon de séminaire.
I/abbé Moulin l’av.iit reçu avec une grande effusion.
Le prêtre lui avait sur-le-champ fait l'aveu du motif de son voyage, cl l’ablvé Moulin s’était empressé de lui remettre les six mille fr-mes dont il avait b'^soin.
C’était le salut de .M. Anatole de Misseny , pensait le curé l>uval, qui no savait iws qu’à l’iieurc môme où, la veille, il quittait Saint-Klorenlin. rargcul nécessaire arrivait mystérieusement au diâtcau.
UC
u:s ORAMKS ni Vnj.AOK
Aussi le vieillard , malgré les inslances de l'abbé * Moulin, n’avait"Ü voulu prendre que quelques heures de repos. U était reparti le soir même, pressé qu’il était j de tirer M. Anatole de peine, cl de prendre, en passant par la Renardière, des nouvelles du petit Auguste. j Le curé Duval s'était donc assoupi et il n’entendit j point l’cxclaraation de Bigorne. j
Celui-ci tourna la tète, et vit à la position affaissé*; du prêtre ce qu’il en était. j
— Pauvre cher homme ! raurmura-l-il. 1
Et cessant de marcher devant le cheval, il se mit à j
cheminer céte à cAle avec lui , de façon à pouvou* porter secours à l’abbé Duval si, par quelque brusque I mouvement ou par un faux pas, l’animal faisait perdre i ^équilibre au dormeur. {
Pourtant, à mesure qu’ils avançaient, la lueur rouge j grandissait dans le ciel. ;
— Bon ! pensa Bigorne, je vois que c’est... il y 1 & une meule de fourrage ou de paille , ou peut-être j bien une grange qui brûle à une couple de lieues d’ici.
lin quart d’iieure après, le dormeur, le cheval et le | piéton arrivaient dans cette large écliancrure au milieu : de laquelle se dressent les ruines du couvent de la Ci>ur-Dieu et les deux fermes qu’on a bêties auprès. { Un murmure confus de voix arriva aux oreilles de • Bigorne. j
L’une des fermes, toutes deux sur la route et reliées | l'une h l’autre par un mur d'enceinic, est une auberge ; qui sert de rendez-vous aux charretiers , aux bûche- • rons, aux gardes-cliasse et à quelques chasseurs. I
Bigorne vil deux charrettes a la porte el de la ; lumière dans l’auberge. . . |
Le cabareiier causait sur la route avec les charre- i tiers. Bigorne pressa le pas. j
l.es charretiers disaient : |
- Père Durel , pour sûr c’est à Surry-aux-Bois qu'est le feu.
I >urel répondait :
— Je crois bien plulût que c’est plus près.
Le cheval du curé s’arrêta quand il fut près de l’aubrrge, et le ctiré s’éveilla.
— Hé ! Bigorne, dit-il, qu’est-ce qu’il y a ?
— Monsieur le curé, répondit Bigorne, c’est le feu, regardez plutôt... I
l.e ciel était flamboyant au sud-est et la forêt parais- ; sait en proie à un vaste incendie. ^
l.e curé, ému, sc dressa sur ses étriers pour mieux j voir. j
— Seigneur Dieu ! murmura-l-il, qu’est-cc qui brûle |
donc ? I
— Ma foi ! monsicui* le curé, dit Durel, j’étais cou- 1 ché quand ces hommf s sont verni» frapper à la porte. ; Ils croient que le feu est ù Surry-aiix-Bois... mais, moi, j'ai doulance que ce soit la ferme de la Métivière qui brûle.
— \ofi, dit vivement le cuiv, ce no peut être la ferme de Rose...
Et ü se fil un .ibat-jour de ses Jeux inuiu».
— La ferme est plus au midi, dit-il.
— Mors qu’esi-ce donc ? fit Durel.
— Monsieur le curé , dit Bigorne , c’est peut-étr • bien la Henardière.
— Je le croirai-' bien plutôt, dit le cabareiier ï son tour.
— \ la Renardière ou ailleurs, il faut y aller, s'éena le ctiré.
El il donna un coup d’éperon à son bidet.
Bigorne le suivit.
Les charretiers hésitèrent un moment ; mais ils oc pouvaient abandonner leurs équipages , et puis le paysan est naturcUcmenl égoïste; chacun ptmrtai. tellp e.st sa maxime.
— .\uus avons un fameux bout de chemin à Dire d’ici demain, dircnl-ils.
l.e cabareiier avait les fièvres, il rentra cliez lui et ferma sa porte.
l.e curé Duval et Bigorne étaient déjà loin.
Abandonnant in gr.inde route , ils avaient travery^ les prés de la Cour-Dieu el sc dirigeaient bravment sous bois, à travers une futaie do sapins.
Le ciel était tout en feu.
Bigorne avait sauié en croupe à son curé , et le cheval galopait, s,iutant les fossés et les haies, comme un cheval de chasse qu'il avait été autrefois.
Au bout d une demi-heure, un bruit sinistre iraver>î l’e.space.
C’était le tocsin qti’on sonnait à Surry-aux-Bois.
Bans sa course précipitée, le curé dépassa deux gardes de la forêt que le son des cloches avait éveillés en sursaut et qui se portaient en toute hâte sur le lieu du sinistre.
— Savez-vous où est le leii? leur demaiida-t-ii.
— A Surry, dit l’un.
A la Renardière plutôt, répondit l’autre.
Le curé, ayant toujours Bigorne en croupe, précipitait sa marche.
Maintenant , ce n’était plus à l'horizon que le ciel était rouge; c’était au-dessus de leurs tètes, el Bigorne et le curé comprirent qu’ils approchaient du théâtre de l’incendie.
A la futaie de sapins, avait succédé un bois gaulis trop fourré pour qu’un cavalier pût le traverser.
Le curé se jeta dans une ligne de forêt qui abouti;^ sait à un poteau el, par conséquent, à un carrefour.
De là, bien corlainemcni, il verrait où était le feu.
Le digne hoinme ne sc trompait pas. Six rouUï aboutissaient au poteau.
L’extrémité de l’ime d’elle.s flamboyait comme si ou f-ût allumé à l’autre bout quelque forge cyclopéenar
Bigorne s’écria :
— Durel avait raison, monsieur le curé, c’est la j nardière qui brûle î
j Le curé ne répondit pns; mais il éperonna de ikhk I veau son cheval.
Oui, c'était bien ta Kciiardière qui flambait coiri iie un fagot sec, sous l’action impétueuse du vent.
Les granges n’élaicm plus qu’un monceau de min»
MAOEMOISELLF. MIGNONNE
MT
M divine reotit de frapper ta nère coBp«t»le. (Pm i30.)
funi.iiiios, el 1rs Hamnies enveloppaient le château.
Éveilles en sursaut, les domestiques, couchés dans la ferme, n*as aient eu que le temps de se sauvera demi nus.
Ix?s chiens centés par le feu, datis le chenil, avaient Jmrlé de fai^on h rév eiller tous les échos.
Mais chiens , bestiaux , domestiques , oitsfent péri infailliblement sans le dévotiement de Rossignol et de Lebouteux arrivés assez à temps p*3ur ouvrir les portes des granges.
Épouvantés , fous , furieux . le.< animaux s étaient élancés dans la campagne.
Aux cris poussés par les domestiques, Michel s'etait éveillé le premier et il était descendu en courant.
Puis, après lui, l.i Dorothée, et enfin la malirespedo la maison, la Martine.
Celle-ci dormait profondénmnt dans un f,mt‘'uil au chevet de son Cds, lorsque le hurlement des cliiens, les mugissements des vaches . les lamentations des liofnmes et des femmes réveillèrent en sursaut.