I-a mère est morte. Le commandant a pris la fille
.Maurel est tranquille maintenant, et l'enfer est venu chez nous.
C'est une belle fille la Martine. Elle vous a djj yeux noirs qui vous transpercent, une taille épaisse, des bras blancs et nerveux, des lèvres rouges comme les cerises, et des dents blanches comme celles d'un renard.
Où elle est, il faut qu'elle commande.
Quand elle est venue à la Renardière, Michel et moi, nous n'avons pas entendu de cette oreille, et nous lui avons d'abord rendu bourrade pour bourrade.
Mais le commandant s'est fâché; un jour même il nous a dit que, si noua n'étions pas contents, nous pouvions aller cherclier fortune ailleurs.
Michel, qui a moins de patience que moi, voulait s'en aller; mais nous tenions à notre pauvTe commandant : nous sommes restés.
lÆS DRAMES DU VILLAGE
Elle est fine comme l'air qui passe, la Martine.
Quand elle arriva à la Renardière, elle comprit bien que le moyen d'entortiller le patron en un rien de temps était de faire bonne mina à la petite.
Aussi, pendant trois ans, c'était la chère petite Mignonne par ci, la jolie demoiselle Mignonne par là, la perle fine, le trésor, que sais-je encore î
Le commandant s’y est laissé prendre, comme une grive à un gluau.
Puis, un beau jour, il y a eu un changement.
Depuis quelque temps nous nous apercevions que la ’iLirline, qui n’était déjà pas mince, prenait do l'épaisseur encore plus.
(la nous fit jaser, Mictiel et moi.
Le commandant se mit en colère-
Nous n'avons plus rien dit.
U y avait à la Renardière uns fille de cuisine béte, mochanle, tout de travers et dont un œil s'en allait è Orléans et l’autre du cAté de Nevers.
Un soir, |jcudant que le commandant dînait, elle s’avisa d’appeler la Martine « madame, n
Le commandant ne se lâcha pas. il se mit même à rire.
Doux ans après, il y avait un marmot qui courait de ci et de là, pleurait, geignait. Lésait du tapage et qu'en appelait le petit Auguste.
Penclaut ce temps, notre chère demoiscUo Mignonne grandissait.
Elle a eu dix-.sept ans le mois dernier. Mais U y a déjà quinze mois qu’idle a quitté la maison.
— Et comment cela est-il arrivé f demanda le curé Uuval, vivement iniéressc par le récit de Saurin.
— Vous pensez bien, monsieur le curé, reprit l'ancien maréchal, que les onfautaqui ont eu desmaliieurs dans leur jeune âge comprennent de bonne beure le bien et le mal.
Jladontoisclle Mignonne, quand elle eut douze on treize ans, comprit bien que son onde se refroidissait pour elle.
Toute la journée, le petit Augu.<te était sur scs genoux et lui tirait la moustache en l'appelant mon parrain.
Et puis, la Martine était dame et maîtresse, et tout le monde lui obéissait.
Mademoiselle Mignonne restait dans sa chambre tout le jour, on no la voyait qu’aux heures des rep.as.
La klartine ne se menait pas encore à table.
U n'y avait que le petit Auguste.
Mais, en rcslaiit dans .sa chambre, mademoiselle Jlignonnc ne passait |ias son temps à rien faire. Elle travaillait... travaillait... si bien qu'un jour elle dit au commandant ;
— Mou oucla, est-ce que vous ne me mettrez pas en |>ensiun 1
Cette question fit ün certain effet au commandant ; jamais il ne s’était séparé de sa nièc'', il ne s’était peut-.ilre jamais rendu compte des brusqueries et des duretés qu'il avait eues smivont pour elle.
Maés U n'eut pas le temps de répondre.
La Martine s’en chargea.
— Certainement, dit-elle, que vous devriez mettre votre nièce en pension. Une licUe demoiselle coiiinio elle ne saurait vivre comme qa à la campagne.
Quand la .Martine parle, c'est comme si le notaire y avait passé.
On a mis uiadumoiseli* Mignonne en pension à Orléans
Mais il parait qu’on n'avait pas grand’chosc à lui apprendre, car, au bout de six mois, elle a écrit qu’elle était sous-mattresse, et qu'au lieu de coûter de l'argent elle gagnait déjà pour son entretien.
Le camman(l.mt a commencé par dire qu'il ne voulait pas de qa.
Alors la Martine l'a regardé, et le commandant n'a plus rien dit.
Aux vacances, mademoiselle Mignonne est venue.
Depuis ion départ, la .Martine mangeait à table.
Quant mademoiselle Mignonne est arrivée, nous ne savons psis ce qui soit passé; mais, jiendant doux jours la Martine est restée dans sa chambre en disant qu'elle était malade, et le commandant a diné seul avec mademoiselle.
Le troisième jour, la Martine s’est levée.
Elle est arrivée comme une furie à l'heure du déjeuner, et l'est mise à table.
Le commandant est entré en fureur et il a levé sa canne.
lai Martine a fait un baluchon de trois ou quatre paires de bas, d'une robe et de quelques mouchoirs.
Puis, prenant son fils par la main, elle s'en est allée chei son père, en forêt.
Le commandant l'a iaiisée partir.
Mail le loir, il n'a pas dîné ; le lendemain, il émit tout pàlo et n'a pas voulu aller à la chasse.
Le loir, il a fait pleurer mademoisello Mignonne, en lui disant que son père, le capitaine Paumelle, avait tuut mangé.
Le lendemain, il était plus pâle encore et il avait des larmes plein les yeux.
Il n'a pas parlé de la Martine, mais il a dit plusieurs fois que le périt Auguste lui manquait.
Alors, mademoi.-ielle Mignonne a compris qti’elle était de trop dans celte maison oit elle avait passé, son enfance.
Le lendemain, avant que le commandant ne fût levé, elle est allée à Seury entendre la messo et prier sur la tombe de sa mère.
Puis elle s’en est revenue et a dit à son onelo :
— Je ne veux pas être une cause de trouble dauj votre intérieur, mon oncle. Je retourne à mon pansionnal.
lÆ commandant a d'abord répondu qu'il ne voulait pas ; mais mademoi-sellc Mignonne a insisté.
Pour l’achever, on lui a envoyé le pcüt Auguste par un garde.
Alors le commandant s’est mis à pleurer, et madedcmoiselle Mignonne est partie.
Nous ne l’avons plus revue.
MAOKMOISELLE MIGNONNK
Le hmdeinain, la Martine est revenue.
— Mais enlin, dit le curé, elle écrit quelquefois, la demoiselle?
— Tous les mois, répondit Saurin ; mais la moitié du temps, c'est la Martine qui décachète les lettres.
Kt puis...
Saurin hésita.
Kt puis?... fit le curé.
~ J'ai dans mou idée (lUc le commandant a fait son testament, et que la Martine et le {)elit Auguste ont tout.
Comme Saurin achevait, le curé et lui arrivaient au bord de la forêt, et la plaine, au milieu de laquelle s'élevait la Renardière, leur ap[Kiraissail tout à coup.
La pluie avait cessé sous l’effort du vent, les nuages s'étaient dissipés cl la lune brillait maintenant au ciel.
— Un dernier coup d’iîperon, monsieur le curé, dit alors Saurin, et nous sommes arrivés.
— Pourvu que j’arrive à temps, pensa le bon curé.
La Renardière était une de ces habitations un f)eu lourdes, un jxni massives, avec deux tours carrées sur \e devant, qu'en province, et surtout dans l'Orléanais, on décore vobntiorsdu nom de chAteau.
Entourée de bois, avec quelque» centaines d'arpenis de terre dans les environs, elle commandait à trois fermes, dont l’une lui était tout à fait attenante.
Devant la façade, s'étendait uii<‘ prairie plantée d’arbres fruitier».
La route départementale pissait è quatre cents m(> très plus loin et était reliée au château — puisf{ui; château il y avait — par une assez belle allée d’ormes d’un grand âge. Du r^ie, en dehors de la Renardièn* et de la ferme, aucune habitation, aucun voisinage.
Cetail bien la maison d'un chasseur perdue dans les bois.
Comme jadis la Renardière était une dépendance du fameux couvent de ia Cour-Dieu, le bâtiment était encore entouré de fossés assez profond.s dans iesqtiels croupissait une eau saumùire.
On avait jeté un pont dessus, ^ face de la ptjrte dentrtb.
La nuit, le pont était ferme par une claire-voie, assujettie par un cadenas. ,
11 était bien prèu de onze heures du soir, lorsque Bigorne, courant en avant, et Saurin et le curé Duval, trottant sur ses talons, arrivaient à ce pont ci à cette clairo-voie.
Saurin mit pied à terre et dit tout bas :
— Ne laisuns pas de bruit. Si nous pouvions avoir la cliaiK:e d entrer sans que la Martine nous eatendit, tout irait bien; mais... aulreme U...
Les lumières qui brillaient à toutes les croisées, le va-et-vient d'ombres chinoises projeté au dehors sur le feuiliagû de vjeux onaj:», un bruit o)ufus th' voix et de pas aUestaietii que la Renardière, à cette I.eure avant-, e, n’clail |>as dans bon élai c>rd(iuiiO.
Le cadenas avait sans doute un secret, car Saurin l’ouvrit sans avoir besoin do clef.
Le curé Duval avait également mis pied à terre.
Bigorne prit les deux chevaux par la bride.
Rüst' là, lui (Ut Saurin; tout à l’heure Michel viendra l’uider à les mettre à l'écuric.
Puis Saurin se tourna vers le prêtre.
— J’ai mon plan, monsieur le curé, dit-ü. Le corridor dans leqifêl nous allons entrer est fameux pour les coups do vent. Si ia porte du fond est CHiverte et (|u'on n'abrite pas Sien ia chandelle, quand celle quo NOUS voyez U s’ouvre, la chandelle s’éteint.
— Üù veux-tu en venir? demanda le curé un peu surpris.
— A ceci : Miclic! est un braillard. S’il voit votre soutane, ü ne me laissera pas le hmips de m’expliquer ; il se mettra ù crier, à jurer, la Marüne arrivera, et nous aurons bien du mal h pénétrer jusepPà la cliaiiibro du command.int.
— Il faudra pourtant que j’y arrive, dit le curé d'un ton résolu.
— Aussi, tenoz-vou.s derrière moi... vous allez voir...
Kt ü frappa à la porto.
Ce (juc Saurin avait prévu arriva. Ce fut Michel qui vint ouvrir en toute hàle.
Saurin avait ouvert sa peau de bhfue de façon à masquer la porte tout entière et, par ('onsé<|uent, hi curé qui était derrière lui.
A peine la porte fut-elle ouverte, que Saurin sc précipita au dedans, en disant ;
— Vûüb un chirurgien !
Et il se heurta si brusquement à Michel, qtte celuici laissa échapper le cbanddicT de laiton qu’il av'ait à la main.
La chandelle, en tombant, s’éteignit.
— Maladroit ! dit Michel.
— Ça ne fait rien, répondit Saurin, je sais le c!icmin. Vous, monsieur, donnez-inui la main.
Et il entraîna le curé en bousculant une seconde fois Michel qui s'était baissé pour ramasser sa chandelle et son chandelier.
Au bout du corridor, à gauche, était une porto sons laquelle filtrait un rayon de lumière.
C’était la cuisine.
Mais, avant d’arriver i celle porte, on trouvait Tes* calicr sur la droite.
— Venez vite, dit Saurin. pensant bien qu’au bruit, la Martine, si elle n'était dan» la chambre du blesse, sortirait de la cuiMne pour voir le médecin.
La chose arriva comme il l'avait prévu.
La M irtiiie avait passé trois mortelles heures auprès du commandant, qui |>cns!»^iit des cris de douleur, si dur qu’ü fCit, et blasphémait en se tordant sur son lit.
Puis, comme il se plaignait d’une soif ardente, elle était descendue pour lui faire chauffer un peu de Uiieui.
Le petit Auguste, qui avait maintenant six ou sept ans, était demeuré auprès du blessé.
LKS DIUHES DU VILLAGE
La Martine s'élança donc vers la porte de la cuisine, mais elle se heurta à Michel qui venait rallumer son ilatnbeau, et cela lui fit perdre assez de temps pour que Saurin et le curé eussent celui de disparaître dans la spirale de l'escalier.
La Martine, il faut le dire à sa louant;e, du reste, était tout en pleurs, et cUe s’écria :
— Est-ce le médecin ?
— Oui, dit Michel. Cette brute de Saurin m’a poussé si fort que ma chandelle s’en est éteinte.
— Prends celle-là, dit la .Martine qui s'apprêtait à monter avec la tasse du tilleul sur une assiette.
Michel s’empara de la diandclle et se dirigea vers l'escalier en toute hâte.
La Martine le suivit.
Mais déjà la porte de la cliambre du commandant s’était ouverte et refermée.
Eu même temps, Micliel et la Martine entendirent une recrudescence de cris et de blasphèmes que le commandant vociférait.
— Je ne veux |>as de calotins ! disait-il. Si je dois mourir, qu’on me laisse mourir en paix.
On était tellement habitué à la lienardière à entendre le commandant crier contre les prêtres à tout propos, et Saurin était lui-même un ennemi si déclaré de la soutane, que ni la .Martine, ni àlicbel, qui montaient l'escalier quatre à quatre, ne supposèrent une seconde la vérité.
Comment s'imaginer que Saurin avait ramené un prêtre au lieu d'un chirurgien î
— II a le délire, murmura .Michel.
— Mon Dieu I mon Dieu ! feignit la Martine, va-t-il donc nous arriver un mallieur ?
Mais leur étonnement fut au comble, lorsque, arrivés à la porte de la chambre, ils trouvèrent Saurin qui s’était placé résolùment en travers ;
— On n’entre pas ! dit-il.
Saurin était un homme d’énergie. Il n'avait pas souvent tenu tête à la .Martine, mais cette fois il était résolu à ne pas la laisser entrer.
Le commandant vociférait toujours au dedans, et ses blasphèmes retentissaient à travers la porte.
— Et pourquoi n’entre-t-on pas? dit la Martine d’un ton menaçant, en dépit de ses larmes.
— Parce que le chirurgien veut être seul un moment avec monsieur.
— Est-ce que nous le générions, nous î fit Micltel, non moins étonné que la Martine.
— Oui.
— Pourquoi donc?
— Je ne sais pas.
Tout à coup le commandant avait cessé de crier et de blasphémer.
— Descendez à la cuisine, mndnme, dit Saurin, qui était cliiche d'ordinaire d’une pareille appellation et ne s’en servait que lorsqu’il voulait obtenir une concession de la mégère. Je vous appellerai aussitêt qu’on entrera.
Ce mot de mndamf apaisa la Martine.
— Toi, dit Saurin à Miciicl, va donc mettre les chevaux à l'écurie, ils en ont bon besoin.
Michel descendit et la Martine le suivit sans trop maugréer.
— üufl i>ensa Saurin... c'est égal, ça n’a pas été sans peine.
Et il appliqua son œil au trou do la serrure pour voir ce qui se passait à l'inlérieur de la cliambre.
Pourquoi le commandant s'était-il tu subitement?
C’est ce que nous allons expliquer en peu de mots.
Saurin, qui savait qu’en ce moment les minules valaient des siècles, ne s'était pas amusé à perdre son temps.
il avait ouvert brusquement la porte et poussé le curé Duval à l’intérieur.
Puis, comme s’il eût craint que toute la colère du commandant retombât sur lui, il s'était empressé de ressortir et de tirer la porte sur lui. ,
Le |ietit Auguste, dont le commandant tenait la main, et qui n’avait peut-être jamais vu de prêtre de sa vie, avait été si étonné de voir entrer cet homme en robe noire, qu’il s'était réfugié tout tremblant à l'autre coin de la salle.
Quant au commandant, non moins stupéfait, non moins atterré, il avait bondi sur son séant.
Un prêtre était devant lui !
Un prêtre, quand c'était d'un chirurgien qu'il avait besoin.
— Un prêtre, mille tonnerres I
il avait jeté un grand cri, ne voyant, ne reconnaissant que la soutane.
D’ailleurs, il y avait bien trente ans que les deux frères d’armes ne s'étaient vus.
Comment le commandant Richard aurait-il reconnu . dans le prêtre de campagne le brillant capitaine Duval de (Jiamperret ?
— Mille millions de tonnerres ! trahisons ! tas de canailles I Pounjuoi avez-vous laissé entrer le calotin 7 hurlait le blessé. Je n'en veux p.is! Je suis un philosophe, moi, un libre penseur! Je suis matérialiste î... Je ne crois pas à Dieu, sacrebleu !...
« Prenez-vous le commandeur Richard pour une nonne? Saurin, Michel I... à moi !... Jetez ce calotin à la porte I... Je n'en veux paijl Je n’en veux pas ! »
Cotte averse d'injures trouva la curé impassible.
il se contenta de regarder le commandant avec douceur et lui dit ;
— Je vous demande pardon, monsieur, je ne viens lias pour vous confesser.
— Que venez-vous doue faire î liurla le blessé.
— Je suis un [leu chirurgien, monsieur, reprit le curé, j’ai rencontré votre domestique qui allait clierclier un médecin, et comme il m’a dit que votre éta était fort grave...
— Est-ce que les curés sont médecins ? vociféra le commandant. C'est une couleur, comme on dit, his- (Oire de me parler de la vie éleriielle et d'un tas de
MAt>KMOISELLË MIGNONNE
Lx XI XX DiviL.
billevesées... laisscz-moi donc mourir tranquille, monsieur... et allez-vous-en !
— Quand je vous aurai pansé, répondit le curé d'un ton ferme.
Et U déboulonna sa soutane et tira de sa poche une petite trousse qu’il ouvrit et posa sur une table.
— Je ne veu.\ pas ! je ne veux pas ! ré|)était le commandant qui, cependant, s'apaisait par degrés.
.Mais le curé n’en tint compte.
il prépara sa trousse, s'empara de l'unique flambeau posé sur la cheminée et se mit il vérifier scs instruments de chirurgie avec le plus grand calme.
Tout à coup le commandant se tut.
La lumière du liambeau était projetée tout entière sur le visage du prêtre.
Et le commandant, voyant que cet homme ne paraissait tenir aucun compte de ce qu'il lui disait et faisait ses préparatifs avec ie calme d'un véritable chirurgien qui va couper une jambe et ne s’occugie nullement du patient qiii commence à crier de peur, le commandant, disons-nous, le regardait avec une sorte d'effarement et murmurait à part lui :
— Où donc ai-je déjà vu cette téte-là ?
Et U SC mit à cberclicr dans ses souvenirs.
Le curé Duval avait refusé d'ùtcr sa soutane pour entrer à la Renardière.
Ce subterfuge lui paraissait indigne de son caractère et de son état.
Mais il n'avait nullement l'intention de se tacher de sang en pratiquant le pansement, et alors il s'en dépouilla lestement.
La soutane jetée dans un coin, il retroussa scs manches.
Puis il Gt un pas vers le Ut, uno cuvette d'une main, sa trousse de l'autre.
Soudain le commandant jeta un cri.
Il avait a]>er(;u la croix d'honneur sur le gilet de flanelle du curé, et le voUe qui obscurcissait son souvenir se déchira tout à coup ;
— Duval ! s'écria-t-il.
— Eh bien I oui, c'est moi, dit le curé avec brusquerie. Et maintenant que tu m'as reconnu, vas-tu te tenir tranquille et me laisser faire ma besogne de cliirurgion ?
— Toi! toit répondit le commandant Richard, toi, curé I
— En ce moment, je ne suis pas curé, je suis chirurgien, ré[iondit Tabbé Duval.
Et, d’un revers de main, il fit sauter les couvertures du lit et mit à découvert le corps ensanglanté du commandant.
Celui-ci ne put réprimer un cri.
— Scrais-lu devenu douillet? demanda le curé Duval.
Celte question fit monter le rouge au visage pâle du blessé.
— Je voudrais bien t'y voir, toi, dit-il d'un tou de mauvaise humeur. J’ai mes demi coups de fusil dans le côté droit.
« Du cité gauche, je serais déjà mort.
— Comment cela est-il arrivé? demanda le curé qui voulait distraire le blessé de sa souffrance.
— En sautant une haie. Mon fusil s’est embarrassé dans les broussailles. J’ai tiré à moi, une branche a fait partir les deu.v détentes.
Le curé avait arraché le premier |vmsemciil que Saurin et Michel avaient placé tant bien que mal sur la pLiic.
Les deu.\ coups avaient fait balle et il était difficile de comprendre que le commandant n’cOl pas été tué roide.
U y avait une plaie unique, bé.inte, épouvantable.
L’homme de Dieu redevint soldat, et le soldat eut le courage stoïque du chirurgien.
— Tu [>eux crier, dit-il à son ami.
Et il se mit à fouiller la plaie pour extraire les chevrotines et la balle.
Les premières avaient rencontré les cèles et s’y étaient arrêtées.
Le curé les sentit sous ses doigts et les relira une à mip, tandis que, vaincu par la douleur, le commandant criait à tuc-téte.
Mais la balle avait [Hinéiré dans le bas-ventre et s’était logée dans les entrailles.
Tout en criant, le commandant n’av,ait point perdu sa présence d’esprit ; il suiv,tit du regard la physionomie du curé, qui passait peu à peu par toutes les phases de l’espoir et de la désespérance.
D’abnrd, et à mesure qu’il avait retiré les chevrotines. le visage du prêtre s’était éclairé.
M.-iis il ne larda pas à s’assombrir.
L’eviraclioii de la balle était presque impossible, cl, dans tous les cas, d’un dmger extrême.
Le commandant ht un effort suprême, dompta sa douleur, et, posant la main sur l'épaule du curé :
— Marqui.s, dit-il, pas de bêtises ni de bégueiilerics ! tu m'as vu au feu... et tu sais si j'ai peur de la mort... Dis-moi la vérité... et pas de tergiversations, surtout... A ton idée, suis-je flambé?
— Oui I dit lacuuùiuemcut le prélro.
— Eli ai-je encore pour longtemps ?
— Pour line heure ou demi.
— Eh bien, dit le cominaiidant, au lieu de me charcuter comme lu le fais et de me faire souffrir, pansemoi à la diable, assieds-toi là... et causons!...