‹ Les Drames du villageChapitre 21 sur 60 · I -rtes, lion · texte numérisé non relu

I -rtes, lion

I tait une boime soiciere. Elle avait des remèdes ; ui nné foule de maux, guéris.sait les bestiaux ma-

lades, savait cueillir dans les champs et aux bords des bois des herbes qui, mises en tisane, coupaient la fièvre. Mais comme toutes ces connaissances, que sans doute elle avait acquises dans ses voyages et pendant son séjour dans les liêpilaux, ne pouvaient être prises au sérieux par les paysans sans un brin de sorcellerie, .Martiie disait parfais la bonne aventure, eu regardant un peu dans le creux de la main, et beaucoup dans le visage et les yeux.

Itarement elle se trompait.

Elle avait prédit que Cuissard, un homme violent et presque toujours en éut d'ivresse, ferait un grand mallieur quelque jour.

L’événement lui avait donné raison.

Cuissard avait tué une femme, et on l'avait envoyé au bagne.

Ella avait dit que mademoisollo Claire, la fille du notaire de C., ferait un riche mariage.

La chose s’était réalisée.

(juand elle rencontrait une jeune fille quis’eurubanmlt nn pou trop le dimanche, elle lui disait :

— Mon enfant, tu étais liier soir au long du canal "avec Jacques le meunier; c’est un conteur, prends-; garde. •

f a jeune fille rougissait, et, comme elle avait la conviction que la veille personne n’avait pu la voir se laissant embrasser (mr jai'aiues |e mé'*"'®'', elle pn>clainait de plus befie qna Marthe Chivot était sorcière.

II n’eu fallait pgi davélllagé (tour qu’on lui eêt donné le nom de wift Miruclt,

Or donc, cc soir-|i, pomme la soleil allait disparaître r(e l'horizon, la mère .Miracle smvéit le chemin de halége et marchail d’un bon pas.

C’élail une pethe femme, qn pen sèche, un peu nerveuse, pfojvfette cantine une épouse do magister, et marchant amt* jemeie ee crollor, même par les temps boueux.

Le urndeiuiu oonmionçeil, les prés étaient verts, l'air avait perdu se jralcheur Immide.

üneiqitee nuages bleues txmreieut (,à ci là dans ic ciel d'nw bleu cendré el semblsiont s’accroclier au clocher pointu comme une aiguille de l'église de Saint-Donat, qui apparaissait dans le lointain au travers d'un rideau de saules.

Mais la mère Miracle prêtait peu d’attentiou à ce retour du beau temps, à cc calme de la campagne el au paysage qui n’était pas sans cliarmcs.

Elle marchait avec vitesse el paraissait pro.ssée d’ar- * river.

Lu petit vacher, qui était couché dans l’herbe à trente p,is de son troupc.xu, se dressa comino elle arrivait sur lui, et dit ;

— Vous paraissez joliment pressée, maman Miracle, ce soir.

— Mon garçon, répondit-elle, j’ai encore un bout de diemin d'ici au cliàleau des Urmus.

— Ah ! vous allez aux Ormes 1

— Oui, mon garçon.

I,\ Mf.RE MIIUCLF,

— Si c'est pour voir le tnemsieur, dit le petit vacher, vous arriverez trop tard, la mère.

A CCS paroles, la bonne sorcière s’arrêta court et rc- (tarda l'enfant d'un air effaré.

— Que veu.\-ui dire ? fit-elle.

— Le monsieur est mort voilé une heure, dit le vacher.

— .Mort ! dit la mère Miracle qui détint loule tremblante. Mort ! en es-tu bien sûr?

— Pardine ! je viens de voir passer M. le curé qu'on était venu chercher en toute hâte.

— El, dit la mère Miracle avec un redoublenienl d'emotion. M. le curé est-il arrivé à temps 1

— Non ! ie monsieur venait de passer.

la mère .Miracle leva les yen* au ciel, cl deux larmes roulèrent lenlement le long de ses joues.

— En voilà des écus et des terres, continua le vacher, qui iront on ne sait à qui 1

l.a mère Miracle ne réjwndit pas.

Elle regardait tour à tour le clocher de Sainl-Donat, et plus loin, sur la gauche, an bord de la forêt, les deux grosses tours du château des Ormes.

Le vacher conlinua :

— Hier soir, au cabaret de Roqnillon, l’ancien adjoint, on disait comme ca qua le vieux monsieur n'avait pas de parents. Peut-être bien qu’il aura tout laLssi’ aux hospices.

Et comme la mère Miracle paraissait ne pas entendre et demeurait comme pétrifiée, le vacher dit encore ;

— Ce serait une belle charité de sa part s'il avait laissé quelque clioso à M. Henri, (la fait peine, comme disait ma mère pas plus tard qt[e ce matin, de voir ce garçon, qui est le' fils de l'ancien seigneur do Saintiionat, no savoir ni lire ni écrire, et s'en aller aux champs comme un paysan tel que nous.

Ce nom de M. Henri avait fait tressaillir la mère Miracle des pieds à la tête.

— Tu as raison, mon garçon, dit-elle, mais le monsieur n'y a peut-être pas songe. Et je suis arrivée trop tard, moi...

Cependant, comme si elle eût encore douté de l’authenticité de la nouvelle c

— Il n'élait pourtant pas malade à la mort ce matin, dit-elle, à preuve que je suis partie pour aller chercher des remèdes.

Mais le vacher n’eut pas besoin de répondre.

La cloche de l’église sc mit en branle, et le glas funèbre du monsieur du château des Ormes, traversant l’espace, vint retentir aux oreilles de la mère Miracle.

Alors elle se remit en route, obéissant à un secret espoir sans doute, car elle murmura :

— Après ça, c’est bien possible... le monsieur a peut-être songé à M. Henri.

Le lendemain, à la même heure, on avait enterré le

monsieur du château des Ormes, mort sans confession, et peut être sans héritiers.

Ou’élait-ce que ce personnage dont IA mort avait arraché des larmes à la mère .Miracle ?

Il nous faut, pour le savoir. i>énétrer, le soir des funérailles, dans le cabaret du père Jacques Roqnillon, ancien adjoint au maire de Paint-Donat.

Un type que ce Jacques Roquitlon l

Son cabaret était an bout du i>ays, tout contre le pont du canal.

Pendant vingt années qu’il avait exercé les fonctions municipales, le père Roquillon. tonnelier, vigneron et caliaretier, avait constamment n'uni chez lui tous les membres du conseil, et, leur versant à boire, fait une oppnsilion acharnée an maire, au curé, à la fabrique, à tout ce qui enfin était au-dessus de lui.

En dépit dos règlements préfectoraux, Roqnillon fermait son cabaret bien après l’heure fixée.

Le gardé champêtre l’avait constaté; le maire lui avait fait de vertes semonces.

Rtninillon s’en moquait, comme il se moquait de la loi, qu'il était cependant chargé de faire re.spectet.

lin beau jour on l’avait destitué.

Dès lors, le cabaret des llons-F.nfanls. c’était le nom de son établissement, était devenu un véritable rendez-vous de tous les mécontents et de tous les chenapans du pays.

Le café de VL'nirers, .à Saint-Florentin, était un établissement modèle auprès du bouchon tenu par le père Jacques, comme rtn l'appelait.

En même temps que les ntauvais garnements, les oisifs et les bavards s'y réunissaient volontiers, le dimanche pendant la messe et tons les soirs do la semaine ; de temps en temps, le yarde champêtre verbalisait, l'ex adjoint était condamné à une amende; mais le lendemain, les buveurs, qu’il attirait chez lui, se séparaient un peu plus tard, et c’élait tout ce que l’arrêté prefectoral y gagnait.

A travers tout ce monde. Une fille de seize ans. Vive, alerte, aux gestes gaillards, allait et venait, frétillant, remuant, riant avec les uns, se montrant insolente avec les autres.

C’était mamselle Adèle, la fille au père Jacques.

Elle était de toutes les conversations, n’avait plus rien h ap,orcndre, et le père Jacques lui disait :

— Si une fille veut s’établir et engluer un mari riche et bête, il faut qu’elle sache tout !

Or, ce soir-là, le cabaret des Bons-Enfants était plein, et on y parlait de défunt le monsieur des Ormes Il toutes les tables.

Tastroin-Matthieu le boulanger, qui était un liomme sage, disait:

— Je me souviens, comme si c’élait à cette heure, du jour où le monsieur des Ormes e.sl venu à Saint» Donal (tour la première fois.

Les Ormes étaient encore alors à M. de Reancliêne, mais les hypothèques couvraient tout.

11 avait tout mangé, tout bu, tout joué, l’ancien seigneur.

l.F.S niîAMFS !»r VIU.ACF,

Madame de BeaudiCnc était morte de cliasrin ; en rendant ic dernier soupir, elle avait rrstommandé le jtetit monsieur Henri à la Matliurine, la vieille servante, car elle n'avait plus de confiance qu'on elle.

Quant à M. de Beaucliéne, il avait mené deu^ on trois ans encore une jolie vie.

11 vendait chaque mois une ferme et une prairie.

Quand le monsieur qui est mort hier, vint à Saint- Uonat, M. de llcauchéne n'avait plus que le cliütcau des Ormes ; mais il no voulait pas le vendre, quoiqu'il dAt dessus plusieurs centaines de mille francs.

C'était au jeu qu'il avait pre.squc tout perdu ; mais plus il se ruinait, plus il disait :

— Je suis sùr de me refaire un beau matin.

— C’est toujours comme ea, interrompit llranchu, le maréchal-ferrant, qui était un homme de bon sens.

— Attendez donc, reprit Tastroin-Mattliieu, que je vous narre la diose.

J'étais domestique au cliAteau. M . de lleaucliéne me dit un matin ;

< — Tu vas atteler ma jument au tilbury et tu iras à Orléans chercher M. Noël, un de mes amis de Belgique qui vient me voir. »

Comme ça ne désemplissait pas au.v Ormes, et qu’après les uns c'était les autres, ça ne m’étonna pas.

Je mis la jument au tilbury, et deux heures après j'étais A la gare du chemin de fer, alors tout nouveau.

Je m'attendais à voir descendre du train quelque brave monsieur de Paris, avec un cor de chasse en bandoulière et un fouet de chasse dans ses bottes, comme il en venait cinquante par an au château des Ormes.

Je vis un petit vieux, coiffé d’une casquette, habillé comme un magister, et à qui on aurait fait volontiers l’auméne.

•Mais il avait une bague A son doigt et des boutons à sa chemise, que M. Carapin, le bijoutier de la rue Royale, lequel se trouvait IA par hasard, estima tout de suite plus de trente mille francs.

Ce petit vieux jasa familièrement avec moi tout le long du chemin .

A Bionne nous bAmes un coup de bière, à Chéry une bouteille de vin blanc.

— A qui est ce château ? à qui est cette ferme ? me disait-il de temps en temps. Ça me plaît, je l’aclièterai I

TantAl il me disait roi/s, tantôt loi, mais il ne finissait jamais de parler sans .ijouler : mrez-vous.

Nous arrivâmes aux Ormes.

Quand je vis l’empressement que .M. de Beauchéne mettait à le recevoir, je me dis :

— Pour sAr, il lui prêtera de l’argent.

1.0 lendemain, le notaire de Château-Neuf arriva, M. Noël achetait le château des Onnes à réméré.

— Qu'esl-ce que c’est que ça î demanda un des buveurs.

— Je vas vous dire, répandit Taslroin-Matlhieu : Je te vends mon champ, une supposition,

— Boni

— Tu me le payes, mettons cinq cents francs.

— Eh bien?

— Si dans le temps fixé par l’acte de vente, je te rends tes cinq cents francs, je reprends mon champ.

— Bon ! c’est compris.

En vendant ainsi le ch.’iteau des Ormes, la seule chose qui lui restait, M. de Beauchéne, avait fait ce raisonnement :

« Je regagnerai au jeu tout ce que le jeu m’a pris. Je reviendrai et je reprendrai mnn château. »

— Quand l’acte fut signé, continua Taslroin-Matthieu, le Belge tira de sa poche un |wrtcfeuille graisseux et en tira des petits bouts de p.ipier qui étaient des obligations du gouvernement.

— Des bons du Trésor, rectifia Branchu qui était lettré comme un magister .

— C’est cela, dit Taslroin-Matlhieu. I.c lendemain. .M. de Beauchéne partit, laissant au château M. Noi’l, le nouveau propriétaire, la Matliurine, sa femme de chambre, cl le petit M. Henri, son fils, qui avait alors trois an.s.

C’était un Ixm homme que M. .Noël, à preuve qu’il promit d'avoir bien soin du petit.

— Et M. de Beauchéne n’esi jamais revenu?

— Jamais, il était allé en Allemagne oA il y a des villes qui font métier de donner h jouer. Quand il eut tout perdu, il se brtila la cervelle.

Alors M. Noël que vous avez tous connu depuis, acheva Tastroin-Mattliieu, se trouva propriétaire pour toujours du château, car bien que le réméré soit de vingt ans, comme il y en a dix-huit de ça, et que ,M. de Beauchéne est mort...

— Il faudrait qu’un héritage tombât du ciel à ■M. Henri. j)our que le château lui revint.

— Ou bieu que le vieux monsieur lui eAt tout laisse.

— Pus (le ça, Lisette, mes enfants, dit un paysan nommé Bornier, qui n’avait pas encore placé son mol.

M. Noël aimait bien les notaires, quand il fallait .acheter des fermes, et vous savez s’il s’est arrondi depuis dix-huit ans; mais il s’est brouillé avec le notaire de Loury qui lui parlait un jour de faire son tes- Uiment.

— Alors il n’en a pas fait !

— Oh! j’en suis.bien sAr. Rien que l’idée qu’il pouvait mourir le rendait malade, sain-voas t

— Mais on ne lui connaît pas d’héritiers ?

— H a des parents en Belgique.

— Leur a-t-on écrit ?

— Je crois bien que oui, il y a cinq ou six jours, quand on a vu que .M. Noël était au plus mal.

— Moi, dit Branchu, j’ai idée que nous allons les voir arriver en voiture â quatre chevaux, les hommes habillés comme des princes, les femmes avec des robes qui vous balayeront les chemins, ni plus ni moins que celles des filles de M. le maire.

Tandis que Branchu [rarlait, on frappa à la porte du cabaret et Roquillon alla ouvrir.

Deux hommes qui avaient la tournure, le costume et les manières de marchands forains, portant chacun

LA MÈRE MIRACLE

Ji‘ m*«u:s ^garre, Moi->iir

une espèce de liavresac sur l.i dos. un bù!oa noueux ei ferré à la main, eniivrent en demandant à boire.

Le père Jactjues n’ëtait pas homme à refuser la pratique.

II s'empressa de descendre à la cave, tandis que mamsellc Adèle, qui regardait les nouveaux venus avec une curiosité insolente, débarrassait une table.

Les deux hommes, dont l’un pouvait avoir cin([uantc ans et l’autre quaranle-cinq, s’approchèrent du feu et exposèrent leurs gros souliers à la flamme.

Le plus âgé se tourna vers le groupe de buveurs qui les examinait curieusement, et leur dit ;

— C’est bien ici Sainl-Donal, n’esl-ce pas ?

— Oui, mon gros père, répondit mamselle Adèle, de son ton moqueur et insolent.

— 11 y a un bout de chemin depuis Orléans, savezvous î

— Tiens, exclama mamselle Adèle en éclatant de rire, voilà qu’ils parlent comme M. Noël.

— C'est notre nom, dit le plus jeune des deux voyageurs ; nous sommes Uel»ies.

— Noël, c’cstvolre nom? demanda Branchu stupéfait.

— Comme c’était celui de défunt notre oncle.

Ce fut un coup de Üiéàtrc.

Le père RoquUlon, qui en ce momenl, remontait de la cave, laissa échapper le broc d’etain qu'il tenait à le main, et mamselle Adèle écarqiiilla ses yeux effrontés.

Ces deux paysans à souliers ferrés, à mine débonnaire et niaise, qui portaient tout leur bagage sur leur dos et étaient venus d’Orléans à pied, n’étaient autres que les neveux, et probablement les héritiers du monsieur du château des Ormes, lequel laissait une fortune en terre de plus d’un million.

Les dernières paroles du plus âgé des deux voya- '^eurs produisirent deux impressions différentes, la [ireiiiière, toute (rélonnemejjl. de curiosité et presque <lc scepticisme; la seconde de rcsix^ct.

Ces gens en blouse et en sabois étaient des millionnaires 1

Aussi le revirement fut complet.

Ho<tuillon ùta son bonnet de laine bleue, les autres leur casquette.

.Mamselle Adèle, qui s'éuiit monta-e jusque-là insolente et moqueuse, piit sa mine la plus avenaaïc et ces.sa d’appeler les nouveaux venus braves gens.

Cependant le père Jacques riY'Unt pas homme h accorder ainsi de sa considération sans savoir au juste quelle somme il en devait dépenser.

Ces deux bonshommes disaient s’appeler Noël, être les neveux du défunt M. Noël et scs héritiers.

Mais étaient-ils les seuls ?

L'oncle Noël pouvait avoir laissé comme ça une douzaine de neveux, tous héritiers, puisqu'il avait toujours eu en horreur les testaments.

Alors les millionnaires n'étaient plus que do petits rentiers, et ils n’avaient plus droit qu’à une considération mesquine.

El comme Jacques Roquilloii, ex-adjoint et cabarelier, aimait à être fixé le plus tOt possible, U aborda franchement la question.

— Ah ! dil-ü en replaçant son bonnet de laine sur sa tête, c'est vous les héritiers?

— Oui, dit le plus âgé qui s’appelait Marc, moi et mon frère Joseph.

LES DBAMES {)[] VILLAGE

— Mais vous n’éles pas seuls ?

— Nous avions une s<pur ; elle est morte.

— Sans et}fants ?

— Elle n‘ëtait pas mariée.

— Vous avez peut-être luen des cousinsoii d’autres parents au mùmc degré?

— Non.

Koquillon ôta de nouveau son bonnet :

— Alors, dit-il, vous héritez de tout.

Ht il salua.

.Marc Noël eut sur son honnête llgUBe un smJHre béat :

— Ma foi ! dit-il, ça ne veut rien dire, (oui. Nous ne savons pas du tout ce qu'a laissé l’oncle, vu qu’il he nous écrivait pas et que je n’avais pas dix ans qüftrtd il a quitté le pays.

— En vérité! exclama Roquilioii stupéfait.

Tout ce que nous savons, poursuivit Marc Noé!l, c*e.sl que l’oncle était dans la contrebande. C’est un bon métier, quand on n'est pas pris, il aurait amassé une centaine de mill.; francs, que ça ne nous «‘lonnerait p.is. Mais, dans la lettre qu'on nous a écrite, on ne nous a rien dit.

Ces paroles naïves avaient plongé les hôtes du cabaret dans une véritable stupeur.

Assurément, ces braves gens étaient millionnaires, et ils n’en savaient pas le |)reniier mut.

[toquiilon promena autour de lui un regard rapide et significatif.

Ce regard voulait dire :

— l'aisons-Ies jaser d’abord, U sera toujours temps de leur apprendre la vérité.

El chacun respecta cette consigne.

Hoquillon reprit :

— Je crois bien qu’il laisse un peu piu.s que ça, vr)tre oncle, mes hraves gens, et si vous avez lic la famille...

~^U8 ne sommes mariés ni l’im ni l'autre.

Joseph Noël, silencieux jusque-lb, jeta un regard amoureux et naïf sur le joli minois de mamselle Adèle.

— Dans notre pays, dit-il, quand on est jiauvre, on neso marie pas... inMreavf^rmisèrey ça nera (fuère^ et c'est notre proverbe, savez-vous?

Hoquillon se mit à rire.

— Alors, dit-U, vous ne savez pas ce qu’a laissé votre oncle ? ♦

— Non.

— Il a laissé un château.

— Oh! fil le bon .Marc Noël, il y a des châteaux qui ne valent pas grand'chose. Dans la province de l.iége, notre pays, jiour trois raille francs on peut acheter une tour sur les bords de la Meuse.

— Attendez, continua Rc>quillon : avec le château, il y a trois fermes.

— Je crois que vous vous m)qucz, savez-vous, dit Joseph qui caressait toujours du regard le minois effronté de la petite cnbarctière.

— Et douze cents ar|)cnts de bois, achc\ a Hoquillon.

Cette fois, Marc Noël, ébahi, reposa sur la table son verre encore plein.

— Et vous avo;{ plus d’un million, ajouta Mranchu, le marénhal, en manière do conclusion.

Les deux llciges naïfs se regardaient, puis regardaient les hôtes du cabaret et le cabareiicr. «

Se moquait-on d’eut ?

Leur disail-un la vérité ?

Ils avaient été pris l’ün et l’autre d’une sorte de U^Dinbleméni nerveux, et leur émotion était si grande qu’ils eus.senl difficilenieni articulé un mot.

Ce fut mamselle Adèle qUi fornpit le charme.

Elle reg.irda tendrement Joseph Noël et lui dit :

— Ça fait que hiaititenaiU^ si vous en avez la fan- Lilsie, vous pouvez bien volts marier.

L’InmmHe Belge, en dépit de ses quaréhte ans, eut un Ircssailleiiient dans le ettur, et sa figure débonnaire sVmpourpra.

— Nous marier! dit Marc Noël qülvida son verre, ce qui lui ])erinil de retrouver la parole. Nous sommes bien trop vieux pour cela, savez-vous ?

Joseph ne souffla mot et continua à lorgner la jolie cahareiière.

L'n oncle dont on se souvient h peine, qui n’a jamais écrit à sa famille, dont on hérite parce qu’il n’a pas fait do testament, n'inspire qu'un intérêt relatif et des regrets proportionnels à la voleur de l'héritage.

Mais on doit le pleurer sérieusement s’il laisse une fortune considérable.

Rien que ces deux paysans fussent les plus honnètus gens de la terre. Us obéirent à ce sentiment d'égoïsme naïf.

Marc Noël se souvint parfaitement de son oncle.

I! en parla les veux secs d’abord, puis il s’attendrit et pleura.

Josej)li voulut qu’on lui racontât comment son onde était mort, qui l'avait soigné, et s’il avait eu de^ serviteurs dévoués et des amis à .“es derniers inomenb.

Hoquillon lui donna complaisamment tous ce» détails.

Branchu parla de M. Henri, qui avait maintenant dix-lmit ans.

Qu’était-ce que M. Henri?

On l’apprit aux deux frères.

Par exemple, ce ne fui pas Hoquillon.

Le caboretler et sa fille auraient volontiers glissé sur M. Henri.

Mais Tastroin-Malthieu ne se fit pas faute do parler de M. Beaucliêne, l’ancien proiiriélairo du château des Ormes, et de cet enfant qu’il avait laissé et qui av.iit grandi sous la protection avaricieiise de l’oncle Noël dans celle maison qui n’était plus a lui.

— Nous le garderons avec nous, dit le bon Marc, et ce qui est h nous continuera à être à lui.

— Certainement oui, dit Joseph.

Hoquillon haussa les épaules, mais il n’osa faire de réflexion.

Mani jeta vingt sous sur la table pour payer les deux bouteilles de vin.

L\ MKUK MIRACLE

— A prPî=cnl, dit-il, si c'est un effet de votre bonté de nous indiquer le chemin pour aller aux Ormes, <ja nous fera plaisir.

— Est-ce loin du pays ? demanda Joseph.

— Un bon kilomètre. Mais je vais vous conduire, dit Hoquillon.

Et il regiit |>our la seconde fois son bonnet de laine sur sa tète.

En ce moment le garde champêtre frappa à la porte-

— Hé, père Jacques, cria-t-il, voilà une heure que voire bouchon devrait être fermé. Est-ce qu'il va falloir verbaliser de nouveau?

Père Simon, répondit Roquiilon d'un ton liautain, je vous engage à ne pas faire le malin avec moi. On ne sait pas ce qui peut arriver-., qui vivra vetra.

Et il prit un bàtca , tandis que les buveurs sortaient un à mi.

— Kh ! fillette, dit encore Roquiilon, veux-tu faire la conduite à cea messieurs? ça te promènera.

— Je vetix bien, dit mainselie Adèle qui jeta à i'in-

nocent Joseph Noël une adllade incendiaire

Le lendemain matin, comme le cure de Saiiit-Donat sonnait sa messe, la mère Miracle, qui s’y rendait tous les jours avec une grande régularité, traversa le pays de son pas alerte, ses jupes bien retroussées, ses sabots soigneusement graissés, et sa cliuvclure blanche emmaillottée dans une coiffe toute neuve.

Pour entrer dans l'église, il fallait passer devant le cabaret des Dom-Enfants.

Assis sur un banc, au dciiors, maître Huquilloii fumait sa pipe dans la pose indolente d'un homme qui attend la fortune sans se déranger.

— Bonjour, mère Miracle, dil-il.

— Bonjour, père Jacques, répondit la bonne sorcière.

Elle allait continuer sou chemin, mais le père Jacques l’arrêta ;

— Attendes donc un peu, maman ! dit-il.

Puis, se tournant vers la porte de sa maison qui était ouverte ;

— Kh I fiUette ! dit-U.

Mamsellc Adèle, qui balayait l'intérieur du cabaret, accourut.

— Voilà maman Miracle qui va te dire la bonne aventure, dit-il.

La sordèro tressaillit ; elle songea même à refuser.

Mais déjà reiïrüiUèe lui tendait la main.

La tnere Miracle prit cette main, se retourna et se mit à l’étudier gravement.

— Est-ce ({ue je uie marierai bientôt? demanda rnamsellc Adèle.

— Oui, répondit la mère Miracle.

— Avec qui ?

— Avec un homme riche.

KoquiUon ti'cssailUt, et mamselle Adèle rougit de j>laisir.

— Macs, ajouta la luèie Miracle d'un ton sévère, il n« suffit pas d'avoir de l'argent pour être heureuse...

Ht, sur celle prédiction qui avait quelque chose de sinistre, la mère Miracle continua son chemin.

— Bah ! dit Roquiilon (|ui était un endurci, quand on a de l'argent, on est toujours iieureux 1

— Vous parlez comme un magister, père, dit mam* selle Adèle en lui sautant au cou.

Ht le père et la fille reprirent leur rêve d'ambition.

Franchissons maintenant un laps de temps de dix-liuit mois, et pénétrons au château des Ormes. L’est une construction féo<iale, à en Juger par les deux tours massives qui (lanqucnt la façade du midi. Les tours du nord ont été rasées.

11 y a deux siècles environ, les Ormes s'élevaient au milieu des bois.

Depuis, on a défriché, et la forêt s'est retirée en arrière, à quatre ou cinq cents mètres, dégageant une demi-lune de terres arables et de prairies.

C'était jadis le château seigaeuri.ll de Saint-Donnl; dans les vieilles chartes orléanaises , remplacement occupé par le manoir des Ormes est désigné comme ayant servi de camp retranclié aux Alains, au temps où saint Aignan était évéque d'Orléans.

Le [>arc a disparu; il n'en reste que <{uelques vieux arbres.

Les murs de la cour d’honneur étaient jadis ceints d'un fossé.

Les murs se sont écroulés, le fossé a été comblé.

La Hévolulion vit le pillage du château.

M. de Beauciiène, le père de celui qui devait vendre plus tard le.s Ormes au Belge Noël, rentrant en 16011, n’était plus assez riche pour le restaurer.

En 1815, il eut sa part du milliard des émigré*; mais il était devenu avare pendant les mauvais jours, et au lieu d'apjieter à son aide une légion de maçons, d'architectes cl d'ornemanistes, il racheta successivement toutes ses fermes et toutes ses terres, >ciiHues une à une comme biens nationaux.

A père avare, fils prodigue, dit le provcrlie.

M. deBeauchène, le fils, restaura en partie le ch.^leau et vendit les fermes; puis, les fermes vendues, U ht main-basse sur le nouveau mobilier.

L’oncle .Noël, qui était un homme simple, jeta par terre les murs do la cour pour bâtir une grange, cl comme par goht il aimait à sc tenir à la cuisine, i! lais&a tomber de vétusté tous les appartetnenls ; si bien que lorsqu'il mourut et que le château plissa aux mains de ses héritiers, ce n’était plus (|u’uae vaste demeure ayant fair d'une ferme, et ne conservant qu’à l'extérieur son aspect d'imposante grandeur. Donc, dix-huit mois après les événements que nous racontions n.iguère, celui qui. un soir, fût entré au château des Ormes, guidé par le bruit et les lumières, serait allé tout droit à la cuisine, l’unique pièce constamment habitée.

U aurait trouvé là un jioéie en faïence rcmplaranl \ l'antique cheminée, et auprès de ce poêle, par les temps

tan

d'hiver, quatre personnes se chauffant : les deux nou- j veaux propriétaires, Mathurine, la vieille femme de charge de M. de Beauchêne, et le jeune M. Henri, cet héritier sans héritage, ce dernier rejeton d’une famille qui avait pacifiquement régné sur Saint-Donat pendant plusieurs siècles.

Les frères Noël n'avaient cliangé qu'une chose au château des Ormes.

Ce poêle belge avait remplaoi la cheminée française.

Ils avaient gardé leurs gros souliers, leurs habits de bure, leur accent liégeois et leur bonhomie. i

Bons agriculteurs, ils s'étaient mis â cultiver les terres qui entouraient le château; mais ils avaient conscrv'é tous les domestiques, dont la plupart étaient entrés du temps de M. de Beauchêne.

Ils av.iient trouvé, en arrivant, le jeune .M. Henri qui pleurait sincèrement le défunt.

Marc lui avait tendu sa main calleuse en lui disant ;

— Il n'y a rien de changé id, savez-vous, monsieur, et tu resteras avec nous.

— Et nous vous aimerons comme .si tu étais notre fils, avait ajouté Joseph Noël.

.Naturellement, la vieille Mathurine était restée, tout comme le fils de ses anciens maîtres.

Iæs Orme.s étaient entourés de grands bois giboyeux, attenant eux-mémes à la forêt.

M. Henri était chas.seur, et bon chasseur.

Les frères Noël, qui avaient été quelque peu braconniers dans leur pays, s’empressèrent, en devenanl riches, de prendre des permis de chasse.

Mais, toujours bonnes gens, iis permirent à tous les propriétaires voisins de venir sur leurs terres et ne se montraient nullement jaloux.

II n'y avait pas un an qu’ils étaient â Saint-Don.'t que tout le monde les aimait.

On s'était bien un peu moqué d'eux tout d'abord, mais la raillerie ne tint pas contre leur bonhomie et leur extrême franchise.

I..0 dimanche, ils venaient à la messe comme de bons chrétiens qu'ils étaient.

Après la messe, ils entraient passer une heure au cabaret de Roquillon.

Les projets de ce dernier avaient-ils avorté ou bien l'ex-adjoint les avait-il ajournés*

Voilà ce qu’on ne savait pas.

Le naïf Joseph Noël continuait à lorgner niamselle Adèle.

.Mamselle Adèle lui souriait d'un air de plus en plus provoquant ; mais, soit que le Belge fût timide, soit qu’il subit quelque influence qui rcnipêchàt d’aller plus loin, il n’était jias question jusqu'alors de la réalisation de la prophétie échappée à la mère Miracle.

L'homme riche n'arrivait pas.

Quelquefois mamsc-lle Adèle était prise d’une violente colère.

Alors son père la câlinait en lui disant :

— Prends donc patience, tout est bien qui finit bien!

— Vous croyez doue que ça finira bien ?

— l’ardine !

Et Roquillon cerclait les tonneaux pour la vendange prochaine.

Au château des Ormes, rien n’était donc changé, à ce n’est que les frères Noël avaient remplacé l'oncle Noël.

Le jeune M. Henri se mêlait avec ces derniers des travaux des champs, et comme eux il allait à h chasse.

Deux bassets et un chien d’arrêt composaient tout son équipage.

Mais il était bon tireur, nous l’avons dit, et il rentrait souvent la carnassière pleine.

Or, un soir, notre jeune homme suivait un petit sentier de forêt qui, venant du bourg de Trainou,

I tombe dfrectement aux terres des Ormes.

Il cheminait lentement, son fusil sur l'épaule, un peu rêveur, lorsqu’il entendit derrière lui le trot d'un cheval.

l’resqu'au même instant un grand lévrier jaune passa près de lui, rapide comme un éclair.

Henri de Beauchêne, surpris, se retourna.

Il vit, à une centaine de pas en arrière, une fcmiK à cheval.

El, de plus en plus surpris, il s’arrêta.

Les amazones sont rares dans l'Orléanais, bien ipie ce .soit un des plus beaux pays de chasse à courre.

Aux environs de Saint-Donat, on n’avait jamais oui parler d’une châtelaine courant les sentiers de la lord sur une belle ponetie bai brun, précédée par un lévrier d'Écosse à long poil.

Moitié curiosité, moitié ébahissement, Henri d' Beauchêne s’arrêta donc et laissa l’amazone arritft sur lui.

C’était une jeune femme qui pouvait avoir vingtquatre ou vingt-cinq ans.

Était-elle jolie?

Henri n’était pas assez compétent en celte matifi? pour le pouvoir juger.

Mais il lui parut, en ce moment, que toutes Im femmes qu'il avait vues jusque-là tt’étaient que d« grossières créatures auprès d’elle.

Le cheval, et .M. Henri se connaissait un peu ronsn en chevaux, était un magnifique double poney d’Irlande et son écuyère le maniait avec une grâce sans pareille

Enfin, le lévrier qui revenait au galop vers sa maitresse, lui sembh le plus admirable chien qu’on pèt rêver.

Et il contemplait tout cela naïvement, planté tout debout au milieu du sentier, comme un dieu ternie, lorsque l’amazone arriva sur lui.

— Monsieur ? fit-elle.

Henri tressaillit des pieds à la tête.

La voix de l'amazone était une musique.

Il êta respectueusement sa casquette et attendit

— Monsieur, répondit l’amazone, seriez-vous assez bon pour me tirer d’embarras?

— Madame... balbutia Henri.

— Je me suis égarée, monsieur, reprit-elle en soo- I riant. Oi’i conduit le chemin ?

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Hli btcu, Juioia!, fjîs doac co <iae tu veidia» l'age ISi}.

— Madame, répondit Henri, il descend vers les Ormes.

— Bon ! et ensuite ?

— Il va jusqu'à Sainl-Donat.

— Saint-Donat n'est-il pas lu village qui est à l'ouest lie Fay-aux-Loges?

— Oui, madame.

— Alors, c'est fort bien. Je me reconnais maintenant... Mille fois merci!

Klle le salua de la main, en lui adressant un sourire.

Puis, elle continua sa route au grand trot.

Ébloui, Henri s'était assis au pied d'un arbre, et il la suit it des yeux jusqu'à ce qu’elle eût disparu dans un angle du faux clicinin.

Alors, un bruit se Ut sous bois, et par un autre faux cbemin, qui rejoignait celui où il était, Henri de lieaticliéne vit apparaître la mère Miracle.

18* LIVBAISOS.

M. Henri était tellement ému de la rencontre qu’il venait do faire, qu’en apercevant la mère Miracle, il se prit à rougir comme un écolier pris en faute.

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